‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 82 sur 384 · LIVRE LV I · texte numérisé non relu

LIVRE LV I

kam lui couvrait les yeux. Quand la preuve eut été fournie de l'heureux succès de l'opération , les sultanes accoururent pour consoler le prince sur la douleur qu'il avait éprouvée; la sultane- mère, la grande sultane Chaszeki, la petite sultane Chaszeki, la nouvelle favorite , versèrent toutes des larmes, mais par des motifs différents : la Validé craignait que la circoncision de son petitfils ne devint le signal du meurtre depuis long-temps médité de sou fils puîné Suleiman ; la mère de l'enfant exprimait ainsi sa joie en contemplant en lui l'héritier du trône ; la petite favorite pleurait d'inquiétude et d'envie de n'être pas aussi mère d'un prince héréditaire. Il y eut encore trois jours de réjouissances ; on représenta le spectacle des trois places de Neuhœusel , de Candie et Caminiec, prises par le grand vesir dans les guerres de Hongrie, de Crète et de Pologne. Tous les après-midi les diverses corporations faisaient de riches expositions des produits de leurs industries respectives , étalant leurs présents sur des lapis : ainsi les cordonniers offrirent une paire de bottines brodées et garnies de pierres précieuses ; les orfèvres figurèrent un jardin où des rossignols chantaient sur des cyprès d'argent; les maréchaux donnèrent des fers à cheval en argent ; les chaudronniers, des vases de même métal ; les tisseurs de soie , des tapis de cette matière; les fournisseurs, quatre sabres renfermés dans des fourreaux d'argent doré avec des poignées en agate, en aloès ; les maçons, uu kœschk portatif, recouvert en plomb, sous lequel étaient trois jets d'eau. Toutes ces corporations défilèrent richement costumées ; les plus beaux cortèges étaient ceux des orfèvres , des marchands et des corroyeurs : les premiers étaient vêtus en Arméniens, en Juifs et en Persans; une de leurs boutiques, traînée par quatre mules, étincelait de pierreries. De jeunes garçons de boutique , au nombre de deux cents , s'étaient couverts de peaux de tigre ; ils avaient le sabre sur le flanc et le bouclier sur l'épaule. Les corroyeurs s'étaient vêtus des fourrures de tous les animaux dont ils travaillent les dépouilles ; ils portaient en outre dos lions , des tigres, des léopards, des ours, des loups, des renards , des lynx, des martres, des zibelines, des hermines» des belettes, des

lièvres, des lapins, des chiens et des chats empaillés. Trente-six marchands, vêtus de peaux de tigres, portaient un cabinet couvert de martre et d'autres fourrures précieuses, ce qui était la plus grande exhibition de luxe dans une cour où l'on appréciait si haut ces sortes d'objets. Les présents des vesirs et des gouverneurs de provinces, inscrits au registre des cérémonies témoignent encore aujourd'hui de la magnificence et du goût de l'époque. Mais ce qui eut bien plus de prix aux yeux du grand vesir et du mufti, ce fut la circoncision de trois mille jeunes garçons chrétiens, arrachés violemment à leurs parents.

Quinze jours après ces fêtes de la circoncision, fut célébré pendant deux semaines le mariage de la fille du sultan, Chadidsche, avec le second vesir favori , Mustafa-Pascha. Le quatrième jour, la fiancée fut conduite pour la forme seulement à la chambre nuptiale; elle était encore loin de l'âge nubile, et le don de sa main n'était qu'une marque de haute faveur. A l'occasion de ces fêtes de la circoncision et du mariage, les collèges de pages de Galata et d'Ibrahira-Pflscha avaient été dépeuplés pour garnir les chambres des sérails impériaux d'Andrinople et de Constantinople ; on les ferma, et les wakfes de ces collèges furent distribués comme places de muderris. Le sérail des pages d'Andrinople que l'on mit aux enchères, ne trouva pas d'acheteur; on le céda dans la suite audefterdar Mohammed-Efendi pour une somme fort modique.

Les envoyés de Transylvanie et de Raguse, les seuls qui offrirent des présents à l'occasion de la circoncision , avaient obtenu audience six jours avant le commencement des fêtes , le même jour que lord Finch , l'ambassadeur d'Angleterre, nouvellement arrivé (20 mai 1675). Le représentant de la puissance britannique n'eut qu'une escorte de soixante tschauschs et soixante janitschares ; il fut logé dans le quartier des Juifs, dans une maison qui aurait mieux convenu pour recevoir des bohémiens qu'un ambassadeur ; il fut si péniblement affecté de ce traitement qu'il ne voulut pas recevoir une seule fois les compliments des autres ambas- . sadeurs sur son arrivée. A l'audience du I grand vesir, l'ambassadeur prit place sur un

siège sans dossier placé sur l'estrade , taudis que le grand vesir était assis sur le sofa. Comme lord Finch se répéta beaucoup, le grand vesir ne lui prêta pas plus d'attention qu'aux longs discours et aux pompeuses paroles de l'ambassadeur français de Nointel. Les capitulations furent renouvelées (1). Deux mois avant l'arrivée de l'ambassadeur, à la suite d'un avantage signalé obtenu par l'amiral anglais Narbrough sur une escadre tripolitaine , l'Angleterre avait conclu par l'entremise de cet amiral avec le gouverneur Chalil-pascha , le dey Ibrahim, l'aga et le diwan de Tripoli , un traité particulier en vingt-trois articles , qui assurait la navigation de la Grande-Bretagne et son commerce avec la régence (2). Le médiateur de cette paix fût Hafsi-Beg , frère du dey de Tunis, Mohammed-Beg, qui, après la mort de celui-ci, arrivée à peu de distance, disputa la dignité de dey à ses deux neveux, Sidi-Mohammed etSidi-Ali, fut repousse par eux et demanda des secours à la Porte qui lui en accorda. Avec une chambrée de janitschares et des volontaires enrôlés sur la côte d'Asie il revint à Tunis, mais il n'y fut point accueilli. Pareille mésaventure arriva au gouverneur de Tripoli nommé par la Porte, Miszirlioghu -Ibrahim-Beg, qui fut repoussé malgré l'appui prêté par une flotte de neuf vaisseaux de guerre envoyés pour son installation (3). La triple régence des états barbaresques se dérobant au joug ottoman, les puissances maritimes chrétiennes, l'Angleterre, la France et la Hollande, guerroyaient contre ces pirates, les cliAtiaient ou s'accommodaient avec eux sans que la Porte figurât dans les luttes ou dans les traités. Ainsi le pascha , le dey et le diwan d'Alger, en réponse aux dépêches que leur avait remises de la part du roi de France le consul français chevalier d'Arvieux , adressèrent maintenant à Louis XIV trois lettres dans lesquelles ils lui disaient avec une sorte d'insolence que ses sujets se servaient de bâtiments livournais, génois, portugais,

(1) Dumont, l. vu, p. 231.

(2) Le traité est dans Rycaut et dans Dumont. (I) Histoire du defterdar Mohammed, fol. 89. Ras

chid.l. i fol. 84. Hveaul daiiî Knolles . p. 250.

espagnols, hollandais et maltais, »ur lesquels les algériens n'avaient pas coutume d'épargner les Français ; que là au contraire ils les saisissaient pour les réduire en esclavage ou les tuer (1). Sous les yeux mêmes d'Arvieux , le corsaire algérien Mezzomorto amena deux bâtiments, l'un génois et l'autre livournais, portant des Français qui s'en allaient a Rome pour le jubilé (1675) ; sur les représentations de d'Arvieux que ses nationaux étaient des pèlerins, le dey répondit qu'il se souciait fort peu que ce fussent des matelots, des soldats ou des pèlerins; que naviguant sous pavillon ennemi , tout Français qu'ils fussent, ils se trouvaient ses esclaves (2). La lettre de Louis XIV se refusait brièvement aux traités conclus avec Alger, il y avait dix ans, par le duc de Beaufort, et cinq ans seulement par le marquis de Martel (3). M. de Nointel , qui avait entrepris le pèlerinage de Jérusalem , pour y relever l'idée de l'autorité du roi comme protecteur des saints lieux, affaiblit au contraire le droit de patronat en arrachant de force au profit des Latins quelques édifices possédés par les Grecs. Le patriarche grec tenant le chatti-sçhérif obtenu par Panajotti en faveur de ses coreligionnaires , sans que cet interprète l'eût fait connaître de son vivant, parut dans le diwan d'Andrinople porté par une foule immense de Grecs, et là il éleva publiquement des plaintes contre les violences de Nointel et des Latins (&). En conséquence de ce chatti-schérif, les Grecs obtinrent un berat qui , s'appuyant sur le titre accordé par le sultan Murad IV, et invoquant la prétendue décision, adjugea aux Grecs la possession du saint sépulcre de Bethléhem, des candélabres et des clefs, moyennant une rente annuelle de 1,000 piastres, qui devaient servir à la mosquée du sultan Ahmed (5). Au commencement

(1) l.a lettre dons les voyages d'Arvieux, V partie.

(2) Ibidem. Vovet le traité conclu a\cc Beaufort. , 3) IVArviem , I. V.

(i) Le chatti-schérif, dans d'Arvieux. I. v, ainsi que les protocoles sur celte audience du patriarche dans le diwan.

(5) Rapport de kind&bcrg : diploma S. M. cousullnm Graeri patriareb» contra calbolicos; 4 o«t.

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