‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 39 sur 83 · DEUXIÈME CROISADE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CROISADE

g IV. — Deuxième croisade. — Établissement des Normands en Albanie.

Les Etats musulmans de la Syrie ayant été bouleversés. par Tinvasion chrétienne, Emadeddin-Zengui (que les historiens des croisades appellent Sanguin), atabek ou gouverneur de Tlrak-Arabi, se rendit maître de Mossoul (H22) et de tous les pays jusqu'à Damas ; puis il battit partout les chrétiens et prit Edesse d'assaut. Ce fut Toccasion d'une nouvelle croisade, et deux armées, conduites par Louis VIT, roi de France, et Conrad III, empereur d'Allemagne, se dirigèrent vers Constantinople. La conduite des Grecs lut encore plus odieuse que la première fois. « Mon empire s'est réjoui, écrivait l'empereur Manuel au pape Eugène, en apprenant le grand mouvement qui se fait en France pour notre délivrance. » Et cependant « il n'y eut méchanceté, dit un historien grec, que l'empereur ne fît et n'ordonnât de faire aux croiî5és, pour servir d'exemple à ceux qui viendraient après eux. » I^ patriarche de Constantinople disait que les Francs étaient des chiens, non des hommes, et que l'eflusion de leur sang effaçait tous les péchés. Aussi l'évoque de Langres, qui était dans l'armée française, conseilla à Louis Vil de s'emparer de Constantinople, afin de punir ces perfides alliés, pires que des ennemis, et de faire communiquer sans obstacle l'Europe avec ses colonies d'Asie. « Les hérétiques, disail-il, n'ont pas su défendre la chrétienté et le saint sépulcre, et il viendra uii temps où leur lâcheté laissera prendre Constantinople et ouvrira ainsi aux infidèles l'entrée de l'Occident. C'est à nous de prévenir ce désastre : la nécessité, la patrie et la religion nous commandent de ne pas laisser derrière nous une ville de traîtres. » Le faible Louis VII, qui ne voyait dans la guerre sainte qu'un acte de dévotion, répondit à Tévcque : « Nous sommes venus en Asie pour expier nos péchés, non pour punir les Grecs, d'ailleurs le pape n'a rien ordonné à ce sujet. » Et l'armée chrétienne périt presque entièrement sous les coups des Grecs; et la croisade n'eut aucun succès, et le roi de France lui-même, à son retour, fut pris en mer par les Grecs, et ne dut sa liberté qu'à la valeur des Normands de Sicile.

Quelques années après, les Normands furent sur le point de mettre à fin le projet si hardi de févcque de Langres. Roger II, roi de Sicile, reprit la guerre de Guiscard contre les Grecs. En H48, il débarqua en Afrique, s'empara de plusieurs villes et força les rois de Tunis et de Tripoli à lui payer tribut. En 1153, il attaqua l'empire d'Orient, ravagea l'Épire, l'Acarnanie, l'Élolie, se donna le titre de roi de ces provinces et en distribua les terres à ses chevaliers; puis il prit Thèbcs, Athènes, Corinthe, entra dans la Thessalie, dans la Macédoine, et alla brûler les faubourgs de Constantinople. Ces conquêtes étaient trop étendues pour être durables ; néanmoins les Normands se maintinrent pendant cinquante ans dans une partie de la Macédoine et de la Thessalie, où l'on trouve encore les

ruines de leurs châteaux forts, et Us formèrent des établissements permanents dans l'Albanie. La barrière de leur domination dans ce pays était marquée au delà du Pinde par une ligne de petites villes ou stations, dont Prespa, Pelagonie, Sosque, Motysque, étaient les principales. Raguse, Scodra, Durazzo, Bulrinlo, Berat, Avlone, devinrent des seigneuries vassales de la Sicile; les rives du Drin, de TApsus, de TAoùs, se couvrirent de châteaux dont les débris existent encore. Tout lé pays fut ramené à Tobéissance de Rome, et des églises latines furent fondées^ où Ton trouve encore aujourd'hui les piliers octogones et les chapiteaux gothiques de l'architecture normande. Enfin, la population catholique de ce pays, les Mirdites', eut sa destinée si intimement lice à celle dés aventuriers normands, qu'elle prétend aujourd'hui avoir avec les Français une origine commune, qu'elle porte encore un costume qui rappelle celui des croisés, qu'on voit sur ses armes des fleurs de lis pour ornements, que ^a langue renferme des mois français, enfin que le château qui était le chef-lieu de la contrée porte encore un nom français, le Rocher^ ou, selon les géographes vénitiens, Orocher.

^ V. — Noureddiu etSaladin.

Noureddiii, (ils de Zengui, profita des défaites des chrétiens pour s'emparer de toute la Syrie sur les autres sultans, puis il intervint en Egypte.

A cette époque les khalifes fathimitcs, réduits à la nullité, laissaient toute l'autorité à leurs ministres; et plus d'une fois TÉgypte avait été ensanglantée par les discordes de ceux qui se disputaient le titre de vizir. En 1 1()3, un vizir déchu sollicite, pour se rétablir, le secours de Noureddin. Celui-ci profile de cette occasion, et envoie en Egypte une armée commandée par Sirkouk et par son neveu Salaheddin ou Saladin, fils d'Ayoub. Le vizir égyptien, rétabli par les armes des Syriens, se brouille bientôt avec ses protecteurs; il appelle le roi de Jérusalem à son secours, et l'Egypte devient, de 1164 à 1109, le théâtre d'une guerre acharnée. A la fin, elle reste aux mains des Syriens ; Sirkouk a pris le titre de vizir; il lègue son pouvoir à son neveu. Bientôt après, le khalife étant mort, Saladin ne lui donne pas de successeur, et gouverne au nom du klialife de Bagdad et du sultan de Sjrie (1171). Ce fut la fin de l'empire des Fathimitcs, qui avait duré cent soixante-deux ans. Sur les débris de cet empire s'élevait une nouvelle dynastie jeune et vigoureuse, qui allait ruiner les colonies chrétiennes et rendre pendant quelque temps à l'empire de l'Islam son unité et sa puissance.

En 1173, Noureddin, qui commençait à prendre ombrage de la trop grande puissance de son lieutenant, meurt ; aussitôt Saladin prend le titre de sultan

' Voyez page 50.

NOUREDDIN ET SALADIN. ii5

d*Égypte, et commence la dynastie des Àyoubites, Puis il envahit la Syrie et s'en empare sur les fils de Noureddin et sur les princes chrétiens. Le petit royaume de Jérusalem est alors cerné de tous côtés. Après de longues discordes, une bataille est livrée sous les murs de Tibériade, le o juillet 1187, qui décide du sort de la Palestine. Jérusalem, trois mois après, capitule, et il ne reste plus aux chrétiens que trois places en Orient, Antioche, Tyr et Tripoli.

Ce désastre jeta l'Europe dans une profonde consternation, et une troisième croisade fut résolue : elle fut conduite par Philippe-Auguste et Richard Cœur-de- Lion. On sait quel en fut le résultat : les chrétiens vei-sèrent plus de sang pour s'emparer de Ptolémaïs qu'il n'en fallait pour conquérir toute l'Asie. Un traité fut conclu avec Saladin, qui leur laissa toutes les villes du littoral et un chemin pour aller en pèlerinage à Jérusalem.

Saladin mourut l'année suivante (1195). Il avait un moment réveillé la ferveur reUgieuse et l'esprit guerrier des musulmans; mais son empire périt avec lui, et ses États furent partagés cnire ses fils et son frère Malek-Adhel-Seipheddin.

g VI. — IVise de. ConsUintinoplc pnr Ic8 Latins. — Kiablissements des Français en Grèce.

Cependant les trahisons des Grecs envers les Latins avaient continué pendant la troisième croisade : la défaite de Tibériade, la prise de Jérusalem, avaient été regardées à Constantinople comme des victoires; l'armée de Philippe-Auguste dut prendre la voie de mer pour aller en Syrie, afin d'éviter le sort d'une armée allemande qui, ayant traversé l'Asie Mineure, périt presque entière par la perfidie desGrecs ; enfin ceux-ci avaient mis le comble à leurs crimes envers l'Occident (1(182) par un massacre général dès Latins établis à Constantinople, massacre fait à l'instigation des prêtres byzantins, où les femmes, les enfants, les malades, furent enveloppés, et après lequel quatre mille malheureux, échappés aux meurtriers, furent vendus aux Turcs comme esclaves,

A cette nouvelle, l'Europe fut saisie d'un violent désir de vengeance, et, quelques années après, une nouvelle croisade ayant été préchée, les seigneurs français qui prirent la croix se laissèrent persuader par les Vénitiens « que la terre d'outrc-mer ne pourrait jamais être recouvrée que parla Grèce. » La conquête de Constantinople fut résolue.

On sait comment cette conquête s'effeclua : Constantinople fut prise d'assaut après un siège de trois jours (10 avril 1204). Le désastre fut épouvantable; malgré les efforts des chefs et des prélats, les soldats ne respectèrent rien, ni les monastères, ni les églises, ni les vieillards, ni les femmes; ils portèrent le massacre jusque dans le sanctuaire, dévastèrent Sainte-Sophie et s'enivrèrent dans les vases sacrés. Cette ville, la plus riche de l'Europe, fut mise tout entière au pillage : les chefs-

116 niSTOIRE DE LA TURQUIE.

d'œiivre de l'art antique qui décoraient ses monuments et ses places publiques furent mis en pièces et fondus par les barbares vainqueurs; les traces de leurs ravages existent encore. « Bien témoigne, dit Thistorien de cette conquête, Geoffroy de Yillehardouin, le mareschal de Champagne, à son escient et pour vérité, que depuis les siècles ne fut tant gagné en une ville. » El après avoir raconté ces effroyables désordres, le chroniqueur ajoute naïvement : « Ainsi firent les pèlerins et les Vénitiens la Pasque fleurie et la grande Pasque après, en celle honneur et en celle joie que Dieu leur eut donnée. »

Les nouveaux maîtres de Constantinople se partagèrent l'empire, « la balance à la main, dit la Chronique de Morée, de telle sorte que chacun eut une part proportionnée à sa puissance. » Baudouin, comte de Flandre, fut élu empereur; Boniface de Montferrat fut créé roi de Macédoine ou de Thessalonique ; le doge Dandolo, au nom de Venise, fut despote àe^omaniey ayant la moitié de Constantinople sous ses lois Toutes les provinces furent partagées, et, comme on n'avait aucune idée de l'étendue et des limites dé l'empire, on se distribua le royaume des Mèdes, celui des Parthes, Iconium, Alexandrie, etc.; on échangeait, on jouait, on vendait sa part. « Constantinople fut pendant plusieurs jours un marché où Ton trafiquait de la mer et des îles, des peuples et de leurs richesses. » Bientôt les vingt mille vainqueurs se dispersèrent pour aller prendre possession de leurs États : les côtes de la Propontide et du Bosphore, celles de la mer Noire et de l'archipel, furent conquises; la Bithynie appartint au comte de Blois; le Péloponèse devint la principauté d'Achaïe et fut acquis par les Villehardouin ; Athènes fut soumise par un seigneur Bourguignon, et plus tard érigée en duché par saint Louis; Thèbes échut à des chevaliers picards; il y eut des seigneurs français à Cyzique, à Nicomédie, à Larisse, dans les Cyclades, etc.

La prise de Constantinople par les Latins aurait dû avoir la plus grande influence sur les destinées de l'Orient; mais ce ne fut encore qu'un brillant fait d'armes, qu'un acte de chevaliers et de coureurs d'aventures. Un siècle plus tôt, cet événement eût peut-être pour jamais rattaché à l'Europe les contrées chrétiennes de l'Orient; à cette époque, il leur fut plutôt funeste, en ce qu'il changea l'esprit des croisades et les détourna de leur véritable but : on n'alla plus qu'en Grèce au lieu d'aller en Palestine. Mais cette conquête si brusque, si imprévue, si merveilleuse, donna au nonr français le plus grand éclat. Le nouvel empire était tout français, on l'appelait la NouveUe-France; les mœurs, la langue, les lois de notre pays, se trouvèrent transportées dans la patrie d'Aristide et de Léonidas; nos lourds châteaux s'élevèrent sur les débris des temples de Jupiter ; la gloire de nos chevaliers se mêla à la- vieille gloire des héros de Marathon et de Platée. « On disait, raconte un contemporain, que la plus noble chevalerie du monde était celle de Morée; on parlait aussi bien français en ce pays qu'à Paris. » Il faut lire, dans l'histoire de Constantinople soUs la domination française, quelles nom-

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