CHAPITRE IV
RÈ(.NKS d'aMUUAT l" KT DK BAJAZE1 I" 1 1:>60 - 140*2 1.
§ 1. — Amural l«'^ — Coiiquûle il'Andriiioplc. — Déraitc des î?erbw». — l'rise des places de l'Héiitus.
Mourud on Aniurat, deuxième fils d'Orkban, destiné, par sa naissance, à servir sous son fi-ère, avait été tenu éloigné des affaires jusqu'au moment où la mort deSoIiman l'appela au souverain pouvoir. 11 s'en trouva digne, et son règne, d'une prodigieuse activité, ne fut qu'un long enchaînement de guerres et de conquêtes.
Alaeddin, prince de Karaman, qui commençait à s'inquiéter de la puissance croissante des Ottomans, soulève les tribus des Àkhis^ qui possédaient une partie de la Galatie. Le nouveau sultan marcha contre eux, les soumit, et leur enleva la ville d'Angora (Ancyre), récemment tombée entre leurs mains. Le prince de Karaman s'empressa de conclure une alliance avec Amurat, et lui demanda sa lille en mariage.
Après cette courte et brillante expédition, tout se prépara pour une campagne en Europe. Ainurat donna le commandement en chef des troupes, avec le titre de beijlerbey (prince des princes), à Lalaschahin, un des compagnons d'armes de son père , et qui avait accompagné Soliman à la prise de Tzympe. La charge de juge de Tarmée, jusqu'alors temporaire, fut rendue permanente, et conférée à Khalil-Tschendéréli, celui à qui on devait l'institution des janissaires, alors âgé de plus de soixante-dix ans, et destiné à jouer encore uu rôle important dans les événements du nouveau règne. Outre ces deux vétérans, l'ariuée comptait parmi ses chefs Ewreiios-Bey, renégat grec; Hadji- Ubek; Timour-Tasch qui, tous trois, se signalèrent par leurs succès.
Aidé de ses lieutenants, Ainurat, au commencement de 1561, s'avança dans la Thrace. Caiilacuzène avait abdiqué (1355) après la perte de Gallipoli, et Jean
Paléologue régnait sans partage ; mais réduit à 1* impuissance, il n'essaya pas d'opposer la moindre résistance à cette menaçante invasion. Après s'être emparés de Didymotichon (aujourd'hui Dimotika) et de quelques places secondaires, les Ottomans marchèrent droit à Andrinople. Cette ville, bâtie par Adrien au confluent de trois rivières, la Maritza, l'Arda et la Toundja, était promptement devenue, grâce à son admirable position, riche, peuplée et florissante ; c'était, sous les Byzantins, comme ce fut depuis sous les Ottomans, la seconde ville de l'empire. Le commandant grec s'avança au-devant de l'armée turque, fut battu et s'enfuit ; la garnison découragée se rendit sans presque opposer de résistance (1361). Ewrenos et Lalaschahin furent ensuite chargés, Tun de descendre, l'autre de remonter les bords de la Maritza, et de soumettre les villes circonvoisines : le premier s'avança jusqu'à l'embouchure du Vardar ; le second prit Philippopolis et les deux Sagra, villes fortes au pied de THénius. A la suite de ces expéditions fut établie la loi qui fixa le partage du butin. Eu vertu d'une disposition du Koi*an, qui adjuge un cinquième aux pauvres et au Prophète, le trésor, préleva un cinquième sur le prix de chaque prisonnier.
Après la conquête de Philippopolis, Anmrat accorda la paix à l'empereur grec, et retourna à Brousse ; il fiit bientôt rappelé par une attaque inattendue. Les princes chrétiens de l'autre côté de l'Hémus, qui voyaient les musulmans arrivés jusqu'à leurs frontières, avaient donné l'alarme en Europe : le pape Urbain V prêchait une croisade contre les Turcs. Sans attendre les secours de l'Occident, Urosch V, roi ou kral de Servie, les woïvodes de Bosnie et de Valachie, se liguèrent; le roi Louis de Hongrie se joignit à eux, et 20,000 chrétiens descendirent sur les bords de la Maritza, jusqu'à deux journées d'Andrinople. Les Turcs n'étaient pas assez forts pour ri.^quer un engagement à force ouverte; mais, à la faveur d'une nuit obscure, Hadji-llbek, avec un corps de 10,000 hommes, surprend le camp négligemment gardé; les chrétiens, désarmés, entendent avec épouvante retentir de tous côtés le cri de guerre des musulmans : Allah! Allah! Ils fuient en désordre, et périssent, pour la plupart, dans les flots de la Maritza (1363). La plaine porte encore aujourd'hui le nom de Sirh-Zindughi (défaite des Serbes).
Amurat employa les loisirs que cette victoire lui laissa à construire des mosquées, des cloîtres, des écoles et des bains àBiledschik,à lenitschehr, à Brousse. C'est aussi à cette époque qu'il conclut le premier traité qu'aient fait les Otto* mans avec une puissance chrétienne : il accorda des privilèges à la petite république de Raguse pour commercer dans ses États. Lorsqu'il fallut signer l'acte, le souverain barbare trempa ses cinq doigts dans l'encre et en porta l'empreinte sur le parchemin ; ce fut sa signature, à la^iuelle les calhgraphes ajoutèrent son nom et ses titres. Le toughra ou sceau des sultans rappelle encore par sa forme cette primitive empreinte.
Revenu ei Europe en 15G5, sa présence fut le signal de nouvelles conquêtes,
qui donnèrent pour limite à ses possessions la chaîne de l'Hémus depuis la source de la Maritza jusqu'à la mer. Pendant que ses lieutenants enlevaient lenidge (Selivno) et lamboli, sur la Toundja, Iclitiman etSamakov, dans les Balkans, luimême s'empara d'Aïdos et de Karnahat, places qui commandent deux des principaux défilés de l'Hémus*; Visa, Kirk-Kilissia , Binar-Uissar (le château des Sources), Sizeboli, etc., tombèrent successivement en son pouvoir. Cinq ans furent employés à ces expéditions. En môme temps, de Dimotika, où il s'était fixé d'abord, il pressait la construction du sérail d'Andrinople, qui devint sa principale résidence. A la même époque, la charge de vizir, vacante depuis dix années, fut donnée à Khalil-Tschendéréli, qui l'occupa pendant dix-huit ans, sous le nouveau nom de Chaireddin-Pacha. Cette dignité resta héréditairement dans sa famille, jusqu'à l'époque de la prise de Constantinople.
Les années suivantes se passèrent à châtier quelques villes byzantines dont les gouverneurs avaient osé inquiéter le territoire ottoman, ou à faire des conquêtes aux dépens de petits princes Serbes ou Bulgares; puis il s'attaqua à l'empereur grec Paléologueet lui enleva Tschalal-Borgas, Indschigis, etc.. sur la route d'Andrinople à Constantinople. 11 lui accorda une nouvelle trêve, afin de se tourner contre les princes slaves ou valaques établis dans l'ancienne Macédoine, à l'ouest du Rhodope. Cette branche de l'Hémus, qui avait jusqu'alors servi de barrière aux incursions des Ottomans, fut franchie : au sud, tout fut conquis jusqu'à la ville de Serès, et les deux princes serbes du pays, Dragès et Bogdan, furent faits prisonniers; puis, Amurat marcha lui-même contre le kral de Servie; c'était alors Lazar-Brankovich, petit-fils naturel du grand Douschan ; il franchit le Balkan, le battit près de Samakov, s'empara de l'importante ville de Nissa, le força à lui payer tribut et à lui fournir des troupes auxiliaires. Le kral de Bulgarie, Simans, qui avait pris part à la guerre, subit le même traitement, et fut forcé d'envoyer sa fille dans le harem d'Amurat.
§ n. — Ac(]uiRUions dan» l'Asio Minojiro. — r>rfranisation Fi^odalo des Sipahûs.
Six années de paix suivirent la prise de Nissa ; Amurat les employa d'abord à marier son fils amé, Bajazet, avec la fille du prince de Kermian, ce qui lui donna Koutahié et cinq autres villes; ensuite à acheter six des principales villes de la principauté de Hamid, dans l'ancienne Pisidie: achat forcé, auquel le souverain i\e ce petit pays dut souscrire pour éviter une lutte devenue trop inégale. Enfin, pendant cet intervalle de repos, fut introduite une modification importante dans l'organisation militaire.
* Voir page 24.
iU HISTOIRE DE LA TURQUIE.
« 11 fut érigé, dit d'Ohsson ^ des Gefs dans toutes les proyinces de Fempire, dans le but de pourvoir à leur défense et de récompenser les services militaires. Le cavalier (sipahi) pourvu d*un pareil bénéfice percevait à son profit le produit des impositions publiques sur les terres de son fief, cultivées par des paysans, mahométans ou chrétiens, sur lesquels il exerçait en même temps une juridiction seigneuriale. Ceux-ci en avaient la propriété ; mais, lorsqu'ils la transmettaient à des individus de leur famille autres que leurs fils, les héritiers ne pouvaient entrer en possession sans avoir obtenu l'agrément du sipahi et lui avoir payé une redevance. Si le possesseur ne laissait pas d'héritier, son fonds de terre devait être donné par le sipahi à un des voisins du défunt. De son côté, le sipahi, obligé de résider dans son fief, sous peine d'en encourir la déshérence, recevait en concession (iktaâ) le revenu de la terre, c'est-à-dire une partie de la totalité de l'impôt dû par elle, mais nullement le fonds, qui restait entre les mains de l'Étal. »
Les fiefs ainsi constitués se partageaient en trois classes, d'après leur étendue : les timars, les ziametSy les beyliks. Chaque fief devait fournir un homme à cheval, armé de cuirasse, à raison de 3,000 aspres* de son revenu. On comptait au seizième siècle 50,000 fiefs de la troisième classe, 500 de la deuxième et 200 de la première. Les timariots marchaient sous les ordres des zamSj ceux-ci obéissaient aux beys; les beys devaient se ranger sous la bannière des pachas de provinces. Les fiefs ne pouvaient être conférés qu'à des fils de sipahis, et. à chaque vacance, les candidats devaient prouver leur descendance par le témoignage de deux zaïms et de deux timariots. L'avancement des feudataires était réglé d'après les services rendus sur le champ de bataille : celui qui rapportait la tête d'un ennemi recevait une augmentation d'un aspre de revenu par chaque dizaine d'aspres que rapportait son fief; quinze têtes donnaient droit à un fief plus considérable. Celle forte organisation subsista jusqu'à Soliman, où les fiefs ne fournissaient pas moins de 200,000 cavaliers*.
Amural, en réorganisant les puissants escadrons des sipahis, leur donna un étendard particulier, l'clendard rouge ; le blanc avait été la couleur des Ommiades, le noir celle des Al)assides, le verl celle des Falhimiles ; le jaune, couleur du soleil, avait été celle du prophète; le rouge, couleur du sang, devint celle des Ottomans.
' Tabhau général de V empire Ottoman, l. VU , p. 7)T2.
' L'aspre valait alors un peu pins que la piastre (rnujourd'hui ; il ne vaut maintenant que le cent vingtième d'une piastre.
* l^hicini. Lettre» iur la Turquie.
AMriuT i". uri
^ III. — Nouvelles conquêtes en Europe cl en Asie. -^ Dalaille d*Iconium.
Eu 1381 la gucM-re recoiiiineii(;a coiilre les Serbes. Tiniour-Tasch , devenu beyierbcy après la mort de Lalaschahiu, acheva de les chasser de la Macédoine, poussa jusqu'aux hontiùros de l'Albanie cl s'empara de Monaslir, de Pirilpa cl dTslip. Une autre armée franchil l'Hémus, du côlé de Samakov, et vint nietlre le siège devant Sophia, l'ancienne Sardique; après une résistance de deux ans, le gouverneur fut pris par trahison, et la ville ouvrit ses portes. Avec Sophia, Monaslir, Nissa, les Ottomans se trouvaient nuntros des positions militaires qui dominent la péninsule helléni(pie.
Cependant l'empire grec, réduit presque aux faubourgs de (lonstantinople et placé dans l'absolue dépendance des Ottomans, ne subsistait plus cpie par leur bon plaisir; Paléologue essaya d'émouvoir en sa faveur les nations de l'Occident : il se rendit lui-même à Uome, reconnut la suprématie du pape et souscrivit à la réunion des deux Kglises. Urbain V lui promit en récompense une Hotte et une armée, mais ces promesses restèrent sans elTet: l'Occident ne bougea pas; el l'empereur grec, en revenant de Rome, sévit retenu à Venise par ses créanciers ; il 'fallut qu'un de ses lils vendit ses biens pour le dégager. Cette tentative ne fit qu'aggraver sa situation : tremblant d'avoir irrité son redoutable voisin, il protesta de sa soumission, et envoya Théodore, le plus jeune de ses lils, servir dans l'armée ottomane.
Peu de temps après, An<lronic, lils <lc Paléologue. el Sandschi-bey, fdsd'Amural, osèrent conspirer contre leurs pèr(»s. Au premier bruit de la révolte, Amurat, qui était en Asie, appelle devant lui l'empereur el lui fait promettre de crever les yeux à son fds; puis il passe en Europe, où sa seule présence dissipe les rebelles. Le prince grec fut aveuglé, Sandscbi-bey mis à mort, tous les nobles qui avaient pris part à la conjuration, sous les yeux d'Anunat, précipités du haut des murs de Demotika dans la rivière. Sans être effrayé du sort de son frère, un autre fils de Paléologue, ÎJanuel, gouverneur de Thessalonique, essaya de sur|>rendre Serès. Celle folle entreprise avorta ; Chaireddin-|)acha marcha sur Thessalonique et s'en empara. Manuel s'était enfui ; son père n'osa pas le recevoir à Constantinople ; après avoir erré dans l'Archipel, repoussé en tous lieux par la crainte qu'inspirait son terrible ennemi, il fut réduit à venir implorer sa clémence; Anunal lui fit grâce, mais garda Thessalonique.
L'empire ottoman devenait de plus en plus redoutable à ses voisins : des nombreuses principautés qui s'étaient formées après la chute des Seldjoucidcs, trois (h'-jà étaient absorbées : Karasi par coii([uéte, Keimian par mariage, Hamid par achat; les princes de Karaman, qui avaient été longtemps les plus puissants
IIG IllSTOIRE DE LA TURQUIE.
héritiersiles sultans de Roum, se voyaient dominés et menacés; aussi, en 1586, l'un d'eux, Alaeddin, enhardi par quelques symptômes de troubles intérieurs, et surtout par la mort du sage Chaireddin-pacha, crut l'occasion favorable pour prendre l'offensive ; il réunit »t ses troupes les hordes turkomanes, répandues dans toute TAsie Mineure, et envahit la province de Hamid. Tout à coup il apprit qu'Amurat, qu'il croyait prendre au dépoury^, réunissait dans la plaine de Koutahié toutes ses forces militaires; que le l>eylerbey arrivait d'EurojHî avec une armée où marchaient deux mille Serbes auxiliaires et les habitants de tous les pays récemment conquis. Aussitôt il envoya une aml>assade pour implorer la paix; mais il était trop tard; le jeune vizir, Ali-pacha, lit rejeter tcnites ses propositions. Les deux armées se rencontrèrent sous les mui's d'iconium, capitale autrefois des Seldjoucidcs et maintenant des princes de Karaman. Ce fut laque Bajazet; qui devait succéder à Amural, fit ses premières armes et mérita par sa valeur fougueuse le surnom d'/Wm?» (l'éclair). Les Karamaniens furent vaincus; la ville, aussitôt assiégée, ne pouvait faire longue résistance; Alaeddin se soumit : grâce à l'intercession de sa femme, (|ui était fille d'Amurat, il conserva sa capitale et ses États, à la condition de payer tribut.
Le sultan se trouvait alors sur les frontières de la petite principauté de Tekieh, formée de l'ancienne Pamphylie et d'une partie de la Lycie. On lui proposa de s'en emparer : « Le lion n'attaque pas les mouches, » répondit-il dédaigneusement. Puis il ajouta : « Ne savez-vous pas (jue le seigneur de Tekieh ne règne que sur Istinos et AttaliaV » Celui-ci comprit à demi-mot, et offrit le reste de ses domaines pour conserver les deux villes indiquées.
§ IV. - Halaillc do Kassova. — Morld'Ainural.
A peine la guerre était-elle achevée en Asie? qu'elle éclata en Europe. Lawre, kral de Servie, et Sisnian. kral des Ihilgares, .«^e liguent, attaquent un corps de vingt mille Turcs qui pillait la BosiiPe, et le détruisent pres(pie entièrement (I587i. Le vizir Ali-pacha s'avança aussitôt vers Iji Bulgarie, et y pénétra par le défilé de >'adirderl>énd, dont Karnabat commande l'accès : Paravadi fut prise de force; Choumla se rendit; Sisman , assiégé dans Nicopolis. fut obligé de se soumettre : Anmrat« par considération pour sa fille, exigea sonlemenl de lui le payement du tribut arriéré et la reddition de Silislrie. Ali-pacha se dirigea vers la Servie. A peuie était-il parti que J^sman, au lieu de rendre Silistrie, y ajouta d(« nouvelles fortifications. Aussitôt le vizir revint sur ses pas, et la guerre recommen(;a : elle se termina par la soumission presque «litière de la BulgîH'ie.
Pendant ce temps, Amurat marchait en personne contre les Serbes. Lazare avait appelé è. son aide les princes de Bosnie, de Valachie. d'Albanie, de l'Herze-
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govine ; il lui était venu mùme des contingents de la Hongrie et de la Pologne. Toutes ces troupes réunies attendirent l'armée turque dans la plaine de Kassova, dont nous avons signalé l'importance militaire ; c'était là qu'allait se décider à qui appartiendrait cet empire d'Orient qui n'était plus qu'un nom. Les Turcs étaient si inférieurs en nombre qu'ils hésitèrent à engager le combat. Le grand vizir ouvrit au hasard le Koran pour y chercher, selon l'usage des musulmans, un signe de la volonté céleste ; il tomba sur ce passage : « 0 prophète ! dompte les infidèles et les hypocrites ; car souvent une plus faible troupe en abat une plus grande. » Dés lors il insista pour livrer bataille; l'ardent Bajazet appuyait son avis ; mais comme un vent violent soulevait la poussière et aveuglait les Ottomans, la nuit vint avant qu'on eût pris un parti. Vers le matin, il tomba un peu de pluie, et le combat fut résolu. Du côté dos chrétiens, nul ne doutait de la victoire, et comme on proposait d'attaquer rennemi pondant la nuit. l'Albanais Castriot s'y opposa parce que la nuit, dit-il, empêcherait de poursuivre les fuyards. Dès que la pluie eut cessé, les deux armées se mirent en bataille ; quelques-uns des janissaires placqg au front de l'armée ottomane, maniaient gauchement de grossiers canons, récente invention venue de l'Occident , et sur laquelle on ne comptait guère que pour intimi(ier les ennemis. Déjà la bataille était engagée et la mêlée furieuse, surtout à l'aile gauche, quand s'élançant au milieu des gardes du suhan, un noble serbe, Milosch-Kabilovitcli, s'écrie qu'il veut lui confier un secret ; sur un signe d'Amurat on le laisse approcher ; il se couche comme pour lui baiser les pieds, et lui plonge son poignard dans le ventre. Puis, se dégageant violemment du milieu des gardes, il s'élance et bondit jusqu'au bord du fleuve. Atteint au moment où il va s'échapper, il est mis en pièces. Tel est le récit des historiens ottomans ; voici ce que racontent la tradition serbe et l'historien byzantin Jean Ducas. « La veille de la bataille, le roi l^azare étant à boire avec ses nobles, dans des coupes appelées stravizas : « Vide cette coupe à ma santé, dit Lazare à Milosch , quoique tu sois accusé de nous trahir. — Merci ; répondit Milosch, la journée de demain prouvera ma fidélité. » Le lendemain matin Milosch se rendit, sur un puissant coursier, dans le camp ennemi, et demanda comme transfuge à être admis à baiser les pieds du sultan, ce qui lui fut accordé. Alors il se baissa... , etc. » Quoi qu'il en soit, Amurat eut le temps de donner des ordres qui assurèrent la victoire. Lazare, fait prisonnier, fut amené devant lui* et décapité. 11 expira lui-même au bout de quelques heures (1589). Une chapelle turque marque l'endroit où mourut Amurat ; trois grandes pierres, placées à cinquante aunes l'une de l'autre, indiquent, à ce qu'on prétend, les trois bonds que fit le meurtrier en cherchant à s'échapper. Le nom de Milosch-Kabilovitch est resté populaire chez les Serbes et n'est pas moins connu chez les Turcs ; on conserve dans l'arsenal du sérail son armure et l'équipement de son cheval ; enfin c'est, dit-on, depuis cet événement que s'est iniro-
duil l'usage de tenir par les deux bras tous ceux qui se présentent devant les
sultans.
La bataille de Kassova fut la ruine des Serbes; elle décida rabaissement ou la sujétion de tous les peuples slaves et devait donner définitivement aux Osmanlis la domination des pays qui avaient formé l'empire byzantin.
§ V. — Rajazet 1" { Bajczid llclerini). — Avilissement des empereurs grecs. — Acquisitions dans l'Asie Mineure. — ('.onquôte de la Valachic et de la Bulgarie.
Bajazet fut proclamé sur le champ de bataille de Kassova. Son premier acte fut d'ordonner la mort de son frère Yacoub, dont la valeur et la popularité lui faisaient ombrage. « La sédition, dit leKoran, est pire que le meurtre. » Cette maxime du prophète servit depuis à légitimer les atrocités politiques qui ont inauguré le règne de la plupart des sultans.
Après avoir fait à son père et à son frère de magnifiques funérailles, Bajazet poussa avec vigueur la guerre de Servie; pendant que ses lieutenants pénétraient en Bosnie et en Bulgarie, il força le prince Etienne, fils de Lazare, à se reconnaître son tributaire et à lui donner sa sœur en mariage. En même temps, il faisait et défaisait des empereurs, plus maître à Constantinople que les fantômes de souverains qu'il y laissait résider. Andronic, fils de l'empereur Jean Paléologue, et condamné, sur l'ordre d'Amurat, à perdre la vue, n'avait pas été entièrement aveuglé; du fond de sa prison, il sollicita la protection de Bajazet, promettant, s'il lui donnait l'empire, de payer un énorme Iribul. Le sultan vint à Constantinople avec six mille cavaliers et qualre mille fantassins , se saisit de l'empereur Jean et de son fils Manuel, et les remit entre les mains d'.Andronie, en lui conseillant de s'en défaire. Olui-ci se contenta de les enfermer, mais peu de temps après, les prisonniers s'échappèrent et allèrent chercher appui auprès de celui qui les* avait renversés. Ils n'eurent pas de peine à le décider en leur faveirr en lui oft'rant des avantages plus grands (jue ceux qui lui avaient été faits : le vieil empereur promettait de continuer le tribut et d'envoyer chaque année un corps de douze mille hommes à l'armée ottomane. Jean et Manuel furent rétablis ( 17)9(1). Toutefois Andronic ne retourna pas en prison : il reçut de Bajazet, à titre de vassal, Sélymbria, Héraclée, Uodosto et Thessalonique. Manuel fut couronné comme co-régent de son père; il ne restait à l'un et à l'autre que Constantinople et ses faubourgs.
Cependant ils n'étaient pas arrivés au dernier degré d'abaissement; il leur était réservé une dernière humiliation, unique, incroyable : une seule ville en Asie était encore occupée par les Grecs; c'était Philadelphie (aujourd'hui Alaschehr), sur les confins de la principauté d'Aïdin et des Etats ottomans ; Bajazet résolut de