TURQUIE D EUROPE. — LES PROVIKCES DE L ARCHIPEL
g I. — Ijl péninsule hellénique.
La péninsule vulgairement appelée heUinu[ne forme une masse triangulaire dont la base est l'arc de montagnes décrit par les Alpes Dinariques et les Balkans, et dont le sommet est le cap Matapan ; le côté occidental est limité par les mers Adriatique et Ionienne, le côté oriental par l'Archipel, la mer de Marmara et les détroits des Dardanelles et de Constantinople. Cette péninsule est partagée aujourd'hui entre l'empire ottoman et le royaume de Grèce.
Elle figure un vaste promontoire hérissé de chaînes escarpées, creusé par de profondes et courtes vallées, découpé de golfes, bordé d'îles, rempli de cavernes, sujet aux tremblements de terre, qui semble être le débris d'un pays autrefois plus large et moins âpre, lequel aurait été bouleversé par les révolutions volcaniques dont ses îles portent de nombreuses traces C'est surtout à mesure qu'on s'éloigne des Balkans que toute régularité disparait dans la disposition des terres, que les hachures et les déchirures se multiplient, que les montagnes se brisent, que les côtes s'escarpent et se courbent , que les cours d'eau se tordent et se creusent, que les caps et les îles présentent leurs groupes aigus et leurs pointes sauvages. On retrouve néanmoins dans toute cette région tourmentée c«s grandes cavités à fond plat et à niveau élevé, que nous avons vues dans les Alpes Dinariques et les Balkans, et qui donnent au relief de la Turquie d'Europe un caractère tout particulier. Le nord a quelques plaines, des cours d'eau navigables, de belles forêts, un climat tempéré, un sol fertile ; le midi n'a que des montagnes chauves et déboisées, des torrents, une chaleur souvent insupportable ; mais les îles, abondantes et fertiles en vins, en soies, en marbres, présentent les aspects les plus délicieux, le plus beau ciel et le climat le plus doux de l'Europe. Ce chaos montagneux, cet entassement confus de caps, d'escarpements, de ravins, de vallées, c'est le coin de terre qui a fait le phis de grandes choses, qui a le plus éclairé, élevé, perfectionné
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rhumanité; « c'est, suivant Texpression des Romains, la mère féconde de la philosophie, de la science, de la religion, de l'agriculture et des arts. »
Aux sources de l'Ibar, derrière cette plaine de Pristina dont nous avons vu toute l'importance, de la masse neigeuse du Tchar-Dagh se détache une longue et tortueuse chaîne qui se dirige du nord au sud, en séparant les eaux de l'Adriatique de celles de l'Archipel, et qu'on peut appeler Alpes Helléniques. Cette chaîne, qui ne se termine qu'au cap Matapan, et qui aurait ainsi un développement de 700 à 800 kilomètres, est la charpente principale de la péninsule ; elle est fort mal connue ; ses sommités les plus hautes doivent atteindre 2,800 à 3,000 mètres ; ses contre-forts sont très-nombreux, très-confus et font de toute la presqu'île un pays entièrement montagneux ; elle n'est traversée que par des routes rares et mauvaises.
I^s Alpes Helléniques partagent la péninsule en deux grands versants : celui de l'Archipel, celui de la mer Adriatique. Le versant de l'Archipel comprend, dans l'empire ottoman, la Rouméliey ou les anciennes provinces de la Thrace, de la Macédoine et de la Thessalie; celui de la mer Adriatique, V Hertzegovine et VAlbanie.
g 11. — La Thracc.
L'ancienne Thrace est une vaste plaine bordée par un amphithéâtre montagneux, plaine semée de petites collines, de bois, de cultures, de marécages, et qui est comprise dans le bassin de la Maritza, que nous allons décrire.
Le bassin de la Maritza est enveloppé au levant par les monts Strandya, au nord par le Bal kan oriental, au couchant par un vaste contre-fort détaché des Balkans, le Rhodopey que les Turcs ont appelé Despoto-Dagh (montagnes des Prêtres), à cause des nombreux couvents qui étaient autrefois dans ces montagnes. Le Rhodope se détache des Balkans dans le haut plateau où VIsker, le Strouma et la Maritza prennent leur source, non loin du défilé d^ Trajan ; et il se prolonge dans une étendue de 50 lieues jusqu'à la mer Egée. C est moins une chaîne distincte qu'un amas de plusieurs chaînes parallèles, et dont l'épaisseur serait de 20 à 25 lieues, en y comprenant les contre-forts parallèles qui s'étendent jusqu'au Strouma. Les contre-forts qui tombent du côté de la Maritza sont beaucoup moins étendus, et de ce côté la chaîne semble s'élever brusquement au-dessus des plaines. Son altitude va en diminuant du nord au sud : dans le nord, elle est de 2,600 mètres ; dans le sud, elle n'est plus que de 700 à 800. Ses dernières pentes tombent en s'épanouissant dans la mer. Ses passages sont rares, difficiles, élevés ; la plupart sont pratiqués à travers des escarpements couverts de forêts vierges, de sapins et de hêtres. Le plus important, le
plus profond, est celui de Kis-Derbend, qui mène de Tatar-Bajardzik à Rasiouk sur le Meslo, c'esl-à-dire de la Bulgarie dans la Macédoine, sans traverser la Tlirace. Aucune contrée de la Turquie ne présente d'aussi belles cimes de montagnes sur une si grande échelle, surtout quand on les regarde de Tatar-Bajardzik el de Philippopoli, où l'on a, de Tautre côté, Taspecl du Balkan, qui perd à cire placé dans un voisinage si magnifique. I>e Despoto-Dagh forme un véritable amphi tliéàlre, où, au-dessous des cimes verdoyantes ou des rochers nus, sont ctagées de superbes forets de sapins et de mélèzes, puis une zone touffue de hêtres, et, plus bas, des bois de chênes avec des prés et des vignobles à Tentour des villages. Ces montagnes ont servi de refuge aux Grecs, qui, persécutés par les Turcs, s'y cantonnèrent dans des villages et des couvents placés au fond des vallées ou sur des escarpements ; mais la population chrétienne en a été successivement et à dessein expulsée par la population musulmane.
Le bassin de la Maritza est encore fermé au sud par le Tekir-Dagh, série de basses montagnes couronnées de petits plateaux, qui s*étend parallèlement à la cote de l'Archipel et semble se réunir au Rhodope, mais en laissant à la Maritza une vallée large, ouverte et sans barrage. Un de ses contre-forts va former la charpente de la presqu'île de Gallipoli ; ses escarpements septentrionaux pendent sur la mer de Marmara, et se réunissent aux divers contre-forts des monts Strandja, qui forment la ])resqu'île de Constantinople. Toutes ces hauteurs, boisées ou rocailleuses, n'ont pas plus de 400 mètres d'élévation.
La Maritza prend source dans le massif de Samakov; elle coule d'abord dans un ravin profond jusqu'à Kostanitzay où elle est jointe par la route de Soulu-Derbend; elle commence à s'étendre dans un pays découvert, à Tatar-Bnjardzik, ville de 8,IK)0 habitants, importante par sa position ; alors elle traverse une vallée large, fertile, bien habitée, mais qui, étant principalement cultivée en rizières, est marécageuse, malsaine et difficilement praticable. Elle continue à être longée par la route de Vienne à Constantinople, et arrive à Philippopoli ^ ville industrieuse, de 20,000 habitants. La plaine qu'elle traverse reste fertile et peuplée, et elle arrose ainsi une multitude de petites villes et de villages jusqu'à Audrinople. — Cette ville, de 100,000 habitants, est regardée comme la deuxième de l'empire ottoman, dont elle a été la capitale depuis lôG9 jusqu'en 1453. Elle renferme des monuments remarquables : l'ancien palais des sultans, la mosquée de Sélim II, de beaux bazars, une citadelle, une fonderie de canons, etc. Ses murailles flanquées de tours ne sont pas susceptibles de résistance, et elle a été prise sans coup férir par les Russes en 1829. Son industrie est assez active, et elle fait un commerœ considérable par sa rivière et le petit port d'Knos. Elle est située au confluent de la Toundja, au débouché des principales routes des Balkans, sur la graiule route de Vienne à Constantinople.
Après Andrinople, le fleuve, qui avait coulé jusque-là de l'ouest à Test, tourne
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au sud; i\ peut alors porter des bateaux de 50 tonneaux ; il arrose Demotica, petite ville célèbre par le séjour de Charles XII, et finit dans le golfe d*Enos par deux embouchures.
Ses affluents sont très-nombreux. Ceux qui descendent du Rhodope n'ont rien de remarquable : torrentueux à Vorigine, coulant dans des plaines fertiles près de leurs confluents, ils ne traversent que de petites villes sans célébrité; mais ceux qui viennent des Balkans et des monts Strandja ont une grande importance. liC plus considérable est la Toundja; elle descend du Balkan, court dans une vallée profonde, parallèlement à la grande chaîne, étant enfermée entre elle ef l'un de ses contre-forts paiallèles, qui a de 400 à 800 mètres de hauteur; cette vallée, très-fertile et pittoresque, est presque entièrement cultivée en roses. Elle arrose Kaisanliky ville célèbre dans tout l'Orient par son commerce de roses, et . qui se trouve au débouché du défilé de Gabrova ; puis elle laisse sur la gauche Selivno ou IsUvné, petite ville importante par sa position au débouché des principales routes des Balkans ; elle tourne au sud parallèlement aux monts Strandja, et finit à Andrinople.
Un autre affluent important est YErkené, qui descend des monts Strandja et ne passe par aucune localité célèbre ; mais il reçoit un très-grand nombre de cours d'eau, qui lui composent, avec les contre-forts des monts Strandja, un bassin moiitueux et difficile, que traverse la grande route d'Andrinople à Constantinople. L'un de ces affluents passe à Kïrk-Kilissia , ou les Quaraîile-Églises, petite ville importante par sa position au débouché du défilé de Fakhi.
Le bassin de la Maritza comprend la partie la mieux cultivée, la mieux habi* tée, la plus riche, de l'empire ottoman : de belles plaines, des montagnes doucement mamelonnées, des coteaux chargés de vignobles ou d'arbres fruitiers, de nombreux villages, des petites viHes industrieuses, des habitants actifs et laborieux, une grande capitale, le voisinage de*Constantinople, en font une contrée éminemment acc^essible aux progrès de l'Occident. La population se compose <le lîrecs, d'Ottomans et de Vlaqnes ou Zinzares. Ces Vlaques ne tirent pas leur origine de la Valachie : on croit qu'ils sont les restes des anciens habitants de la Thrace ; ils ont des mœurs sauvages et mènent une vie errante. Ces trois races forment environ !2,0(X),000 d'habitants, dont les trois cinquièmes sont chrétiens, et les deux cinquièmes musulmans. Les Ottomans habitent principalement les villes.
Ce bassin a une importance politique de premier ordre, comme contenant les dernières parties des routes d'Autriche et de Russie vers Constantinople, lesquelles se réunissent à Andrinople. Depuis les montagnes jusqu'à cette ville, ces roules ne rencontrent pas d'obstacles ; mais, au-dessous d'Andrinople, quand le chemin doit suivi-e la succession de défilés qu'offrent les affluents de l'Erkené, il ne traverse plus qu'un sol sablonneux, de petites plaines incultes, des villages
rares. La presqu'île comprise entre la mer Noire, le Bosphore et la mer de Marmara, est un pays faiblement montueux, mais fortement accidenté, couvert de bouquets de bois, coupé par des ravins ; la route le tourne en s*approchant de la mer à Siliuri, mais elle est coupée continuellement par les ruisseaux et les torrents, et présente de grands obstacles.
C'est néanmoins par cette route que s*écoulent les produits et la population de la Maritza, bien plutôt que par la Maritza elle-même et le golfe d'Knos. Aussi allons-nous compléter son bassin par la description de la mer de Alarmara, de Constanlinople et de ses détroits.
§ m. — liCs Dardanelles el la mer de Marmarn.
La mer Noire, qui reçoit plus de vingt grandes rivières et une masse d'eau très-CDUsidérable, en verse le trop-plein dans la mer Egée par deux grands canaux qu'unit un bassin de retenue : les deux canaux sont le Bosphore de Thrace et rHellcspont ; le bassin de retenue, c'est la mer de Marmara ou la Propontide.
VHellesponl ou détroit des Dardanelles s'étend de l'extrémité méridionale de la Chersonùse de Thrace, ou presqu'île des Dardanelles, à la ville de Gallipoli, dans une longueur de 67 kilomètres et une largeur variable de 1,262 mètres à 7,590.
Ce détroit sinueux, profond, libre de toute île et n'ayant que peu d'écueils, ressemble, avec ses deux rives taillées en amphithéâtre et sillonnées de vallons et de sites pittoresques, non à une mer, mais à un grand fleuve coulant du nord-est au sud-ouest. Il est sans rival dans le monde pour Timporlance des mers qu'il ouvre : c'est la clef de ve beau lac maritime interposé entre l'Asie etlTurope, et que les anciens appelaient Propontide; de cette ville dont la situation est sans égale, de Constanlinople; de cette vaste mer fermée, la mer Noire, qui est le lien unique des steppes du nord et de l'orient avec les plus belles régions du midi, c'est-à-dire de la barbarie avec la civilisation.
Le détroit est fermé à son entrée, qui a environ 2,800 mètres de largeur, par les deux caps Eléonte et Sigée, plates-formes de iOO mètres de hauteur, ressemblant à des remparts terrassés. A leurs pieds sont les deux Chùteanx-Neufs ou NouvelleS'DardanelleSn dont la blancheur contraste avec le sombre azur de la mer. Les Turcs nomment le château d'Europe, Sedil-Bahr-Kalessie, et le château d'Asie, Koum-Kalessie-, le premier est accompagné sur la hauteur du vieux fort de PaléoCastro, le second est bâti sur la rive gauche du Simoïs.
Quatre lieues au-dessus des Nouvelles-Dardanelles, entre le cap Rhetée et le cap Dardanos ou des Barbiers, à l'endroit où le détroit n'a plus que 1 ,500 mètres de largeur, on trouve les Vieilles-Dardanelles, ou KHid-Bahr en Europe, el Kilid-