LIVRE LVII
feu(l). L'envoyé du chan Usbeg-À.bdalasis ayant voulu poursuivre les négociations au nom de son maître , on lui répondit que le sultan marchait contre Moscou (2).
Les étendards impériaux arborés dès la fin de mars contre Cebrin , furent enlevés deux mois après (3) , quand le sultan de son propre mouvement, eut nommé kaimakam de la capitale le nischandschi Abdi-Pascha, l'historien [30 mai]. Le camp fut établi a Hadschibasaroghli dans les steppes dobruzes; le sultan remit au grand vesir, avec le cérémonial accoutumé , la sainte bannière , en l'investissant da titre de serdar, et lui dit : « Mes prières sont avec toi (fc) ; a puis il se sépara de l'armée [ 2 juin 1678 ]. Mamucca délia Torre fut attaché au camp , pour remplir les doubles fonctions d'interprète de l'Empereur et de la Porte ; pour cela il reçut un traitement de 150 aspres (5). L'ambassadeur polonais, qui venait d'obtenir une paix fort peu honorable, suivit aussi l'armée. A Isakdschi le grand vesir lui demanda brusquement pourquoi les places cédées de Bar , Miendribosz et de Niemirow, n'étaient pas encore évacuées?
Gninski et son secrétaire Rzewuski furent au désespoir en voyant que tous leurs secrets avaient été livrés aux Turcs. Cela venait de la trahison de l'interprète Dasnaki , qui se fit moslim après que son fils eût été attaché à la personne du sultan (6). Mohammed, qui avait établi son quartier d'hiver à Silistra , entendait les regrets continuels des sultanes , qui sur les bords du Danube , soupiraient après les rives du Bosphore : aussi
(1) Traduzionc dclla lcttera del G. S. al gr. Duca Nedscbeb, 1089.
(2) Traduiioue délia lettera del principe di U&bek al Gr. S. e ruposta; dans le rapport de lundsberg ; aux archives de la maison impériale , et dans l'bisl. du defterdar, fol. *6. La lettre même an eban Abdalasis est dans l'inscha du reis-efendi Mohammed, na 115 de ssafer, 10*9 (mi-avril 1678.)
(3) Dans Raschid, L i, foL 87, rebiul-ewwe an lieu de rcbiul-achir.
(4) Histoire du defterdar, et Paacbid, 1. i. fol. 88.
(5) Rapport de Kindaberg.
(0) Ibid.
écrivit-il au grand vesir* qu'il ne voulait pas rester plus long-temps à Silistra; mais Kara-Mustafa chargea le grand chambellan, porteur du message, de déclarer que l'honneur et le salut de l'empire exigeaient la présence du sultan sur la frontière. Le grand chambellan avait apporté un sac contenant douze lettres en langue russe, saisies devant Cehryn , et dont la traduction devait être faite par Mamucca délia Torre , en sa qualité d'interprète du kaimakam ; mais comme il ne savait pas le russe, il s'adressa à un vieux esclave de l'ambassadeur polonais, qui n'était autre qu'un jésuite déguisé ; il le conduisit dans la tente du reis-efendi , et lui fit transporter le sens russe en latin , pour le traduire ensuite lui-même du latin en turc ; de sorte que toutes ces opérations l'occupèrent vingt-quatre heures (1). Le grand vesir voulait absolument que l'ambassadeur polonais suivit l'armée jusqu'au camp devant Cehryn ; mais il ne put l'y déterminer. Gninski déclara au grand vesir qu'il aimait mieux mourir que de se rendre ainsi avec les Ottomans sous les murs de la place menacée. Enfin il fut convenu que le comte Proski, neveu de l'ambassadeur, accompagnerait en qualité de résident le grand vesir dans le camp. Dans une audience officielle accordée par le kaimakam à l'ambassadeur, celui-ci demanda qu'après nn séjour de plus d'un an en Turquie il lui fut permis de se retirer ; et il se plaignit de Chmtelnicki qui, en se parant du titre de duc de la petite Russie et de l'Ukraine , se posait au niveau du roi de Pologne ; il déclara que le roi évacuerait Bar, mais demandait comme une faveur particulière de conserver Miendribosz et Niemirow. Le kaimakam répondit que cette requête était inadmissible. Enfin l'ambassadeur sollicita une modification au dernier article, dans lequel il était dit que les Polonais jouiraient de toute tranquillité sous la protection de la Porte; il fit observer que ces termes étaient inconciliables avec l'honneur d'une puissance chrétienne indépendante. Le kaimakam lui opposa le même langage à
(1) ReL dl Uam. dclla Torre, avec les Iraduc* lions des douce lettres interceptées.
peu près que le reis-efendi avait déjà tenu à l'ambassadeur à Constantinople, alors que celui-ci désirait un changement dans l'article 6, relativement à la protection des lieux saints à Jérusalem, a Le padischah , ajouta celui-ci, a imposé les lois de la paix sur le champ de bataille de Zorawna ; les Polonais ne doivent pas s'imaginer qu'ils puissent se dédommager de la perte de la Podolie et de l'Ukraine par des avantages obtenus en Palestine et en Égypte(l). » L'ambassadeur remit un mémoire écrit en latin, où se trouvaient exposées toutes ses demandes.
L'armée turque était campée sur le Dniester quand furent saisis deux espions russes. Ces gens déclarèrent que les troupes ducxar s'élevaient à plus de cent mille hommes (-2); elles étaient donc de beaucoup supérieures à celles du sultan. La marche se poursuivit néanmoins en bon ordre ; en avant étaient les janitschares, puis venaient quatre paschas avec les troupes de leur maison, enfin le grand vesir suivait le gros de l'armée. L'espace compris entre le Dniester et le Bog, tout couvert de bois ou de marais . ne fut franchj qu'en huit jours ; il fallut faire des ponts et des digues avec des fascines que l'on recouvrait de gazon et de peaux de buffles. Au-delà du Bog, Chmielnicki vint rendre hommage au grand vesir. Comme depuis ce point jusqu'à Cehrin le pays offrait de vastes plaines abondantes en gibier, l'armée y campa, attendant le chan tatare. Vers minuit le signal du départ fut donné , les tentes furent levées , l'armée se mit en mouvement avant le lever du soleil ; le grand vesir suivit à deux heures de distance. A midi on fit halte, et la prière fut récitée. Quand la nuit descendit , les muezzins proclamèrent la prière, et, après qu'elle eut été récitée , le camp retomba dans le plus profond silence. A deux stations de Cehrin arriva le chan tatare qui fut introduit dans la tente du grand vesir avec le cérémonial d'usage. Enfin le 20 juillet l'armée arriva sous les murs de Cehrin ; on immola des victimes, et le siège
(1) Ropportde Kindsberg, de ConsUnlinopIc, le 28 mare 1678.
(2) De Lacroix, état générai, L u , p. 180.
s'ouvrit. Le général russe Romodanowsky
et le chef des Kalmuks, Caapolat (1), étaient postés au-delà du Dnieper. Pour attirer les Busses à une bataille, le grand vesir fit passer la rivière de Tasmin (2) aux Tatares et à Kara Mobammed-Pascha, et pendant dixsept jours il y eut des escarmouches qui n'amenèrent point d'action générale. L'approche de la mauvaise saison, le manque de vivres, le peu d'effet des mines dans un sol sablonneux et la prompte réparation des brèches , les sorties continuelles des assiégés découragèrent les Turcs, et déjà dans le conseil de guerre on demandait s'il ne fallait pas lever le siège; mais le defterdar Ahmed- Pascha repoussa énergiquement cet avis. Il fut décidé que l'on se porterait entre l'armée russe et la place pour couper les communications. Les woiwodes de Valachie et de Moldavie reçurent ordre d'établir trois ponts. Kœr-Hasan-Pascha et Kaplan-Pascha avec dix mille hommes des meilleures troupes de l'armée et cinquante canons durent mettre à exécution le plan arrêté [8 août]. Kaplan-Pascha franchit le marais et se posta entre Cehryn et Romodanowsky. Quatre jours après s'engagea nne bataille par suite d'une sortie dans laquelle les Russes avalent perdu mille hommes et trois canons (3). Les Turcs, complètement défaits, repassèrent les ponts dans le plus grand désordre, Kaplan, couvert de blessures, épuisé de fatigues, fit brûler les trois ponts pour arrêter les Russes, qui se contentèrent d'occuper le camp abandonné par les moslims [12 août 1678]. Kara- Mustafa aurait volontiers immolé le vaillant Kaplan, qui l'offusquait; mais comme ce chef intrépide avait sacrifié toutes ses troupes et ne s'était échappé que l'un des derniers , il était impossible de l'accuser. Neuf officiers de sipahis qui avaient pris la fuite les premiers furent étranglés ; et , pour que cet exemple inspirât lu terreur, leurs cadavres furent exposés dans le camp, leurs têtes envoyées au sultan. Neuf jours après cette dé-
fi) De Lacroix i p. 151.
(2) Dans de Lacroix , Tacbmin ; dans Raschid, Taszma.
(5) De Lacroix , Élal gênerai de l'empire olto« man, p. 1&&.