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CHAPITRE V

RÈGMES DE SÉLIH II ET d'aNDBAT III (1566-1585).

8 I. — Sélim II, dit Yhrognt (156C-1574) — Révolte des janissaires. — Paix atec TAutriche.

Sélim arriva le 24 septembre à Chalcédoine, d*où il envoya à Constantinople un messager chargé d'annoncer sa présence ; ce fui ainsi qu'on apprit dans la capitale que Soliman avait cessé de vivre. Après avoir reçu au sérail Thommage des principaux dignitaires, le nouveau sultan partit pour Belgrade ; ce fut là que l'armée vint le saluer. Il parut, vêtu de deuil, pria auprès du char funèbre qui portait les restes de son père, et se retira en saluant à droite et à gauche, sans qtfil fût question du présent d*avénement. Les janissaires commencèrent à murmurer : <c Les princes ottomans, disaient-ils tout haut, devaient, pour arriver au trône, passer sous le sabre des milices. » Néanmoins ils continuèrent leur marche jusqu'à Constantinople; ce fui là que la révolte éclata. Quand le cortège du sultan se présenta à la porte de la ville, il la trouva obstruée par la foule compacte des janissaires. Le second vizir Pertew-pacha, le kapoudan-pacha Pialè, l'aga des janissaires et plusieurs autres grands officiers essayèrent vainement de calmer les mutins; ils se virent insultés et maltraités; la première cour du sérail fut envahie; le sultan fut obligé de se montrer : « Donne-nous, lui crièrent les soldats ; cède à l'ancien usage. » Le présent d'avcnemeni fut enfin accordé, et de nombreuses gratifications, distribuées aux officiers du sérail et aux oulémas, achevèrent d'épuiser le trésor. Ainsi s'ouvrit le règne du successeur de Soliman.

Sélim est le premier des sultans ottomans qui se soit trouvé tout à fait indigne du trône; il commence la série des princes fainéants dont la nullité personnelle a puissamment contribué à la chute de l'empire. Dès sa première jeunesse, il s'était dégradé, abruti par Tusage immodéré du vin; lorsqu'il était gouverneur de Magnésie, on le désignait déjà par le honteux surnom d'Ivrogne. Paresseux et lâche, il avait toujours préféré le repos du harem aux fatigues de la guerre ; sa petite taille chargée d'embonpoint, son teint enluminé, sa physionomie insignifiante,

en faisaient un vivant emblème de la décadence de sa nation. 11 eut heureusement le bon esprit d'abandonner tous les soins du gouvernement au vizir Moharoed- SokoUi, qui conserva les traditions politiques du grand règne et maintint la dignité de Tempire dans ses relations extérieures. La décadence ne devint visible qu'après sa mort.

Aussitôt après la prise de Szigeth, les négociations s'ouvrirent pour la paix; les ambassadeurs d'Autriche furent mis en liberté, et on leur fit connaître les conditions auxquelles il serait possible de traiter. Cependant les hostilités ne cessèrent point : le second vizir Pertew-pacha, qui avait pris Gyoula, en Transylvanie, peu de jours avant la mort de Soliman, s'empara encore de Jenœ, de Valagosvar et de plusieurs autres places fies rives de la Maros furent dévastées; en Croatie, les succès se balancèrent. Enfin, le 17 février 1568, la paix fut conclue : TAutriche conservait ses possessions en Hongrie, en Dalmatie, en Croatie; elle se soumettait au tribut annuel et reconnaissait les woïvodes de Transylvanie, de Moldavie et de Valachie, comme vassaux de la Porte. Pour obtenir ces conditions, les négociateurs autrichiens distribuèrent aux ministres turcs plus de 40,000 ducats.

La paix fut aussi renouvelée avec la Pologne, qui obtint la restitution de quelques châteaux et l'agrément de la Porte pour Talliance conclue par le roi Sigismond avec le woïvode de Moldavie.

g II. — Rclali >ns avec la France.

L'alliance de la France ne fut pas négligée : en 1569, à la première demande de l'ambassadeur Claude du Bourg ^ le sultan renouvela les capitulations avec des modifications importantes, et il envoya l'interprète Ibrahim à Paris pour les présenter au roi Charles IX. Ces modifications consistaient principalement dans une explication plus nette, plus minutieuse, plus détaillée, des premiers articles, explication rendue nécessaire par la barbarie des Turcs et leur haine contre les chrétiens. On ajouta aussi aux privilèges anciens plusieurs privilégies nouveaux : tout Français établi dans le pays était exempt perpétuellement de la capitation ; les ambassadeurs et consuls avaient le droit de rechercher les esclaves français qui se trouveraient an pouvoir des musulmans et de requérir des peines contre les corsaires qui les auraient enlevés et vendus ; le sultan s'engageait à faire restituer les objets enlevés par les corsaires sur les vaisseaux français et à

* A D'Aramon avait succédé, en 1554, Codignal, qui Iraliil la France et passa au fcrvicc de Pliillppc II. Après lui vint Lavigne, qui resta à Constantinuple de 1557 à 1561 ; puis Guillaume de f/Aul>o, qui accompagna Soliman dans sa dernière campagne; puis Gran-<lamptgnc, qui s'elTorça de faire échouer la traité que l'Autriche conclut arec la Por'.e en 1508; enfin Claude du Oourg.

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punir les coupables ; la marine ottomane avait ordre de traiter amicalement les vaisseaux français, de leur porter secours dans le cas où ils échoueraient sur les côtes de la Turquie, et de foire respecter les personnes et les effets naufragés. Enfin la nation française devait jouir, dans les États ottomans, de tous les privi>^ léges accordés aux Vénitiens, même de ceux qu'ils avaient achetés à prix d'argent. Grâce à ces larges concessions, tandis que TEspagne et les Vénitiens se consumaient en efforts guerriers contre la puissance ottomane, la France fut maîtresse du commerce de la ftléditerranée. a La Méditerranée, disaient les corsaires algériens, est toute grouillante de vaisseaux français. » De nouveaux comptoirs furent établis en Albanie, en Morée, en Asie Mineure, en Syrie, en Egypte. Les bâtiments français faisaient le cabotage sur les côtes de la Turquie sans payer aucun droit de navigation, Les Marseillais se livrèrent sur la côte d'Afrique à la pèche du corail, et y firent plusieurs établissements, parmi lesquels on remarque le Bastion de France, sorte de comptoir militaire situé à six milles de Bone, où se faisait le commerce de grains, de cire et de chevaux, Des missions catholiques furent fondées dans les États turcs, du consentement du sultan, et Ton vit des couvents de capucins s'établir même dans les faubourgs de Constantinople. Les chrétiens de l'Orient et surtout ceux de la Syrie trouvèrent dans nos ambassadeurs et nos consuls des protecteurs toujours prêts à les défendre contre les persécutions des Turcs. Les pèlerins de toute nation purent visiter les lieux saints sous la protection du nom français et «avec des lettres de nos ambassadeurs. Le drapeau de la France flottait sur les monastères de la Syrie, qui semblaient des oasis du christianisme au milieu de la domination mahométane.

Sélim, après le renouvellement des capitulations, chercha, à l'exemple de son père, à utiliser l'alliance française contre ses ennemis. Comme il avait le projet d'enlever l'île de Chypre aux Vénitiens et que ceux-ci cherchaient des secours en Europe, il envoya une ambassade à Charles IX pour Tinviter à se déclarer contre eux. En même temps, il lui proposa de donner en mariage sa sœur Marguerite de Valois à Etienne Sigismond, woïvode de Transylvanie, que la Porte avait le projet de faire élire roi de Pologne. Cette union devait, dans la pensée du divan, rattacher la Pologne à la France et à la Turquie, et donner ainsi à l'Autriche une nouvelle ennemie, qui la maintiendrait au Nord, pendant que la Turquie la contenait à l'orient et la France'au midi. Charles IX n'avait pas de marine et ne pouvait, au milieu des troubles de son royaume, aider ni les Ottomans ni les Vénitiens; il offrit donc aux uns et aux autres sa médiation; mais il rejeta la proposition du mariage de sa sœur avec le vassal des Turcs, la France ayant ajourné tous ses projets contre la maison d'Autriche, dans laquelle il venait de prendre lui-même une épouse; néanmoins il conçut dès lors l'idée de rattacher directement la Pologne à la politique française, en faisant monter son frère, le duc d'Anjou, sur le trône des Jagellons.

g III. — Expédition en Arabie.

Au dedans, Tactivité de Mohamcd-Sokolli se manifesta par des travaux d utilité publique et par la prompte répression des révoltes ordinaires à chaque avènement. Ce fut lui qui fit construire la mosquée qui porte le nom de Sélim, et qui passe pour le chef-d'œuvre de Tarchitecte Sinan. Il avait conçu le projet de joindre le Don au Wolga par un canal, et, par là. de s*assurcr la domination des pays moscovites; pour cela, il fallait être maître d'Astrakhan; mais le corps d'armée qui devait prendre cette ville fut battu et dispersé par les Russes. Les soldats ottomans montrèrent peu de bonne volonté ; ils étaient persuadés que le Nord était fermé aux musulmans: « Les nuits, disaient-ils, étaient trop courtes en été; il faudrait interrompre son sommeil pour faire la prière du coucher du soleil et celle de Taurore. » La faim, le froid, les tempêtes, détruisirent une partie de Tarméc; on s'empressa de renouveler la paix avec le czar moscovite, et l'entreprise fut abandonnée. Une autre entreprise du même genre, le percement de l'isthme do Suez, enti^it aussi dans les projets du vizir; mais les soulèvements continuels de l'Arabie en ajournèrent indéfiniment l'exécution.

Depuis qu'une partie de cette contrée avait été conquise par Soliman et réduite en sandjak, l'Arabie était presque continuellement en état de révolte. Déjà, à Tavénement de Sélim, Oulian-Oglou, chef des Beni-Omer, avait essayé de secouer le joug; privé de l'appui des Persans, sur lequel il avait compté, il fut aisément vaincu. Cependant le pays n'était pas soumis. Mouthahher, chef de la secte des Seidijcs*, s'empara de Ssaana, de Taas, d'Aden et de plusieurs autres places de l'Yémen; il prit les titres de khalife et d'émir-ol-moumenim. Une armée destinée à le combattre fut mise sous les ordres de Lala-Mustapha , devenu un des principaux favoris du sultan. Le vizir, qui le détestait et redoutait son crédit, contribua lui-même à le faire nommer séraskier, dans l'espérance de lui attirer une disgrâce. Ces manœuvres et la jalousie de Sinan-pacha, gouverneur d'Egypte, firent avorter l'expédition et rappeler Mustapha à Constant inople, mais ne parvinrent pas à lui enlever la faveur du maître. Osman-pacha , nommé beyiorbey de l'Yémen, et le gouverneur de TËgypte furent chargés de l'entreprise (I5G9i; le premier s'empara de Taas et de Kahirije ; le second resta seul à la tête des troupes, et acheva l'expédition avec succès : Aden et Ssaana retombèrent au pouvoir des Ottomans, ainsi que la plupart des châteaux environnants : la forteresse de Kewkeban les arrêta pendant neuf mois. Enfin, en 1570, l'iman Mouthahher fut réduit à se soumettre et à reconnaître la suzeraineté de la Porto.

* Celle secte lire son nom de Seld. îtvre de Miihammed-Uakir, fils du Iroisièmc iman Zcinurahiili i. peiii-fils d'Ali.

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§ IV. — Coiiqiicle de Chypre.

La pacification de rYémcn fut immédiatement suivie de la conquête de Chypre. Sélim méditait depuis longtemps cette expédition; ce fut celle do tout son règne où sa volonté personnelle eut le plus de part. Il en avait conçu la pensée lorsqu'il n'était encore que gouverneur de Magnésie^ et cette pensée lui avait été inspirée, dit-on, par son goût pour le vin que produisait l'île. Un juif portugais, nommé Joseph NassY, contribua aussi puissamment à l'entretenir dans ce projet ; cet homme, en servant Jes goûts crapuleux de Sélim, avait acquis sur lui un merveilleux ascendant; Sélira lui promit de le faire roi de Chypre, et, en attendant, il le nomma duc de Paros, de Naxos et des Cycladea. Le grand vizir «lirait mieux aimé tourner les forces ottomanes contre TEspagne en faveur des Maures, qui avaient demandé la protection du sultan; il fit des représentations, mais. elles ne purent prévaloir contre le crédit du Juif, de Lala-Mustapha, de Pialc et contre la volonté de Sélim. Le grand mufti Elwu-Sooud rendit un fetwa déclarant que les traités conclus avec les infidèles n'engageaient pas, et qu'il était du devoir des sultans de reconquérir tout pays qui avait appartenu aux moslims. Les Vénitiens étaient mal disposés à la guerre : leur grand arsenal venait de brûler, incendié peut-être par des agents de Joseph Nassy; ils firent quelques efforts pour conjurer la tempête ; mais, comme on leur répondit qu'ils ne pourraient acheter la paix que par la cession de Chypre, les hostilités commencèrent.

Le 1" août 1570, la flotte turque parut devant Limasol, près de l'ancienne Amathonle ; elle comptait cent trcnle-six galères et une centaine de bâtiments de transport, sous les ordres de Pialè-pacha; l'armée de débarquement, commandée par Lala-Mustapha, s'élevait à environ 100,000 hommes. Le provéditeur n'essaya môme pas d'empêcher le débarquement; les Turcs s'établirent, sans trouver de résistance, à Leilari, et résolurent d'assiéger Nicosie, capitale de l'île. Celte ville, située dans une belle position, était protégée par de forts retranchements de récente construction, et défendue par une garnison de 10,000 hommes; mais l'impéritie du provéditeur paralysa la défense. Le siège dura cependant plus d'un mois; trois assauts furent vaillamment repoussés; enfin, le 9 septembre, la ville fut emportée et livrée pendant huit jours à toutes les horreurs du pillage. 20,000 habitants furent massacrés; 2,000 furent entassés sur les vaisseaux avec le butin; mais une femme y mit le feu et déroba ainsi aux musulmans les trophées de leur victoire.

Les autres villes furent ensuite rapidement soumises ; Famagoustc opposa seule une énergique résistance ; le siège en fut remis à Tannée suivante, et Ivî séraskier hiverna devant èes murs. Lts ijjvanx comineiicét:çnt lo 10 iwvW

et furent poussés avec une grande activité ; on creusa autour de la ville un fosse où un «homme pouvait passer à cheval sans être aperçu, et on éleva derrière dix bastions qui foudroyèrent les remparts. Nicolas Bragadino, qui commandait la place, ne montra pas moins d'opiniâtreté dans la défense ; avec une garnison de 7,000 hommes et des fortifications en ruines, il tint pendant deux mois et demi et repoussa six assauts. Le manque de munitions l'obligea enfin à capituler (2 août 1571); il fut convenu que les assiégés se retireraient librement avec cinq canons et quinze chevaux pour les principaux chefs ; des galères turques devaient les transporter à Candie. La capitulation était déjà en partie exécutée, lorsqu'elle fut indignement violée : Bragadino, ayant refusé de livrer comme otage un jeune noble vénitien, fut arrêté et chargé de fers avec ceux qui l'accompagnaient; les chrétiens déjà embarqués furent dépouillés, maltraités, massacrés ou réduits en esclavage; puis, au bout de douze jours, Bragadino fut tiré de prison pour être livré aux plus atroces supplices : on le suspendit à une vergue du haut de laquelle on le plongea à plusieurs reprises dans la mer; on l'obligea ensuite à porter de la terre pour la reconstruction des bastions ; on le mit au pilori; enfin on l'écorcha vif; son cadavre fut écartelé et sa peau bourrée de foin fut promenée dans le camp et dans la ville, puis envoyée à Constantinople avec sa tête.

La conquête de Chypre était achevée; huit jours après, la Hotte ottomane quitta Tile pour retourner à Constantinople.

§ V. — Bataille île Li'pante.

La guerre avait commencé en Dalmatie en même temps qu'en Qhypre; les succès se balancèrent : les Vénitiens surprirent Sopolo en Albanie; le kapoudan-paclia ravagea Candie, Cérigo, Zante, Céphalonie, Navarin, s'empara de Dulcigno cl d'Antivari. Pendant les hostilités, les Vénitiens firent quelques tentatives de négociation, encouragés par le vizir qui désirait la paix; mais, à la nouvelle des ravages faits à Candie, les négociations furent rompues, et une ligue formidable se forma entre le pape, le roi d'Espagne et les Vénitiens, pour venger les cruautés commises en Chypre sur les chrétiens. La Porte s'en inquiéta, et, par l'entreinisc de l'ambassadeur français, qui retournait à Paris (c'était le sieur de Grascinan, qui avait succédé à du Bourg), elle demanda la médiation de la France pour faire la paix avec les Vénitiens. François de Noailles, évêque d'Acqs, fut nommé ambassadeur à Constantinople, et chargé de négocier cette affaire ; il passa par Venise, fil part au sénat des dispositions des Ottomans et échoua dans sa mission pacifique. Cependant la flotte chrétienne, composée de soixante-dix galères espagnoles commandées par l'infant don Juan d'Autriche, de douze vaisseaux du pape

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