ORIGINE DES TURCS
donne quatre fils qui devinrent les chefs des vingt-quatre tribus turques*.
Les Turcs d'Orient (Oïgours) se répandirent dans les steppes où ils sont encore cantonnés. Vaincus par Gengis-Khan, ils portèrent, au moyen âge, le nom d*Oibegs^ en mémoire d'un chef de la famille du conquérant mongol; mais Dsbegs ou Oïgours, et bien que séparés de leurs frères d'Occident par toute Tétendue de la Perse, ils sont toujours restés en relation d'alliance avec eux contre leurs ennemis communs, les Persans, et parlent encore une langue que Ton reconnaît comme étant de même famille que la langue des Ottomans, et que ceux-ci appellent le vieux turc.
Les Turcs occidentaux occupèrent les parties du Turkestan les plus voisines de la Perse et de la mer Caspienne; ils donnèrent naissance à trois tribus principales : les Oghouses, les Seldjoucides et les Ottomans, dont les chefs se firent descendre directement des trois fils aînés d'Oghus, des trois khans de l'aile droite. Ces trois tribus embrassèrent Tislamisme et jouèrent successivement un rôle important dans l'histoire des États musulmans.
Le khalife Motassem, troisième fils delIaroun-al-Raschid, fit venir du Turkestan un grand nombre d'esclaves dont il se composa une milice d'élite; ce furent les premiers Turcs introduits dans la monarchie musulmane. Sous les faibles successeurs du khalife, c^»tte milice se rendit bientôt redoutable. Dès 862 (248 de Thégyre), elle fit un khalife, elle le déposa, elle lui nomma un successeur, elleledéposa à son tour; quatre se succédèrent ainsi dans l'espace de huit ans. Leur puissance devint telle que, en 879, un chef turc, Ahmed, fils de Tholon, se rendit indépendant en Egypte, où trois de ses descendants régnèrent après lui. Enfin, vers le milieu du siècle suivant, un khalife imbécile, Rhadi, créa, en faveur de son ministre, et pour donner un maître aux Turcs, la dignité d'^mir-o/oum^ra (prince des princes), et avec cette dignité le droit de commander aux troupes, d'administrer les finances, etc. C'était lui donner la souveraineté. Les chefs turcs gouvernèrent, en effet, sous le nom des khalifes ; mais leur dignité devint l'objet de tant de convoitises, de tant de calamités, que les habitants de Bagdad appelèrent les Roujides de la Perse à leur délivrance. Les Turcs furent chassés, et la dignité d'émiroloumera passa aux Roujides^ qui la gardèrent pendant un siècle : les khalifes n'avaient fait que changer de maîtres.
Dans les premières années du siècle suivant, d'autres hordes turques apparurent : les unes s'emparèrent de la Roukharie aux dépens de la dynastie persane des Samanides; les autres s'emparèrent de la Perse et des Indes et fondèrent la dynastie des Ghaznivides, qui dura un siècle et demi (1054). Enfin, à la même époque, Toghrul-Beg, petit-fils de Seldjouk^ émir du Turkestan, commença la fortune des Seldjoucides, qui allaient absorber les autres tribus et dominer tout
* Hamnier, BUtoire de l'empire ottoman^ t. I, p. 7.
lOfi HISTOIRE DE LA TURQUIE.
rOrient. Après avoir vaincu les Ghaznivides et les avoir rejetés dans l'Inde, il entra d^ns le Khorassan, qui appartenait aux Boujides, vainquit et fit prisonnier le chef de cette famille qui commandait Tarmée du khalife. Cette victoire ouvrit au petit-fils de Seldjouk le chemin de Bagdad; il y entra sans opposition, se fit donner par le prince abasside le titre de sultan, et Tarracha à la tutelle des Boujides pour lui imposer la sienne. Besasiri, chef delà famille déchue, se révolta et appela à Bagdad le khalife falhimite d'Egypte. Mais il fut vaincu et mis à mort; Toghrul-beg reçut le titre à'émir-olouméra, et régna sous le nom du monarque .qu'il avait rétabli. A partir de cette époque, les khalifes ne sont plus rien : ils n'ont que les honneurs et l'autorité pontificale ; les vrais maîtres de l'empire sont les sultans seldjoucides. Nouveaux convertis à l'islamisme, ils ont l'ardeur farouche des premiers disciples de Mahomet et ne rêvent que guerres et conquêtes.
A la mort de Toghrul-beg, son neveu Alp-Arslan (robuste lion) hérita de sa puissance. 11 passa l'Euphrate, s'empara de (lésarée en Cappadoce, subjugua l'Arménie et la Géorgie, et s'avança jusqu'au cœur de la Phrygie. Un empereur byzantin, Romain Diogène, tombii entre ses mains et reçut de lui la liberté an prix d'une énorme rançon.
Sous Melek-Shah, son successeur (1072-1092), l'empire des Seldjoucides jette son plus grand éclat. Cet empire s'étendait alors de la mer Caspienne à la Méditerranée : il comprenait le Khorassan, l'Irak persan, les possessions des khalifes, la Syrie et la Palestine enlevées aux Fathimiles, et la plus grande partie de l'Asie Mineure; il touchait au Bosphore. Aidé par son vizir, Kisamul-Mulk. le sultan fait fleurir les lettres et les arts, et fonde un grand nombre d'écoles. Son alliance est recherchée par le khan des Oghouses,qui faisait également prospérer, au delà de rOxus, la civilisation musulmane; les deux chefs s'unissent par des mariages, et les deux races se confondent.
Aussitôt après ce régne brillant commence la dissolution de l'empire seldjoum\e. Les trois tils de Melek-Shah se disputent et se partagent son héritage, et il se forme ainsi plusieurs sultanies indépendantes dont les principales sont : celle de l'Iran ou de la Perse, celle d'Alep ou de la Syrie, celle de l'Asie 31ineure, outre une foule de principautés où les émirs et les atabeks (gouverneurs) méronnaissent l'autorité des fils de Seldjouk. Ainsi c'était un parent de Melek- Shah, Soliman, qui avait fait la conquête de l'Asie Mineure sur les (îrecs, ne laissant à l'empereur de Byzance queTrébizondect quelques autres ports; il s'était fait ainsi, dans le pa\s de Roum ou des Aomaûts une sorte d'Etat sous la suzeraineté de Melek-Shah. Ayant voulu s'affranchir de cette suzeraineté, il fut vaincu et tué (1085). Ses lils, UaviT et Kilidje-Arslan, à la mort de Melek, s'établirent dans l'Asie Mineure et y fondèrent (1095), à Koniah (Iconium) dans la Cappadoce, le siège d un Etat indépendant, la sultaniede Boum ou d'Iconium, qui devint si
Causes politiques des croisades. 107
célèbre dans riiistoire des croisades, mais où, dès Torigiiie, plusieurs émirs étaient déjà indépendants. La sultanie de Syrie se divisa en deux autres : celle d'Alep, celle de Damas. Enfin les Fathimites profitèrent de tous ces troubles pour attaquer de nouveau la Palestine.
Telle était la situation de TAsie occidentale quand la lutte entre TOrient et l'Occident recommcn^*a par les croisades. Il n'est pas de notre sujet de raconter ces guerres célèbres ; mais nous devons exposer quelles en furent les causes politiques, rinfluence qu'elles ont eue sur les empires mahométans, ainsi que sur les relations de la France avec les peuples d'Orient.
}^ M. — Causes poliliqiie^ des croisades.
La bataille de Poitiers et le protectorat de (iliarlemagne sur les lieux sainl5 avaient popularisé parmi les chrétiens d'Asie la croyance que les Francs étaient leurs défenseurs naturels, et qu'ils viendraient un jour les délivrer de la domination des infidèles. Aussi ces chrétiens, et surtout ceux de la Syrie, ne regardèrent pas la donation de Haroun comme une vaine politesse ftiite au grand empereur des Francs; ils considérèrent les successeurs de Charlemagne comme leurs protecteurs; ils bravèrent la tyrannie de leurs oppresseurs pour transmettre aux rois francs leurs plaintes sur la désolation des lieux saints; ils réclamèrent leur secoure pour relever les églises détruites et protéger les pèlerinages. On a conservé à ce sujet la lettre de Hélie, patriarche de Jérusalem, adressée, en 881, « à tous les princes de l'illustre race du grand empereur Charles, aux rois, comtes, évêques, abbés de tous les pays des Gaules; enfin, à tous ceux qui adorent le Christ dans l'univers. » Ces plaintes augmentèrent quand, la Syrie étant toml)ée au pouvoir des khalifes du Caire, ennemis acharnés des khalifes de Bagdad, la donation de Haroun et les traités conclus avec Charlemagne se trouvèrent anéantis. Mais elles ne furent entendues que vers.le onzième siècle, alors que l'Europe, sortie du travail d'enfantement de la société féodale, commençait à jouir de quelque repos, alors que la papauté jetait les fondements de sa monarchie universelle et que la ferveur religieuse se ranimait.
A cette époque, les pèlerinages en terre sainte se multiplièrent. « Alors, dit Raoul Glaber, on vit de toutes les extrémités de la terre accourir à Jérusalem d'innombrables fidèles, qui contribuaient à l'envi par leurs offrandes à restaurer la maison du Seigneur. D'abord le petit peuple, puis la classe moyenne, ensuite les rois les plus puissants, les comtes, les prélats; enfin, ce qui ne s'était jamais vu, beaucoup de jeunes nobles entreprirent le pèlerinage. « Bientôt ce ne furent plus des pèlerins isolés, mais des bandes nombreuses, de véritables armées qu'on vit partir pour la Palestine : en 1045, une troupe de sept cents hommes, conduite
par Tabbé de Saint-Victor; en 1050, une réunion plus nombreuse encore, que guidait Lietbert, évêque de Cambrai; enfin, en 1064, l'armée du Seigneur^ forte de sept mille pèlerins, sous les ordres de Sigefroid, archevêque de Maycnce, et de trois évcques, que protégeaient des barons et chevaliers de France et d'Allemagne. Ces expéditions devinrent bientôt inquiétantes, même pour les pays qu'elles traversaient. Les peuples encore peu civilisés de la Pannonie et des provinces du Danube, les Grecs dégénérés, les Sarrasins avides, commencèrent à rançonner et à maltraiter ces troupes nombreuses, qui ne se montraient plus comme autrefois sous les dehors de pauvres et dévots pèlerins, mais qui affichaient de l'orgueil, de l'arrogance et un tel luxe que les prêtres avaient des manteaux brodés en or, et les laïques des cottes resplendissantes d'argent. Les avanies et les mauvais traitements décimèrent ces caravanes; en Syrie, en Palestine, des combats sanglants furent livrés, et il est superflu de dire qu'ils tournèrent au détriment des chrétiens. D'autres caravanes, arrêtées et dépouillées à chaque station, se fondaient en route, et peu de pèlerins arrivaient jusqu'à Jérusalem. A leur retour en Europe, ces malheureux, couverts de vêtements en lambeaux, portant en main le bourdon et la gourde, allaient de ville en ville sollicitant la charité publique, en même temps qu'ils excitaient la compassion par le récit de leurs souffrances. De la pitié, les esprits passèrent à l'exaspération, et des cris de vengeance appelèrent bientôt aux armes tous les peuples de l'Occident *.
Ainsi se préparait ce grand mouvement qui allait précipiter l'Occident sur l'Orient et renouveler la lutte entre ces deux parties du monde. La prédication de Pierre l'Ermite ne fut que l'occasion et non la cause de la première croisade. Depuis un demi-siècle, l'idée en était présente à tous les esprits; tout le monde en parlait, même les musulmans, qui voyaient avec crainte cette invasion prête à fondre sur eux. Déjà, en 1002, le pape Sylvestre II avait écrit, au nom de l'Église désolée de Jérusalem, à tous les chrétiens, pour les exciter « à lever l'étendard contre les Sarrasins. » Ce premier appel fut à peine entendu, le temps n'était pas encore arrivé. Mais quand l'islamisme eut retrempé son esprit de conquête par la conversion de8Turcs,les chrétiens d'outre-raer poussèrent des cris de délrcsse vers TOccidenl, et Constantinople vit avec effroi les infidèles planter leurs tentes devant le Bosphore Grégoire VII, qui siégeait alors dans la chaire de saint Pierre, convoqua les chrétiens à la guerre sainte (1075); il promit des secours à l'empereur d'Orient; il écrivit aux rois d'Europe : « Les chrétiens d'oulre-mer ont envoyé humblement vers moi pour me prier de les secourir, afin que la religion évangélique ne soit pas chez eux, ce qu'à Dieu ne plaise, loutà fait anéantie. Elnioi, touché d'une vive douleur, jusqu'à désirer la mort, car j'aimerais mieux mourir que de les abandonner , j'appelle, j'anime tous les chrétiens à défendre la loi du Christ, et à sa-
' César Famin, Histoire de la rivalité des Églises chrétiennes en Orient, p. 163.