LIVRE LVI
Ibrahim, pascha de Damas, surnommé Scbeitan, avait été nommé serdar à la place d'Ibrahim-Pascha, gouverneur de Bosnie, décédé. An lien de parcourir la Volhynie déjà dévastée, Sheitan se dirigea vers la Gallicie. Maître de la Podolie et de la Pokozie, il avait investi le woiwode Dukas de ces provinces; les habitants, qni appartenaient à la religion grecque, allèrent volontiers audevant du joug ottoman. Les janitschares murmuraient de supporter les fatigues de la campagne sans être dirigés, ni par le sultan qui se livrait aux plaisirs de la chasse , ni par le grand vesir qui se tenait commodément à Constantinople (1). Six officiers de part et d'autre négocièrent les conditions de la paix. Ibrahim était à table avec les négociateurs polonais , quand il apprit que le roi de Pologne avait attaqué quelques milliers de Tatares campés sous Mohilow, et les avait mis en fuite. Accablant de reproches les plénipotentiaires polonais, il commanda à sa cavalerie de marcher contre l'ennemi, qni fut atteint au-dessous de Zurawna. L'action fut long-temps sanglante , et la nuit sépara les combattants sans que rien fût décidé [ 27 septembre ]. Sobieski se retrancha avec quinze mille hommes à Zurawna, ayant derrière lui le Dniester , en avant la petite rivière de Switxa , à droite des bois et des marais, à gauche la petite ville de Zurawna. Protégé par une artillerie de soixante-six pièces, il se défendit durant vingt jours contre deux cent mille Musulmans- Quatre batteries, chacune de vingt pièces de cinquante, ouvrirent tout -à - coup leur feu sur le camp ottoman ; pas un jour ne se passa sans combat. Le chan et le serasker se reprochèrent mutuellement leurs fautes et opinèrent pour la paix. Le chan de Krimée envoya plusieurs fois AH-Pascha dans le camp polonais, pour déterminer le roi à l'acceptation des conditions posées par le grand vesir; le roi de son côté chargea le colonel Grebn de porter des paroles d'accommodement aux Turcs, et la paix fut souscrite [ 27 octobre 1676 ] (2). La Podolie
(1) Cantemir, Mohammed, 1. iv. p. xvn
(2) Les sources polonaises donnent In 57 octobre i« jour de la signature de la paix; il est clair
avecGaminiec resta aux Turcs; la frontière dut être tirée le long de Bucsacs, Bar, Bialow , Cerkow ; l'Ukraine étant soumise à la Porte (1) , à l'exception de Piarzako et de Pawolocza (2), l'acte turc dit expressément que la paix de Bucsacs était renouvelée (3). En attendant la nomination d'un ambassadeur , André Modrzeiowski dut se rendre auprès du grand vesir et s'y tenir. Cependant le sultan s'était transporté de la place des flèches à Tscheritschi pour prendre ensuite le chemin d'Andrinopte. Le kaimakara Mastafa-Pascha et le favori du même nom l'accompagnaient avec le vesir nischandschi Abdi-Pascha [ 10 octobre } Le grand vesir déjà très-malade avait fait tous ses efforts pour suivre le camp impérial. Arrivé au-delÀ de Burghas , il lui fallut s'arrêter près de la digne d'Erkène, dans la métairie de Karabeber , où il mourut après dix-huit jours- de souffrance [ 30 octobre ]. Lorsque les prières d'usage eurent été récitées , ses gens ramenèrent aussitôt ses dépouilles à Constantinople , où elles forent déposées dans le tombeau élevé par son père Hohammed-KœpriU. Il s'en fallait d'un jour qu'il eût manié le pouvoir suprême pendant quinze ans : aussi le garda-t-il le plus longtemps de tous les grands vesirs que l'empire ottoman a comptés jusqu'aujourd'hui.
Il avait tenu le sceau huit mois et demi plus queSokolli, et mourut seulement à l'âge de quarante-un ans d'une hydropisie causée par l'abus du vin et de l'eau-de-vie (4-). C'était un homme de haute taille, avec une aorte d'embonpoint; il avait les yeux grands et ouverts, le teint blanc, le maintien modeste, gracieux, plein de dignité ; il ne se montra pas altéré de sang comme son père , combattit toujours l'oppression et l'injustice , et s'éleva si fort au-dessus de la corruption , de la cupidité et de toutes vues personnelles , que les présente , au lieu de
que la date du 9 schaaban ou 7 octobre , dans les historiens turcs , est une faute d'écrivain on d'imprimeur: c'est le 19 schabaan.
(1) Dans Rascbid. t. i.
(2) Rapport de Kindsberg; de Ponte- Pi ccolo , $7 nov. 1676. Dnmont I. vu. p. 1 , p. Sîî.
(S) Baschid , 1. i, fol. 8 a.
(4) Ueroix. état général, I. u. p. Si.
le disposer en faveur d'une demande, l'engageaient à la repousser. Son esprit étendu, pénétrant, sa mémoire heureuse et facile , son jugement sûr et ferme, son intelligence saine et son sens droit le conduisaient à la vérité par la ligne la plus courte. Il parlait peu et avec réserve, à la suite de mûres réflexions et toujours avec une connaissance parfaite des choses. La science à laquelle il s'était consacré d'abord , et qui le lança dans la carrière des légistes, le suivit toujours en compagne fidèle , dans les rangs de l'armée et jusque sur les rives du Raab et du Dniester, comme au milieu des ruines de Candie. A Constantinople, il lui consacra un monument , en fondant une bibliothèque publique (1). Il eut pour gardien du sceau son historien Uasan, auteur des Joyaux des histoires; pour maître des requêtes, le poète Nabi, auteur de l'histoire de la conquête de Caminiec ; un autre de ses maîtres des requêtes, le poète Chaili, célébra la prise de Neuœhusel par des chronogrammes ; celle de Candie fut chantée par le poète Mesaki , également maître des requêtes. — Ahmed- Kœprili employa quelque temps le poète Thalibi comme reis-efendi , et, en récompense d'une kaszide heureusement composée, il conféra la place de secrétaire de la capitation au poète Fenni. Ce dernier n'était pas moins passionné pour l'architecture et pour les femmes , que pour les vers. Il construisit près du château européen du Bosphore un kœschk magnifique orné de belles peintures. Husein-Hesarfenn laissa des monuments plus durables en composant sons le patronage d'Ahmed-Kœprili trois précieux ouvrages : une histoire universelle, une statistique de l'empire ottoman et un livre sur la grandeur de la maison d'Osman.
Le règne de Mohammed IV ou plutôt des deux Kœprili , d'Ahmed et plus tard de son frère Mustafa , est l'avant-dernier moment d'éclat pour la littérature ottomane , quoiqu'elle n'atteigne plus le degré de splendeur oû elle était parvenue sous le grand Suleiman , surtout dans l'art oratoire, la jurisprudence . et tout récemment par le talent des historiens et le savoir encyclopé-
(I) Mouratljea ri'Ohsson . I. n, p. 688.
dique d'Hadschi-Chalfa. Néanmoins , on compte alors des poètes recomroandables , des historiens, des légistes, des écrivains signalés par leur talent épistolaire ; on cite aussi des médecins, des calligraphes et des musiciens distingués. De cinq cents rimeurs inscrits par Ssafajt dans ses biographies, comme poètes de la deuxième moitié du dix-septième siècle et des dix-sept premières années du dix - huitième , cinquante ont laissé des diwans; douze ont composé simplement des hymnes au prophète (Raat); deux , Tifli et Medihi, ont consacré leur talent à des poèmes cycliques ; deux ou trois ont chanté le ravissement du prophète au ciel. Des poètes arabes et persans trouvèrent encore des traducteurs et des commentateurs. Nabi, secrétaire intime du vesir favori Mustafa , auquel Ssafaji donne le titre de roi des poètes de son temps , écrivit un livre du bon conseil , un traité sous le titre de Présent pour les deux harems ( la Mecque et Médine ), et le chant sur la prise de Caminiec dont il a déjà été question. On a cité les œuvres mystiques du poète Dschewri, à l'occasion de sa mort : plus loin nous parlerons des compositions de Miszri , quand nous assisterons à son bannissement ; et nous rappellerons aussi les traités des principaux légistes, au moment où euxmêmes disparaîtront de la scène du monde. Les ouvrages esthétiques du reis-efendi Ssari-Abdullah, connu aussi sous le pseudonyme poétique d'Abdi , sont : les Conseils des rois , le Fruit des cœurs , la Perle et les joyaux, le Sentier des amants. Il fît aussi un commentaire sur les deux plus fameux ouvrages mystiques des Arabes et des Persans , aux anneaux à cacheter dTbnolarabi , et au Mesnewi de Dschelaleddin Rumi. On estime beaucoup les recueils de lettres de cette époque du mufti Abdalasiset du poète Nabi. Baldursade, dont le nom poétique est Selisa , laissa des modèles d'actes judiciaires. Dans cette foule de poètes, plusieurs brillèrent parmi les premiers dignitaires de l'empire : deux comme secrétaires pour la signature du sultan, Uasim et Abdi ; quatre comme muftis, Rehaji, Asis, Said et Feisi.
Mais l'époque dont il est question a produit surtout des documents d'une haute \a-