‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 72 sur 384 · LIVRE LVI · texte numérisé non relu

LIVRE LVI

céda à la nomination de consuls à Candie , Négrepont, dans la Morée et aux Darda nnelïes(l). Le kapndan-pascha Kaplan, qui avait parcouru, d'après l'usage annuel, l'Archipel pour lever le tribut des tles , suivant sa route comme de coutume, des Dardanelles vers Athènes en passant par Mitylène, Chios, Samos, Pathmos, Kos, Rhodes, et qui , à la hauteur d'Egine, avait soutenu sans résultat on combat de sept heures contre cinq des plus vaillants corsaires chrétiens (2), visita les nouvelles fortifications de Maina , et pour gagner les Mainotes relâcha cinq de leurs compatriotes attachés aux bancs de ses galères (3).

Trois mois après l'arrivée de l'envoyé extraordinaire de Venise Molino, à Constantinople, l'ambassadeur français de Nointel entra dans le port de cette capitale avec trois vaisseaux de guerre et un brûlot. Le commandant de cette escadre , M. d'Aspre» mont, demanda au kairaakam et au kapudanpascha que le sérail rendît le salut royal , et que l'on s'engageât sur caution à cette marque de considération envers son maître.

Comme ces deux prétentions furent déclarées inconvenantes, l'escadre passa devant le sérail sans donner le salut , au grand étonnement de la flotte et do port. Une balle de mousquet partie d'une galère turque, et qui abattit an matelot français , inspira une si grande colère à M. d'Aspremont qu'il était prêt à engager un combat naval dans le port môme , sous les yeux de la Validé alors assise dans le kœschk de l'arsenal , pour contempler l'entrée de l'escadre et les mouvements de la flotte, s'il n'en avait été détourné par les sages représentations de l'interprète Fontaines, qui heureusement se trouvait à son bord (k). La Validé, qui avait entendu parler de la galanterie des Français, ordonna ou kislaraga de demander au seigneur d'Aspremont de la saluer quand elle se transporterait avec sa cour à Skutari. Aussitôt l'amiral français s'empressa de lui complaire. Les quatre vaisseaux de guerre , déployant

(* ) Rel. yen. dans les archives impériales. (2) Lacroix, I. n , p. 270.

(S) Ibid. p. 376.

(4) Lacreis , étal général, I. n, p. 265.

tous leurs pavillons , donnèrent à la snltane le salut qu'elle désirait , en dépit du kapudan-pascha, qui, pour se venger, se plaignit auprès de la Porte que les vaisseaux de guerre servissent de refuge à beaucoup d'esclaves fugitifs , qu'ils eussent recueilli entre autres le chevalier de Malle Beaujeu ; il demanda en conséquence la visite des bâtiments de guerre dans le port, et des navires marchands aux Dardanelles. Mais le grand vesir, qui avait appris à connaître les Français à Saiut-Gotthard et en Crète , ne jugea point à propos d'accueillir ces propositions (1). Le jour fixé pour sa visite solennelle au palais de l'ambassade française à Pera, M. de Nointel fut reçu par le tschauschbaschi et le woiwode de Galata, escorté par cent Arabes, cent janitschares et cent tschauschs. Deux chevaux de main envoyés par le kaimakam étaient meués par des palefreniers turcs; ilsavaientdeschabraqucs garnies d'or et de perles ; les étriers , les brides en argent brillaient en outre de l'éclat des émeraudes et des rubis qui les ornaient. Les interprètes français portaient des habits de satin ; leurs pardessus écartâtes étaient fourrés de martre, et ils avaient pour coiffure des bonnets de zibeline. L'écuyer du kaimakam, deux officiers desipahis, le tschausch-baschi et le woiwode de Galata marchaient les uns à côté des autres ; derrière eux étaient les officiers de la maison de l'ambassadeur , et quatre musiciens sonnant des trompettes d'argent ; puis venaient l'ancien ambassadeur de La Haye et le nouveau, ensuite les secrétaires, l'abbé de Nointel, frère de l'ambassadeur, précédant les seigneurs de la première noblesse de France ; suivaient enfin le secrétaire intime, et trente gentilshommes ; la marche était fermée par tous les négociants français. Les rues où passait le cortège étaient encombrées de curieux. Une détonation de cent bombes d'artifice et une décharge faite par les mousquetaires turcs rangés devant la place saluèrent l'arrivée de l'ambassadeur à son hôtel. Les principaux officiers turcs furent magnifiquement traités et reçurent de riches présents. Il avait été recommandé au

(1) Ibkl. p. 267.

MPIRE OTTOMAN.

s <*::r de Nointel de ne pas communiquer y. .-.lablement ses griefs et ses demandes au pr.a l vesir, mais de les exposer en diwan v\V\ iel et devant le sultan , afin que le souverain fût informé des mauvais traitements (!; nt son ministre avait usé envers les représc;) mts du roi de France. Le refus de lamli v ^:deur de faire connaître préalablement l'omet de sa mission au grand vesir retarda fon départ pour Andrinople ; il se vit enfin ob'igé de s'ouvrir àPanajotti, qui , depuis le retour de Crète, avait le titre de premier interprète et de secrétaire d'État de la Sublime Porte. La note de la cour de France contenait cinquante- deux articles, dont voici les principaux : Que la Porte ne reçût jamais dans les ports ottomans que des bâtiments sous pavillon français, à l'exception des navires anglais, hollandais, arabes et génois; que les Français ne payassent, comme les Hollandais et les Génois, que 3 p. 0/0 à la douane ; que le commerce de l'Inde par la mer Rouge fût ouvert aux Français; que les saints lieux dans la Terre promise fussent restitués aux catholiques, et que le roi de France fût reconnu seul protecteur des chrétiens ; qu'il fût permis aux capucins de Galata de reconstruire leurs églises brûlées quinze ans auparavant ; qu'à l'avenir toutes les églises fussent réparées sans qu'il y eût besoin pour cela d'une permission ; que tous les Français esclaves fussent mis en liberté (1). Ces demandes parurent inouies, et le grand vesir ne pouvait pas se persuader qu'elles émanassent réellement du roi- Il fit demander à M. de Nointel s'il avait des lettres de son maître pour le sultan, dans lesquelles ces points fussent exposés; et, l'ambassadeur ayant répoudu naturellement que ses lettres de créance étaient suffisantes , le grand vesir ne voulut pas lui accorder d'audience officielle avant que celui-ci eût promis de se procurer une dépêche royale dans l'espace de six mois. Alors Nointel put se rendre à la résidence de la cour, où il arriva le 14- janvier 1671 ; et le lendemain il fut reçu en audience par le grand vesir et par le sultan.

M. de Nointel, ami de la pompe et de la

(1) Chardin, p. 46 ri 47.

p-ofusion dans son langage comme dans son costume , tint au grand vesir de longs discours auxquels celui-ci se contenta de répondre par de courtes paroles, comme très -bien, ou par des épigrammes. L'ambassadeur s étendant sur la grandeur et la puissance de Louis XIV , Kœprili dit :

« Le padischah de France est un grand souverain , mais son épée est encore neuve ; » * puis , le Français venant à parler de l'amitié entre la France et la Porte , le grand vesir répondit en riant : « Les Français sont nos anciens amis , et pourtant nous les rencontrons partout avec nos ennemis. » En ae retirant, M. de Nointel dit qu'il avait la mission toute spéciale de lui recommander bien chaudement le commerce de la mer Rouge, a Comment est-il possible, » observa Kœprili sèchement , « qu'un grand padischah comme vous représentez le vôtre s'emploie si chaudement pour une affaire de négociants (1)? » Du cabinet du grand vesir, M. de Nointel fut conduit immédiatement devant le sultan ; comme il ne voulait pas se courber assez profondément, les chambellans introducteurs le poussèrent si violemment qu'il tomba par terre. Le discours qu'il tint en présence du Grand-Seigneur dura plus d'une demi-heure; mais Panajotti n'en donna qu'un court extrait, en se tournant vers le grand vesir, et celui-ci résuma le tout en deux mots qu'il adressa au sultan! Mohammed répondit comme à l'ordinaire : « Que l'ambassadeur s'adresse à notre lala. » Au repas donné après l'audience , conformément an cérémonial, M. de Nointel voulut encore parler d'affaires. « Monsieur l'ambassadeur, lui dit Kœprili, tenez-vous à ce que vous avez promis , dans six mois nous saurons si nous sommes amis ou ennemis (2). » Cette violation de l'étiquette dut blesser le grand vesir d'autant plus vivement que la conduite du diplomate français était en outre contraire aux usages des Ottomans , qui toujours gardent le silence pendant leur repas. Quelques jours après, M. de Nointel eut une conférence avec le reis-efendi relativement au renouvellement des capitulations. L'ambas-

(1) Chardin, t. t, p. 49.

(2) Chardin. I. i. p. 50.

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