‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 46 sur 83 · ORKHAN · texte numérisé non relu

ORKHAN

pour les diflërentes classes la forme et la couleur du turban ; car la coiffure a été de tout temps, en Orient, le signe distinctif des nations et des classes. Au prince était réservé le bonnet de feutre rouge entouré de mousseline blanche à plis bouffants. Les soldats et les fonctionnaires portèrent un bonnet de feutre blanc à forme allongée. Ces dispositions furent modifiées plus tard à différentes reprises : le feutre blanc fut réservé aux personnes de la suite des sultans; les soldats reprirent le feutre rouge; puis on le couvrit de dorures et de broderies.

La plus importante des institutions du règne d'Orkhan fut la création d'une armée permanente plus d'un siècle avant que le premier essai en fût fait dans les États européens. Les akindschiSy cavaliers armés à la légère qui faisaient la force des armées d'Osman, n'avaient jamais été organisés régulièrement; on les convoquait pour chaque expédition, et ils se dispersaient après la campagne. Par les soins d'Alaeddin , on forma un corps de fantassins soldés et entretenus en tout temps : on les nomma piadés ou piétons ; ils recevaient un aspre par jour. Bientôt cette troupe se rendit insupportable par sa turbulence et ses prétentions. On résolut alors de créer une nouvelle milice qui , ne se recrutant pas parmi le peuple, lui fût étrangère et ne put exciter des séditions; qui, d'un autre côté, n'eût pas, comme les mameluks, l'inconvénient de former un corps particulier dans l'État, séparé du reste des sujets par sa langue, son origine, ses intérêts, et capable de dominer ses maîtres; enfin une troupe qui fût uniquement et entièrement dévouée au souverain. Khalil-Djendéréli, l'un des chefs de l'armée, proposa de rassembler tous les enfants chrétiens dont on pourrait s'emparer, et de les élever dans l'islamisme pour en faire des soldats nmsulmans : « Ce serait, dit-il, un bienfait que de les ramener à la véritable religion; car, selon les paroles du Prophète, tout homme apporte en naissant le germe de l'Islam. Sans famille, sans liens de parenté ni entre eux ni avec le reste du peuple, ces soldats appartiendraient ciflièrcmcnt aux princes dont ils tiendraient tout. » Telle fut l'origine odieuse des janissaires, troupe d'élite qui ne trompa pas les espérances de son fondateur, et qui, pendant plusieurs siècles, fit la force des armées ottomanes.

Orkhan, étant allé visiter le derviche Hadji-Begtach aux environs d'Amasia, lui demanda pour la nouvelle troupe sa bénédiction, un drapeau et un nom. Le scheik, plaçant sur la tète d'un des soldats la manche de sa robe : « Que son nom, dit-il, soit iéni-tchéri (la troupe nouvelle); que son visage soit éclatant, son bras triomphant, son sabre tranchant, sa lance acérée; qu'elle revienne toujours avec la victoire. » En mémoire de cette bénédiction, le bonnet de feutre blanc fut augmenté par derrière d'un morceau d'étoffe représentant la manche pendante du derviche. Comme la nouvelle miUcc était élevée et nourrie par le sultan , elle prit pour

ou d^animaux esl regardée, chez les musulmans, comme une idolâtrie. Le nom et les titres du prince sont seuls tracés en caractères élégants sur le sceau et sur les monnaies.

signe de ralliement la marmite {kasan) qui servait à la distribution des vivres ; la marmite fut pour elle un ohjet sacré, comme pour nos soldats le drapeau. Par suite de la même idée, les officiers eurent des titres culinaires : le commandant en chef s'appelait tchorbadgi-bachi^ premier faiseur de soupe; après lui venaient Yachtchi' hachiy premier cuisinier, et le sakka-hachi, premier porteur d'eau; le bonnet des soldats portait en guise de pompon une cuiller de bois. Ces usages bizarres ont duré autant que la milice des janissaires.

Ce corps fut d'abord de mille hommes; chaque année, on enleva mille enfanLs chrétiens pour les enrôler. Plus tard , ce nombre s'éleva à douze mille, vingt mille , et même quarante mille dans une année ; et jusqu'au temps de Mahomet IV, c'e^t-à-dire jusqu'à Vépoque où commença la décadence de cette troupe célèbre, elle ne se recruta pas autrement; de sorte qu'on peut évaluer à cinq millions au moins le nombre des enfants chrétiens qui , dans l'espace de trois siècles, ont été ainsi convertis par force et sacrifiés à la politique barbare des sultans. C'est le plus épouvantable tribut de chair humaine qui ait jamais été levé par une rehgion victorieuse sur une religion vaincue. Il donne la mesure de l'abrutissement profond où étaient tombées les populations chrétiennes sous la domination tyrannique des conquérants ; il justifie l'exécration dont les Ottomans ont été l'objet de la part des Européens pendant des siècles* . Ajoutons que, par cet étrange mode de recrutement, les Ottomans trouvèrent à la fois le moyen d'enlever aux populations chrétiennes leur partie la plus virile, et de doubler leurs troupes sans mettre des armes aux mains des vaincus. C'est ce qui explique comment ils ont pu avoir sur pied des armées de 500 à 000,0000 hommes, pendant que, aujourd'hui, où les janissaires n'existent plus et où les raïas sont inaptes à entrer dans les armées turques, ils ont eu tant de peine à lever 7)00,000 hommes.

* Voici ce qu'on lil dans une adresse faite par le muphti au sultan Ahmet III, sur l'organisation dos janissaires :

« Les janissaires et généralement tous les corps militaires, se recrutaient au moyen des enfaulu de tributf que les provinces habitées par les iniidèles étaient tenues de fonniir, cl l'on se conformait scrupuleusement à cette coutume consacrée par les ordonnances impériales. Aprôs avoir été visités et inspectés à la Sublime Porte, les enfants étaient distribués dans les différents serau (palais) établis à cet effet. On les élevait dans les principes de l'islamisme ; leur éducation exigeait quatre à cinq années, et, lors^^u'elle était terminée, on les répart issait dans les odjak (corps) selon leurs inclinations particulières. Tons les sept ans on procédait au remplacement des morts dans le corps des janissaires. Il était interdit à ceux qui en faisaient partie de se lier par le mariage, et tous devaient habiter dans leurs odis (chambres) respectives. Si quelqu'un d'eux se rendait coupable de làthelé, on le cassait, et, dès ce moment, il ne pouvait plus prétendre au titre de janissaire ; on n'accordait celui (Voturak (vétéran) qu'aux sujets légalement reconnus impropres au service actif; ceux-là pouvaient se marier et recevaient trois aspres de haute paye, à charge par eux de prier pour la conservation des princes et la prospérité de l'État. Leurs enfants étaient admis dans les »d[;>m-o^/an« (novices ou recrues), et pouvaient devenir janissaires. Tous les dix ans les officiers étaient astreints à recevoir de nouveaux brevets. Lorsque le buluk-bachi avait démérité par sa conduite, le^s agas convoquaient un divan où le coupable, en présence de tous les chefs de Todjak, était déclaré déchu de son emploi. » — Nous verrons quelle organisation reçut la milice des janissaires sous Soliman le tirand.

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