LIVRE LU
des prisonniers qu'ils avaient tous mis à mort en voyant s'approcher le grand vaisseau de Schehbas-Pascha avec quatre galères , voulant se préparer au combat sous le cap d'Istefan. Il y avait 16 tschaiks, qui entourèrent Schehbas-Pascha , abandonné par les bâtiments des janitschares ; mais cet amiral parvint à en couler 2 et à s'ouvrir un passage. A Sinope, il voulait faire pendre le capitaine des galères qui s'étaient enfuies ; mais le colonel des janitschares intervint, parce que le capitaine était un janitschare. Schehbas-Pascha , de retour après sa défaite, ayant porté plainte contre le capitaine Mohammed , le grand vesir fit pendre l'accusé devant la salle du diwan de l'amirauté, et jeter l'amiral en prison ; toutefois, Schehbas-pascha en sortit bientôt après. Tandis que la marine ottomane était aux prises avec les Cosaques du Don, arrivait au mufti , rapportée par un de ses affidés, une lettre de Chmielnicki, hetraan des Cosaques du Dnieper, révoltés contre la Pologne, appelés Zaporogues, du nom des chutes de ce fleuve , et connus des Turcs sous la désignation de Cosaques du Roseau jaune , à cause de la teinte des eaux croupissantes répandues entre l'embouchure du Dnieper et celle du Bog. Chmielnicki , jadis retenu en captivité cher les Turcs, parlait leur langue avec la même facilité que la sienne , le tatare , le russe et le latin , et il était si versé dans la connaissance du Koran , qu'il passait, dans l'opinion de beaucoup de gens, pour un Musulman déguisé.
Ainsi , il récitait la prière du soir et lisait le Koran avec le chan tatare, qu'il voulait convaincre de son dévouement à la religion de Mohammed (1). Il offrit à la Porte quarante mille guerriers en état de combattre pour l'empire , sur les trois cents mille Cosaques auxquels il commandait. Bientôt après cette lettre au mufti, arrivèrent quatre envoyés des Cosaques du Koseau jaune , chargés de solliciter pour leur hetman l'investiture, par le tambour et la bannière , et la cession d'une partie de la Moldavie. Ils furent reçus en audience dans le diwan ; on leur remit le kaftan d'honneur, le tambour
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et la bannière pour l'hetman, et un diplôme d'investiture qui lui confirmait bien la possession des pays jusqu'alors habités par les Cosaques , mais sans qu'il y fût question de la Moldavie (1). En même temps les envoyés présentèrent une lettre que leur avait remise le juge de la place d'Ismaîl , auquel eHe avait été adressée par le chan tatare (mars 1653), pour le motif suivant. Le chan tatare avait proposé un de ses protégés pour l'administration des Wakfes d'Ismaîl ; mais le nouveau kislarnga Beiram avait conféré cette place, qui dépendait de sa nomination, au baltadschi Murad. Le chan , irrité du peu de succès de sa recommandation , avait écrit au juge d'Ismaîl : a Tu éloigneras aussitôt l'administrateur institué par le kislaraga , sinon j'arrive en personne, et je pends l'administrateur ainsi que toi-même! » Le grand vesir lut cette épttre , et la cacha sans dire un mot. Tout récemment le chef des émirs , que le nouveau grand vesir avait envoyé au chan avec le sabre et le kaftan, était revenu, en rapportant qu'il avait posé de côté le sabre sans le regarder, n'avait passé que le bras gauche dans le kaftan, et s'était assis en laissant pendre à terre la manche droite du vêlement d'honneur, qu'il s'était ensuite répandu en reproches , parce que deux de ses esclaves échappés à Constantinople avaient été déclarés libres sur l'intervention d'un ambassadeur, disant que, puisqu'on vendait ses esclaves , il n'aurait plus de belles captives pour le sultan.
Si le grand vesir s'était attiré par ses mesures l'inimitié du chan tatare et de tous les grands , surtout de ceux qui entouraient le sultan, il avait provoqué plus violemment encore les ressentiments du kapudan-pascha Denrisch-Mobammed. Cet amiral, appelé dans l'automne de l'année précédente à Constantinople, était arrivé par Gallipoli avec ses troupes, et avait fait son entrée avec une pompe inouïe depuis le grand vesir Ahmed. 11 avait pour suite sept mille chevaux de main, deux mille cavaliers et fantassins corn-
(i; Naima, 386 ; Koppi , HisL belli cosaco-polonici, Prsiini 1789; Schercr, Annales tic la petite nussie, Paris, 1788 ; et Kwialkowtki : Dtieje narodu Polskicgo tu Panowanja Wladjslawa , iy Warszawie, 182».
plètemcnt armés; et toute cette magnificence était le fruit de ses extorsions à Silistra , Brusa et dans l'Anatoli. Comme le grand vesir appliquait l'argent qu'il pouvait se procurer d'abord au paiement de la solde des sipahis , et ne songeait qu'en dernier lieu à la flotte, bientôt de violentes discussions s'élevèrent entre lui et le kapudan-pascba : un jour surtout qu'il s'occupait d'affaires dans l'arsenal avec le defterdar-pascha et le kapndan-pascha : a II faut absolument que tu me procures de l'argent, » dit Derwisch- Mohammed. « Nous n'en pouvons tirer des pierres, » répondit le defterdar. On en vint à des paroles grossières, et le defterdar Gnit par dire au kapudan : a Je suis vesir comme toi , mais l'on ne peut me reprocher d'avoir été chef de rebelles, et d'avoir opprimé et ravagé l'empire. »— « Moi , rebelle!» s'écria le kapudan-pascha furieux , a moi qui, sous Murad IV, de bienheureuse mémoire , ai rendu Bagdad à l'Islam ; » et la colère ne lui permit pas de poursuivre. Le grand vesir essaya de l'apaiser ; mais alors sa fureur lit explosion contre le premier ministre luimême, auquel il reprocha de vouloir le jouer en retenant toujours les sommes promises, ainsi que l'on avait fait à l'égard du précédent kapudan-pascha pour amener sa déposition et son bannissement; qu'il ne se contentait plus d'ajournement ou de délégation, et qu'il lui fallait de suite les trois cents bourses nécessaires à ses besoins. La chose parvint aux oreilles du sultan, envenimée en passant par la bouche d'officieux rapporteurs. Le sultan appela devant lui le grand vesir et le kapudan-pascha. Celui-ci se plaignit de n'avoir pas reçu vingt bourses en numéraire. Le vesir dit que les délégations valaient de l'argent ; qu'en attendant leur échéance, le kapudan-pascha , qui était fort riche , pouvait bien faire les avances nécessaires. Cette dernière observation déplut au sultan , qui , dès cet instant, résolut la déposition du grand vesir. Mais les ennemis de Tarchundachi, craignant toujours son rappel, tant qu'il vivrait , voulaient déterminer une sentence de mort contre lui. On insinua donc au sultan que le grand vesir nourrissait une profonde inimitié contre le kapudan-pascha, parce que dans un plan de révolution du trône il n'avait pu le gagner aux intérêts du
sultan Suleiman, frère du souverain actuel. Les calomniateurs fortifièrent le sultan dans cette idée , en attirant à eux et faisant agir l'aga déposé des jiinitschares. Ils firent croire à cet homme inepte, élevé brusquement du sérail à de hautes fonctions , et destitué pour cause d'incapacité , qu'il deviendrait grand vesir si , dans le cas où le sultan le questionnerait, il affirmait l'existence du complot en question. L'ex-aga donna dans le piège et porta le coup qui devait abattre le grand vesir. La ruine de Tarchundschi fut donc arrêtée. Mais , pour lui inspirer plus de sécurité , le sultan, cinq jours avant le newrus (commencement du printemps) , lui envoya une lettre de compliments avec une pelisse de martre zibeline et un poignard garni de pierreries. Le grand vesir, auquel l'astronome de la cour n'avait prédit rien d'heureux pour ce newrus, dit aux assistants qui lui présentaient des félicitations pour ce nouveau témoignage de la satisfaction impériale : « Insensés que vous êtes I que vous connaissez peu les routes de la faveur et de la disgrâce des souverains! Ce sont là des avant-coureurs de mon supplice. » Il dit la même chose au juge d'armée Uosamsade, qui lui présentait ses félicitations, à l'occasion du newrus. « Pourquoi donc , gracieux seigneur, » observa le juge, i s'affliger soimême par de sinistres augures?» — a Efendi, reprit le grand vesir, pour servir le padischah j'ai déchaîné contre moi toutes les passions, sans songer qu'il est impossible de résister à tout le monde ; maintenant je recueille le fruit de ce que j'ai semé. » Trois jours après, le dernier jour de diwan précédant le newrus, le grand vesir prit congé de tous les assistants , comme si c'était la dernière assemblée tenue par lui , car sa nuit avait été agitée par de tristes songes. Le premier jour du printemps, il envoya au sérail le présent accoutumé, qui fut bien accueilli , et qui provoqua de vifs témoignages de satisfaction. Le newrus étant arrivé, Tarchundschi se sentit soulagé , et se rendit à l'arsenal pour y expédier les affaires. A peine y était-il arrivé qu'un chaszeki apporta l'ordre de paraître au sérail. Le vesir fit ses ablutions et sa prière, et dit : « Mes ennemis non plus ne vivront pas long-temps ; que la volonté de Dieu s'accomplisse I s En