LVI
où les faits sont exposés avec simplicité, et qui comprend dans l'appendice les dépèches échappées à la plume même d'Ahmed-Kœprili , offre 4e plus bel éloge de ce vesir, comme général et comme homme d'état, qui sut à la fois manier le fer et la plume. La gloire d'Ahmed-Kœprili est assurée par les guerres de Hongrie , de Crète et de Pologne, par la conquête de Neuhaeusel, Candie et Caminiec, par la paix de Vasvar, celle de Candie et le traité de Zurawna. Pendant trois lustres il sut agrandir et pacifier l'empire , y établir un ordre intelligent. De tous les grands vesirs c'est lui qui tint le plus long-temps les rênes du pouvoir ; son administration dura neuf années de plus que celle de Sokolli , le seul qui puisse lui être comparé , dont la grandeur puisse balancer la sienne. Sokolli et Ahmed-Kœprili suivirent tous deux , par principe, comme vesirs , une direction entièrement opposée à leurs inclinations ou à leurs facultés développées par l'expérience ou par l'étude. Sokolli sortit de la chambre des pages pour entrer dans la carrière des armes; pendant trente ans il y signala son courage , y obtint des succès, quand Suleiman, reconnaissant en lui les qualités de premier ministre , le nomma grand vesir, et maintint ainsi pardelà le tombeau la hauteur où il avait élevé l'empire. Kœprili avait été destiné par son père aux études judiciaires, et, s'avancant rapidement, il était parvenu au rang de muderris près la suleimanije, lorsqu'à l'âge de vingt-six ans il recueillit le sceau , grâce aux services de son père et à l'adresse de sa mère , sans l'avoir mérité par ses actions. Sans avoir fait l'apprentissage des combats, il se lança dans la guerre, soit par ambition de gloire militaire, soit par conviction que la guerre au dehors était le meilleur remède contre les. troubles intérieurs ; et , quoique par sa constance inflexible et la supériorité de ses forces il soumit Neuhsusel , Candie et Caminiec, par la perte des batailles de Saint-Gotlhard et de Chocim il confirma d'une manière bien funeste l'opinion répandue dans l'armée ottomane qu'il n'avait nullement les talents du général. Sokolli, au contraire , valeureux champion de l'empire et de la foi pendant trente années sur terre et sur mer, et conquérant de Szigeth , di-
rigea toutes ses pensées sur le maintien de la paix ; et les plus grandes conquêtes de son temps, celles d'Arabie, de Chypre et de Géorgie , ne furent que les résultats involontaires et accidentels des campagnes auxquelles poussèrent violemment des capitaines avides de combats ou de pillage , tels que Sinan et Mnstafa. Les deux grands hommes que nous comparons ont tous deux des titres égaux à la réputation d'amis de la justice. Seulement Ahmed était d'un naturel plus doux , avait un esprit plus orné par l'étude ; car il est douteux que Sokolli sût écrire et lire ; toutefois il se montra protecteur des savants, dont les plus distingués lui dédièrent leurs ouvrages. La première année seulement du grand vesiiat d'Ahmed est encore souillée par des supplices, soit qu'il y eût nécessité d'abattre tant de têtes qui soufflaient la révolte , soit qu'Ahmed voulût effrayer l'esprit de rébellion , qui , contenu par la crainte , sous le Gis comme au temps du père , renoncerait à tout espoir de succès dans des entreprises ultérieures. Ainsi Ahmed-Kœprili s'imposa une contenance sombre, tandis que sa bienveillance naturellejaurait voulu se peindre sur son front. K coprin' et Sokolli eurent tous deux une rude tâche à remplir ; mais ils luttèrent contre des difficultés différentes. Sokolli reçut l'empire bien ordonné; tous les pouvoirs, nouvellement réglés, agissaient avec ensemble et harmonie; et il le maintint tel d'une main ferme sous trois sultans , alors que des rivaux actifs , énergiques, tels que Mnstafa, Sinan et Ferhad- Pascha semblaient prêts à chaque instant à trouver dans les débauches de Sélim et la faiblesse de Murad de redoutables auxiliaires contre le pouvoir du grand vesir. Sous ce point de vue la situation de Kœprili fut commode et facile : il n'eut pas de rivaux , et ne pouvait concevoir la moindre crainte du caractère d'un souverain absorbé entièrement par la passion' de la chasse. Les trois premiers dignitaires de l'état et les personnages les plus influents étaient ses beaux -frères, le kaimakam Kara-Mustafa, le kapudanpascha Kaplan-Pascha, puisSidi-Mohammed-
Pascha (1). Avec ces trois bras il étendait son pouvoir sans empêchement sur l'empire. Mais depuis la mort de Sokolli les institutions étaient en ruines; tous les liens , relâchés par l'insurrection et les révolutions, n'avaient été resserrés pendant un lustre, par son père qu'à force de sang et de supplices ; les finances étaient épuisées , en proie au plus déplorable désordre; l'armée était désorganisée; dans la dernière année on avait tenté vainement de réduire les fiefs et de recruter 3, 000 jeunes garçons chrétiens. Le rôle d'Ahmed était bien difficile ; car il fallait relever des choses abattues et les réorganiser. Aussi n'eut- il le temps de laisser aucun monument, à l'exception de la bibliothèque, tandis que Sokolli a fondé une infinité de mosquées , de chans , d'écoles et de cuisines des pauvres en Europe et en Asie, depuis Szigeth , où il éleva un dôme au-dessus du lieu qui vit mourir Suleiman, jusqu'en Cilicie , où il fortifia Pajas, et jusqu'à la Mecque. Aucune époque de la vie de Kœprili ne peut être comparée non plus à ce moment imposant de la prise de Szigeth , alors que Sokolli, au nom de Suleiman qui n'existait plus, se montrant conquérant et maître absolu , sut, en observant un secret inviolable , étouffer les semences de la guerre civile et garantir un pouvoir contesté au successeur du sultan , tombé dans l'impuissance de la mort. En raison de ces faits si imposants et de la détermination si constante de Sokolli , général renommé par ses exploits, à maintenir la paix et à porter son énergie sur l'administration intérieure, tandis que Kœprili , quoique né avec des dispositions toutes pacifiques, tira toujours d'une guerre des brandons pour en allumer une autre, et se plut à exciter la sédition en Hongrie , tout en affectant de vouloir pacifier ce pays, il nous semble que Sokolli a plus de loyauté , et , par conséquent plus de grandeur ; mais après lui , sans aucun doute, Ahmed Kœprili est le premier des ministres qui ont dirigé l'empire ottoman.
(1) De Lacroix, élat général, 1. u, p. 89.