LIVRE LVI
la palanque se rendit; celle de Jazlowiecz se rendit au gouverneur d'Adaua , Husein-Pascha; et celle de Zadlotanka au second vesir favori , Mustafa • Pascha. Six jours après , par la médiation du chan de Krimée fut conclue la paix de Bncsacs, si humiliante pour la Pologne [ 18 septembre ] , qui livra la Podolie aux Ottomans, céda l'Ukraine aux Cosaques , s'engagea à un tribut annuel de 22,000 ducats, et dut payer 80,000 écus pour le rachat de Lemberg. Au moins les églises qui n'avaient pas encore été converties en mosquées étaient consacrées sans réserve au culte du christ; et les rajas étaient affranchis de la contribution de jeunes garçons, tombée à la vérité en désuétude depuis Marad IV , sans pourtant qu'elle fut textuellement abolie. Les Tatares lipkans réfugiés dans le camp turc et les Cosaques détachés d llauenko étaient libres de regagner leurs foyers. Les contributions annuelles seraient payées comme de coutume au chan tatare ; mais en récompense la Pologne serait préservée de* irruptions des Tatares , et désormais aucun Polonais ne pourrait être vendu comme esclave (1). Les Tatares lipkans, sujets de la Pologne , au premier éclat de la guerre, avaient émigré en Bessarabie , où le chan d'accord avec Chalil, gouverneur de Silistra, leur avait assigné des établissements^). Le 18 octobre, jour à jamais célèbre dans l'histoire par tant de batailles décisives , les crieurs proclamèrent dans le camp impérial que grâce avait été accordée au roi de Pologne. Le lendemain revinrent de leurs courses le chan tatare et Kaplau-Pa*cha, qui avaient été détachés contre Lemberg ; ils avaient fui devant Sobieski, qui , seul champion résolu de sa patrie, avait chassé les Turcs de Lublin , Belczice et Lemberg, avait franchi le Dniester sur les glaçons, caché ses troupes dans les forêts de Bednavow , battu à Calusz les Tatares vingt fois plus nombreux que ses gens, et enlevé trente mille prisonniers au kalgha et au nureddin, en les forçant eux-mêmes à prendre la fuite. Malgré cet échec si grave , la
(1) Le traité se trouve tout au long dans Hnscuid.U, fol. 7Sel74 . et dans Abdi.fol.84 ei85.
(2) Sebiocjiare, fol. 12».
paix ayant été conclue à des conditions si glorieuses pour la Porte, des bulletins triomphants furent répandus dans tout l'empire . et des illuminations attestèrent la joie de* moslims pendant trois nuits.
Le 31 octob. l'armée commença son mouvement de retraite vers Andrinople, qu'elle atteignit en trente-quatre stations et six semaines. Le vesir favori Mustafa fut envoyé d'AndrinopIe à Conslantinople, pour amener la Validé qui fut escortée avec toutes sortes d'honneurs. Le sultan s'occupa tout l'hiver à la construction d'un kœschk et d'un sérail à Andrinople, près du pont du marché aux selliers, dans un lieu appelé Akbinar ou Source blanche. Quant au grand vesir, il prépara une campagne prochaine; car les Polonais n'avaient pas payé la contribution stipulée de 22,000 ducats ; il Ût en outre de grands armements contre la Russie. A la Un de juin 1G73 les étendards impériaux furent plantés dans la plaine du cimetière, d'où l'armée partit le 13 juillet. Arrivée au commencement d'octobre sur le Danube à Isakdschi , l'on apprit que le chûteau construit nouvellement sur le Danube et dépendant d'Aszow avait bravé pendant dix-sept jours les attaques de plusieurs milliers de Cosaques qui s'étaient vus réduits à lever le siège , quoiqu'ils fussent pourvus d'artillerie. L'illustre général Sobieski envoya lwan Debriz avec une lettre dans laquelle il excusait la Pologne de n'avoir pu payer le tribut stipulé de 22,000 ducats, à cause de la détresse où l'avait réduite la perte de la Podolie (I). Le grand vesir résolut à son tour d'adresser au roi de Pologne le muteferrika Husein , avec une réponse du sultan, qui insistait sur la remise des palanques cédées en vertu du traité , et sur l'envoi d'un ambassadeur polonais avec les 22,000 ducats dont la Pologne était débitrice ; car les armées ottomanes étaient sur le Danube et inonderaient la Pologne au printemps prochain si la Sublime Porte n'obtenait pleine satisfaction (2) . Cependant les Turcs passèrent le Danube à
(1) Rapport de Kindsberg.
(2; La lettre est dans llaachid , 1. 1 , fol. 75 et 7G ; clic est auui dant l'Inscha du r«i* efendi Mohammed. u# isa.
Isakdschi et apprirent qu'un vif combat s'était engagé entre les troupes envoyées pour occuper le canal de Tschoplitscha et les Cosaques ; et que le woiwode de Moldavie avait passé du côté des Polonais. Ce prince avait d'abord entretenu des intelligences secrètes avec Sobieski; mais maintenant il jeta le masque et indiqua aux Polonais quelle était la partie la plus faible du camp turc. Sa dignité fut conférée à son chargé d'affaires près de la Porte , Dimitrasko ou Demetrius Cantacuzène. A la nouvelle que l'armée polonaise se rassemblait autour de Chocim , le sultan remit , avec les cérémonies accoutumées, la sainte bannière au grand vesir, en le nommant serdar; et après que le camp fut resté soixante-un jours à Isakdschi, le sultan accompagné du vesir favori et du nischandschi-pascha Abdi , se rendit aux quartiers d'hiver de Babataghi. Toute l'armée polonaise était à Chocim, sous le commandement supérieur de Sobieski dont l'étoile brillait maintenant de son plus vif éclat. Atin de dérober sa marche à l'ennemi , il avait détaché en avant le grand porte-étendard du royaume , Sieniawski , en le chargeant d'enlever les avant-postes turcs. Celui-ci avait jeté l'effroi parmi les Turcs jusqu'au cœur de l'Ukraine, en réduisant les villes de Satanow, Jarmolinick, Zyukowick et Bar. A la faveur de ces attaques habilement portées sur les flancs de l'ennemi, Sobieski était parvenu sur les rives du Dniester, qui commençait, comme l'année précédente, à charrier des glaçons. Le soir qui précéda la bataille décisive , G ni ka, woiwode de Valachie, était passé avec ses troupes du côté des Polonais , de sorte que les Valaques et les Moldaves allaient combattre sous l'aigle de Pologne. Le camp des Ottomans était trop étendu pour pouvoir être bien défendu. Aussitôt que Sobieski y eut pénétré , le gouverneur de Silistra, Husein-Pascha , avec les beglerbegs placés sous ses ordres, franchit le fleuve et se dirigea sur Chocim et Caminiec. Le reste de l'armée suivit dans le plus grand désordre; le pont se rompit, et le Dniester engloutit hommes et chevaux. L'armée turque fut anéantie (1). Parmi les chefs
(i) Chassepol , Uist des grands verira, p. J98
les plus renommés qui périrent dans ce désastre , on regretta surtout le beglerbeg de Bosnie , Suleiman-Pascha , celui de Salonik et le beg d'Ochry, le sagardschi-basebi et l'alaibeg de l'aile gauche, le kiaja et ledefterdar des fiefs de Rumili , le beg de Gustcndil, l'aga des bannières vertes; le miralem de Bosnie, Seidoghli, beau-frère du grand vesir, fut grièvement blessé ; Husein, pascha de Silistra, qui avait perdu la bataille de Lewencz avec Ghika , ne se sauva qu'a grand'peine (1) [ novembre 1673 ]. L'étoile d'Ahmed-Kœprili qui s'était abaissée devant l'astre de Montecuccoli , sur les rives du Raab , pâlit encore ici devant l'astre de Sobieski , qui réveilla les souvenirs glorieux de son aïeul sur le champ de bataille de Chocim , illustré déjà par les exploits des Chodkievicky , des Lubomirski. Le carnage avait duré trois heures. Quarante mille morts couvraient le terrain; le prince Radziwill de sa propre main avait tué le gouverneur de Silistra Husein ; Sobieski s'était emparé de la bannière verte qu' Husein avait reçue du sultan , et qui fut envoyée à Home pour décorer l'église de Saint-Pierre. Le grand vesir s'enfuit à Cecora , où il manda auprès de lui Kaplan-Pascha , puis il désigna Isakdschi pour quartier-général pendant l'hiver. Mais ce lieu étant trop petit , lui-même se rendit à Babataghi, d'où le sultan gagna Hadschibasaroghh à cheval , accompagné seulement du vesir favori Mustafa-Pascha. Les juges et le palladium de l'armée, la bannière sainte avec le manteau du prophète, arrivèrent quelques jours après à Babataghi sous la conduite du nischandschi Abdi-Pascha , [12 décembre]. Là le sultan se consola de la perte de la bataille de Chocim, par la naissance de son second Gis Ahmed ; et une illumination de trois nuits fut ordonnée dans tout l'empire. Le sultan reçut les félicitations du grand Bairam dans la maison où avait été déposé le trésor de la chambre intérieure , le manteau du prophète et la bannière sacrée , où l'on avait disposé une espèce de salle du trône. A Constantinople le kaima-
(|c tacroix ,1. u , p. 60; Cantemtr, 1. lvi , p. 6 , et deux rapports sur cette bataille dans le» lettres familières de Zaluski.
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