‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 55 sur 83 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

rIgNE de SOMUAN depuis les capitulations avec la FRANCE JUSQ(T*A

SA llt)RT (1556 - 15M.)

8 I. — Suites de l'alliance franco-lurque. — Guerre a?ec Venise.

Les capilulalions de 1536 annoncèrent à l'Europe qu'une étroite alliance existait entre la France et la Turquie, mais elles n'en firent pas connaître les conditions politiques : on les tint secrètes ; elles ne devaient se révéler que par les faits ; mais elles furent formellement arrêtées en même temps que les stipulations commerciales. L'ambassadeur français avait commission de demander à Soliman un subside d'un million d'écus d'or, « ce qui ne sera malaisé au Grand Seigneur pour ce que ses afiiiires sont constituées en toute félicité , et ne devra lui être grief*. » 11 demandait en outre que la flotte ottomane, sous les ordres de Barberousse, attaquât la Sicile et la Sardaigne pendant que le roi réduirait Gênes ; et il avait déjà, à ce sujet, conféré directement à Tunis avec le « roi d'Alger » : c'était ainsi qu'on appelait Barberousse. Enfin, il était chargé de concerter avec le sultan la conduite de la guerre, et de l'engager à diriger ses efforts, non vers la Hongrie et l'Allemagne, où sa présence ne ferait que réunir les parlis divisés, mais contre Naples, la Sicile et l'Espagne. C'est en effet ce qui fut résolu : François 1" dut envahir le Piémont, et Soliman le royaume de ?îaples. Quant au subside, on ne sait s'il fut accordé. On se prépara des deux côtés à la guerre; mais Talliance n'eut pas les résultais qu'on devait en attendre à cause de la rupture qui éclata entre la Porte et Venise.

Il y avait alors trente-cinq ans que la paix existait entre les deux puissances. Sous l'administration d'Ibrahim, qui était né en Dalmalie, les relations avaient même pris un certain caractère d'intimité ; le nouveau vizir paraissait disposé à les maintenir dans les mêmes termes; de plus, quand Soliman et François conclurent leur alliance, ils y comprirent les Vénitiens et leur envoyèrent des députés pour

* Instruction au sieur de La Furet pour son ambassade à lu Porte.

avoir leur adhésion formelle. La république répondit qu'elle préférait garder la neutralité ; mais les intrigues d'André Doria, qui travaillait à^jeter Venise dans Tallianee de Tcmpereur, celles de Barberousse, qui ne voyait dans une guerre maritime que Toccasion de faire du butin, parvinrent à changer la neutralité en hostilité ouverte. Déjà la flotte ottomane, forte de cent voiles, avait abordé en Italie et ravageait les côtes de la Fouille, lorsqu'elle fut rappelée pour attaquer Tîle vénitienne de Corfou (septembre 1537 ). Le sultan vint en personne assister au siège et campa sur le rivage qui fait face à Tile; mais, au bout de huit jours, rebuté par la résistance de la place, il renonça à Tentreprise. Le grand vizir fui chargé de prendre une revanche sur Napoli de Remanie, d'où les Vénitiens attaquaient le territoire turc ; il l'assiégea pendant cinq mois sans succès (du mois de juin à la fin de novembre 1558). Quant au kapoudan-pacha, il alla soumettre les ilcs de l'Archipel, conquête facile qui lui valut plus de butin que de gloire. Il porta ensuite la désolation dans l'ile de Candie ; puis, avec cent vingt-deux vaisseaux; il remporta, à la hauteur de Prevesa, une brillante mais stérile victoire sur une flotte chrétienne de cent soixante-sept voiles, commandée par André Doria (i5 septembre 1538).

L'année suivante, Soliman, qui s'était fait accompagner de l'ambassadeur de La Forêt, rassembla en Albanie 100,000 hommes pour fondre sur l'Italie ; en môme temps, Barberousse débarqua avec soixante-dix galères près d'Olrante. Tous deux attendaient les opérations de François I", qui devait entrer dans le Piémont avec une armée et envoyer ses galères dans la Fouille. Mais l'union des lys et du croissant avait fait jeter des cris à toute l'Europe : François s'en alarma, laissa ses galères à Marseille, et attendit que les Turcs eussent évacué l'Italie pour entrer dans le Piémont ; puis, s'inquiélant de plus en plus de^ clameurs de la chrétienté, et voyant manqué le but de l'alliance franco-turque, il signa avec Charlcs-Quint la trêve de Nice (1538). Soliman fut mécontent; mais il ne rompit pas l'alliance; il confirma même à cette époque le batli-shéril' de 153G, et témoigna bientôt qu'il avait mieux que le roi de France rintelligence de ses dangers et de la situation de l'Europe.

§ n. — Affaires de nonj^ric. — Prise de Dudc.

La guerre continua avec Venise et la maison d'Autriche sur terre et sur mer. En Dalmatie, les succès se balancèrent : les Vénitiens s'emparèrent d'Oslrovilz, d'Obrovaz et de Scardona; les Turcs enlevèrent la forteresse de Nadin et prirent Doubicza; la flotte chrétienne s'empara de Castelnuovo (27 octobre 1538); Barberousse reprit la place le 10 août de l'année suivante. Enfin les Vénitiens sollicitèrent la paix et l'obtinrent h des conditions onéreuses, en livrant Malvoisie et et Napoli de Remanie (1539).

En Hongrie, les hostilités avaient recommencé dès Tan 1537 : une armée allemande de 24,000 hommes, commandée par Katzianer, fut cernée et détruite, à Eszek, par les Ottomans; son chef s'enfuit et vint porter la nouvelle de sa honte à Vienne, où il fut jeté en prison. Quelque temps après il s'échappa, essaya de se vendre aux Turcs et périt assassiné avant d'avoir pu consommer sa trahison. L'année suivante (1558), le woïvode de Moldavie*, Raresch, qui était entré en intelligence avec Ferdinand, et qui songeait à se soulever, fut chassé de sa province et réduit à se réfugier en Transylvanie; son frère Etienne fut mis à sa place; les fortifications d'Akkerman et de Kilia furent relevées et toute tentative de soulèvement prévenue.

A celte époque, Zapoly et Ferdinand, qui depuis douze ans se disputaient la couronne de Hongrie, entrèrent en accommodement; un traité secret fut conclu à Grosswardein, par lequel les deux rivaux se partagèrent le pays. Ferdinand se hâta de révéler au sultan ce traité, dans l'espoir de le détacher des intérêts de son rival; mais Zapoly mourut (1540), laissant un fils, né quinze jours avant sa mort, sous la tutelle de sa mère Isabelle. Aussitôt les troupes autrichiennes entrèrent en Hongrie, assiégèrent Isabelle dans Bude, puis enlevèrent Pesth, Waizen, Wissegrad, Stuhlweissembourg. Cependant Soliman, à la nouvelle delà mort de son protégé, avait envoyé un diplôme par lequel le fils de Zapoly était déclaré roi de Hongrie, vassal et tributaire de la Porte. Une nouvelle et suppliante ambassade de Ferdinand lui ayant été envoyée, il maltraita ses agents, lui déclara la guerre et se mit à la tête de son armée (juin 1541). Il était en route lorsqu'il apprit que les troupes de la reine Isabelle avaient battu et dispersé l'armée autrichienne, et que Pesth était évacuée; il arriva ainsi devant Bude (29 août). Le fils de Zapoly lui ayant été présenté dans son camp, les janissaires profitèrent de la confusion causée par cette cérémonie pour s'introduire dans la ville; ils s'en emparèrent. On fit savoir à la reine qu'elle eût à quitter sa capitale, et le lendemain Soliman y entra en grande pompe; il convertit la grande église en mosquée, fit de Bude le siège d'un pachalik et y établit une garnison de 5,000 hommes. Toutefois il donna à la reine un diplôme par lequel il s'engageait à ne garder Bude que pendant la minorité du jeune roi et à le mettre, dès qu'il serait en âge, en possession du trône.

Le lendemain de l'occupation de Bude arrivèrent au camp ottoman de nouveaux ambassadeurs autrichiens. Ils apportaient de riches présents, parmi lesquels on admirait une horloge qui marquait les mois et le cours des astres; ils offraient un tribut de 100,000 florins si l'on voulait abandonner à Ferdinand la Hongrie entière, ou de 40,000 ducats pour la paisible possession de la partie qu'ils occupaient; ils furent bien accueillis, mais on leur répondit que la paix

* l.'aiinciion de la Moldavie àTempirc olloman avait clé compléléc après la Utaille de Mohacz, sous le wolvode Boglidan, donl le nom reala à la province : les Turcs rappellent encore payi de Boghdan.

serait accordée si Ferdinand voulait rendre les places dont il s'était emparé et payer tribut pour le reste.

g lU. — Nouvelle alfimce de la Turquie trec It Franco.

Quelques jours après arriva un ambassadeur français qui venait annoncer que la guerre recommençait en Occident, et renouer Talliance avec les Ottomans. François I*', après la trêve de Nice, avait changé de politique : soit qu'il ne comprit pas toute la portée de son alliance avec la Porte, soit qu'il voulût en finir avec son rival à force de générosité, il se prit tout à coup de belle amitié pour Charles-Quint, et cessa de correspondre avec Soliman. Charles-Quint avait alors besoin de la paix ou d'une trêve (c'était après la défaite de Katzianer); il mit à profit la folle confiance de François, et eut recours à sa médiation pour obtenir l'une où Tautre. Le roi de France écrivit en effet à la Porte une lettre chaleureuse en bveur de son ennemi (1539). Soliman s'était faiblement inquiété de la froideur subite de son allié : Rincon, qui était resté à Cônstantinople ^ l'avait habilement maintenu dans ses bonnes dispositions pour la France; il répondit donc à François : « Charles, roi d'Espagne, désire et recherche par votre médiation une trêve auprès de ma Sublime Porte. Constant dans la fraternité qui a existé jusqu'ici entre vous et moi, et que je confirme par ma foi impériale, je déclare que si le roi d'Espagne veut obtenir une trcve et que ce soit votre désir qu'il l'obtienne, je veux qu'il commence par remettre en vos mains toutes les provinces, terres et forteresses qu'il vous a enlevées. Lorsqu'il aura rempli cette condition, vous en donnerez avis à ma Sublime Porte, et je ferai tout ce qu'il vous plaira : elle sera ouverte à quiconque s'y présentera de votre part, soit ^que j'accorde la paix, soit que je déclare la guerre à notre ennemi commun. »

Charles refusa la paix aux conditions imposées par le sultan, et bientôt François 1", qu'il avait honteusement joué, rompit avec lui (1541). La lutte entre les deux rivaux devint plus acharnée que jamais : le roi de France résolut d'écraser son ennemi avec les forces ottomanes, dut-il exposer la chrétienté aux ravages des barbares, a Si les loups me viennent attaquer chez moi, dit-il, il m'est bien permis d'appeler les chiens pour les chasser. » Le roi d'Espagne espéra rompre l'alliance turco-françaisc en soulevant l'Europe contre elle, et il ne recula pas devant un assassinat pour avoir les preuves de la trahison de son cimemi envers la cause chrétienne. Rincon avait apporté la lettre de Soliman : il fut chargé par Fran-

* On ne sait à quel lilrc ci pour quelles afTuircs Rincon élait resté à Constantinople. Li série des premiers envoyés français dms Tenipirc olloman est fort obscure. Il parait que La Forêt mourut en 1537, et eut pour successeur Slarillac. A Marillac succéda, en 1539, le napolitain Ganlelmo , qui lit deux voyages à Constantinople. Rincon devait lui succéder.

çois 1"' (le retourner à ('onstantinople et de demander au sultan qu'il mît directement à sa disposition tous ses vaisseaux et qu'il continuât la guerre en Hongrie. Il prit la route de Venise, où il devait s'embarquer, mais il fut assassiné dans la Lombardie par les ordres du gouverneur de Milan, qui croyait trouver sur lui les instructions du roi de France. Celui-ci fut trompé dans son attente: Dubellay, gouverneur français du Piémont, qui soupçonnait les desseins de Charles-Quint, avait retenu ces instructions quand Rincon passa par Turin, et l'empereur fut réduit à publier des documents qu'il avait fait fabriquer. François 1" dénonça à toute l'Europe le crime de son ennemi, et il remplaça Rincon par un soldat de fortune, le capitaine Paulin, plus tard baron de La Garde et général des galères. Ce fut ce nouvel agent qui vint trouver le sultan à Bude et lui annonça le meurtre de Rincon. Soliman fut si chagrin et si irrité de cette nouvelle, qu'il voulait venger la mort de l'envoyé français par celle des ambassadeurs impériaux. Paulin l'en empêcha, et profila de sa colère pour exposer l'objet de sa mission.

Celte fois le sultan hésita à satisfaire son inconstant allié ; l'ambassadeur le suivit à Constantinople et obtint d'abord qu'on sollicitât la république de Venise d'enlrcr dans l'alliance française; mais cette démarche n'eut aucun succès ^ puis il sut mettre dans ses intérêts les ministres de la Porte, et trouva surtout un zélé auxiliaire dans Barberousse, qui ne demandait qu'une nouvelle occasion de désoler la Méditerranée'. Le kapoudan-pacha jouissait alors du plus grand crédit, car il venait, favorisé, il est vrai, par les tempêtes, de faire subir un grand désastre à Charles-Quint.

Celui-ci avait voulu recommencer la guerre par un coup d'éclat, par une autre expédition de Tunis : il avait attaqué Alger avec soixante-quatorze galères, deux cents bâtiments gros et petits, et une armée de 24,000 hommes ; plusieurs dames de la cour d'Espagne avaient accompagné l'armée pour assister à son triomphe. A peine le débarquement était-il opéré à quatre lieues d'Alger, qu'une affreuse tempête assaillit la flotte et les troupes; cent trente vaisseaux , dont quatorze galères, furent submergés ; battus par une pluie iurieuse, harcelés par des nuées d'Arabes, les Espagnols avancèrent cependant jusqu'au pied des murailles, où ils furent accueillis par un feii épouvantable. Le quatrième jour ils battirent en retraite, et se rembarquèrent sur les débris de leur flotte, ayant perdu la moitié de leur monde et une partie de leur artillerie (51 octobre 1541). I-«es vents ne leur permirent de regagner l'Europe qu'au bout d'un mois.

Paulin, étant chaudement appuyé par le défenseur d'Alger, par l'aga des janis-

* Celle vue iatéressce rendait Barberousse si favorable à la France, qu*il passait pour le chef du parti français dans le divan. Le grand vizir demandait à l'cnvoyi': de Ferdinand quel était le but du traite d'amitié conclu entre le roi de France et le roi des Romains : a Interroge la-dessus le grand amiral, répondit l'envoyé en montrant Barberousse. — Est-ce que, dit celui-ci en rianl, je repi-i'^ente ici TambassaJcur du roi de France? »

saiics, pur le vizir (îwori Ruslem, décida le sultan à mettre sa flotte et son amiral aux ordres du roi. 11 porta lui-même cette nouvelle à Fontainebleau, fit en vingt et un jours le voyage, et revint avec la même promptitude à Constantinople, pour presser le départ des vaisseaux turcs. Pendant son absence, Ferdinand avait encore fait une tentative de négociation ; mais son ambassadeur ne put même obtenir une audience. Cependant Paulin eut encore à lutter contre les hésitations du sultan, et Texpédilion se trouva remise à Tannée suivante (1543). Ce fut alors que Soliman écrivit à son allié la lettre suivante :

« Gloire des princes de la religion de Jésus, tu sauras que, sur la prière de ton ministre Paulin, je lui ai accordé ma redoutable flotte, équipée de tout ce qui est nécessaire. J'ai ordonné à Chaireddin , mon kapoudan-pacha , d'écouter tes intentions et de former ses entreprises à la ruine de tes ennemis. Tu feras en sorte qu'après les avoir heureusement exécutées, mon armée soit de retour avant la mauvaise saison. Prends garde que ton ennemi ne te trompe : il ne se réduira jamais à faire la paix avec toi que lorsqu'il reconnaîtra que tu es déterminé à lui faire constamment la guerre. Que Dieu bénisse ceux qui estiment mon amitié cl qui sont protégés par mes armes victorieuses. »

Au printemps de 1543, pendant que Soliman entrait de nouveau en Hongrie, la flotte ottomane, forte de cent dix galères et portant 14,000 hommes, mit à la voile. Paulin était sur le vaisseau amiral, et Barbcrousse avait le commandement formel de suivre en tout ses avis et les ordres du roi de France. Celte flotte pilla les côtes delà Sicile, respecta les Etals pontificaux et arriva à Marseille, ou elle fut reçue avec de grands honneurs et se joignit à la flotte française, forle de quarante galères et de 7,000 hommes, que commandait le comte d'Engliien. François 1", qui semblait toujours embarrassé de l'alliance turque, ne sut pa8 tirer parti d'une telle réuuion de forces; par ses ordres, les deux flottes se portèrent devant Nice, la seule ville qui restât au duc de Savoie, allié de Charles-Quint; elles s'emparèrent de la place; mais, les Français ayant empêché les Turcs de la piller, la discorde se mit entre les deux armées, qui ne purent s'emparer du château et se séparèrent. La prise de Nice fut tout le résultat d'un armement qui aurait pu anéantir la marine espagnole et qui coûta cher à la France : Barbcrousse se lit donner un subside de 800,000 écus ; il eut la liberté d'hiverner à Toulon; enfin il retourna à Constantinople avec 14,01)0 chrétiens qu'il avait enlevés en Italie. Cette expédition souleva en Europe contre François V un tel concert d'imprécations, que, l'année suivante (1544), il refusa les services que lui ofl'rait Barbcrousse au nom de son maître, et conclut la paix à Crespy. Deux ans après, Barbercusse mourut. Son tombeau s'élève à Beschiktasch, au bord du Bosphore, dans le lieu où se rassemblent ordinairement les flottes ottomanes.

La campagne de Hongrie, ouverte par Soliman, fut marquée par de grands succès, mais ne fut pas décisive. Avant l'arrivje du sultan, ses lieutenants s'em-

parèrent de la forteresse de Valpo, en Esclavonie; lui-même assiégea et prit Siklos, Cran, Stuhlweissembourg, qui furent transformées en sandjaks (1543). L'année suivante, Wisscgrad, Neograd, Welika et plusieurs autres forteresses tombèrent aussi au pouvoir des Ottomans ; deux corps ottomans battirent à Lonska une armée de Croates, de Styriens et de Carinthiens, commandée par le palatin Zriny; en revanche, ils essuyèrent un grave échec auprès de Salla.

Des négociations s'ouvrirent pour mettre fin à cette guerre qui traînait en longueur; elles se prolongèrent jusqu'en 1547. Ferdinand et Charles-Quint désiraient la paix, qui leur était nécessaire, et consentaient à payer un présent annuel; les ministres ottomans exigeaient l'abandon de plusieurs places. Ces difficultés étaient exploitées par l'ambassadeur de France, Gabriel d'Aramon*; il annonçait que son maître était décidé à reprendre les armes ; il représentait au sultan les nouveaux embarras que suscitait à l'empereur la révolte des princes luthériens d'Allemagne, et sollicitait une nouvelle alliance effective. La mort de François 1", qui survint au mois de mars 1547, rompit ces projets et hâta la conclusion du traité; le 19 juin suivant, une trêve de cinq ans fut conclue entre le sultan, l'empereur et le roi Ferdinand, moyennant un présent annuel de 30,000 ducats, que celui-ci dut payer pour la partie de la Hongrie qui restait en son pouvoir.

§ IV. — Guerres en Asie.

Libre en Europe, Soliman en profita pour étendre sa domination du côté de TAsie. Pendant les dix années que nous venons de raconter, les affaires d'Europe avaient pris assez d'importance pour l'absorber tout entier; cependant nous avons h revenir sur une expédition lointaine, accomplie au plus fort de sa lutte contre la maison d'Autriche, et qui montre avec quelle activité il portait à la fois son attention sur les points les plus éloignés. En 1537, il reçut deux ambassadeurs indiens envoyés, l'un par le souverain de Delhi, qiii soutenait une lutte inégale contre l'empereur mongol, l'autre parle prince de Guzerate, qui implorait son secours contre les Portugais. Déjà, en 1525, une escadre ottomane avait paru dans la mer Rouge pour châtier les pirates arabes; au mois de juin 1558, Soli-

* Les agents de France jouèrent en celte circonstance un singulier rôle, tout à fait propre à les déconsidérer : à répoque où les négociations commencèrent, le traite deCrespy venait d'être conclu ; François 1*' s'était encore une t'ois réconcilié avec Charles ; Jean de Montluc accompagna à Constantinople, en qualité d*envoyé extraordinaire du roi, Tambassadeur impérial, et appuya ses démarches avec une chaleur qui choqua le divan, qui le compromit fort lui-même et le brouilla avec d'Aramon, son collègue. Celui-ci se remit en route pour la France. Lientôt, la mésintelligence commençant à renaître entre les deux monarques rivaux, d'Aramon revint avec de nouvelles instructions, et mit à entraver les négociations autant de zèle que Montluc en avait mis à les seconder.

man-pacha, gouTerneur d'Egypte, avec une flotte de soixante-dix voiles montée par 20,000 soldats, longea les côtes de l'Arabie, soumit en passant Aden, et débarqua dans Guzerate. Après avoir emporté deux châteaux forts, il échoua au siège de Diu; mais, au retour, il acheva la conquête de TYémen, qui devint une province ottomane.

En 1547, au moment où allait se conclure le traité avec TAutriche, une ambassade indienne reparut à Constantinople; mais presque en même temps arriva un prince persan, Elkazib-Mirza, iils rebelle du schah, qui venait se mettre sous la protection de la Porte. Là guerre contre la Perse fut à Tinstant résolue. Au printemps de 1548, Soliman passa en Asie. Il conquit une partie du Kurdistan persan, entra pour la seconde fois en vainqueur dans Tébriz et s*empara de la forteresse de Van. Le prince Elkazib-Mirza, avec une armée de Kurdes et de volontaires, s'avança jusque près d'Ispahan et fit parvenir au sultan une partie de son butin; mais bientôt, se défiant des Ottomans, il essaya de se soutenir par ses propres forces, fut pris par son frère et emprisonné. Après avoir fait, par ses lieutenants, la conquête d'une partie de la Géorgie, Soliman revint à Constantinople en décembre 1549.

§ V. — Ai&ires de Hongrie. — Siège d'Erlau. — Suites de l'alliance franco turqoe.

La guerre ne tarda pas à se rallumer en Hongrie. La reine Isabelle avait mis sa confiance dans le moine Georges Marlinuzzi, que Zapoly, en mourant, lui avnit recommandé; ce moine intrigant et ambitieux entra en intelligence avec Ferdinand et amena la reine à lui céder la Transylvanie et le banat de Temcswai*. En même temps, il protestait de son zèle pour Soliman et rentretenait dans une sécurité funeste par de hu\ rapports. Déjà le traité était conclu et signé, déjà une armée allemande était en marche, une insurrection nationale s*organisait, et Martinuzzi écrivait encore à Constantinople pour démentir ce qu'il appelait des bruits calomnieux. Enfin Soliman déclara que, dans Tincertitude, il allait faire entrer ses troupes en Hongrie, et reflet suivit de près la menace. Ferdinand, après la conclusion de la paix, avait foit résider à Constantinople un charj^é d'affaires que le sultan avait accepté à titre d'otage; on le jeta en prison, puis une année de 80,000 hommes franchit le Danube (septembre 1551). La plupart des châteaux occupés par les Allemands se rendirent sans coup férir; mais la Transylvanie s'insurgea tout entière à la voix de Marlinuzzi, à qui Ferdinand venait de fîiire donner le chapeau de cardinal. Lippa fut emportée d'assaut (7 novembre ; le moinecardinal était lui-même à la tête des assaillants et monta un des premiers à l'assaut. Bientôt il médita une nouvelle trahison : aspirant peut-être à se faire prince de Transylvanie, il fil des démarches pour rentrer en grâce auprès de Soliman; Fer-

dinand, instruit de ses nouvelles menées, le fit assassiner (18 décembre 1551).

L'année suivante s'ouvrit par une défaite des Impériaux : après s'être emparés de Szegedin, ils furent surpris devant la ville et taillés en pièces. Le second vizir, Ahmed-pacha, prit Temeswar, et tout le banat rentra sous la domination ottomane ; le gouverneur de Bude s'empara de W esprim et de plusieurs forteresses, et battit près de Fulek une armée impériale commandée par Érasme Teufel; le général autrichien lui-même fut fait prisonnier; enfin Szolnok fut enlevé sans coup férir, grâce à la lâcheté du gouverneur. Mais Erlau, où commandaient Etienne Dobo et Etienne Metzkey, s'immortalisa par une défense héroïque : les femmes combattirent sur la brèche aussi vaillamment que les hommes. Après un siège de cinq mois et plusieurs assauts meurtriers, les Turcs furent contraints de se retirer (1552).

La lutte avait aussi recommencé sur mer : un élève de Barberousse, le corsaire Torghud, appelé par les Européens Dragut, soutenait la réputation de la marine ottomane, et se rendait presque aussi redoutable aux chrétiens que son prédécesseur.

Cependant l'alHance avec la France n'était pas rompue : Henri II, dans la prévision d'une prochaine reprise d'armes, avait eu soin d'entretenir des relations amicales avec la Porte. D'Aramon, son ambassadeur, après avoir accompagné le sultan dans son expédition de Perse, s'en alla, avec une brillante escorte, visiter les lieux saints, qui, depuis les croisades, n'avaient pas vu d'envoyé public des rois français. 11 fut accueilli avec de grands honneurs par les autorités ottomanes, avec des acclamations par les chrétiens; et ce voyage fut en quelque sorte une prise de possession du protectorat des fidèles d'Orient, k son retour en France, d'Aramon trouva la guerre rallumée avec l'Autriche; il repartit aussitôt pour le Levant. Dans son voyage, il passa à Tripoli d'Afrique, qui était tombée aux mains des chevaliers de Malte et que les Turcs venaient de reprendre : il força les vainqueurs, en les menaçant de la colère du sultan, à respecter la capitulation et à metlre en liberté les chevaliers français (1551). Arrivé en Turquie, il s'opposa aux violences du kapoudan-pacha sur l'île de Chio ; et, regardant, disait-il, tous les chrétiens comme ses compatriotes, il fit donner aux habitants les privilèges qu'ils ont en partie conserves jusqu'à nos jours. Enfin il obtint du sultan que la flotte ottomane, commandée par Dragut, se joignît à la flotte française, que commandait Paulin (1553).

Ces deux capitaines, après avoir ravagé la Calabre et la Sicile, vinrent débarquer dans l'île de Corse, que le Vi{\ viniliùt ijulevi^r aux G^iois, alliéîà de Cluirles- Quint : on devait en faire une pkce d'arme;^ où ks dru?t flottes se doimeraient rendez-vous pour inquiéter TtUlte et l'Kspafînr. * V[ ;in^aiii et h& Turcs s'emparèrent de plusieurs villes; mm d*^ ii -Ui <^'iitre eux : ceux-ci voulant piller les planes conquises, œuihU 4uu .'rrtiU la religion, les habitants, les pi opriLlt^s; les deiii fl' ^\ ^^.(upjùte de la (^orsc lut abandonn

Ce fut la dernière fois, jusqu'à nos jours, qu'on vit les Français et les Turcs combattre dans les mêmes rangs. L'alliance continua de subsister, mais elle cessa d'être ce qu elle avait été depuis 1536, effective, directe, offensive. Et cela devait être : la France avait fait l'alliance pour limiter la maison d'Autriche; la Turquie, pour envahir plus facilement les pays de la chrétienté : la première arriva en partie à son but par le traité de Càteau-Cambrésis, qui suspendit sa lutte contre l'Autriche pour soixante-seize ans; la seconde se voyait déçue de ses espérances, puisque la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, lui avaient opposé des barrières invincibles; l'alliance était donc moins utile aux deux parties; elle devint naturellement moins intime, plus restreinte, et fut dirigée presque uniquement par les rois de France vers les intérêts du commerce et la protection des catholiques d'Orient. D'ailleurs les idées politiques de Soliman, ces idées si pleines de grandeur et de dignité, qui seules pouvaient donner aux Ottomans une existence européenne, s'affaiblirent peu à peu et finirent par disparaître presque entièrement chez ses successeurs. Quant aux fils de Henri II, guidés par leur habile mère, ils suivirent, malgré les tempêtes de leurs règnes, la politique de leur aïeul avec beaucoup d'activité et d'intelligence; mais si, au milieu des fureurs religieuses qui ensanglantèrent leur royaume, ils eussent voulu continuer le scandale que François 1*^ avait donné à la chrétienté en unissant ses armes à celles des infidèles, ils auraient été infailliblement renversés du trône.

Cependant, nous le répétons, l'alliance se maintint avec beaucoup de sollicitude, même du côté des Ottomans; la tradition de l'amitié de Soliman pour François 1" resta comme sacrée à la cour de Constantinople, et assura mieux que tous les traités les droits et l'influence de la France en Orient.

§ VI. — Guerre avec la Perse. — La sultane Roxelane. — Mort de Mustapba.

tendant que la guerre se poursuivait en Europe à l'avantage des Turcs, le scliah de Perse reprenait en Asie l'offensive et remportait quelques succès sur les frontières; le grand vizir fut chargé de le combattre.

La place de grand vizir était alors occupée par Rustem-pacha^ le plus favorisé des ministres de Soliman depuis la chute d'Ibrahim. Il était soutenu par le crédit de la sultane favorite, la célèbre Khourum-sultane, celle que Soliman ^ par une insigne distinction, reconnut pour épouse légitime. Cette femme séduisante^ dont plusieurs écrivains ont fait une Française sous le nom de Roxelanc, était une esclave russe. Elle prit un ascendant tout à fait extraordinaire sur son maître, et contribua puissamment à ruiner le favori qui pendant seize ans avait partagé l'autorité du sultan. Elle eut un fils, f^élim, à qui elle sut préparer l'accès du

trône, et qui fut Tindigne successeur de Soliman; elle avait aussi une Glle qui fut donnée en mariage à Rustem, alors troisième vizir. Bientôt l'heureux gendre du sultan fut élevé de faveur en faveur à la première dignité de Tempire; la campagne de Perse de 1548 avait été entreprise à l'instigation de la sultane, aGn de donner à Rustem l'occasion de déployer ses talents militaires; cette fois elle lui fit donner le commandement en chef. Il partit muni des instructions de sa bienfaitrice, et bientôt un odieux service l'acquitta envers elle : à peine entré en campagne, il écrivit au sultan que des mouvements séditieux avaient éclaté dans Tarmée en faveur du prince Mustipha, fils aîné de SoHman. En réalité, Mustapha devait voir avec un secret mécontentement son jeune frère, Sélim, placé comme gouverneur à Magnésie; c'était dans ce gouvernement de Magnésie, le plus rapproché de la capitale, que les héritiers désignés des sultans attendaient ordinairement l'instant de monter sur le trône. Mustapha, par ses qualités brillantes, par sa valeur et sa générosité, avait gagné Taflection des janissaires; la protection qu'il donnait aux lettres Tavait également rendu cher aux poètes et aux savants; le vizir assura que les soldats parlaient déjà de déposer le padischah vieillissant et de proclamer Mustapha son successeur. A cette nouvelle, Soliman se hâta de passer en Asie et d'aller prendre le commandement de l'armée. Le prince Mustapha vint le joindre au camp près d'Ercyli (5 octobre 1553); le lendemain de son arrivée, quand il se présenta à la tente du sultan, il y fut reçu par les muets, armés du lacet fatal; le malheureux périt en appelant inutilement son père, qui, caché derrière un rideau, assistait à cette horrible scène. Un fils de Mustapha, resté à Brousse, fut arraché par ruse des bras de sa mère et mis à mort; son frère Dschihangir, lié avec lui d'une étroite amitié, le suivit de près. Les janissaires , dans le premier moment d'indignation, se soulevèrent; on les satisfit en déposant le grand vizir, à qui l'opinion publique reprochait ces meurtres; puis l'armée se mit en marche vers la frontière persane.

Cette guerre ne présenta point d'événements remarquables : après une année passée à dévaster les campagnes du Chirvan, on en vint, des deux côtés, à souhaiter la paix; un traité, conclu le 29 mai 1555, fit trêve à l'inimitié qui divisait les deux peuples depuis la fondation de la dynastie des Ssafis et la renaissance du schisme : il fut permis aux sectateurs d'Ali de faire le pèlerinage de la Mecque, et feullan promit *le les proléger.

Di^ nJ lu .1 Sciitrtri, Soliman chargea l'un des vizirs de réduire un aventurier iàtffWlovu lii province de Thf^sâalonique en se faisant passer pour le prince ^fcliÇ*A à \i\ mort. Puis il revint à Constantinople, et fit étrangler ^Wjîl sLicréité a Ruslem comme grand vizir. Malgré les prédite exêcLilion, elle fut attribuée à Tinfluence de la sultane 1 blancs, qiicï le favori fut réintégré. Roxelane mou-

344 UISTOIRË DE LA TUIIQUIE.

g VII. — Affaires de Hongrie. — RévoUe el morl de Bajaxet.

La guerre de Hongrie continuait presque sans interruption. En 1554, au moment où Soliman allait passer en Asie, une ambassade était arrivée de Vienne, et les négociations avaient recommencé, mais sans résultat; cependant quelques avantages remportés par les Turcs déterminèrent l'envoi de nouveaux agents qui allèrent trouver le sultan à Amasia, et obtinrent un armistice de six mois (1555). Cet armistice fut assez mal observé de part et d*autre : les coureurs turcs et les heyduques hongrois n*en continuèrent pas moins leurs déprédations; Tanimosité des deux peuples se mai^jfesta par des combats singuliers, par des rencontres partielles; et Tannée suivante les hostilités reprirent avec fureur. Les Turcs entrèrent dans Szigeth, mais ne purent réduire le château; contraints d'abandonner la ville, ils furent battus sur les bords de la Rinya par Thomas Nadasdy, qui s'empara de Babocsa, de Korothna et de plusieurs autres places. Les Turcs, en revanche, prirent Kostainicza et dévastèrent tout le pays entre TUnna et la Kulpa; ils surprirent encore la forteresse de Tata (1558) et s'emparèrent de Szikszo, qui fut incendié. Malgré l'acharnement de la guerre, les négociations continuaient; mais le zèle et les efforts des agents de Ferdinand n'aboutirent qu'à une trêve de six mois, encore fut-elle due aux embarras nouveaux suscités au sultan par la révolte de son fils Bajazet.

Cette révolte fut Touvrage de Lala-Mustapha, ancien précepteur de Bajazet, devenu confident de Sélim et grand maître de sa cour. Cet homme d'intrigue, d'accord avec son nouveau maître, entreprit de mettre à Bajazet les armes à la main; il l'anima contre son frère, lui démontra que Sélim s'était rendu odieux par ses débauches, que la nation le préférait à lui, et qu'on était prêt à le soutenir. D'après son conseil, Bajazet envoya à son frère une lettre injurieuse avec une quenouille et des vêtements de femme; Sélim renvoya le tout au sultan. Soliman, irrité, menaça Bajazet de sa disgrâce et lui ordonna de changer son gouvernement de Koniah contre celui d'Amasia. Le prince, au lieu d'obéir, hrùla les lettres de son père, mit à mort ses messagers et prit les armes. Le vizir Mohammcd-Sokolli fut envoyé pour le réduire. Après un combat qui dura deux jours (50 et 31 mai 11561), le prince rebelle fut vaincu; il s'enfuit à Amasia, d*où il écrivit à son père une lettre humble et repentante; Lala-Mustapha la fit intercepter; ne recevant pas de réponse et se voyant vivement poursuivi, Bajazet se jeta en Perse. Il fut reçu -par le schah, en grande pompe et avec de grandes démonstrations d'amitié; mais on prit soin de désarmer ou de disperser les troupes qu'il avait amenées avec lui. Bientôt arrivèrent des messagers de Soliman et de Sélim demandant Textradition du rebelle; après une longue négociation secrète, le monarque persan consentit à trahir son hôte : pour ne pas violer la parole qu'il lui

avait donnée de ne jamais le livrer à son père, il le remit aux agents de son frère Sélim, qui le mirent à mort avec ses cinq fils (25 septembre 1561). Le trône fut ainsi assuré à Sélim, qui restait Tunique héritier de Soliman.

g VIII. — Paix avec rAulrichc. — ÂfTaires navales. — Siège de Malte.

Cependant les négociateurs autrichiens étaient infatigables : ils revenaient sans cesse avec de nouvelles propositions à peine différentes des précédentes, et luttaient avec une adresse et une constance merveilleuses contre les exigences et la rudesse des vizirs, contre les réclamations des agents de la reine Isabelle, offrant de larges tributs, mais demandant des restitutions de territoires. Le vizir Rustem étant mort, le caraclère conciliant d* Ali-pacha, son successeur, amena une conclusion : au mois de juin 1502, la paix fut signée pour huit années sur le pied du statu quo. Le tribut, que les Autrichiens déguisaient sous le titre de présent annuel, fut maintenu.

Cette pacification fut encore illusoire : elle était à peine signée que déjà les difficultés renaissaient; le divan réclamait l'arriéré du tribut; les ministres autrichiens se plaignaient de ce que la copie turque du traité n'était pas conforme à la copie latine. La guerre ne cessa pas sur les frontières, pendant qu'on se félicitait à Vienne du rétablissement de la paijc, les bords du Danube et de la Drave étaient le théâtre de combats acharnés. Ce ne fut qu'au bout d*un an que les hosiilités se ralentirent pour recommencer bientôt.

La Moldavie, vers la même époque, était troublée par des révolutions intérieures. Un aventurier candiote, nommé ïean Basiliciis. soutenu en secret par Ferdinand, détrôna le woïvode Alexandre et se fit reconnaître à sa place sous le nom d'iwan. Le prince dépossédé vint porter sa plainte à Constantinople; mais il n'avait rien à offrir : l'usurpateur, qui avait envoyé de riches présents et promis d'augmenter le tribut, fut maintenu (1565). Quelques mois après, les boyards se soulevèrent, l'assiégèrent dans Suczawa et le tuèrent; le woïvode Alexandre fut rétabli.

La paix conclue avec l'Autriche, toute précaire qu'elle fût, permit au sultan de donner plus d'attention aux expéditions navales. De ce côté aussi la guerre était permanente. Le kapoudan-pacha, Pialè, Salih-bey, beyierbey d'Alger, et Dragut, devenu beyierbey de Tripoli, réi)andaient la terreur dans la Méditerranée et tenaient incessamment en échec la marine espagnole. Maîtres deTripoH, d'Alger, de Bougie, d'Oran, ils avaient fait de cette côte d'Afrique le centre de leurs courses maritimes. En 15C0, les Espagnols avaient enlevé l'île de Djerbi; ils y étaient à peine établis que Pialè les attaqua, reprit l'île, délit h^nr flotte et en mena les débris en triomphe à Constantinople.

Quatre ans après, les Espagnols s* étant emparés de Gomcre et du Pignon de Vêlez, les Ottomans résolurent de s'en venger par un coup d'éclat; une flotte de deux cents voiles vint assiéger Malle (20 mai 1565). Dès les premiers jours, Dragut fut tué par un éclat de pierre; le siège n*en continua pas moins; mais, après un mois entier de luttes meurtrières, les Turcs parvinrent seulement à s'emparer du fort Saint-Elme. « Si le fils nous a coûté si cher, que faudra- t-il pour avoir le père? » dit le séraskier Moustapha-pacha en comptant ses pertes. Pour intimider la garnison, il fit écarteler les prisonniers et clouer leurs membres sur des planches en croix qui furent jetées au pied des murailles; le grand maître La Valette répondit à ces barbaries en taisant charger ses canons avec les tètes des prisonniers turcs, qui furent lancées en guise de boulets. Un vieil esclave chrétien lui fut envoyé pour le sommer de se rendre : il le mena sur les remparts et lui dit en montrant les fossés : a Voilà le seul terrain que je puisse céder à ton maître; qu'il le remplisse avec les cadavres de ses janissaires. » Le 11 septembre, après trois mois et demi de siège et dix assauts, l'armée turque se rembarqua.

g IX. — Nouvelle guerre en Hongrie. — Siège de Szigcth. — Mort de Soliman.

La paix en Hongrie était déjà rompue. A la mort de Ferdinand (1564), Maximilien, son successeur, envoya demander le renouvellement de la trêve. Mais en ce moment le fils de Zapoly, Sigismond Etienne, attaqua la ville autrichienne de Szathmar et s'en empara : Maximîlien répondit à cette attaque en surprenant Tokay. Pendant le cours des débats que souleva cette double infraction à la paix, le vizir Ali-pacha mourut (1565); son successeur fut Mohammed-SokoUi ou Sokolowitch, le plus grand ministre qu'ait eu l'empire turc ; c'était un Slave de Bosnie. 11 ne respirait que la guerre, qui recommença aussitôt. Erdœd en Transylvanie, Pankolta, Kruppa, Novi, tombèrent au pouvoir des Ottomans. Enfin, en 1566, Soliman, quoique malade et tourmenté par la goutte, prit le commandement de son armée. Sans attendre son arrivée, le gouverneur d'Ofen, Arslan-bey, mit le siège devant Palota, mais une armée commandée par le comte Eck de Salm le força de battre en retraite, et s'empara de Tata et de Wesprim. Quand Arslan-bey parut au camp du sultan, il paya ce revers de sa tête. Le 29 juin, Soliman, arrivé à Czabacz, reçut en audience solennelle le jeune Etienne Zapoly; il Taccueillit avec affection, l'appela son fils, et lui promit qu'il ne quitterait pas la Hongrie avant de lui en avoir assuré la possession; mais le prince hongrois commit la faute de se brouiller avec le grand vizir, et la malveillance de ce ministre devait causer sa ruine.

Soliman avait le projet de marcher sur Erlau, afin d'effacer l'affront subi par ses armes quatorze ans auparavant; 'mais, en apprenant qu'un corps d'armée turc avait été détruit par Nicolas Zviny, palatin de Szigeth, il résolut d'aller d'à-

bord le châtier. Le siège <le Szigcth commença le 5 avril. Résolu à combattre jusqu*à la mort, Zriny mit dans sa défense une certaine pompe : il fit tendre le haut des murs de draperies rouges et couvrir la tour principale de plaques d*éiain brillant; Soliman, à son arrivée, fut salué courtoisement par le canon de la place. Au bout de quatorze jours, les ouvrages extérieurs étaient enlevés; les assiégés avaient abandonné la ville et Tavaicnt incendiée; ils se renfermèrent dans la citadelle et y firent une résistance acharnée. En vain le sultan essaya d'ébranler Zriny par des promesses ou par des menaces; en vain on tenta de diviser les assiégés ou de les décourager par de fausses nouvelles; le 5 septembre, c'est-à-dire après plus de quatre mois, on n'était encore parvenu qu'à détruire le principal bastion. Ce jour-là, le sultan, depuis longtemps malade, mourut. Le grand vizir résolut de cacher soigneusement cet événement : le secret resta entre deux ou trois personnes; des lettres prétendues autographes du sultan furent lues à l'armée en manière d'ordres du jour pour animer le courage des soldats; on renouvela toutes les attaques. Enfin, le 8 septembre Zriny, se vit refoulé dans la grosse tour, dont il avait fait son magasin à poudre. Il se fit alors revêtir d'un habit de soie, prit le plus ancien des sabres d'honneur qu'il avait gagnés, mit dans sa poche cent ducats et les clefs de la forteresse; puis la porte s'ouvrit; au moment où les janissaires s'approchèrent, un énorme canon, placé sous la porte, vomit sur eux, presque à bout portant, une décharge de mitraille; au milieu de la fumée, le palatin s'élança, précédé de son porte-bannière et suivi d'un écuyer; il se précipita en furieux au milieu des rangs ennemis. 11 fut pourtant pris vivant; on le coucha sur la bouche d'un canon et on lui trancha la tête. Les janissaires, ivres de fureur, se jetèrent dans la citadelle, massacrant tout, s'arrachant les femmes et les enfants et les déchirant en lambeaux. Au milieu de ce carnage, la tour, minée, sauta avec un fracas épouvantable : trois mille des vainqueurs furent ensevelis sous ses décombres.

La mort du sultan fut encore tenue cachée pendant trois semaines; les lettres de victoire furent expédiées en son nom; le divan s'assembla comme à l'ordinaire, et le vizir dirigea les aifeires jusqu'au moment où il apprit que l'héritier du trône était arrivé à Constantinople.

g X. -^ Inslilulious de SoJimim.

Le long règne de Soliman^ signalé au flehors par dû ^i vahlcd c^î un si grand développement de puissance, n'et^l pas nuÉtfjHÉtl^^^^'' concerne l'administration intérieure, les iiistlhilintifif b ffli^l^*^ à ce dernier point de vue que Soliman est Hurlont iliu*^» riilr-

ils l'appellent El'-Sanouni, le législateur.

Son attention se porta principalement sur l'organisation des oulémas, sur celle de l'armée, sur le système des fiefs, sur les finances, la justice, les lois civiles et pénales, la police des villes, etc.

Dans la chaîne des oulémas, les subdivisions furent multipliées, Tavancement régularisé, la hiérarchie rendue plus rigoureuse. On accorda aussi de nouveaux privilèges aux membres de cette corporation savante : c'était l'exemption d'impôt et l'hérédité assurée dans la famille, de telle sorte que les biens des oulémas ne revenaient jamais au fisc. Ce fut à cette époque que la dignité de mufti devint la première dans l'ordre judiciaire et religieux; il faut l'attribuer surtout au crédit extraordinaire dont jouit le célèbre mufti Ebou-Sooud, qui conserva sous les deux règnes suivants son titre et son autorité.

Pour ce qui concerne l'armée, l'infanterie irrégulière de Roumélie fut supprimée; le nombre des janissaires s'éleva jusqu'à vingt mille. On augmenta cependant leur solde; on les divisa en trois catégories : les soldats actifs, compris dans la première, recevaient de trois à sept aspres par jour; dans la seconde étaient compris les vétérans* avec une solde de huit ou neuf aspres, et jusqu'à vingt pour quelques-uns; la troisième comprenait les invalides, qui recevaient de^lrente à cent vingt aspres. Soliman montra, du reste, une affection toute particulière pour cette milice célèbre. Deux régiments avaient le privilège de lui offrir, quand il passait devant les casernes, une coupe de sorbet; et il leur était distribué une gratification.

A la fin du règne de Soliman, l'armée régulière montait à près de 50,000 hommes, et l'armée irrégulière à 250,000 : c'était le double des forces militaires qu'il avait trouvées à son avènement. L'artillerie au complet comptait trois cents canons, la flotte trois cents voiles *.

Les dispositions relatives aux fiefs sont une des parties les plus importantes de la législation de Soliman; elles furent pour la plupart appuyées sur des fetwas rendus par le grand mufti. D'après la doctrine politique et religieuse des musulmans, le sol appartient à Dieu et par conséquent au sultan, son représentant; cependant les terres sont divisées en trois classes : 1* les terres occupées par les musulmans après la conquête, lesquelles ne sont soumises qu'à la dîme; i° les terres laissées aux populations vaincues, aux ratjaSf et pour lesquelles ils payent, outre la dîme, la capitation et un impôt territorial; tV les domaines donnés par les sultans à titre de récompenses militaires sous les noms de timars et de ziamets, et dont l'institution remonte au règne d'Amurat V\ Comme nos seigneurs féodaux, les sipahis possesseurs de timars et de ziamets levaient sur les paysans de leurs domaines des fermages, un impôt territorial et une dime qui dépassait s:uvent de beaucoup le dixième des produits; eux-mêmes ne payaient aucune

' Ilammer, I v XXXIV.

redevance au trésor; ils n'étaient tenus qu'à la prestation du service militaire; ainsi que nous l'avons déjà dit * , pour un limar de 3,000 aspres de revenu, on devait fournir, en temps de guerre, un cavalier tout équipé, et un autre cavalier par chaque revenu de 5,000 aspres en sus. Mais ce système féodal différait essentiellement du nôtre en ce qu'il était et demeura toujours exempt du principe d'hérédité. Quand Amurat V\ dans l'origine, distribua à ses cavaliers les terres conquises, ces concessions ne furent que viagères; les fiefs se transmettaient ordinairement de père en fils; mais il fallait que chaque nouveau titulaire reçût l'investiture. Amurat avait, en outre, pris soin d'empêcher ces fiefs de se morceler, de se dénaturer : plusieurs timars pouvaient être réunis en un ziamet; mais un ziamet ne pouvait jamais être divisé en timars; plusieurs individus possédaient quelquefois collectivement un fief, grand ou petit; mais ils ne représentaient ensemble qu'une seule tête. Les mesures prises sous Soliman eurent principalement pour but de conserver aux fiefs leur nature précaire et révocable, d'en entraver la transmission héréditaire, de maintenir et d'affermir la prérogative du souverain. L'investiture des fiefs était jadis conférée par les gouverneurs des provinces; il fut décidé qu'ils ne pourraient plus donner que celle des petits fiefs; quand il s'agissait d'un ziamet, ils devaient en référer à la Porte et faire une enquête pour constater que le postulant était fils de sipahi, pour faire connaître ses services, ceux de son père et le revenu dont ce dernier avait joui; sur le rapport favorable du pacha était expédié le berat ou diplôme d'investiture. On établit comme maxime invariable que nul ne pourrait recevoir de timar s'il n'était fils de timarli. Si le possesseur d'un ziamet de 20,000 à 50,000 aspres laissait plusieurs enfants, ceux-ci ne devaient recevoir d'abord qu'un timar; il était de 4,000 à 6,000 aspres pour deux fils si le père était mort dans la guerre, et, si le père était mort dans son lit, de 5,000 pour deux fils, de 4,000 pour un seul. Si les fils possédaient déjà des timars, il ne leur était attribué qu'une augmentation proportionnelle.

L'Egypte était soumise à un régime particulier. Il n'y avait là ni fiefs ni ziamets, mais des fermes; c'étaient aussi des terres concédées viagèrement par le sultan, transmises héréditairement moyennant une investiture nouvelle conférée à chaque nouveau titulaire; les fermiers {moultezim) levaient aussi sur leurs paysans (fellahs) la dîme et l'impôt; mais ils en rendaient une partie au trésor à titre de fermage*; au lieu du service militaire, on leur demandait une contribution d'argent. Ce système avait été établi, au quatorzième siècle, par les Marae-

' Voir page 144.

' Les moultezim» n'étant r]uc de» tirmitTs i^m jivjiVn^ I M^^^^^^^^^^^^^B^** it nWU At^ cet étal de clioaes une opprcssiuii E|ui tir^f^^f^iln t.^ttJîx)ui'l^vmf«ii^^B^^^^^^^^^^Bifldîl (jit^nlôi \t}s chefs militaires seuls habiles à Icrtir 1e«! tcraii^l^f^m^ ^^^^^^^^^l'inv Lésion frnn-

çaisc Vy trouva comp'èle on 1108. (Sylvo»U# *\*i 1

luks; il lîit maintenu sous la domination ottomane; le grand vizir Ibrahim, en

1525, et plus tard le gouverneur Soliman-pacha, furent chargés de le réorganiser,

de façon à affaiblir la milice des Mameluks, d'en corriger les abus, d'empêcher

que les fermes fusisent aliénées illégalement ou grevées d'hypothèques. L'Égj-pte

produisit au trésor, par ce système financier, d'abord 800,000 ducats, ensuite

D'autres lois spéciales fixèrent la condition des rayas, les impôts et redevances qu'ils devaient payer, soit à l'État, soit aux possesseurs de fiefs. Ces impôts étaient : l'^le kharadj ou tribut, établi par le Koran, qui comprenait la capitation, l'impôt territorial et la dime; 2** les impôts arbitraires, institués par des kanouns, comme la taxe des célibataires, celles sur les mariages, sur les fiançailles, les amendes, les douanes et les droits divers levés sur le commerce sous le nom d'impôts de divan. Telles étaient les charges légales; mais de tout temps elles furent aggravées par les exactions des pachas, dont la rapacité était ingénieuse à inventer de nouvelles taxes ou awanis.

On voit quelles étaient les sources régulières du revenu public : le kharadj, la dime, les fermages^ les droits; il faut y joindre les revenus des domaines du sultan, qui montaient à la somme énorme de 2,441 charges d'aspres, c'est-à-dire environ 5,000,000 de ducats. Cependant ces ressources devinrent insuffisantes. Au commencement du règne de Soliman, avant la campagne de Mohacz, on leva une contribution extraordinaire de 15 aspres par tôle; mais cet exemple ne fut pas renouvelé : les produits de la guerre, les tributs des nations chrétiennes, les dépouilles des provinces conquises, y, suppléèrent ; la Hongrie, la Transylvanie, furent soumises à un règlement financier particulier qui épuisa ces malheureuses provinces au profit de leurs maîtres. Enfin la vénalité des charges, qui commença à s'introduire sous le vizir Rustem, vint contribuer à enrichir l'État, mais aux dépens de l'avenir. Soliman ferma les yeux sur ce trafic avantageux pour le trésor; il veilla seulement avec une extrême rigueur à ce que la vénalité n'atteignit pas les charges militaires ^

Le kanouri^nami des peines publié sous Soliman est encore aujourd'hui la base de la législation criminelle des Ottomans. Il est divisé en cinq parti<'s : la première relative aux délits contre les mœurs; la seconde aux violences et aux injures; la troisième aux vols et au brigandage ; les deux dernières à la police des villes et aux règlements des métiers. Sans entrer dans le détail de ces dispositions, nous nous bornerons à observer que les peines corporelles, la mort,

* En ccd il suivait les principes de son père : « Sous Sélim, un marchand à qui le sultan devait G0,000 duciU sollicita pour son fils une place de schebcdji [armurier], avec une solde de deux aspres par jour. En mitge dt la supplique, préscnlcc et aposlillée par les vizirs, Sélim écrivit de sa main : a J'or- « donnerais de vous exécuter tous, d'après ks maximrs de mes ancêtres, si je ne craignais de faire dire « qu'il en est arrivé ainsi à cause de Targenl. Donnei-lui ton capital, pt gardoz-vous à ravonir de m'a- « dresser de pareiKM demandas. > (Hammcr, liv. XX XIV ]

SOLIMAN l- 251

la mutilation, y sont très-inénagées : Tamende est la peine dont lemploi est le plus fréquent; il y a un tarif pour tous les mêmes délits. L'atlention particulière accordée à la police des marcliés, à tout ce qui intéresse le bien-être populaire, révèlent dans Soliman un prince vraiment bon et un esprit soigneux de tous les détails.

Malgré tout ce que la législation de Soliman présente de remarquable , malgré Téclat de son règne et la gloire de son nom, il faut reconnaître, et les historiens ottomans eux-mêmes l'ont avoué, qu'il commença lui-même la décadence deTempire et contribua puissamment à en altérer les instilutions. Nous avons vu que depuis Mahomet II les sultans ne présidaient plus ordinairement le divan ; Soliman cessa tout à fait d'y paraître ; il se rendit invisible. Cet usage, emprunté aux mœurs des despotes efféminés de l'Asie, favorisa chez ses successeurs Tindolence et la paresse. Lui-même en subit déjà les conséquences : il ne put échapper aux influences du harem, et fut le premier sultan qui se laissa gouverner par une femme. Il fut aussi le premier qui d'un favori fit un ministre : Ibrahim passa d'un emploi domestique à la direction suprême des affaires ; cette soudaine élévation était jusqu'alors sans exemple. Il montra d'ailleurs pour ce favori et même pour les ministres qui lui succédèrent une excessive indulgence, leur fit des fortunes colossales aux dépens ou du trésor ou du peuple, ou plutôt aux dépens de l'un et de l'autre. Nous venons de dire qu'il toléra la vénalité des charges, fléau qui, sous les règnes suivants, se développa avec une eflrayante rapidité, et ruina l'État. Enfin son exemple, celui de ses vizirs et de toute sa cour, encouragèrent le luxe, si formellement condamné par la loi de Mahomet, et le portèrent à un degré tel, que l'entourage des princes chrétiens de l'Occident pâlissait devant le faste de Constanlinople. On vit, dans un festin solennel donné à une ambassade de Perse, la cour servie dans de la vaisselle d'or et d'argent, violation expresse du Koran. La sensualité et l'amour du luxe se répandirent dans toute cette nation faite pour la guerre, et corrompirent la simplicité de mœurs qui lui était nécessaire pour conserver sa vigueur. L'usage du vin , si sévèrement interdit et si funeste aux nations méridionales, commença à devenir public, au grand scandale des musulmans zélés. Le café s'introduisit à cette époque en Turquie ; Mahomet l'aurait peut-être interdit; mais on n'eut garde d'interpréter si rigoureusement la loi, et l'usage de cette liqueur excitante devint bientôt général et fut poussé jusqu'à l'excès. Vers la fin de son règne, Soliman rendit cependant une ordonnance contre le vin. Du reste, plusieurs actes de ses dernières années semblent témoigner chez lui un certain accès de zèle religieux; mais c'était sans doute un effet de la vieillesse : au fond, la tolérance était un des principaux traits de son caractère. La nation même, à cette époque, parut tout entière plus tolérante ; le rigorisme religieux s'effaçait ; les poètes osaient tourner en raillerie les interdictions delà loi ; Hafiz chanta le vin, et le mufti Ebou«-Sooud, sollicite de

m HISTOIRE DE LA TURQUIE.

le poursuivre, répoudit qu'il ne fallait pas prendre à la lettre toutes les paroles du poêle ni les juger avec trop de rigueur. A Dieu ne plaise que nous déplorions comme un malheur le pas fait à cette époque vers la tolérance ! progrès salutaire sans doute s'il eût pu se compléter, si un rapprochement complet eut pu s'opérer entre les mœurs, les idées de la nation musulmane et celles de T Europe ; mais plusieurs Solimans de suite n'auraient pas suffi pour opérer alors ce rapprochement, pour combler Timmensc abîme qui séparait ces deux sociétés ennemies. Le peu qui fut fait ne servit qu'à altérer les institutions nationales et qu'à désarmer l'empire en présence d'une lutte inévitable et qui pouvait alors paraître sans fin.

L'une des institutions les plus odieuses des Ottomans et en même temps une des plus nécessaires à leur existence était celle des janissaires; leur puissance atteignit son apogée sous Soliman, et en même temps commença leur décadence : on leur confia la garde de Constantinople, qui devint leur quartier général et la résidence de leur chef, toujours pris parmi eux ; on les distribua dans toutes les grandes villes et places fortes de l'empire ; ils formèrent la garde d'honneur des ambassadeurs et des consuls étrangers. Leur nombre devint bientôt insuffisant pour tous les services qu'on exigeait d'eux, et l'on dut appeler des recrues dans leurs rangs, non plus seulement par l'enlèvement des enfants chrétiens, mais par de très-nombreux privilèges qui attirèrent dans ce corps d'abord des aventuriers de toute origine, ensuite toute la jeunesse de l'empire ; on leur permit de se marier, on admit leurs fils dans leurs rangs, on leur laissa exercer des métiers, on les rendit sédentaires dans les garnisons qu'ils occupaient, et où, citoyens, pères de famille, marchands, industriels, ils n'eurent plus ni discipline ni vertus militaires ; enfin le titre de janissaire étant une protection suffisante contre les exactions des autorités locales, chacun voulut être inscrit sur leurs contrôles, et le corps des janissaires, qui était autrefois une armée toujours mobile, campée, en marche, guerroyante, devint une sorte de garde nationale. Soliman leur enleva aussi le privilège qu'ils avaient de n'entrer en campagne que quand le sultan Commandait l'armée. Ce fiit une grande faute pohtique : comme les janissaires étaient le nerf des armées, il en résultait que, pour toute expédition importante, les sultans étaient obligés de prendre le commandement ; Sohman dispensa ses successeurs de cette obligation et favorisa par cette mesure leur penchant à l'inertie et à la lâcheté. Ainsi, dans les actes de ce règne, si prospère au dedans, si brillant au dehors, on trouve les premières causes de la dégradation des princes, de la corruption des grands, de l'amollissement du peuple , de raffaiblissement de l'armée, en un mot, tous les germes d'une décadence qui ne tarda pas à se révéler.

SBLIM II. S53

Page 1