LIVRE LVI
Le résident Casanova retourna à Vienne et fat remplacé par Kindsberg. Alors MesgDien alla complimenter Kara-Mohammed-Pascha, venu de Bosnie pour occuper le poste d'Ibrahim à Ofeo. Au mois d'octobre , un rebelle hongrois, Thomas Apazay , de Tarfol près de Tokay, juge dans le comitat de Szabolcs, vint apporter à la Porte des propositions de la part de Bakony, dans lequel les Turcs avaient plus de confiance que naguère dans Zrinyi, maintenant décédé (1). Le conseiller Beris mourut à Constantinople , et le secrétaire de la chancellerie de guerre, Hausch, fut envoyé à Constantinople pour recueillir les objets laissés par le défunt. Kindsberg, qui n'avait obtenu audience que six mois après son arrivée à Andrinople, suivit le grand vesir à la guerre [janvier 1673] . L'ouverture de la campagne détermina la Porte à repousser les rebelles hongrois, comme luimême le demandait. II obtint l'éloignement du provocateur des troubles , Paul Szepesi ; les antres rebelles hongrois qui obsédaient la Porte , étaient : Teleki en Transylvanie , Petroczy en Valachie, Suchay dans la haute Hongrie, et Rende à Constantinople. Kindsberg se plaignit an pascha d'Ofen , qui accordait de l'assistance aux rebelles (2). Alors on vit arriver au camp une troupe entière de députés de ces révoltés; c'étaient Nicolas Forgacs , Gabriel Rende, Paul Szepesi , Ladislaus Rubini, Gaspard Pecsi et Georges Diak, avec l'interprète Brencovics; maison ne voulut pas les entendre (3). Le gouverneur d'Ofen fut encore changé ; on fit succéder Ibrahim à Mohammed-Pascha (k).
Une perte vivement sentie par la Porte et la cour impériale fut celle de Panajotti Nicosi , qui mourut frappé d'apoplexie [2 octobre 1673 J. Employé d'abord comme interprète de l'ambassade impériale, puis exerçant ces fonctions en même temps auprès de la Porte et des représentants des puissances étrangères , enfin depuis l'expédition de Kœprili en Crète , attaché exclusivement à l'empire ottoman, il exerça une grande influence
(i) Rapport de Kindsberg.
(3) Rapport de Kindsberg.
(S) Letlera de] basciadi Buda Ibrahim, 27giogno 6731 a Montecuccoli.
durant ces viHgt-ciaq années de sa vie active , rendit les plus importants services à la Porte en contribuant à la reddition plus prompte de Candie , à la cour d'Autriche en découvrant la conspiration de Zrinyi, et en faisant éloigner les rebelles hongrois, qui seuls se réjouirent de sa mort (1). Négociateur habile, politique à larges vues, dévoué à la justice, ennemi de la révolte, il se montra le protecteur intrépide de l'Église grecque, pour laquelle il soutint de savantes discussions contre Wani ; il obtint en faveur de ses coreligionnaires la possession du Saint-Sépulcre de Jérusalem , et leur acquit une certaine influence dans les affaires publiques (â).
Dans l'année qui suivit la dernière ambassade russe , un marchand de cette nation , Manoli Iwanovich , vint apporter une lettre du exar, offrir quinze faucons blancs en présent, et justifier le patriarche grec d'Alexandrie qu'un Albanais avait accusé à Constantinople. Cet homme ne fut point admis auprès du sultan; dans l'audience qu'il reçut du grand vesir, il s'embarrassa dans son long kaftan et se laissa tomber ; mais il sut par sa présence d'esprit faire tourner cette mésaventure à son avantage , et dit : « Je désire que Dieu renverse ainsi à vos pieds les ennemis des moslims(3) . » Deux ans après, lecxar envoya un antre représentant, Basili Alexandre, qui, parti de Moscou le 12 mai, fut arrêté en route par les Turcs à Aszow, et n'arriva à Constantinople qu'un an après son départ de la résidence de son souverain. La lettre au grand vesir avertissait la Porte de ne pas se lancer dans une guerre avec la Pologne , au sujet de Dorozenko, et menaçait d'une diversion avec les Cosaques du Don, ainsi que de l'alliance d'autres puissances chrétiennes. Le grand vesir répondit : «Que c'étaient là de vaines paroles, avec lesquelles le czar prétendait se porter pour protecteur de la Pologne; que ce langage inconvenant pourrait coûter cher au
(1) Rapport de Kindsberg.
(2) La dernière lettre de Panajotti. Baflo Quittai , 8. aett 167S. lettres de Panajotti , dn Si avril 1671 ; dans la Sle-R.
(»; Rapport de Cmaota, «71.
ciar; que la résolution était prise au sujet de la Pologne ; que si le csar avait eu l'intention réelle d'assister ce royaume, il aurait dû intervenir plus tôt en termes conciliants. Si ce prince ou d'autres souverains chrétiens se plaignaient de la Sublime Porte, elle s'en souciait fort peu; l'on savait quels étaient les motifs de ces mécontentements ; c'est que les Ottomans si souvent vainqueurs leur avaient enlevé tant de villes, de places et de provinces; la divine Province infligeait le châtiment à ceux qui appelaient de leurs vœux le malheur sur les autres ; l'on se réglerait sur la conduite respectives des puissance , dans le bien comme dans le mal. »
Apres la mort du représentant polonais Radzieiowski , son secrétaire d'ambassade Wysocky avait été nommé internonce pour notifier à la Porte l'avènement au trône du nouveau roi Michel Goribut , et solliciter le renouvellement des capitulations. Le kaimakam lui donna audience à Seres [30 mai 1672], Comme il vint sans présents, il fut mal reçu, et on le laissa debout ; néanmoins, deux mois après , quand il prit congé , un siège lui fut offert. Il poursuivit les négociations engagées par Radzieiowski, tendant à ce que l'Ukraine et les Cosaques fussent aussi compris dans les capitulations renouvelées. La Porte répondit qu'elle n'empêcherait pas la prise de possession de l'Ukraine, mais que le sultan ne pouvait pas retirer ouvertement la protection dont il avait couvert les Cosaques. Wysocky, homme violent et peu formé aux habitudes diplomatiques, déclara en plein drwan que si le roi son maître , le sénat et la république étaient résolus à accepter une simple con6rmation des capitulations, lui-même interviendrait pour s'y opposer , en vertu du droit de veto qui lut appartenait comme noble polonais (1 ). Blessé par tant d'orgueil , le grand vesir prépara la guerre. Wysocky, séduit par la nouvelle d'un soulèvement des Arabes à la Mecque et par les promesses de Nointel, que Sa Majesté très-chrétienne enverrait cinquante vaisseaux de guerre dans l'Archipel , avait conseillé constamment dans ses rapports à la république de tenir ferme et de ne riencé-
(i) Chardin, l. i. p. 7î.
der. Maintenant la république envoya un interprète avec une suite de huit personnes; il arriva six semaines après le départ de Wysocky , et reçut de la Porte un logement et un entretien gratuits. La lettre dont il était porteur , adressée par le chancelier au grand vesir , exprimait l'étonnement sur les préparatifs militaires du sultan , et assurait que si la Porte voulait confirmer la paix de Chocim , la république y était toute disposée et enverrait un ambassadeur extraordinaire ; ai au contraire la Porte voulait la guerre, ajoutait le chancelier, le roi était tout prêt à se défendre : mais au moins la violation de la paix ne serait point imputée à la Pologne (1) . L'interprète partit au bout de huit jours avec la promesse qu'un ambassadeur extraordinaire serait bien accueilli ; toutefois l'armée poursuivit sa marche. Au moment où partait Wysocky arrivait l'envoyé vénitien, le chevalier Quirini, pour opérer définitivement l'échange des prisonniers , conformément aux conventions arrêtées à Rtissa. Le grand vesir objecta que l'éloignement de mille rameurs esclaves allait réduire à rien les équipages des galères ottomanes, et ne consentit a la délivrance des prisonniers qu'après la guerre de Pologne, et successivement à raison de deux cent cinquante hommes par année [ mai 1672 ). Quirini revint au bout de six mois, plein d'admiration pour cette politique ottomane insurmontable par l'inflexibilité de ses principes et surtout par la valeur personnelle d'Ahmed- Kœprili , qui savait tout deviner et tout prévoir sans jamais se laisser pénétrer ; qui sans beaucoup parler, sans beaucoup écrire, sans s'agiter vivement, savait gouverner l'un des plus puissants empires, et l'agrandir (2). Le résident génois Giustiniani venait de se donner la mort, soit par l'effet d'une sombre mélancolie, soit qu'il désespérât des affaires de sa patrie : en effet la source la plus abondante des bénéfices de Gènes , tirée de fausses sumns ( pièces de 8 aspres ), venait d'être tarie par la suppression de cette monnaie (3) .
(1) Le même, p. 173.
(2) Chardin , 1. 1 , p. 7i et 76.
(I) Ryciut, fi Porte eUomine nouvellement •uverte , p. 135.