‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 57 sur 83 · SÉLIM II. S · texte numérisé non relu

SÉLIM II. S

sous les ordres de Marc-Antoine Colonna, de cent quatorze bâtiments vénitiens sous Sébastien Veniero, de six maltais et trois savoyards, en tout deux cent cinq navires, se rassembla dans le port de Messine et fit voile vers Corfou, puis vers Céphalonie; de là, elle se dirigea vers l'Archipel. La flotte ottomane, forte de trois cents voiles, était postée à Ventrée du golfe de Lépantc; elle vint présenter la bataille (7 octobre 1571). Les deux armées navales se rangèrent en face Tune de l'autre, en vue du cap Villa di Marmo, qui marque l'entrée du golfe. Un coup de canon à poudre, parti du vaisseau amiral ottoman, donna le signal ; don Juan y répondit par un boulet de gros calibre, et le combat commença.

Le plus fort de la mêlée se porta au centre de la flotte chrétienne, autour du vaisseau que montait don Juan; le kapoudan-pacha s'engagea dans les lignes chrétiennes et vint l'attaquer; il se trouva serré entre l'amiral espagnol et l'amiral vénitien. D'un côté, quatre galères ottomanes montées par le séraskier et trois sandjakbeys ; de l'autre, l'arricre-garde chrétienne, accoururent pour soutenir la lutte. Après une heure de combat acharné, le kapoudan-pacha tomba frappé d'une balle; les Espagnols s'élancèrent à l'abordage, lui coupèrent la tête et la portèrent à don Juan, qui repoussa avec horreur ce sanglant trophée. La victoire fut dès lors décidée. Cent trente galères tombèrent au pouvoir des alliés; quatrevingt-quatorze furent incendiées; trois cent soixante pièces de canon, 15,000 esclaves chrétiens furent ramenés en triomphe en Europe-. Le beylerbey d'Alger s'échappa seul avec quarante galères, reste de la flotte ottomane.

Cette éclatante victoire ne coûta aux flottes combinées que quinze galères, 8,000 hommes et quelques prisonniers. Au nombre des blessés se trouvait l'illustre auteur de Don Quichotte, qui y perdit le bras gauche.

Telle fut la mémorable bataille de Lépante, d'où les Ottomans peuvent faire dater le déclin de leur puissance. La nouvelle en fut accueillie en Europe avec transport. Marc-Antoine Colonna monta au Capitole comme les triomphateurs anciens, et voua sur l'autel de la Mère de Dieu une colonne d'argent pour rappeler son nom et sa victoire. A Venise, on institua une fête commémorative et on consacra une chapelle où fut retracé le triomphe des chrétiens; à Padoue, la grande église alors en construction fut mise sous l'invocation de sainte Justine, en mémoire du jour où s'était livrée la bataille. Enfin le souverain pontife, dans la chaire de Saint-Pierre de Rome, célébra ce grand succès avec enthousiasme, et appliqua au vainqueur de Lépante ce texte de l'Évangile : « 11 y eut un homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean. »

La consternation ne fut pas moins grande h Constantinople que Vallégresse parmi les chrétiens. C'était le plus terrible désastre qui eût encore frappé les armes ottomanes; depuis cinquante ans, les Turcs était devenus TefTroi de la Médilerrranée; maîtres du littoral africain, accoutumés à porter le ravage sur les côtes des pays chrétiens et à mettre en fuite les faibles escadres espagnoles, ils

"irTf=

voyaient tout à coup anéantie celte formidable marine préparée si laborieusement par J'élim et àSoliman*. Sélira, en apprenant ce désastre, fut tellement atterre, qu'il resta trois jours enfermé sans vouloir prendre de nourriture.

g VT. — Ambassade française. — Paix avec Venise.

Sur ces entrefaites arriva l'ambassadeur français François de Noailles ; il entra à Constantinople au milieu de la consternation générale, a travers les cris de fureur de la populace, qui demandait le massacre de tous les chrétiens. Le sultan avait déjà fait emprisonner les religieux francs, et Ton s'attendait à de grands malheurs, lorsque l'ambassadeur, par ses sollicitations auprès du grand vizir, par ses menaces de faire entrer la France dans la ligue c<atholique, obtint la délivrance des prisonniers. L'évéque d'Âcqs avait pour mission principale de ménager la paix entre les Ottomans et les Vénitiens. Quand il sollicita une audience du sultan, il éprouva un refus, parce qu'on savait qu'il voulait, contre l'usage, y venir sans présents j on offrit même, pour conserveries apparences, de lui en fournir; il répondit « que ce n'était pas par avarice que le roi de France refusait de faire des présents au Grand Seigneur, mais que son maître, qui était le premier et le plus grand roi de la chrétienté, ayant su que le sultan les demandait comme par tribut, lui avait défendu d'en présenter. » Les circonstances autorisaient celte hardiesse; on avait besoin do l'alliance delà France; sa médiation pouvait devenir nécessaire : l'audience fut accordée. « L'ambassadeur étant arrivé à la Porte des Turcs, dit l'historien Baudier, comme deux capidjis le voulaient conduire par le poing vers Sélim pour lui faire la révérence, suivant la coutume qu'aucun étranger n'aborde Tempereur turc que deux hommes ne le mènent par les bras, il ne voulut jamais souffrir qu'on le menât ainsi, disant que la liberté d'un Français et la dignité d'un évêque ne pouvaient endurer qu'il fût conduit comme un esclave; et, repoussant les capidjis, il alla libre et seul vers Sélim, le saluant seulement d'un baiser de robe et de main, sans se jeter à ses pieds comme font tous les autres*. » On toléra ces irrégularités et on montra une complaisance extraordinaire pour les demandes de l'évoque. Sa conduite lui valut même une certaine considération personnelle qni ne fut pas inutile au succès de sa mission.

Cependant la victoire de l.épante avait été stérile pour la chrétienté : les (lottes alliées se dispersèrent sans rien entreprendre à cause de la saison avancée. IVn-

* La lialaillc de Ixpanle leur coula plus que des hommes et des vaitfseaux, dont on repare la perle; car il.'» i:crJireiit celle puissance d opinion qui fait la principale puissance des peuph s conquérants, puissance que Ton acquiert i.-ne fuis et qu'on ne retrouve plus. » (M. de Donald, L'giilat. prim ]

• hirenUnre de Vllittcire dct Ttirci, page 413.

SÉLIN II. ^61

dant ce temps, radivitc de SokoHi ropara les pertes de l:i marine ottomane avec une promptitude merveilleuse ; et ce grand revers ne servit qu'à faire mieux voir quelles étaient les ressources de la Turquie. Le hayle vénitien, qui était resté à Constanlinople malgré la guerre, se présenta chez le vizir pour sonder ses intentions à regard de la paix, a Tu viens voir, lui dit SokoUi, où en est notre cou- . rage contre le dernier accident? Nous avons encore moins perdu que vous; en vous enlevant Chypre, nous vous avons roupc un bras; en battant notre flotte, vous nous avez seulement coupé la barbe : le bras coupé ne repousse pas, et la barbe rasée revient plus épaisse. » Les chantiers furent agrandis aux dépens des jardins du sérail; dans l'espace d'un seul hiver, on y construisit cent cinquante galères. Le nouveau kapoudan-pacha, Ouloudj-Ali, représentant qu'on ne pourrait pas se procurer assez d'ancres et de gréement pour tant de navires à la fois : « Seigneur pacha, lui répondit le vizir, les richesses et le pouvoir de la Sublime Porte sont si infinis, qu'on pourrait, si cela était nécessaire, faire des cordages de soie et des voiles de satin. » Au mois de juin 1572, le kapoudan-pacha prit la mer avec une flotte de deux cent cinquante voiles. La flotte chrétienne était supérieure en nombre; mais la mésintelligence des chefs l'empccha d*agir, et des deux parts on se borna à s'observer. Cependant la guerre en Dalmatie était poussée mollement ; bientôt les Vénitiens, tout à fait en désaccord avec les Espagnols, firent des propositions de paix qui furent appuyées avec zélé auprès du divan par l'ambassadeur de France; et, le 7 mars 1573, fut conclu un traité aussi favorable pour les Ottomans que si la guerre eût été tout à leur avantage ; Venise paya une indemnité de 500,000 ducats, et le tribut exigé pour Zante fut augmenlé.

g VIT. - Prise de Tunis. — AfTaires de Pologne et de Molduvic. — Mort de Sélim.

Pendant l'expédition de Chypre Tunis, avait été reprise par les Ottomans; ils en avaient chassé le prince maure que Charles-Quinl avait rétabli, et le fort de la Goulette était seul resté au pouvoir des Espagnols. Le 7 octobre 157i, don Juan d'Autriche partit de la Sicile pour reprendre Tunis; à son approche, les Turcs évacuèrent la ville; il y entra sans résistance, rétablit le prince maure, mit une garnison espagnole et fit élever de nouvelles fortifications. Mais celte conquête fut peu durable. Dix-huit mois après, au mois de mai 1574, une flotte de près de trois cents voiles partit de Constanlinople pour enlever Tunis aux Espagnols. La ville fut mal défendue, mais le fort de la Goulette résista pendant trentetrois jours; il fut enfin pris d'assaut le 4 août^ et la garnison faite prisonnière ou passée au fil de l'épée. Deux petits forts restaient encore, celui de l'ile et celui qu'on appelait le bastion de Tunis : après une vigoureuse résistance, ils furent enlevés.

Vers la même époque, des événements importants se passaient en Pologne et en Moldavie. Les relations établies entre Boghdan et le roi Sigismond étaient mal vues de la Porte; un aventurier nommé Iwonia, ancien renégat retourné à la foi chrétienne, sollicita et obtint Tinvestilure de la Moldavie, avec un corps de troupes turques pour s'en emparer. Boghdan fut soutenu par les Polonais, de sorte que les troupes des deux nations se trouvèrent aux prises. La mort du roi Sigismond (7 juillet 1 572) laissa Boghdan sans appui; il s'enfuit en Russie, où le czar le fit mettre à mort. Iwonia, resté maître de la Moldavie, refusa de se soumettre à une augmentation de tribut et souleva la province (1574); soutenu par Thetman des Cosaques, il battit trois fois les Turcs et s*empara de Braïla, qui fut saccagée, de Bender, d'Akkermann, de Bielogrod. Le 9 juin, il rencontra à Obloutsch, en Bulgarie, une puissante armée ottomane. Après trois jours de combats sanglants, il entra en pourparlers et se rendit à condition qu'il aurait la vie sauve ; mais, dans Tentrevue qu'il eut avec le chef turc, celui-ci s'emporta et le frappa de son sabre ; il fut écartelé et sa tête clouée à la porte du palais d'Yassi. Le pays se soumit, et un nouveau prince fut installé au nom de la Porte.

En Pologne, la race royale s'était éteinte en la personne de Sigismond ; mais depuis longtemps on prévoyait l'événement; tout était concerté entre la France et la Turquie, et c'était un des principaux objets de la mission de l'évéque d'Acqs. L'influence réunie des deux puissances fit élire Henri, duc d'Anjou, élection qui aurait pu avoir d'immenses résultats, si le prince sur qui elle tombait eût été moins incapable.

Les relations pacifiques continuèrent avec l'Autriche, malgré plusieurs infractions à la paix; la trêve fut renouvelée pour huit ans, et les ambassadeurs purent même s'affranchir de quelques obligations humiliantes. Avec les Moscovites, on entretnit aussi des rapports d'amitié, mais en conservant envers eux une attitude protectrice et dominante. La Transylvanie était vassale et tributaire, à peu près dans les mêmes conditions que la Moldavie; à la mort de Jcan-Sigismond Zapoly, en 1571 , l'investiture fut donnée par un tchaouch à Etienne Bathory, son successeur. Le Valaque Bekes essaya de le supplanter en gagnant le grand vizir |)ar des présents; Bathory mit la surenchère, et conserva à ce prix sa principauté.

L'expédition de Tunis fut le dernier événement saillant du règne de Sélim. Dans le cours de l'année 1574, plusieurs fléaux naturels avaient affligé l'empire : des pluies torrentielles, des inondations, un tremblement de terre à Constanlinople, un incendie qui consuma une partie du sérail; le superstitieux Sélim vit dans ces événements le présage de sa fin prochaine. Quelque temps après, étant allé visiter une salle de bain récemment construite, la fraîcheur du lieu le saisit; il but pour se réchauffer un flacon de vin de Chypre et tomba aussitôt; il mourut onze jours après (12 décembre 1574).

g VIll. — Amural 111 (1574-1595). — Premiers actes de sou règne.

Malgré la nullité de Sclim II, sa mort fut un malheur pour l*erapire, en ce qu'elle mit fin à la toute-puissance de Mohammcd-Sokolli, qui régnait sous son nom. Son successeur restreignit l'autorité du vizir et donna tout à Tinfluence des femmes et des favoris. Amurat III était brave, humain, ami des lettres; il donnait de belles espérances; mais bientôt deux passions se développèrent en lui jusqu'à la frénésie : celle des femmes et celle de l'or; elles le réduisirent à l'imbécillité. Il passa sa vie dans le sérail, entouré d'eunuques, de femmes et de bouffons, s'occupant à contempler ses trésors, et n'intervenant dans les affaires de l'Etat que pour y faire dominer les caprices des esclaves qui le gouvernaient. Il arriva à Constanlinople le 21 décembre ; ses cinq frères furent étranglés la nuit même. Le lendemain, il reçut les hommages des grands. Rangés autour de lui, les officiers du sérail attendaient en silence la première parole qui tomberait de sa bouche; car les Orientaux ont conservé cette superstition des anciens, qui regardaient comme un présage les premières paroles prononcées. « J'ai Ciim, dit-il; que l'on me donne à manger. » Ces mots étaient d'un triste augure; une famine qui survint dans l'année parut en être l'accomplissement.

Un des premiers actes du nouveau sultan fut une ordonnance contre l'usage du vin. Sélim II, dès son avènement, avait révoqué les ordonnances de Soliman à ce sujet; et sous son règne l'ivrognerie, encouragée par son exemple, s'était scandaleusement répandue : les fonctionnaires publics vendaient même publiquement du vin ; on entendait les soldats se dire entre eux : « Où prendrons-nous aujourd'hui notre vin? chez le mufti ou chez le cadi? » Un jour qu 'Amurat passait devant une taverne grecque, des janissaires se mirent à la fencirc en montrant leurs verres et en criant qu'il buvaient à sa santé; c'est à cette occasion que fut rendue l'ordonnance. Quelques jours après, il y eut une émeute parmi les sipahis et les janissaires, et le grand vizir lui-même fut injurié et maltrailé; on publia alors qu'il serait permis aux soldats de boire du vin, pourvu qu'ils ne commissent pas de violences.

Dans les premiers jours de l'année 1575, on apprit que Henri de Valois avait déserté son trône de Pologne pour retourner en France. Ainsi échouait l'occasion unique d'assurer l'accession de la Pologne à l'alliance turco-française, accession qui aurait non-seulement comprimé l'agrandissement de l'Autriche, mais empêché l'élévation de la Russie. Amurat fut si mécontent de la fuite de Henri III, qu il ne notifia pas ?on avènement à la cour de France; révoque li'Acqs entra à ce sujet en mésinleUigence avec le divan et quitta Constantinople. Les magnats polonais envoyèrent complimenter le nouveau sultan; il désigna à leurs suffrages le woïvode de Transylvanie, Etienne Bathory, qui fut élu à la fin de Tannée 1515*

soi HISTOIRE DE LA TURQUIE.

g IX. — Guorrc avec la Hongrie. — relations aTcc la France.

Le commcncemcnl du nouveau règne fut marqué, comme c était l'ordinaire, par des hostilités en Hongrie. I^e présent annuel fut cependant envoyé et la paix renouvelée; mais la tranquillité ne se rétablit pas : les villages furent incendiés sur plusieurs points de la ironlière, des tentatives faites contre plusieurs forlen^sses, une bataille livrée aux environs de Kruppa; les Impériaux furent battus; leurs chefs périrent dans Faction, ci Ton envoya leurs tôtes à Conslanlinople, où Tambassadeur d'Autriche dut les racheter au bourreau ^

Les incursions des Turcs dans la Hongrie se multiplièrent; Rodolphe, qui succéda, en 1576, à Maximilien H, fit de vaincs réclamations. Enfin la paix fut renouvelée formellement pour huit ans à parlir du 1^' janvier 1577; mais ce terme n'était pas encore arrivé, que déjà de nouveaux attentats donnaient lieu à de nouvelles plaintes. L'archiduc Charles, gouverneur de Styrie, résolut alors de recourir à la force; Zesin et Ostrowaz furent repris; mais ces places retombèrent presque aussitôt au pouvoir des Ottomans et Tarmée autrichienne Imtlil en retraite. Des agressions perpétuelles de part et d'autre continuèrent à Iroublcr la paix sans la rompre jusqu'aux dernières années du règne d'Amurat.

L'atlitude de la Porte était a peu près la même vis à-vis de la Pologne : une \m\ nominale et des hostilités réelles. Bathory i^clama à plusieurs reprises contre les agressions des Tartares ; un traité fut conclu le oO juillet 1577, traité par lequel il lui était promis prolection. Cependant les incursions continuèrent; il s'en plaignit; ses envoyés furent rudement éconduits : on le menaça de la guerre. La Pologne était trailée, comme la Transylvanie , en État vassal et tributaire; dans la dernière trêve avec l'Autriche, on l'avait comprise au nombre des pajs protégés par la Porîe, sans lui donner même le titre de royaume.

Venise eut moins à se plaindre, grâce à l'influence dominante de la sultane favorite, la Vénitienne Baffa; elle obtint le renouvellement des capitulations et des sûretés plus grandes pour son commerce. Quant à l'alliance avec la France, elle fut respectée; le baron de Germigny, alors ambassadeur, sut s'acquérir un grand crédit auprès du divan. 11 délivra de nombreux esclaves français, oblint réparation des pillages fails par les Barbaresqucs, se fit donner des commandement « pour dresser et donner lieu à la nouvelle pesche du corail sur la côte de Thunis, que eeu.\ do Marseille y ont nouvellement élablie. » H fit nommer un patriarche grec et un woivode de Valachic malgré lopposilion des favoris et même de la sultane mère;

* La brulalilL' liirque se manifesta non seulement Jans la pncrrc, mais au sein nicmc du Jivan, par de violations scindalciiscs du droit des gens : le drognian vénitien fut chassé du divan ii coups de balon, celui de France fulconlraint d'cnibi-asser r islamisme ; l'entrée du conseil fut inleitlile à tous les drognians élrangci's, qui n'étaient, disait-on, que des es; ions.

il fit donner des ofTices civils et même des charges militaires à des Turcs a qu'il avait reconnus, dit-il dans son rapport, affectionnés au service du roi. » Il favorisa de sa protection « les affaires et sujets du pape, de l'empereur, de la sei- . gneurie de Venise, de la république de Raguse, du grand maître de Malte, au bénéfice, dit-il, de la chrétienté; tellement que Sa Sainteté a pu envoyer un évéque comme visiteur apostolique des églises du Levant. » Il fil renouveler les privilèges des lieux saints de Jérusalem et de Sinaï, établir à Péra un couvent de cordeliers, accorder diverses grâces au profit des cvêques catholiques de TArchipel, etc. Enfin il obtint le renouvellement des capitulations, « accrues d'aucuns articles importants, comme de la préséance, par acte public et solennel, par -dessus tous les ambassadeurs des princes chrétiens, et notamment celui dTspagne. » Cette préséance était accordée, disait le traité, « en faveur des anciennes liaisons d'amitié entre les monarques ottomans et les rois de France, qui ont de tout temps été attachés sincèrement à la Sublime Porte, et sont, sous tous les rapports , les plus illustres princes de la chrétienté. » L'article qui assurait à la France le protectorat des nations chrétiennes dans les États ottomans était ainsi conçu : « Que, les Vénitiens en hors, les Génois, AngloiF. Portugais, Espagnols, Catalans, Siciliens, Anconitains, Ragusois, et entièrement tous ceux qui ont cheminez soubs le nom et bannière de France, d'ancienneté jusqu'à ce jourd*huy, et en la condition qu*ils ont cheminez, d'ici en avant, ils aient à y cheminer de la même manière. » Amurat, ayant juré a ces pactions pour être honorées et maintenues, sans qu'aucun de ses pachas leur pût donner empcschcmint, » envoya en France Ali-bey, premier interprète de la Porte, pour « convier le roy d'assister, en la personne de ses ambassadeurs, à la circoncision de son fils aine, et se conjouir avec lui de cette cérémonie, avec commandement auxdits an> bassadeurs de présenter au roi la confirmatijn des anciens traités faits entre le Grand Seigneur et la France. » Cette ambassade fut reçue avec magnificence, et elle donna à Henri III une lettre du sultan où il lui offrait, avec son amitié, « son armée de mer, composée de quatre-vingts galères. » « En effet, dit Germigny dans son rapport, le grand vizir m'assura, de la part de son maître, qu'où Votre Majesté aura besoin de ses forces, elle ne doit pas moins s'en promettre que p?r le passé. Je lui ai fait réciproquement offre des vôtres, mais en termes généraux, pour lui faire goûter et priser la grandeur et puissance de Votre îlajeslé. » La restriction était nécessaire avec Henri III, qui avait été obligé, faute de marine, d'envoyer ses ambassadeurs à Constanlinople sur un vaisseau vénitien.

Malgré toutes ces offres, ces témoignages d'amitié, ces concessions, Germigny apprécia à sa valeur ralliance et la bienveillance des Turcs; il ne se laissa pas éblouir par leur puissance; il prévit la décadence de cet empire, qui n'avait plus de SoHman pour le diriger. « Je recogneus, dit-il, par aucunes conjectures, et depuis par leur manière de procéder, traiter et iu>gocier, la disposition en la-

quelle le Grand Seigneur et ses pachas estoieni de recueillir et recevoir de toutes parts indifféremment les amitiés et alliances dont ils pourroient être recherchés. . . en quoy il appert qu'ils préfèrent une petite commodité présente à la prévoyance d'un bien ou mal trop plus important à leur Estât; tant ils sont aveuglés d'ignorance conjoincte avec Textrôme avarice, perfidie et iniquité, qui les possède avec telle désordonnée confusion, qu'ils semblent être arrivés à leur dernier période. »

La mauvaise humeur de Germigny était justifiée par plusieurs actes. Il y avait à peine deux ans que les capitulations avec la France avaient été renouvelées, quand la reine d'Angleterre, Elisabeth, dont les vaisseaux n'avaient navigué jusqu'alors dans les mers ottomanes que sous la bannière de la France,, demanda au sultan liberté de navigation et de commerce pour ses sujets sous leur propre pavillon, « lui figurant, dit M. de Brèves, un grand avantage de leur trafic et une grande gloire de leur soumission. » Le sultan accéda à cette demande malgré la vive opposition des ambassadeurs de France et de Venise, en donnant pour raison que a la SubUme Porte était ouverte à tous ceux qui venaient y chercher protection. »

g X. — Vénalité de la Porte. — Disgrâce et mort de Sokolli.

Cette maxime reçut, à cette époque, des applications très-nombreuses. Les démarches des agents chrétiens de toutes nations étaient encouragées par les vizirs, les grands officiers du séraii et de l'armée, les favoris et les favorites, pour qui c'était une source de revenu. La vénalité des grands ne fut jamais plus scandaleuse : tout se vendait au dehors et au dedans, et le sultan était le premier à donner l'exemple. L'historien Ali raconte que Schemsi, un des principaux favoris, mit tout son art à faire entrer son maître dans cette voie ; c'était un descendant de la race souveraine des Isfendiar^; il vengeait ses ancêtres en précipitant chez leurs vainqueurs les progrès de la corruption; la première fois qu'il fit accepter au sultan un présent de 40,000 ducats pour la conclusion d'une affaire, il s'en félicita comme d'un triomphe en présence de l'historien. Cette vénalité générale appela à Constantinople les agents de tous les Étals commerçants d'Europe. Les Suisses même entrèrent en négociation par l'entremise d'un juif italien ; enfin l'Espagne, dès 1578, fit des propositions de paix et envoya un ambassadeur. Il fallut cinq ans de négociations épineuses pour réconcilier avec la Porte cette arrogante ennemie, encore la paix fut-elle bien imparfaite et souvent violée.

Pendant que ces négociations et ces traités enrichissaient le sultan et ses ministres, le trésor recueillait d'un autre côté le fruit de la piraterie, que nuls traitées n'arrêtaient. Les corsaires d'Alger, de Tunis et de Tripoli pillaient à peu près

AMURAT III. m

uidislinctement amis et eanemis, et la Porle leur faisait rendre gorge; transformées en régences, ces trois villes payaient un tribut annuel. En 1578, le pacha de Tripoli fut chargé de porter secours au shérif de Fez, qui avait imploré l'aide de la Porte contre un com{)étiteur; celui-ci, de son côté, appela les Portugais, qui débarquèrent avec une armée de 80,000 hommes. Une grande bataille fut livrée près d*Alcazar-Kebir; 20,000 Portugais restèrent sur le terrain avec leur roi Sébastien et le prétendant maure : désastre immense d'où date la décadence du Portugal. Cette brillante victoire valut aux Ottomans de riches présents de la part du shérif et une influence dominante dans le Moghreb.

Ces succès furent tristement compensés par la chute du grand vizir Mohammed-Sokolli. Forts de la faiblesse du sultan, les favoris travaillaient à le perdre, et poussaient le prince à prendre la direction des affaires. La disgrâce atteignit d'abord les amis de Sokolli : le secrétaire d'Etat, Feridoun, qui lui devait sa fortune , fut destitué. Un autre de ses protégés était le Grec Michel Cantacuzène, à qui il avait donné la ferme du sel à Anchiolos sur la mer Noire. Cet homme avait, du reste, indignement abusé de son crédit ; ses exactions l'avaient rendu la terreur des Grecs; les Turcs eux-mêmes l'appelaient Sheitanogli, fils de Satan. Tant que dura la puissance de Sokolli, Cantacuzène acheta l'impunité en faisant partager au vizir le fruit de ses rapines; il était aussi soutenu par les vizirs Afcmid et Pialc ; mais, après la mort de ce dernier, il fut, sur l'accusation d'un des ennemis de Sokolli, destitué d'abord, puis arrêté et pendu à la porte du palais qu'il s'était fait construire à Ajichiolos. Un coup encore plus direct frappa le grand vizir : son neveu, Mustapha-pacha, qui depuis la mort de Soliman était gouverneur d'Ofen, fut exécuté. Un an après, Sokolli fut assassiné dans sa maison pendant qu'il tenait son divan du soir. Le meurtrier, mis à la torture, ne fit aucun aveu; le crime fut mis sur le compte d'une vengeance particulière (1570).

g XI. — Guerre avec la Perse.

I)eux ans auparavant, la guerre avait éclaté contre la Perse. Le vieux Schah- Thamasp était mort en 1576, empoisonné par sa femme; les partis tcherkesse et géorgien, déjà en lutte de son vivant^ se disputèrent après lui l'influence. Haider, son cinquième (ils, fut porté sur le trône par les khans géorgiens, mais ne régna que quelques heures, et fut assassiné par le parti tcherkesse . Son frère Schah-Ismaïl lui succéda; c'était un fou furieux : après dix-huit mois de tyrannie, il mourut étranglé par ordre de sa sœur. Les vizirs en faveur, Sinan et Mustapha, les mê-^ mes qui avaient proposé et effectué sous Sélira la conquête de Chypre, persuadèrent au sultan de mettre à profit ces troubles intérieurs de la Perse pour subjuguer cette contrée. Mustapha reçut le commandement de l'expédition; et, sans

déclaration de guerre, les hoslililcs commencèrent de pari et d'autre à la (in de Tannée 1577. Mustapha remporta (8 août 1578), près du châleau de Tchildir en Géorgie, une brillante victoire sur Tarmée persane; plusieurs chefs géorgiens firent leur soumission et reçurent à titre de sandjaks des diplômes d'investiture au nom du sultan ; Tiflis fut occupée par les Ottomans et ses églises converties en mosquées. Le 8 septembre, une seconde bataille fut livrée sur les bords de la Kansak; les Pei'sans perdirent 3,000 hommes; le pont sur le Kansak se rompit, et un grand nombre de fuyards périrent dans les flots. La ville de Scheki ouvrit ses portes aux vainqueurs; la Géorgie, presque entièrement conquise, fut divisée en quatre gouvernements confiés à autant de beylerbeys; puis l'armée revint prendre ses quartiers d'hiver à Erzeroum. Les hostilités recommencèrent au milieu de l'hiver : quatre armées persanes se mirent en campagne; deux se dirigèrent vers la Géorgie, les deux autjres menacèrent les provinces ottomanes de Bagdad et d*Erzeroum : Osman-pacha, beylerbcy de Chirvan, remporta d*abord une victoire signalée sur le gouverneur persan de Chamakie; mais bientôt, assailli par la grande armée persane et assiégé dans Chirvan, il fut contraint de se retirer vers Derbend. Tiflis fut assiégée par son ancien prince, Simon Louarseb, uni aux Persans; la vaillante résistance de la garnison donna aux renforts le temps d'arriver, et la ville fut délivrée. Les Ottomans reprirent alors l'offensive et portèrent le ravage dans les cantons insoumis; sur l'ordre exprès du sultan, on éleva à Kars des fortifications redoutables; cette ville est demeurée jusqu'à nos jours le plus lort boulevard de l'empire ottoman sur cette frontière (1571)).

Les troubles intérieurs qui se réveillèrent en Perse et les changements de cliels du côté des Turcs ralentirent alors la marche des événements militaires. A la moii dcSokolli, Mustapha et Sinan-pacha, rivaux d'influence, espéraient l'un et l'autre lui succéder; ils furent tous deux trompés : le sultan donna la dignité de grand vizir à Ahmed-pacha. Mais Sinan, par son influence sur U nouveau vizir, parvint à faire rappeler Mustapha et à obtenir le commandement de l'expédition de Géorgie. Quelques mois après (août 1580), le faible Ahmed fut destitué, et le sceau fut envoyé à Sinan-pacha; Mustapha en conçut tant de dépit, qu'il mourut peu de jours après, soit de chagrin, soit môme par un suicide, fait presque sans exemple chez les Ottomans. Sinan ne poussa pas la guerre avec vigueur. Il éprouva plusieurs échecs et encourut le soupçon de s'élre laissé gagner par l'ambassadeur du schah de Perse : il fut remplacé tt envj ;é en exil. D'autres prétendent que, consulté par le sultan sur les mesures a prendre pour mener à bien la guerre contre la Perse, il eut la hardiesse de lui dire qu'il devrait lui-même entrer en campagne pour animer les troupes par sa présence. Le Hongrois Siawous pacha fut nommé grand vizir, et le bcylerbey de Roumélie, Ferhad, séraskier pour la guerre de Perse. La campagne de. 1582 et celle de 1585 furent sans résultats : Ferhad eut d'ailleurs à lutter contre l'iodiscipline et la mauvaise volonté

des Iroupcs; les rébellions étaient fréquentes, le pillage continuel ; les janissaires faisaient cause commune avec les brigands géorgiens pour partager le butin.

L'honneur des armes ottomanes fut mieux soutenu dans le Daghestan par Osman-pacha, qui s*y défendait vaillamment depuis le commencement de la guerre. Il fut aidé d'abord par le khan de Crimée, iMohammed-Ghéraï; mais, en 1580, celui-ci se retira malgré ses instances, et Osman ne fut plus soutenu que par quelques renforts envoyés à travers mille dangers, mille difiicuUés, par la mer Noire et le Caucase. Le 9 mai iî:Sù, il livra aux Persans une grande bataille sur les bords du Ssamour. On combattit sans discontinuer pendant un jour et une nuit; le carnage continua à la lueur des torches; la victoire resta indécise. Deux jours après, les Turcs se trouvèrent cernés; ils attaquèrent résolument Tennemi, se Grent jour et remportèrent une victoire décisive : l'armée persane fut anéantie et la soumission du pays assurée. Après avoir élevé de nouvelles fortifications à Chamakie, distribué des garnisons dans les forteresses, établi un gouverneur ottoman, Osman-pacha quitta le Daghestan et traversa le Caucase; il fit une marche pénible et souvent inquiétée, et parvint à Kaffa, où l'envoyait un ordre du sultan. Mohammed-Ghéraï, par sa désertion, s'était attiré le mécontentement de la Porte; il fut déposé et essaya de résister les armes à la main, mais il fut pris et mis à mort; son frère, Islam-Ghéraï, le remplaça (1584). Osman revint alors à Constanlinople, où il fut accueilli avec des honneurs extraordinaires : Amurat le reçut en audience particulière, voulut entendre de sa bouche le récit de ses vietoires, et le renvoya avec des présents magnifiques; dix-huit jours après, il lut nommé grand vizir et séraskier de Tarmée destinée a envahir TAderbaïdjan.

Le nouveau vizir partagea la faveur du sultan avec TEsclavon Ibrahim, qui venait d*ctre fait gouverneur d'Egypte, et qui aspirait à s'élever aussi haut que son célèbre homonyme sous Soliman. Ce favori revint en 1586 à Constantinople, et, pour se donner quelque mérite militaire, il fit, en revenant, une expédition contre les Druses de Syrie, expédition qui ne fut signalée que par d'infâmes perfidies et de grandes cruautés.

g XII. — l\clatioiw \Qc la ancc, l'Anglelcrre, Venise, etc. — Puix avec la Tcrse.

Mais ni les vizirs ni les généraux n'étaient les véritables dépositaires de Tau* torité; elle était tout entière concentrée dans le harem : la mère, les sœurs du sultan, la sultane Baiîa et deux esclaves chrétiennes qui lui disputaient l'attachement du maître, telles étaient les vraies souveraines de l'empire : après elles venaient le chef des eunuques, la gouvernante du harem, le précepteur ^kodja), le scheikh eu prédicateur de la cour, l'iman ou chai)elain, et le mufti, qui luttaient d'intrigues pour s'emparer de l'esprit du faible souverain. Ces dernières influences pro-

voquèrent chez lui des accès de zèle religieux qui se traduisirent par des persécutions contre les chrétiens : il fut question de transformer en mosquées toutes les* églises de Constanlinople; les elTorls des ambassadeurs et surtout les sacrifices d argent que firent les Grecs empêchèrent Texécution de ce projet. Cependant trois églises de Gàlata furent fermées, et les réclamations de l'ambassadeur de France furent fort mal accueillies. Germigny s'était brouillé avec Sinan-pacha, qui était alors vizir; il commençait à entrer en mésintelligence avec le divan. Une guerre était imminente à cette époque entre^la France et TEspagne : Philippe II venait de faire alliance avec la Ligue, et Henri III accueillait les députés • des Provinces-Unies, qui lui offraient la souveraineté de leur pays. C'était l'occasion de mettre à l'épreuve les offres faites avec tant d'effusion quelques années auparavant; Henri fit demander par son ambassadeur l'appui d'une flotte ottomane contre Philippe II. Catherine de Médicis écrivit à ce sujet à la sultane favorite; mais celle-ci montra la lettre au bayle de Venise, qui fit échouer la demande du roi de France. Quelque temps après, Germigny demanda le rétablissement d'un woïvode de Valachie, protégé de la France; il fut refusé. Il présenta secrètement au sultan un mémoire où il exposait les griefs de sa nation; et celui-ci le renvoya avec ces mots écrits de sa main : « Toutes les faveurs que nous vous avons accordées peuvent être révoquées si le roi de France manque envers nous de générosité. » La fermeture des églises mit le comble à l'irritation de Tambassadeur. Le dimanche suivant, il se rendit, accompagné de quatre-vingts Français, devant la principale église, heurta au portail en chantant des psaumes, et se retira au milieu des injures et des menaces de la population ameutée. Ou acheta par des présents la réouverture de deux églises. A Germigny succéda, en 1585, Savary de Lancosme, qui était tout dévoué à la Ligue, et qui la représenta à Constantinople. Sa conduite ne contribua pas à rétablir la bonne harmonie : un dimanche, dans l'église Saint-Georges de Galata, il enleva à main armée la place d'honneur qu'occupait l'ambassadeur impérial; Téglise l'ut fermée, et le grand vizir déclara « qu'on ne la rouvrirait que quand M. de Lancosme ne serait plus fou. »

L'Angleterre gagna ce que la France perdait en crédit. Nous avons vu que, 11arebone, premier ambassadeur envoyé par Elisabeth, se lit accorder des capitulations analogues à celles de la France, mais bornées au commerce, et où il n'élait pas question des chrétiens et des églises d'Orient. Il demanda ensuile des secours au sultan contre l'Espagne; celui-ci refusa à cause des sacrifices qu'exigeait la guerre de Perse. Quand Ilarebone retourna en Angleterre, il partit avec une lettre pour la reine, par laquelle le sultan offrait de mettre en liberté les Anglais qui seraient pris par les corsaires, à condition que ce bon oHice serait réciproque. Le successeur d'Harebone, Edouard Burton, demanda que des croisières fussent éla^ blies pour inquiéter le commerce des Espagnols dans la mer des Indes, et que des

secours fussent donnés au prétendant de Portugal; on éluda encore ses demandes, mais sans les rejeter positivement, afin d'encourager le gouvernement anglais h continuer la guerre contre les Espagnols. En 4c89, Burton fut chargé de notiGer à la Porte Tavénement de Henri IV : Lancosme avait alors absolument cessé d*ètre le représentant de la France : ce n était plus que l'agent de Philippe H ; Tambassadcur anglais fut pendant quelque temps le chargé d'affaires du roi de France; il demanda de sa part du secours contre TEspagne, mais subit un refus. Une fois affermi, Henri lY demanda le renvoi de Lancosme comme espion de TEspagnc, et le remplaça par M. de Brèves.

Les relations pacifiques continuaient, du reste, avec tous les États chrétiens. Malgré plusieurs infractions flagrantes aux traités, la protection de la sultane conserva la paix aux Vénitiens. Le czar de Russie Fœdor-Ivanovitch envoya Jes ambassadeurs avec de riches présents. En Pologne, Etienne Bathory étant venu à mourir (1586), la Porte désigna aux magnats le prince Sigismond de Suède, qui fut élu. Il eut, comme son prédécesseur, à subir les insultes des Tartares et les hauteurs des ministres ottomans.

Cependant la guerre de Perse, sous le commandement d'Osman- pacha, reprit une nouvelle activité : malgré deux échecs partiels, les Ottomans entrèrent en vainqueurs à Tébriz et la pillèrent pendant trois jours et trois nuits; après quoi on l'entoura de fortifications. Mais la mauvaise santé du vizir arrêta ses succès; un corps d'armée, sous les ordres du renégat italien Cicala, fut battu près de Schcmbi-Ghazan par le prince persan Hamsa ; 20, (KM) Ottomans y perdirent la vie. Contraint d'opérer sa retraite, hors d'état déjà de diriger l'armée, Osman fut attaqué et essuya une seconde défaite ; il mourut peu de jours après. Djighala- Zadé, le fils de Cicala, apheva cependant la retraite sans trop de pertes, et remporta un avantage sur l'ennemi. Après son départ, les Persans vinrent mettre le siège devant Tébriz; la garnison résista pendant dix mois, soutint quinze assauts et livra quarante-huit combats ; elle fut enfin dégagée par l'arrivée de Ferhad-bey, à qui on avait rendu le commandement ; ce général fit aussi lever le siège de Tiflis et pratiqua des intelligences parmi les Turkomans de l'armée persane; quelque temps après le prince Hamsa périt assassiné. Les dissensions qui déchiraient à cette époque la Perse décidèrent Schah-Khodabende à faire des offres de paix ; un armistice fut signé; mais il fut presque aussitôt rompu. Ferhad livra dans la plaine des Grues une grande bataille qui dura trois jours, et qui se termina par la défaite de l'armée persane (1586). En môme temps Djighala-Zadè, devenu gouverneur et séraskier de la province de Bagdad, s'emparait de la forteresse de Dii^foul et de plusieurs autres châteaux, et battait les gouverneurs de Loristan et d'Hamadan.

En 1588, Ferhad, de concert avec le gouverneur de Chirvan, Djafer, envahit le pays de Karabagh, s'empara de Ghendjé, la capitale, et en fit une place forte.

272 niSTOIRE DE LA TURQUIE.

Khodabende avait alors depuis un an cesse de régner : son fils, qui fut le grand Fchah-Abbas, lui avait arraché une abdication. Pressé à Test par les Usbecks, le nouveau schah se résolut à demander la paix ; elle fut signée à Conslantinople le 21 mars 1590; l'empire ottoman s'agrandit de la Géorgie, du Chirvan, du Loristan, de Tébriz avec une partie de TAderbaïdjan.

§ XJII. — Révollcs des janissaires cl troubles dons les provinces. — Nouvi^llcs guerres en Hongrie.

Bloit d'Amurat.

Quelques mois auparavant avait éclate à Conslantinople une furieuse révolte dôs janissaires. L'esprit de cette milice se corrompait de plus en plus : pendant la guerre de Perse elle avait plus d'une fois fait preuve d'indiscipline. On voulut la payer en 1589 avec une monnaie de bas aloi que le defterdar avait d'abord refusé d'accepter; le beylerbey de Roumélie, Mohammed-pacha, lui donna l'idée de la faire écouler en soldant les troupes. La soldatesque en fureur assaillit le sérail en demandant la tctc du defterdar et du bejlerbcy : il fallut les satisfaire; mais la mort de Mohammed, fovori du sultan, fut vengée par la destitution de plusieurs grands dignitaires soupçonnés d'avoir provoqué l'émeute pour le perdre.

Dans les trois années suivantes les janissaires s'insurgèrent encore deux fois : la peine en retomba sur les vizirs, qui furent déposés. Conslantinople fut ensuite agitée par les prédications d'un Maure, qui prétendait élre MeluH, le douzième iman, dont la venue doit annoncer la fin du monde. Il fut arrêté, battu de verges et mis au pilori. En 1593, ce furent les sipahis qui se révoltèrent et qui demandèrent la tête du defterdar; on hésitait à les satisfaire, parce que la victime était un émir, c'est-à-dire un membre de la famille du prophète; heureusement les janissaires consentirent à intervenir, et, moitié par force, moitié par conciliation, l'ordre fut rétabli. Quelque temps après les janissaires eurent l'audace d'établir . de leur propre autorité un woïvode en Moldavie, et leur protégé ne fut déposé que parce qu'il ne paya pas le tribut.

Dans le district de Keifé, en Asie, un aventurier qui se donnait pour Ismaïl, fils de Schah-Thamasp, essaya de se faire un parti ; vaincu et pris par le gouverneur d'Erzeroum, il subit le dernier supplice. En Egypte, les milices du pays se soulevèrent; à Bude, la garnison, à qui on devait six mois de solde, assassina le pacha : trente-cinq des coupables furent pendus. Enfin, à Tébriz, les troupes se mutinèrent parce qu'on voulait les payer avec la monnaie altérée de Conslantinople ; le gouverneur, Djafer-pacha, entra en pourparlers avec les principaux rebelles, les convoqua à un grand festin en signe de réconciliation, et les fil massacrer au nombre de dix-huit cents. Une peste terrible, qui désola la capitale en ir9.\ mit le comble aux calamités publiques. L'insolence des janissaires devenait inlu-

lérable : ou résolut de faire la guerre pour s'en débarrasser; Sinan-pacha fit décider qu'on la ferait en Hongrie.

Les hostilités commencèrent aussitôt ; Hassan-pacha, gouverneur de Bosnie, assiégea Sissek, en Croatie, et remporta une victoire signalée sur Nadasdy, qui fut fait prisonnier; mais, Tannée suivante, obligé de livrer bataille aux impériaux, sous les murs mêmes de Sissek, dans une position désavantageuse, il fut complètement défait et se noya avec un grand nombre des siens. La guerre fut alors déclarée à TAutriche et son ambassadeur emprisonné. Le grand vizir, Sinan-pacha, s'empara de Wesprim et de Palota ; en revanche, le pacha de Budc fut vaincu près de Stuhlweissembourg, et neuf forteresses tombèrent au pouvoir des Impériaux. L'année suivante (1594), les Autrichiens prirent Néograd, Chrastovitz, Gora, Pétrinia et Sissek; les Ottomans s'emparèrent d'iata, de Saint-Marton, de Papa, de Raab. Les succ.ès semblaient donc se balancer, quand la Transylvanie, la Moldavie, la Valachie, se révoltèrent à la fois, avec un ensemble qu'on n'avait pas vu depuis longtemps, et firent alliance avec l'empereur ; les Turcs répandus dans ces trois provinces furent massacrés. Dans l'espérance de réveiller l'ardeur des janissaires, Amurat fit partir leur aga, qui jusque-là n'entrait jamais en campagne qu'avec le sultan; il fit venir de Syrie la bannière sainte du prophète pour l'envoyer en Hongrie ; mais rien de tout cela ne put remédier à l'indiscipline et au découragement des troupes. Bientôt le bruit de la maladie du sultan acheva d'abattre les soldats. On rapporte que le faible Amurat fut singulièrement frappé d'un rêve bizarre que lui raconta un de ses favoris ; il crut y voir le présage de sa fin prochaine. Trois jours après il tomba malade; il se fit porter dans un kiosque d'où Ton avait vue sur le port, et fit jouer autour de lui une musique lugubre. Deux galères égyptiennes qui entraient dans le port firent le salut ordinaire ; les détonations de l'artillerie brisèrent les vitres du pavillon : ce fut encore un présage pour le superstitieux sultan : « Jadis, dit-il, toute l'artillerie de la flotte ne faisait pas éclater une vytre ; je vois que c'en est fait de moi ; » et il fondit en larmes. H expira dans la nuit (6 janvier 1591$).

Page 1