LIVRE LVIL
de Debrerzin, qui demandaient protection à la Porte. Le résident justifia la demande des Autrichiens , parce que Debreczin était une ville soumise à l'Empereur, et dont une rue même appartenait au comitat de Szabolcs. Le grand vesir repoussa cette prétention, et s'opposa de la manière la plus absolue à toute livraison de grains; il nia les manœuvres des Français, tendant à faire déclarer Béthune roi de Hongrie. Enfin le résident obtintque Ladislaus Kutasy, envoyé de Paul Vesselenyi auprès de la Porte, recevrait ordre de s'éloigner, et qu'il serait défendu au pascha d'Erlau de prendre parti pour les rebelles. L'envoyé d'Apafy offrit au grand vesir 5,000 ducats, au kiaja 2,000; il demanda qu'il fût enjoint au pascha de Wardcin de respecter les comitats dépendants de la Transylvanie , et que Zolyomy dût rentrer en Transylvanie s'il voulait y recouvrer ses biens. On lui signifia que des commissaires seraient adressés au pascha de Wardein ; quant à Zolyomy, la Porte, le considérant comme son hôte, ne pouvait l'éconduire. C'était là toujours la vieille politique du diwan, de contenir Apafy par la présence de Zolyomy à la cour ; car le prince de Transylvanie craindrait toujours qu'au moindre signe de désobéissance, on ne lui donnât ce rival pour successeur, comme on venait de remplacer Dorozcnko par Chmielnicki (t).
Kindsberg avait à surveiller non-seulement les mouvements des envoyés transylvaniens et des rebelles hongrois, mais encore les efforts de l'ambassadeur français Norntel , car le roi, en guerre avec l'empereur, employait tous les moyens pour déterminer la Porte à engager les hostilités contre cet ennemi. Par l'entremise de l'ingénieur vénitien Barozzi , passé dans les rangs des Turcs à Candie, et avec le secours d'un jésuite français, Nointel fit passer sous les yeux du grand vesir les plans des deux places de Raab et de Komorn , afin d'entretenir dans le cœur de Kara-Mustafa le désir de la guerre en* Hongrie (2). Néanmoins la première visite de M. de Noiutel au grand ve-
(1) Rapport de Kindsberg , dans la Stc-I». (t) Rapport du même, du 2%iillcl 1G77.
sir pour le féliciter sur sa nouvelle dignité offrit une de ces scènes- de scandaleux outrages telles qu'en avaient présentées déjà les réceptions de La Haye père et fils» et de Nointel lui-même. En entrant dans la salle d'audience Nointel remarqua que le tabouret destiné pour lui, était au-dessous de l'estrade où s'élevait, sur des coussins, le siège du grand vesir. Il ordonna donc à l'un des gentilshommes de sa suite de placer le tabouret sur le sofa ou l'estrade. Le grand vesir qui était encore dans la pièce voisine, fit dire à l'ambassadeur, par l'interprète Mauro-Cordato , qu'il ne lui accorderait pas audience si le tabouret n'était pas au-dessous du sofa. Nointel répondit que le grand vesir pouvait disposer du siège , mais qu'il n'avait pas d'autorité sur sa personne. Alors le tsebausch-baschi entra en criant : a Vat-enl va-t-en (1)! a Deux tschauschs jetèrent l'ambassadeur en bas de l'estrade en disant : « Décampe , giaur (2). j> L'ambassadeur fit aussitôt reporter à son hôtel tous les présents dont il était chargé , et se rendit à sa maison de campagne. Là, ayant fait tirer un feu d'artifice à l'occasion des victoires du roi en Flandre , il reçut ordre de la Porte de revenir à Péra , et aussitôt il fut mis aux arrêts dans sa demeure (3). Le grand vesir fit de tout cela un rapport au sultan , en disant qu'il n'y avait pas à s'étonner, attendu que les Français étaient toujours des fous (V). Le lendemain , l'ambassadeur vénitien vint offrir ses compliments. 11 prit sans difficulté le tabooret au-dessous du sofa [13 mai 16T7] ; le résident hollandais après lui fit de même; enfin agit ainsi l'ambassadeur extraordinaire de Pologne, Gninski [7 août], le palatin de Kulra, qui venant de Ponte- Piccolo, avec une suite de trois cents personnes , fut accueilli par les secrétaires des ambassades de France et de Venise , des résidents de l'Empereur et de Hollande. Il demanda pour résidence le sérail élevé près de la mer, qu'avait occupé
(1) Flassan, I. tu , p. J9S.
(2) Le rapport de Kindsberg supplée ici à ce qui manque clans Flassan.
(Z) Hassan , l. m. p. S 08.
(4) Rapport de Kindsberg.
i or,
l'ambassadeur extraordinaire de l'Empereur, comte Lcslie ; ma*. on lui répondit qu'il représentait un roi, "et non un empereur (lj. Il n'eut pas non plus la faculté d'entrer ail bruit des instruments de musique militaire. Il se rendit donc dans la maison qui avait appartenu à l'interprète Panajolti , à Galata, sur les bords de la mer (2) , et qui était passée au domaine public , qnand le gendre de Panajotti, conpable de fabrication de fausse monnaie , aveit dû racheter sa vie au prix de 50,000 écus. Dès le cinquième jour après son arrivée, l'ambassadeur polonais, admis en présence du sultan [16 août 1677], demanda l'éloignement des Tatares Lipkans des frontières, la remise des otages de Lemberg , la délivrance des esclaves enlevés de Caminiec, Podhaice, Zbaraz, et\ sollicita vivement l'addition de quelques articles à la paix conclue à Zurawna (3). Les Turcs ne voulurent pas rendre la moindre parcelle de la Podolie. De l'Ukraine ils ne possédaient que le tiers au plus ; vingt palanques et cent villages autour de Bialocerkiew , et quatre-vingts villages avec dix-sept palanques autour de Pawolocz; ces cantons, remis à Dorozenko depuis le commencement de la guerre , furent abandonnés aux Polonais (4). En revanche, Bar et Wiedzibos , réclamés très-instamment par l'ambassadeur dans une seconde audience [24 octobre] , durent être évacués par les garnisons polonaises ; et ce fut seulement au mois de mai de l'année suivaute que Gninski put obtenir le rétablissement de l'acte de paix avec les conditions exposées plus haut (5).
Tandis que l'ambassadeur polonais faisait son entrée à Constantinople , le serasker Ibrahira-Pascha , le môme qui avait conclu la paix avec la Pologne, marchait contre Cehryn, où soixante mille Husses et Cosaques étaient retranchés. Ibrahim n'avait que quarante mille hommes avec lesquels il était trop faible pour attaquer; il essaya vaine-
(1) Rapport de Kindsberg.
(S) De Lacroix, Mem. I. n, p. 211.
(3) Les demandes sont dans de Lacroix, mem. 1. ii, p. 212.
(4) Kapport de Kindsbcrg.
(5) Le traite est du 16 ssafer 1090 , (9 avril lb78.
meut d'investir la place : assise sur un rocher escarpé, elle n'était accessible que par un pont; do trois côtés elle était entourée de marais, à travers lesquels de petites embarcations, venant de la rivière de Tasmin , apportaient les vivres nécessaires à la garnison composée de quatre mille Russes, Cosaques et Allemands (1).
L'explosion de deux mines ne produisit aucun effet. Le pascha de Bosnie, qui avec seize mille Tatares devait empêcher les Russes de passer le Dnieper , fut complètement battu (2); le fils du chan resta sur la place avec huit mirsas et dix mille hommes. Ibrahim-Pascha se vit réduit à lever ;le siège le 7 septembre , et à opérer sa retraite en toute hâte , vivement poursuivi par la garnison de Cehryn (3). Telle fut la rapidité de sa marche qu'il franchit en trois jours la distance de Cehryn aux rives du Bog. Deux mille voitures, toute l'artillerie, les bagages furent perdus, et il fallut reculer jusqu'à Tehin (Bender)(4).
A cette nouvelle le gouvernement expédia de Constantinople dans tout l'empire des ordres pour des levées d'hommes et de contributions comme au temps du sultan Murad IV ; tous les serviteurs soldés de la Torte durent se lever pour une prochaine campagne , et les préparatifs furent poursuivis avec la plus grande ardeur. Le sultan donna 2,000,000 d'argent de sa propre cassette ; le grand vesir assista à la fonte de huit nouveaux canons; de nouvelles tentes du sultan furent plantées sur l'hippodrome. A son retour , le serdar Ibrahim -Pascha trouva le sultan à Siliwri si violemment irrité qu'il voulait le faire mettre à mort à l'instant ; ensuite Mohammed ordonna que le général vaincu fit à pied le chemin de Siliwri à Constantinople et fût jeté dans les Sept-Tours. Le bostandschi-baschi représenta au sultan que cet homme âgé n'était pas en état de faire douze lieues de chemin en douze jours ; l'ordre fut donc adouci : Ibrahim-Pascha ne dut marcher h pied que pendant la première lieue ,
(1) Ilapporl de Kindsbcrg, bien meilleur que les récils de de Lacrois et de Canlemir.
(2) «apport de Kindsberg.
(5) Canlemir- Mahomet, 1. iv,p. 20* (4) Rapport de kindsbcrg.