LIVRE LVÏ
de Candie, elle avait envoyé quatre cents quintaux de poudre, quatre cents rangs de chevaux de main , vingt-cinq mille kilos de froment et mille fusiliers.
Au commencement de mai , la cour quitta Salonique, et Ton suivit en chassant la route d'Andrinople. A Timurtasch, on apprit que le grand vesir, revenant de Candie, était arrivé dans le voisinage de Rodosto. Le silihdar Saatdschi-Mohammed-Aga fut envoyé au-devant de lui pour le complimenter et lui porter une pelisse, un poignard et une lettre du sultan. Quand le glorieux triomphateur fut à peu de distance , les vesirs , les émirs, s'avancèrent à sa rencontre jusqu'à la plaine du Pascha , où le sultan luimême se tenait sous une tente de chasse (3 juillet). Là. Kœprili reçut l'accueil le plus flatteur; on lui présenta encore un poignard et une pelisse , et le lendemain il entra en grande pompe dans Timurtasch , où il remit la bannière sacrée entre les mains du sultan. Le 7 juillet, le sultan entra dans la résidence où au bout de trois jours il y eut réception solennelle et distribution de kaftans d'honneur. Le sultan, siégeant sur un trône dressé dans un koeschk , donna gracieusement sa main à baiser, et dispensa généreusement des présents. A l'aga des janitschares Abdi , qui s'était particulièrement distingué , et au lieutenant-général des janitschares, Sulflkar, il adressa ces paroles : a Soyez bénis! vous avez rendu de bons services , aussi ma haute faveur vous est justement acquise, d Après la cérémonie , le prédicateur Wani- Efendi éleva les mains au ciel pour rendre grâces au Dieu tout-puissant d'un si éclatant triomphe. Comme œuvre méritoire fut renouvelée sous des peines rigoureuses, l'interdiction du vin , tombée dans les derniers temps en désuétude. On supprima la place de collecteur des impôts sur ce liquide. Cette dernière mesure , conséquente avec la défense, n'en était pas moins absurde, car le bas prix du vin était une excitation d'autant plus grande pour les soldats à goûter clandestinement cette jouissance. L'usage secret s'étendit d'une manière effrayante, et ce fut seulement le trésor qui perdit par l'abolition de l'impôt. Au reste, ces coups partaient de l'hypocrite Wani, qui , tout en défendant le vin au peuple, ne se faisait
aucun scrupule d'en boire mystérieusement. Assurément Kœprili n'avait pas favorisé ces tendances. Avant la conquête de Candie , il n'avait jamais bu une goutte de vin ; mais depuis ce temps, il était entré en rapports fréquents avec la fille du cep , que le prophète appelle la mère de ta dégradation. Dans le trajet de Candie à Rodosto , il s'était arrêté quinze jours à Chios, près de ces belles sources aux ondes cristallines (1) , sans laisser approcher personne , sans [souci des affaires de l'état , occupé seulement à [reconnaître lequel de ses pages s'entendait le mieux à faire rafraîchir le roéthymne capiteux ou le doux vin d'Horaèrci(2) dans les eaux qui murmuraient à ses côtés.
Pendant les quinze jours qu'Ahmed-Kœprili passa près de la source de Chios, couché a l'ombre des pins majestueux , ou se promenant dans les bosquets d'olivier , il rejeta tous les présents que lui offrirent les begs des sandschaks asiatiques voisins, et ne voulut pas non plus accueillir les plaintes des sujets (3). Il lui fallut quinze jours de repos absolu après cette contention extrême de toutes les forces de son esprit et de son corps dans une campagne de quatre années , remplie par des luttes incessantes. Toutefois il pensa à ramener à la tranquillité les Mainotes, contre lesquels il envoya de Chios Kœse-Ali - Pascha avec cinq à six mille hommes rassemblés à Négrepont , Athènes et Lepante. Kœse-Ali-Pascha aborda à Sarnata , éleva un fort sur ce point , en construisit deux autres à Porto- Vecchio et un quatrième à Panara , sans éprouver aucune résistance de la part des Mainotcs, qui , séduits par Kœse-Ali-Pascha, travaillèrent même à forger ces chaînes. L'ambassadeur de Venise, Molino, qui en cette qualité avait déjà fait sa cour à Kœprili à Candie, venait d'avoir son audience solennelle auprès du sultan à Andrinople. L'échange des prisonniers, stipulé dans le traité, fut confié aux soins de Kœse-Ali-Pascha , naguère chargé de la construction des forts Mainotes. Celui-ci envoya trois cents prisonniers à Cas'el-
(1) llycaul dans Knollcs, p. 223.
(2) Lacroix, état général. I. n, p. 2.V).
(3) Rvout H»nt Knolle*. I. n. p. 2?3.
Tornese par son interprète Paul Omero, qui les remit aux primats de Gastuni , et quelques jours après lui-même se rendit à Castel- Tornese pour s'acquiter de la mission dont il était investi. Parmi les prisonniers turcs se trouvaient trois begs d'Egypte , de Chypre et de Coron. Au mois de décembre le kapudanpascha fit son entrée triomphale dans Constantinople. Le vaisseau amiral traînait à la remorque le bâtiment de Giorgio Vitali et des galères maltaises avec le pavillon de Malte renversé à l'arrière. Des esclaves, revêtus de vieilles jaquettes, coiffés de mauvaises perruques, figuraient des Européens de distinction (1).
En vertu des conditions de la paix , auxquelles avait servi de base le traité conclu immédiatement après la conquête de Chypre, les Vénitiens conservaient encore en Crète Suda, Spinalunga, Carabusa avec leurs territoires, et Klis en Dalmatie. La délimitation des frontières était donc un point fort important et très délicat; on n'y travailla que dans l'année suivante. Les plénipotentiaires vénitiens et turcs se réunirent sous des tentes dans la plaine entre Zara et Sebenico. Avec Nani, commissaire vénitien , étaient le capitano de Zara , le proweditore de Clissa , accompagnés d'officiers et de représentants des villes de Zara , Sebenico , Spalatro et Trau ; du côté des Turcs parurent Mahmud-Pascha avec le mufti et le kadi de Bosnie , tous les kadis et ajas des frontières et des troupes ; il y avait bien là au total cinq mille hommes mal armés , mal vêtus. Les plénipotentiaires turcs auraient voulu prendre pour base la délimitation de Ferhad -Pascha, qui avait fixé les frontières avec le cavalière Soranzo , une première fois en 1573 et une seconde en 1576. Les actes et procès-verbaux avaient été rongés par le temps ou lacérés ; sur les pièces conservées les noms des lieux étaient effacés ou altérés; c'était un objet de mille contestations. Enfin l'on convint que les limites du territoire de Zara seraient fixées d'après l'acte signé par Soranzo et Ferhad ; il en fut de même pour Sebenico, oùlaKerku
(1) Journal des campagnes de l'armée navale ottomane , par Paul Omero , dans de Lacroi», état général, I. u, p. 265.
devait marquer la séparation (1). Mais de plus graves difficultés s'élevèrent a Scardona, et toutes les opérations faillirent se rompre au sujet de la redoute de Verpogly . Le vieux Mahmud-Pascha, avec toute l'obstination de ses quatre-vingt-douze ans, en exigeait absolument la possession , et il appela le beglerbeg de Rumili avec dix mille hommes sur la frontière, en sorte que la reprise des hostilités paraissait imminente. Sur ces entrefaites Mabmud mourut; le grand écuyer Ilusein-Pascha vint en qualité de commissaire avec de nouvelles instructions ; l'on convint que la ligne de frontière serait portée sur la chaîne du Tartarus.et que la vallée de Daniel resterait aux Vénitiens. De là on se transporta à Trau , où les choses se traitèrent plus facilement; car les limites fixées par Soranzo et Ferhad se retrouvaient encore avec certitude. Enfin les commissaires arrivèrent à Spalatro, ville ayant au-dessus d'elle Klissa vers la montagne , comme Scardona est située au-dessus de Sebenico. Jusqu'alors Spalatro avait eu uu territoire fort restreint; maintenant on lui attribuait une grande plaine bien fertile , s'étendant jusqu'au pied de la montagne. Klissa , dont l'abandon était clai remeut exprimé dans le traité de paix, ne donna lieu à aucune réclamation de la part des Turcs; mais ils élevèrent des discussions au sujet de Salona et de Magnizza, situés entre Spalatro et Klissa. Si les Vénitiens n'étaient pas maîtres de Salona et de Magnizza, la possession de Klissa leur devenait inutile, car la ligne qui rattachait Klissa et Spalatro se trouvait rompue. Par ce motif même les Turcs ne voulaient pas rendre les places en question ; et ils colorèrent leur refus d'un prétexte spécieux, prétendant que Salona et Magnizza appartenaient à une fondation de la sultane Mihrmah , veuve de Rustem-Pascha. Enfin Uusein se rendit au bon droit manifeste qui était du côté de Nani , et après trois mois employés à relever les plans des frontières, l'acte de délimitation fut signé dans un diwan solennel, dans la plaine de Salona (2) [ 24 octobre 1671]. Aussitôt on pro-
(t; Rycaut, p. J27.
(2? Rycaut dans Knolles, I. n, p. ÎÏ8.