CHAPITRE VI
R£GKES DE MAHOMET 111 ET D ACHMRT 1*' {\m6 - 1617).
g I. — Pi'emicrs actes etcaraclère de Mabomel III. — Kévolle en Asie. — IntfépeiKlance de
la Yalachic.
A Amurat snccéda Mahomet III, (ils de la Vénitienne Bafla. Son avènement Tut marqué par la plus horrible application de la loi fratricide de Mahomet II : il fit étrangler par les muets ses dix-neuf frères, dont les cercueils, parés de turbans et de plumes de héron, furent déposés solennellement près de la tombe paternelle. On distribua aux troupes des sommes considérables, et les janissaires seuls reçurent pour leur part 600,000 ducats. Enfin, pour contenter aussi les ulémas et les croyants, Mahomet, renouvelant une cérémonie négligée par son père, se rendit en grande pompe à la mosquée pour y liiire la prière publique.
Malgré la sanglante tragédie de son avènement, le nouveau sultan, élève du poète Névi et de Thistorien Seadeddin, était un prince éclairé, protecteur des lettres et des légistes. Lui-même il composait des vers et il les signait du nomd\4(//i, qui veut dire le Jmte. H montra, en effet, des intentions droites, et l'un de ses premiers soins fut d'acquitter les dettes contractées par son père envers plusieurs caisses publiques. Il pratiquait scrupuleusement les lois de l'islamisme et prétendait les faire observer : « Sache, disait-il à l'un de ses ministres, que j'ai juré de ne jamais faire grâce à un grand vizir, mais de punir sévèrement la moindre prévarication. » Malgré cela, Mahomet ne sut point arrêter la décadence des Ottomans.
Ce prince, dont le langage olïiciel respirait l'orgueil de la puissance absolue, fut continuellement dominé par sa mère et par ses ministres. La sultane-validè maintenait son crédit auprès de son lils en lui donnant de belles esclaves. Sinaii, cet Albanais renégat que le caprice d'Amurat avait tiré du sérail, poursuivit sous Mahomet le cours de ses violences et de ses rapines ; fl laissa en mourant d'immenses richesses (15116). A son exemple, le Génois Cicala et son successeur Hassan le Cruel mirent à l'enciin les charges publiques, altérèrent les monnaies, aiig-
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mentèrent les impùts et établirent des taxes nouvelles en nature et en argent. Du moins, les sommes énormes dérobées au peuple auraient dû subvenir aux besoins de rÉtat; mais Tor, détourné par des ministres concussionnaires, manquait souvent pour les dépenses les plus urgentes et pour la solde même des troupes. De là des séditions toujours renaissantes, que le sultan n'aurait pu réprimer sans la rivalité des sipahis et des janissaires.
Constantinople ne fut pas le seul théâtre de ces insurrections. En 1599, une émeute de soldats faillit enlever à la Porte ses provmces d'Asie. Les insurgés formèrent une armée redoutable, et leur chef, vainqueur de plusieurs vizirs, disait dans ses décrets souverains : a J'ai abattu dans ces contrées la puissance ottomane, et la domination m'appartient aujourd'hui sans partage. » Ce mouvement ne fut pas exclusivement militaire : les Kurdes, les Turcomans et d'autres tribus asiatiques y prirent une part trfe-active. Trois années furent employées à les soumettre. Enfin Deli-Hasan, qui les* commandait, consentit à poser les armes; il obtint le gouvernement de la Bosnie et tourna ses hordes sauvages contre les chrétiens. 50,000 hommes le suivirent; c'étaient des barbares à demi rius; ils avaient les cheveux longs et flottants, les bras et le cou entourés d'amulettes; des os de chameau pendaient à leurs étriers. Avant de quitter l'Asie, Deli-IIasan sacrifia trente moutons sur le tomijeau de Soliman, fils d'Orkhan. Etait-ce une nouvelle invasion des Turcs en Europe? Los musulmans eux-mêmes ne virent point sans effroi ces tard-venus, dont les lances, surmontées de banderoles blanches, n'épargnaient pas plus les Osmanlis que les raïas. L'armée de Deli-Hasan traversa la Rouméhe comme un fléau dévastateur; enfin, arrivée aux bords du Danube, elle périt presque tout entière en livrant bataille aux Hongrois (1603). Ce soulèvement de l'Asie amena, par contre-coup, une révolte des sipahis, qui, se trouvant privés des revenus de leurs timars par les rebelles, demandaient des compensations et voulaient piller les mosquées de Constantinople. La vie du sultan fut menacée; mais les janissaires, étant revenus d'Asie, tombèrent sur les sipahis et les ramenèrent à la soumission.
Cependant la guerre continuait dans la Hongrie et la Transylvanie : chaque année, les Turcs revenaient dans ces provinces, pillant, ravageant, emmenant des captifs, tour à tour vainqueurs et vaincus. Nous ne raconterons pas les détails fastidieux de ces expéditions, qui sont toujours les mêmes et n'inspirent que le dégoût, mais nous dirons quelques mots des événements de la Valachie qui eurent une grande importance. Le vizir Sinan s'empara de Bukharest et la fortifia (1595); mais le woïvode Michel le Brave rejeta les Ottomans dans des marais impraticables; il prit Tergovitz et fit empaler ou rôtir toute la garnison. Les Turcs se retirèrent; mais, au passage du Danube près de Giurgewo, il les surprit encore et les écrasa. Puis il emporta d'assaut Nicopohs, tandis que son lieutenant forçait Viddin à capituler. « Ainsi, dit un historien valaque, dans l'espace d'un an, toutes les forces turques
avaient été repoussées; les forteresses du Danube n'appartenaient plus au croissant, l'aigle de la Valachie flottait sur leurs remparts; les pachas, les meilleurs généraux de la Porte, avaient échoué contre les efforts d*un .peuple qui combattait pour la liberté de sa patrie. 11 fallait cependant un prompt remèdc/aux maux de la Valachie, suite inévitable de la guerre. Michel le Brave fit venir de la Transylvanie des vivres et des semences; il les distribua au peuple, qui, docile à la voix de son souverain, sortit des forêts vierges et éternelles qui couvrent une grande partie de la principauté, et qui, dans des temps malheureux, ont été des forteresses impénétrables et les plus sûrs asiles des habitants. Les Valaques se mirent à rebâtir leurs villes et leurs villages; de nouvelles maisons s'élevèrent bientôt sur les ruines des anciennes, et la nation se sentit ficre de l'indépendance qu'elle avait si chèrement achetée. Cependant cette indépendance n'était pas encore assez assurée; elle exigeait de nouveaux sacrifices, de nouveaux combats. Les Turcs, quoique déjà vaincus plusieurs fois, ne voulaient pas perdre la Valachie sans essayer d'abord tous les moyens possibles pour s'en rendre maîtres. C'est que cette principauté était pour eux une source intarissable de richesses, ou, comme ils disent eux-mêmes, le grenier de Constantinople. En effet, cette capitale ne se nourrissait que des productions de la Valachie : elle en retirait des bœufs, des moutons, du blé et d'autres grains, du fromage, du beurre, du miel. Perdre tous ces avantagés était un malheur irréparable pour la Porte*. »
§ II. — Guerre de Hongrie. — M<5nagcnienls des vizirs pour les chrétiens. — Michel le Brave.
Pendant que Michel délivrait la Valachie, les Impériaux s'emparaient en Hongrie de la place de Gran et de quelques autres villes moins importantes (1595). Alors Mahomet III eut recours aux négociations; il essaya de rompre l'alliance de l'empereur Rodolphe II et de Michel le Brave : repoussé de ce côté, il offrit à Sigismond Bathory d'annexer le territoire valaque à la Transylvanie ; Sigismond répondit qu'il ne tournerait jamais ses armes contre les chrétiens. Le sultan, malgré ces deux échecs de sa diplomatie, n'en résolut pas moins une nouvelle expédition. Sur les instances, ou plutôt sur l'ordre des janissaires, il suivi! l'exemple de son aïeul Soliman et se mit lui-même à la tête de l'année. Il entra en Hongrie et prit la ville d'Erlau, dont la garnison fut massacrée par les janissaires, au moment où, suivant la capitulation, elle sortait de la ville (1596). L archiduc Maximilien et Sigismond Bathory arrivèrent trop tard au secours de cette place; après quelques succès sans importance, leurs troupes furent mises en déroute dans la plaine deKéresztes : 50,000 Allemands ou Hongrois périrent
* Michel de Kogalnitchano, Histoire de la Valachie et de la Moldavie, l. I. p. 162. Berlin, 1837.
dans cette bataille, que les Ottomans ont comparée à celle de Mohacs. La campagne était terminée; le sultan rentra en triomphateur dans les murs de Constanlinople.
Après la prise d'Erlau et la bataille de Keresztes, on ne trouve plus à signaler, sous le règne de Mahomet III, que la délivrance deKanischa, vainement assiégée par une armée allemande (1602). La guerre se faisait des deux côtés avec une égale fureur; les Hongrois et les Wallons au service de Fempire commirent même souvent de plus grands excès que les Turcs; car si les grands vizirs subissaient à Constantinople le joug des janissaires et des sipahis, ils maintenaient dans les camps une sévère discipline.
L'un d'eux, Ibrahim, sut gagner par sa douceur les habitants des frontières et les sujets chrétiens. « Les Serviens et les Valaques de Semendria et de Temeswar accouraient en foule auprès de lui ; il les comblait de présents et leur donnait des drapeaux. Les habitants chrétiens de Posega ayant tué le juge turc dans une émeute, il prétendit que les choses s'étaient passées ainsi par son ordre, et il expédia même un acte pour attester que le sang du magistrat avait été versé légitimement. A ceux qui lui faisaient des représentations sur une telle manière d'agir, il répondit : « Faut-il, par des poursuites, rejeter ces raïas dans les bras de l'ennemi? » Il se servit des bandes de sujets chrétiens, amenées ainsi sous ses étendards par la flatterie, l'indulgence et les libéralités, pour exterminer les Heyduques, qui, depuis trente ans, répandaient la terreur dans la Sclavonie*. » En Valachie môme, il se trouva des chrétiens pour soutenir la cause des Turcs : Michel le Brave eut à réprimer, en 1596, une conjuration formée par plusieurs primats en faveur de la Porte Ottomane. Ce célèbre woïvode aurait été pour Mahomet m un ennemi plus dangereux, si l'ambition n'avait pas tourné ses armes contre les chrétiens. Il réunit violemment sous son autorité la Valachie, la Moldavie, la Transylvanie, et songea même à se faire roi de Hongrie et de Pologne. Tout occupé de ses intérêts personnels, il ménagea, dans les derniers temps de sa vie, les musulmans qu'il avait combattus d'abord avec tant d'énergie et de bonheur; il sollicita l'investiture du sultan, et négocia secrètement avec Ibrahim un traité d'aUiance. La mort vint arrêter ses projets. Il périt assassiné par l'ordre de Basta, commandant des troupes impériales en Transylvanie, et laissa la Valachie en proie à la guerre civile et à l'invasion musulmane (1601). « Michel le Brave, dit un historien allemand, a puissamment aidé à détourner la barbarie turque des autres parties de l'Europe. Si cet homme avait eu une éducation plus soignée, s'il n'était pas tombé dans des conjonctures aussi difticiles, il aurait été comparé à JeanHunyade. Son règne, s'il avait duré plus longtemps, aurait été décisif pour procurer un meilleur sort aux pays situés sur le Danube inférieur. Mais, dans
• Hammer, l. Il, p. 292.
la quarante-troisième année de sa vie, il fut arraché violemment à sa carrière ; ses entreprises n'ont pas eu de suite; son nom, du moins, vivra dans V histoire ^ » Malgré ses fautes, Michel le Brave est encore le héros populaire de la Yalachie.
§ III. — Relations de la Porte avec la France. — Savary de Brèves.
Pendant que les Impériaux lui disputaient la possession de la Hongrie, et que le woïvode Michel lui enlevait celle du pays valaque, Mahomet III parvint à se maintenir en paix avec les autres Étals chrétiens. La Pologne sollicita le maintien des traités et envoya plusieurs ambassades à Constantinople ; la république de Venise féhcita le sultan de ses succès sur les Allemands; l'ambassadeur anglais Burton le suivit en personne dans la campagne de 1596; enfin la France resserra son alliance. Elle était représentée auprès de Mahomet par Savary de Brèves, successeur de Savary de Lancosme, Tun des hommes qui ont le plus contribué, par leur zèle et leurs lumières, à étendre notre influence en Orient.
Il chercha d'abord à faire servir Talliance ottomane aux affaires de son maître. Les Marseillais avaient embrassé le parti de la Ligue et refusaient de reconnaître Henri IV; le sultan, par le conseil de Brèves, leur écrivit pour les engager à se soumettre à leur roi légitime, en les menaçant d'une guerre qui ruinerait leur commerce*. Philippe II avait envoyé une ambassade à Constantinople pour solliciter l'alliance des Turcs : le sultan, à la demande de Brèves, refusa de hi recevoir; déplus, il renouvela solennellement ses protestations d'amitié pour Henri IV, à qui il députa un de ses favoris pour le féliciter de ses victoires. « Enfin, dit Brèves dans ses Mémoires, je Tobligeai à tenir, quatre ou cinq années duront, de grandes forces sur mer pour divertir la puissance espagnole et l'empêcher de se porter entière au secours de la Ligue. » Le crédit de l'ambassadeur français devint tel, que Thistorien turc Selaniki en parle ainsi : « Peu s'en fallait que, clans la maison de l'islamisme, un véritable enthousiasme ne se fût déclaré pour la France par les menées de son maudit ambassadeur. »
Cependant, avec un gouvernement aussi désordonné que celui des Turcs, avec des pachas indépendants et des populations fanatiques, avec des haines religieuses qu'aucune considération politique ne pouvait affaiblir, l'alliance de la Porte avec la France avait toujours quelque chose de précaire et de chancelant; les capitulations étaient souvent violées; les catholiques se trouvaient exposés à de nombreuses et obscures persécutions; nos marchands et nos voyageurs avaient à subir des avanies fréquentes des autorités musulmanes. Brèves s'occupa, avec une persévérance infatigable, à empêcher ces tyrannies, ces abus, ces violations des traités ;
* Engel, Histoire de la Moldavie et de la Valachief p. 208. " Voir la Lettre du Sultan aux pièces justificatives.
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et il fit intervenir, dans les iinqiiités des Turcs envers les chrétiens, le nom de la France avec tant de sagesse, qu'il réussit presque toujours à les empêcher. Ainsi les janissaires s'étant portés en fureur sur les églises de Galata, à cause de trois renégats qui s'y étaient réfugiés; il les arrêta en se jetant au-devant d'eux, en les menaçant de la vengeance de son maître, en déclarant qu'il défendrait l'exercice de la religion chrétienne au péril de sa vie. 11 détourna de l'île de Chio la colère du sultan, qui voulait punir sur les habitants une surprise tentée par quelques galères toscanes. Il arrêta le pacha de Damas, qui voulait convertir en mosquée réghse du Saint-Sépulcre. Enfin, en l'an 1600, « ayant été averti, racx)nte-t-il lui-même, que le Grand Seigneur avoit pris résolution, à cause des mauvais succès de la guerre de Hongrie, d'empêcher non-seulement les dévotions aux pèlerins qui abondent à Jérusalem, mais les retenir esclaves et les mener à Constantinople à la chaîne, avec les religieux qui étoicnt à la garde du saint sépulcre ; soudain que l'avis de cette inopinée résolution me fut donné, je la fis révoquer, lui disant que c'étoit donner moyen au pape Clément VIII d'unir toutes les puissances chrétiennes pour se venger de l'injure que tout le christianisme recevroit, estimant que mon roi, comme prince très-chrétien et très-pieux, seroit des premiers à se bander contre sa puissance. »
« La créance que je m'élois acquise, dit-il encore, prés des mhiistres du Grand Seigneur, et la langue du pays que je possédois, me donnoient moyen de servir avantageusement le roy et d'aider ceux qui recouroient à la puissante protection de son nom. Aussi n'y a-l-il point de villes en Europe qui n'aient ressenti les effets de mon assistance; car j'ai fait donner la hberté à plus de 1,000 ou 1 ,2')0 hommes, en divers temps, qui éloient esclaves, aux uns par mon industrie, aux autres pour avoir été pris contre les traités et capitulations accordés au roy, tant en faveur de ses sujets que des étrangers qui ont liberté de trafiquer par les pays du Grand Seigneur, sous l'étendard et bannière de Sa Majesté. »
L'un des soins principaux de M. de Brèves Xut d'empêcher les empiétements de rAnglelerre sur le commerce français. Elisalxîth ayant obtenu de la Porte des capitulations analogues à celles de la France, les vaisseaux anglais firent concurrence aux vaisseaux français; mais ils ne s'en tinrent pas là : « ils cherchèrent soigneusement, dit Brèves, les moyens de ravaler l'honneur de la bannière française, et ils firent agréer au Grand Seigneur que les nations étr^mgères qui n'ont point d'ambassadeurs à la Porte et qui ont liberté de trafiquer par ses pays sous l'étendard français pussent y venir sous la bannière anglaise. » L'Angleterre était alors alliée de la France, et Henri IV devait en partie sa couronne aux secours d'Elisabeth; malgré cela, Brèves se plaignit vivement de l'usurpation des Anglais sur le privilège le plus précieux que la France eût obtenu de Tamilic de la Porte; il en demanda réparation; et, malgré l'opposition de l'ambassadeur d'ÉMsabeth, la concession qui lui avait été faite fut révoquée.
Cependant les Anglais ne se contentaient pas de faire aux marchands français une concurrence régulière et honnête : voulant détruire un commerce dont ils étaient très-jaloux, ils faisaient la course sur nos vaisseaux, s'entendaient même avec les corsaires de Barbarie et allaient vendre dans les ports africains, non-seulement les bâtiments qu'ils avaient pris, mais encore les équipages. Henri IV et son ambassadeur dévoilèrent ces infamies à la Porte Ottomane, et en demandèrent réparation avec menace de cesser toute relation avec elle. A cette époque, plusieurs gentilshommes français étaient allés servir parmi les Impériaux , et l'un d'eux, le duc de Mercœur, commandait même une des armées de l'empereur. Le sultan avait plusieurs fois demandé au roi de France le rappel de ces seigneurs; « car, dit un historien du temps, ce que le Turc a toujours le plus redouté aux guerres de Hongrie, c'est l'épée de France. » Mais il n'avait rien obtenu ; une ambassade spéciale (IGOl), accompagnée de grands présents, ovail même été envoyée inutilement; il résolut alors de satisfaire aux plaintes du roi de France sur les pirateries des Anglais et des Barbaresques, pour l'obliger de défendre le voyage de Hongrie à ses sujets, et il écrivit des lettres menaçantes à la reine d'Angleterre et aux vice-rois de Tunis et d'Alger. Avant que ces lettres fussent arrivées, Elisabeth mourut; l'ambassadeur de France recommença ses plaintes, et de nouvelles lettres furent envoyées. Voici en quels termes le sultan annonça à Henri IV qu'il avait satisfait à ses demandes :
« Votre ambassadeur qui réside à notre Sublime Porte nous a fait entendre que les Anglais, sous prétexte d'être nos confédérés, viennent par les mers de notre empire, y prenant et déprédant vos sujets, ceux de la république de Venise et autres marchands qui naviguent sous votre bannière. Il s'est aussi plaint que les corsaires de Barbarie font le semblable, sans avoir égard à l'ancienne aniilié qui se conserve entre Nos Majestés. Par celte cause, nous avons écrit à la reine d'Angleterre une lettre dont nous vous faisons part, comme aussi des commandements que nous avons faits à nos esclaves de Barbarie. . . Nous désirons que vous ne doutiez nullement que c'est contre notre intention que ceux qui déi)endent de notre obéissance molestent les sujets de Votre Majesté en s'unissant avec les pirates anglais pour participer à leurs butins et larchis. Ayant appris par vos lettres que notre vice-roi de Tunis, Mustapha-pacha, était de ceux qui s'entendent avec lescjits Anglais, nous l'avons privé de son gouvernement, avec commandement qu'il vienne rendre compte de ses actions à notre Grande Porte, et avons établi en son lieu un autre vice-roi auquel nous avons expressément conmiandé d'empêcher qu'en aucune façon vos sujets trafiquant par les lieux de notre obéissance soient molestés. Nous avons aussi privé Soliman-pacha, notre vice roi d'Alger, pour les mécontentements qu'il a donnés à Votre Majesté, de son onîce, et commandé qu'il ait aussi à venir rendre compte de ses déporlements, ayant mis en son lieu un autre vice-roi fort pratique, qui sait et reconnaît le respect qui se
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doit à l'ancienne amitié de Nos Majestés... Nous avons conimandé à notre vizir Hassan-pacha d'écrire au roi d'Angleterre (Jacques I"), en nptre nom, qu'en cas qu'il désire notre amitié, il est nécessaire qu'il retienne et empêche que ses sujets ne fassent plus de courses sur nos mers, avec la protestation que ceux qui commettront acte d'hostilité sur ceux qui se trouvent dans notrQ empire seront retenus avec leurs vaisseaux et facultés, qui seront distribués à ceux qui auront reçu quelque dommage d'eux... Nous vous envoyons aussi notre lettre impériale pour le roi de Fez, afin qu'en considération de notre amitié il empêche que ses sujets n'achètent les Français, et mette en liberté ceux qui se trouvent par les lieux de son obéissance... Votre Majesté, de sa part, trouvera bon, à l'imitation des empereurs ses aïeuls, de faire cas de notre amitié et de la conserver chèrement, empêcher qu'aucun de vos sujets n'ait à servir nos communs ennemis, ayant appris que beaucoup d'iceux, contre le devoir qui se doit à notre dite amitié, vont au service du roi de Vienne. Tels ne nous font pas. seulement desservice, mais, si vous le considérez, vont au service des ennemis de Votre Grandeur (15 août 1603).»
Les Anglais cessèrent leurs pirateries; des deux vice-rois disgraciés, celui de Tunis fut dépouillé et emprisonné, celui d'Alger étranglé; les Barbaresques semblèrent eflrayés et discontinuèrent leurs courses. La mort de Mahomet III (1603) ne changea point les relations de notre pays avec la Porte ottomane, et, sous son successeur Achmet I", les succès de notre diplomatie continuèrent.
§ IV. — Guerre cl traité avec la Perse. — Traité de Sitvatorok.
Achmet 1*', suivant l'expression d'un poëte turc, « est le premier entre tous les fils d'Osman qui posséda l'empire avant d'avoir porté l'étendard, » c'est-à-dire avant d'avoir atteint l'âge mûr : il n'avait que quinze ans. Son père lui léguait un pouvoir affaibb par les séditions des soldats, et deux guerres à soutenir, l'une en Hongrie contre les Impériaux, l'autre en Asie contre le schah de Perse. En 1605, le redoutable Schah-Abbas, rompant toute convention faite avec les Turcs, s'empare de Tébriz, d'Erivan et de Kars. Il maintint ses avantages jusqu'en 1612 et arracha alors à la Porte un traité par lequel elle renonçait à toutes ses conquêtes depuis Sélim.
Les révoltes qui éclatèrent en Asie favorisèrent les armes des Persans. La soumission de Deli-Hasan n'avait pas mis fin à l'insurrection. D'autres chefs lui succédèrent, et la rébellion s'étendit depuis les frontières de Perse et de Syrie jusqu'aux rives du Bosphore. Les Kurdes, les Druses, toutes les tribus du Liban, figurèrent dans cette ligue formée par les populations asiatiques contre l'autorité des Osmanlis. La lutte fut longue et meurtrière. Murad-pacha, dont l'impitoyable
énergie réussit à la terminer, y gagna le surnom de Restaurateur de r empire.
En Europe, la guerre de Hongrie fut poussée avec peu de vigueur; mais TAutriche ne sut pas profiter de la diversion si favorable de la guerre contre la Perse et les révoltés d* Asie ; elle irrita les Hongrois et les Transylvaniens, qui se donnèrent pour roi Boskai, oncle de Sigismond Bathory, et sollicitèrent la protection du sultan. Celui-ci s'empressa de donner l'investiture à Boskaï '^1605). L'Autriche, éclairée par cet acte, conclut, en 1606, un traité par lequel elle reconnut Boskaï comme prince de Transylvanie et des districts de la Hongrie que les Bathory avaient possédés : il fut stipulé qu'à la mort de Boskaï toutes ses possessions reviendraient à l'empire. Alors la Porte consentit à signer le traité de Sitvatorok (11 novembre 1606), où l'orgueil ottoman fléchit pour la première fois et abolit les conditions humiliantes des traités précédents. Le tribut annuel de 30,000 ducats, que TAutriche payait au sultan sous le nom de présent d'hon-. neur, fut supprimé ; « pour cette fois seulement, était-il dit dans le traité, 200,000 écus seront payés aux Turcs; mais, à l'avenir, tous les trois ans, des ambassadeurs iront porter des présents volontaires dont la valeur ne sera déterminée d'aucun côté. » L'empereur et le sultan, ajoutait-on, se traiteront sur un pied d'égalité; les attaques, les surprises, les irruptions, devront cesser; les dommages seront réparés et les prisonniers mis en liberté. Gran, Erlau et Kanischa restèrent au pouvoir des Turcs; l'Autriche conserva Raab et Comorn. Cette paix fut ratifiée par les États de Hongrie et d'Autriche, réunis àPresbourg (1608), et une convention, signée à Vienne en 1615, la confirma pour vingt ans.
« Celte paix de Sitvatorok, qui n'a pas assez fixé ratlention des publicisles, et dont le souvenir s'est perdu, effacé par celui du traité de Carlovilz, signé un siècle plus tard, a pourtant une haute signification dans Thistoire du droit politique et des rapports diplomatiques entre la Turquie et le reste de l'Europe : elle fixa* pour la i)remière fois une borne à la conquête ottomane, qui jusqu'alors avait menacé l'Occident. Les signes de vasselage, les tributs annuels apportés par des ambassadeurs, furent supprimés; les relations diplomatiques furent établies sur un pied d'égalité; la Transylvanie fut soustraite à demi au joug turc, et la Hongrie, bien que soumise encore à la domination ottomane pour une partie de son territoire, fut au moins affranchie du tribut pour le reste. Pour la première fois furent observés, de la part du sultan et du grand vizir, les formalités diplomatiques en usage parmi les nations de l'Europe. L'acte, écrit en turc, ne fut pas, comme cela s'était fait jusqu'alors, imposé aux plénipotentiaires impériaux sans qu'il leur fut permis d'en prendre connaissance; il fut examiné par les drognians des deux parties. La paix de Sitvatorok annonça aux puissances européennes la décadence de la Porte ottomane et prépara le traité de Carlovitz^ »
* Haromer, t. Il, p. 527
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Quand la guerre de Hongrie lut terminée, Achmet n'eut plus en Europe d'ennemis à combattre. La Valachie, la Moldavie, la Transylvanie, reconnaissaient sa suzeraineté. Gabriel Belhlen, prince de Transylvanie, reçut l'ordre de ne laisser acheter aucun domaine, aucun château sur son territoire par le roi de Pologne et par les woïvodes de Valachie et de Moldavie; si ces woivodes, vassaux de la Porte, se révoltaient contre le sultan, les Transylvaniens devaient leur refuser asile et les envoyer prisonniers à Constantinople. « Ainsi, dit un historien roumain, la Turquie avait compris que, tant que les princes moldo-valaques seraient attaches à la Hongrie ou à la Transylvanie par des intérêts de propriété ou par l'espoir d'y trouver un refuge, ils tiendraient toujours pour ces deux pays et, par conséquent, pour la chrétienté. Cet article du firman d'investiture donné à Belhlen sépara les Moldo-Valaques du reste des chrétiens, et les soumit irrévocablement à l'autorité turque*. » La Pologne renouvela, en 1609, les capitulations conclues sous Mahomet III. Elle s'engageait à empêcher les irruptions des Cosaques en Moldavie; la Porte s'obligeait, de son côté, à préserver la Pologne des ravages des Tartares; le fisc n'avait aucun droit sur les successions des Polonais morts en Turquie, et réciproquement , les Polonais auraient toujours la faculté de racheter leurs compatriotes de l'esclavage. Les capitulations lurent également renouvelées en faveur de la république de Venise. Enfin, eh 1012, les provinces unies des Pays-Bas obtinrent pour la première fois un traité semblable par sa teneur à ceux que la Poile avait conclu avec la France et l'Angleterre, mais borna au commerce*. Ce fut une atteinte portée à notre prépondérance en Orient.
Mais de tous les ambassadeurs chrétiens à Constantinople, cielui de Henri IV n'en resta pas moins, sous Achmet comme sous Mahomet 111, le plus influent et le plus zélé défenseur des intérêts européens. Les relations de la* Turquie avec la France prirent alors une si grande importance, que nous croyons devoir entrer sur ce sujet mal connu dans quelques détails.
§ V. — RcnouVi'llcuienl dts lapitulatlons avec la France.
En 1004, à la demande de Savary de Brèves, les capitulations fuirent renotive* lées par un halti-sherif dont voici les principales dispositions ;
« ?iotre Hautesse, dit Achmet, ayant été priée du sieur de Brèves, au nom de l'empereur de France son seigneur, comme son conseiller d'État et son ambassa-
* Kogalnitchano, l. I^ p. 261 .
* C'est Tors ce temps que les Hollandais introduisirent en Turquie l'usa^i^c do tabac. Viinfunent e moAi (enta de s'opposer à cette innovation; les soldats et le peuple se soulevèrent contre ses ordonnances, qu'il l'ut obligé de révoquer.
deur ordinaire à notre Porte, de trouver bon que les traités de paix et capitulations qui sont de longue mémoire entre notre empire et celui de son dit seigneur fussent renouvelés et jurés de Notre Hautesse ; sous cette considération, pour l'inclination que nous avons à conserver cette ancienne amitié, avons commandé que cette capitulation soit écrite de la teneur qui suit :
c( 1 . Que les ambassadeurs qui seront envoyés de la part de Sa Majesté à notre Porte, les consuls qui sont nommés d'elle pour résider par nos havres et ports, les marchands ses sujets qui vont et viennent par iceux, ne soient inquiétés en aucune façon que ce soit, mais, au contraire, reçus et honorés avec tout le soin qui se doit à la foi publique.
« 2 Que, les Vénitiens et Anglais en hors, les Espagnols, Portugais, Catalans, Ragusais, Génois, Ancônitains, Florentins et généralement toutes autres nations quelles qu'elles soient, puissent librement venir trafiquer par nos pays, sous l'aveu et sûreté de la bannière de France, laquelle ils porteront comme leur sauvegarde; et, de cette façon, ils pourront aller et venir trafiquer par les lieux de notre empire, comme ils y sont venus d'ancienneté, et qu'ils obéissent aux consuls français qui résident et demeurent par nos havres, ports et villes maritimes. Nous commandons aussi que les sujets dudit empereur et ceux des princes ses amis, alliés et confédérés, puissent, sous son aveu et protection, venir visiter librement les saints lieux de Jérusalem, sans qu'il leur soit fait ou donné aucun empêchement.
« 5. De plus, pour l'honneur et l'amitié d'icelui empereur, nous permettons que les religieux qui demeurent en Jérusalem, Bethléem et autres lieux de notre obéissance pour servir les églises qui s'y trouvent d'ancienneté bâties, y puissent avec sûreté séjourner, aller et venir sûrement, sans aucun trouble et destourbier, et y soient bien reçus, protégés, aidés et secourus en la considération susdite.
« 4. Derechef nous commandons que, les Vénitiens et Anglais en hors, toutes les autres nations ennemies de notre Grande Porte, lesquelles n'y tiennent ambassadeurs, voulant trafiquer par nos pays, elles ayentdy venir sous la bannière et protection de la France, sans que jamais l'ambassadeur d'Angleterre ou autres ayent de s'en empescher.
« 5. Voulons et ordonnons que toutes permissions qui se trouvent avoir été données ou qui se pourront donner par surprise ou mégarde, contraires à l'arliiie précédent, soient de nul effet et valeur, ains que cette capitulation soit inviolablement gardée et entretenue. »
Ces deux articles, les plus importants du hatti-sherif de 1604, consacrèrent la prérogative exorbitante par laquelle les nations qui ont été perpétuellement en guerre avec la Porte, comme l'Espagne et l'Autriche, ont pu ne jamais interrompre leurs relations de commerce avec les pays ottomans, moyennant qu'elles se couvraient de la bannière de France.
L'article ti donne aux Français et autres naviguant sous leur bannière le droit d'acheter en Turquie des cuirs, des cires, des cotons, « jaçoit-ce que ce soient marchandises prohibées et défendues d'enlever. »
L'article 7 prescrit l'admission des monnaies françaises en Turquie sans qu'elles puissent être refusées.
Les articles 8 et 9 interdisent de faire prisonniers les Français naviguant sur des vaisseaux ennemis de la Porte.
Les articles 10, 11 et 12 permettent aux vaisseaux français de prendre des vivres en tout temps dans les ports de l'empire.
Les articles 13, 14, 15 et 16 assurent aux Français l'exemption de tout impôt.
L'article 17 ordonne aux corsaires de Barbarie de respecter les vaisseaux français, et leur prescrit de délivrer les esclaves de cette nation : « Déclarons qu'en cas que lesdits corsaires continuent leurs brigandages, à la première plainte qui nous en sera faite par l'empereur de France, les vice-rois et gouverneurs desdits pays seront tenus des dommages et pertes qu'iceux Français auront faites, et seront privés de leurs charges; et ne sera besoin d'autre preuve du mal fait que la plainte qui en sera faite de leur part. De plus, nous consentons et aVons pour agréable, si les corsaires d'Alger et de Tunis n'observent ce qui est porté par cette capitulation, que l'empereur de France leur fasc>e courir sus, les châtie et les prive de ses ports, et protestons de n'abandonner pour cela l'amitié qui est entre Nos Majestés Impériales. »
L'article 18 concède aux Français le privilège de la pêche du corail sur la côte de Barbarie.
Les articles 19, 20, 21, 22, 25 et 24 sont relatifs au droit de justice des ambassadeurs et consuls sur les sujets français, « sans qu'aucun de nos oiliciers en prenne aucune connaissance ni juridiction. »
L'article 25 dit : « Et pour autant qu'icelui empereur de France est entre tous les rois et princes chrétiens le plus noble et de la plus haute famille, et le plus parfait ami que nous ayons acquis entre lesdits rois et princes de la croyance de Jésus, nous voulons et commandons que son ambassadeur, qui réside à notre heureuse Porte, ait la préséance sur l'ambassadeur d'Espagne et sur ceux des autres rois et princes. »
Les autres articles, de 26 à 49, sont relatifs au commerce, à la justice, aux héritages, aut dettes, etc. Le 50* et dernier contient le serment solennel du sultan de ne pas contrevenir au traité « tant que l'empereur de France sera constant et ferme à la conservation de notre amitié, acceptant dès à présent la sienne avec volonté de la tenir chère et en faire estime. »
g VI. — Mission de Savary de Brèves. — Influence de la France en Orient.
De Brèves, ayant obtenu ces capitulations, quitta Constantinople en 1(>05, et s'en alla visiter les églises et les chrétiens d'Asie, muni de nombreux firmans pour redresser les abus et réparer les iniquités des fonctionnaires ottomans. 11 vit alors par lui-même combien les traités étaient insuffisants, combien la justice était difficile dans un État où les subalternes ont tant de moyens de faire les tyrans, où les haines religieuses excusent et même prescrivent les iniquités. Quoiqu'il fût accompagné d'un officier du sultan qui devait veiller à l'exécution des commandements de Sa Hautesse , il n'obtint qu'avec beaucoup de peine le redressement d'une multitude d'abus, la réparation d'une multitude d'injustices; il dut même souvent voir en silence bien des avanies, pour ne pas aggraver la position des chrétiens après son départ. Il fut reçu à Jémsalem avec honneur par les dignitaires ottomans; mais sa suite fut souvent injuriée par la populace. Après avoir fait rendre aux catholiques latins la garde des lieux saints qui leur avait été enlevée par les Grecs, il fit voile pour Tunis et Alger. Il avait des commandements du sultan aux corsaires de ces deux villes pour qu'ils eussent à cesser leurs pirateries, à rendre les Français qu'ils avaient faits esclaves, à restituer les objets pillés sur des navires français, à rétablir les comptoirs français sur la côte de Barbarie. 11 réussit en partie à Tunis, et conclut avec la régence de cette ville un traité peu avantageux, mais qui assurait au moins contre les pirateries le commerce français. On y remarque que les Tunisiens s'engageaient « à ne plus recevoir dans leurs ports les corsaires anglais qui auroient déprédé les marchandises françaises, et si aucun de ceux-ci y abordoienl, ils promettoient de faire remettre lesdites marchandises aux mains du consul français. » De là de Brèves alla à Alger; mais il ne put y être reçu; les corsaires de cette ville se souvenaient que, sur ses plaintes, trois ans auparavant, leur vice-roi avait été appelé à Constantinople pour rendre compte de ses pirateries sur les Français et, par l'ordre du sultan, étranglé.
De retour en France, de Brèves publia des Mémoires ou Discoui*s sur son ambassade et sur l'état des Turcs. L'un d'eux avait pour but de justifier Tallinnce de la France avec la Porte, au point de vue du commerce et de la religion, contre les scrupules des Français timorés, ou contre les déclamations de la maison d'Autriche, qui accusait toujours les rois de France de trahison envers la chrétienté. Ce Mémoire a pour titre : Discours sur ialliance qu'a le roi avec le Grand SeUjneur, et de rutiiité quelle apporte à la chrétienté. Nous en extrairons quelques passages qui exposent nettement l'état de nos relations avec l'Orient au commencement du dix-septième siècle. *
« Ce fut sous François 1"*, dit-il, qu'on commença de négocier sûrement avec
les Turc«; et le trafic s'y établit d'une telle façon qu'à peine nous en pouvons-nous passer, et eux, au contraire, n'ont aucun besoin de nous; car il est très-notoire qu'il y a plus de mille vaisseaux sur la côte de Provence et de Languedoc qui trafiquent dans l'étendue de l'empire du Turc, el, par ce moyen, s'enrichissent nonseulement eux-mêmes, mais encore beaucoup de conlrécs de la France qui en reçoivent utilité.
a Et, bien que cet avantage soit assez puissant pour nous obliger à faire état de leur amitié, l'on ne peut pourtant estimer le crédit qu'elle donne à l'étendard et bannière de France, sous laquelle ils permettent aux marchands espagnols, italiens, flamands, et généralement à toutes sortes de nations chrétiennes, de trafiquer chez eux avec la même liberté qu'ont les Français; ce que nos rois ont particulièrement chéri, pour témoigner à tous les princes de TEurope qu'ils ne conservent pas cette amitié pour leur intérêt particulier ni celui de leurs sujets, mais encore pour le bien universel de la chrétienté, laquelle, par ce moyen, s'approprie non-seulement les marchandises qui se peuvent recouvrer dans leur empire, mais aussi toufce qui croit dans l'Asie, l'Afrique et même aux Indes orientales, que l'on trouve chez eux abondamment, par la commodité de la mer Rouge, qui porte à l'Egypte tout ce que TAfrique et les Indes orientales ont de meilleur; et l'Euphrate, d'autre part, chargé des richesses de l'Asie, les rend proche d'Alep, principale ville de la Syrie, où les marchands français et ceux qui veulent arborer notre étendard, en chargent leurs vaisseaux et les distribuent ainsi par toute l'Europe.
« Mais, outre ces pressantes considérations, la conservation du nom chrétien et de la religion catholique dans leur pays sera jugée très-importante, puisque I'du en peut espérer l'augmentation par le temps, au dommage et à la ruine entière de la secte mahomélane ; car, sous prétexte de notre considération, et pour donner quelque chose à notre amitié, le Grand Seigneur permet qu'il y ait six ou sept monastères dans la ville et faubourgs de Constantinople, lesquels sont remplis, les uns de religieux cordeliers, les autres de jacobins ; et depuis peu , les pères jésuites y ont établi leur collège ; tellement que Dieu y est servi avec le même culte et presque pareille liberté que l'on peut faire au milieu de la France ; sans mettre en considération un nombre infini de chrétiens grecs et arméniens, lesquels, en leurs plus pressantes nécessités, lorsqu'ils se sentent oppressés, n'ont recours plus assuré et ne cherchent autre protection que le nom puissant de nos rois, qui les met à couvert parle ministère de ses ambassadeurs.
« En eiïet, tout l'Etat du Turc est rempli de chrétiens ; nlcme dans les îles de l'Archipel, il y a cinq ou six évêchés établis, et les évêques nommés par le saintpère et la plupart des habitants de ces iles vivent en la créance de l'Église romaine, dont les principaux sont l'archevêque de Naxi, Tévêque de Scio, celui d'Andra et de Syra, lesquels tous ne subsistent que par le seul nom français et se
maintiennent avec cette protection. L'Egypte est aussi pleine d*un grand nombre de chrétiens appelés cophtes, qui yivent la plupart sous la discipline d'un patriarche que le roi d'Ethiopie reconnoît pour supérieur en la spiritualité.
« Mais, quand toutes ces considérations cesseroicnt, qui d'elles-mêmes pourroient obliger à rechercher cette amitié, si elle n'étoit contractée, quel avantage au nom Français, quelle gloire au roi de France Irès-chrétien, d'être seul protecteur du saint lieu où le Sauveur du monde a voulu naître et mourir ! Quel contentement de voir au milieu de l'État des infidèles fleurir le nom chrétien, voir dans la sainte Jérusalem le superbe temple que sainte Hélène y fit bâtir, dans lequel le saint sépulcre et le mont Calvaire sont enclos, et qu'il soit servi de trente ou quarante cordeliers choisis de toutes les nations, lesquels prient Dieu continuellement pour la prospérité des princes chrétiens, particulièrement pour notre roi, leur seul conservateur, sous Taveu duquel ils ont pouvoir d'habiter en Jérusalem, y faire librement le service divin et recevoir les pèlerins de toutes nations, lesquels visitent les saints lievix avec toute sâreté, non sans ressentiment de la faveur qu'ils reçoivent de Sa Majesté, qui leur procure cet avantage. »
De Brèves, dans un autre endroit, donne encore pour raison de l'alliance du roi de France avec les Turcs le droit de protection qu'il en a acquis sur « tant de peuples qui n'ont repos ni sûreté que sous Tautorité de son nom ; » et il cite principalement les Maronites et les Druses du mont Liban. Enfin il termine son mémoire en disant que les considérations politiques qui firent naître Talliance doivent la maintenir ; et il convie Sa Majesté de la conserver, « pour détourner les armes de ses ennemis par l'entremise du Turc. »
De Brèves eut pour successeur Gontaut Biron, baron de Solignac (1605). 11 ne se passa rien d'important sous ce ministre, si ce n'est un commencement de persécution contre les prêtres catholiques. Les jésuites s'étaient établis à Constantinople ; avec leur ambition et leur activité ordinaires, ils avaient conçu de grands projets pour la régénération du catholicisme en Orient ; déjà ils avaient ouvert des écoles, commencé leurs prédications à Péra, et ils travaillaient avec succès à la réunion des Grecs au siège de Rome, lorsque les Anglais les dénoncèrent connue espions de l'Espagne et alarmèrent le divan sur leurs prétentions pour la sécurité de l'empire ; aussitôt ils furent arrêtés et emprisonnés. A cette nouvelle Solignac courut chez le vizir, réclama les jésuites comme sujets de la France, et obtint leur délivrance; mais le ministre ottoman ne lui cacha point sa répugnance pour ces religieux, et il lui déclara qu'il aimerait mieux voir dix prêtres ordinaires qu'un jésuite à Constantinople.
Solignac mourut en 1611, et sous Achille deHarlay, baron deSancy, qui lui succéda, « commencèrent, dit un historien anglais, les humiliations par lesquelles rautorité des ministres européens fut détruite à Conslanlinople, et l'alliance
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française se trouva presque rompue. » Celte alliance avait déjà subi deux phases distinctes : offensive et guerrière sous François I** et Henri II, elle avait été bornée à des relations de bienveillance et de commerce sous les derniers Valois et sous Henri IV. A partir de l'ambassade de Harlay de Sancy, et pendant soixante ans, l'alliance change peu à peu de caractère ; elle s'altère, elle s'amoindrit, elle en vient au point de laisser craindre une rupture. Mais elle était tellement nécessaire et naturelle aux deux États, que, malgré d'énormes insultes, des voies de fait, même des hostilités ouvertes , il n'y eut de part et d'autre, pendant toute cette période de brouillerie et de refroidissement, que tendance à réconciUation. De plus, l'influence de la France en Orient, son action sur les chrétiens d'outre-mer, n'en furent que médiocrement affaiblies : il y avait habitude et position prises.
Plusieurs causes amenèrent ce changement :
1° L'empire ottoman, qui ne voulait jadis avoir de rapports avec les États chrétiens que par la guerre, qui n'avait eu d'abord qu'un seul allié parmi les infidèles, commençait à sortir de son isolement, à admettre de nouvelles alliances, à laisser, comme disaient les Turcs, la Sublime Porte ouverte à tous. Son affection exclusive pour la France en fut altérée ; d'autres conseils que ceux de la France furent entendus dans le divan; les puissances ennemies de la France exploitèrent l'ignorance des Turcs contre leurs anciens et premiers alliés.
2"* La France avait recherché originairement l'alliance des Ottomans pour abaisser la maison d'Autriche : elle allait de nouveau engager la lutte avec cette maison ; mais elle regardait maintenant l'aide des Turcs comme scandalf^se et peu efficace ; elle avait trouvé des auxiUaires plus sûrs et moins dangereux dans les protestants d'Allemagne : aussi, pendant la guerre de Trente Ans, Richelieu et Mazarin ne firent-ils que de faibles tentatives pour rendre à l'alliance entre la France et la Turquie le caractère qu'elle avait eu sous François 1".
3° Pendant presque tout le dix-septième siècle, le trône ottoman ne fut guère occupé que par des princes orgueilleusement barbares, pleins de haine aveugle contre les chrétiens, qui ne s'entourèrent que de ministres imbus de leurs préjugés et souvent de leur ignorance ; ils ne voulaient pas distinguer les Français des autres peuples de l'Europe; ils violèrent à plaisir, envers ces « chiens d'infidèles, x> les capitulations, le droit des gens, les lois de l'humanité ; ils firent la guerre à la chrétienté sans but politique et par brutalité fanatique; enfin ils autorisèrent les pirateries des Barbaresques, hideuse et dernière forme que prit l'esprit de conquête de l'islamisme.
4° Dans le môme temps, la réaction catholique, qui suivit le triomphe passager du protestantisme, avait ranimé en France le zèle religieux, l'ardeur des conversions et de la propagande, l'esprit des croisades. L'opinion publique s'émouvait au récit des barbaries des infidèles ; elle applaudissait aux expéditions
projetées contre eux ; elle demandait le renouvellement de la guerre sainte. La première moitié du dix-septième siècle donna naissance à une multitude d'écrils de tout genre sur la guerre contre les Turcs ; la plupart excitaient le roi de France à suivre les traces de ses ancêtres, à aller « cueillir des palmes en Palestine. » Henri IV, dans ses projets de remaniement de l'Europe, mettait comme couronnement à l'établissement de la république chrétienne l'expulsion des Ottomans. Le fameux père Joseph fit un projet de croisade qu'il envoya à toutes les cours chrétiennes, et il publia à ce sujet un poëme intitulé la Croisade. « Vos ancêtres, disait Baudier à Louis XIII dans la dédicace de son Histoire des Turcs, vos ancêtres ont autrefois dissipé et détourné vaillamment un effroyable déluge d'infidèles qui menaçoient la chrétienté d'un naufrage universel ; et l'on espère de votre royale valeur qu'après avoir heureusement acquis le nom de Juste en assurant et polissant votre État, elle vous ira faire recevoir, aux régions les plus voisines du lever du soleil, celui de Conquérant et de Libérateur de la chrétienté.» Savary de Brèves lui-même n'échappa pas à Topinion de son temps, et il publia, en 1620, un écrit intitulé: Discours abrégé des assurés moyens d'anéantir et miner la monarchie des princes ottomans. Son plan consistait à former une coalition des États chrétiens, la puissance des Turcs n'étant venue que de notre désunion, et à soulever les fidèles de l'Albanie, de la Grèce, de l'Egypte, et surtout de la Syrie. « Que si jamais, dit-il, Dieu vouloit regarder de son œil les princes chrétiens, et leur donner un esprit de paix pour s'unir ensemble à la ruine de ces monstres qui vont insensiblement dévorant la chrétienté, quel port plus beau, quel havre plus assuré pourroient-ils désirer que de se rendre au pied du mont Liban en Syrie, habité d'un très-grand nombre de chrétiens appelés Maronites, lesquels vivent sous Tobéissance du siège romain, et tendent les bras à ceux qui voudront les aider à secouer le joug de la tyrannie turque? Les chrétiens maronites sont peuples aguerris de longue main, qui s'attachent la plupart au service des Turcs sous le commandement du vice-roi de Tripoli, et les autres s'engagent avec les Druses, autre peuple du Liban, lesquels croient que leurs pères sont issus des Français qui conquirent la Terre-Sainte, et sont ennemis des Turcs; ce seroit aisé, si jamais on faisoit entreprise pour la conquête de la Terrc- Sainle, de tirer 15,000 ou 20,000 arquebusiers de ce peuple, lequel affeclionnc grandement la religion catholique, mais particulièrement le nom français, auquel ils ont tous leur recours. »
5° Une cinquième cause du refroidissement de la Turquie pour la France fut l'inhabileté de nos ministres auprès de la Sublime Porte, et surtout leur ignorance de la religion, des lois, des usages des Ottomans. L'ambassade à Constantinople était un poste plein de dilficultés, d'embarras et même de dangers : il exigeait autant de prudence que d'énergie; car il fallait, en usant sans cesse do la plus grande modération, ne pas montrer la moindre faiblesse, respocler les
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préjuges des Turcs, surtout dans les questions de forme et d'étiquette, et néanmoins ne pas céder le moindre honneur, la moindre prérogative ; dans toutes les plaintes et réclamations, négocier avec persévérance, sans se lasser des délais, des refus, des dédains ordinaires de la politique ottomane, savoir à propos répandre Targent, puisque tout était vénal et corrompu chez les Turcs, n'employer la menace qu'à la dernière extrémité, puisque la menace ne pouvait pas être suivie d'effets, enfin tout faire pour maintenir Talliance, parce que l'alliance couvrait la France à l'Orient, pendant que toute sa politique, toute sa puissance, toute sa vie, étaient occupées à l'Occident.
g vu. — Résumé du règne d'Achmct.
Revenons à Achmet, dont le règne marque les premiers pas de l'empire ottoman vers la décadence.
Achmet, étant monté sur le trône à quinze ans, ne devint homme qu'à la fin de son règne; il se montra alors bon, actif, plein de nobles desseins, s'inquiétant des abus, voulant faire régner la justice; mais le pouvoir absolu et les plaisirs du harem rendirent nulles ces bonnes dispositions. Ne sachant pas choisir les hommes, changeant continuellement de vizirs, emporté, capricieux, bizarre , il laissa prendre toute l'autorité aux habitants du sérail, et principalement au kizlar-aga, chef des eunuques noirs, qui avait une cour aussi pompeuse que celle de son maître. « On ne sait en vérité, dit une relation italienne, quel est le souverain. » Il se forma ainsi dans le harem un pouvoir dont les intérêts n'étaient ni ceux de l'empire ni ceux du sultan, mais uniquement ceux de femmes et d'eunuques, c'est-à-dire d'esclaves placés par la religion et la nature en dehors de la politique et du gouvernement : les vizirs durent s'y soumettre ou renoncer à leur dignités. Le harem eut encore une autre influence : les filles et les sœurs des sultans, qui, à cette époque, commencèrent à épouser les favoris et les grands de l'empire, répandirent dans toute la nation les habitudes luxueuses du sérail. Pour satisfaire des besoins factices, les dignitaires vendirent la justice, dévastèrent les pays confiés à leur administration et. ne reculèrent devant aucune exaction. Nacouh-pacha osa proposer au sultan de lui acheter la dignité de grand-vizir, et, lorsque plus tard il l'eut obtenue, il.montrait à son maître, dans les chantiers de Constantinople, quelques vieilles carcasses démâtées comme de nouvelles constructions navales, et accapara ainsi des sommes énormes. L'armée n'échappa point à celte démoralisation générale : les janissaires, se livrant avec ardeur à l'industrie et au commerce, perdirent leur renom guerrier et n'eurent plus, disaiton, bon pied et bon œil que pour voir si la cavalerie commençait à plier et pour s'enfuir ensuite à toutes jambes. Les sipahis virent distribuer à des favoris les
timars devenus vacants ; aussi tel sandjiak, qui fournissait jadis cent sipahis, put à peine en donner quinze, et fréquemment il n*y avait pas le dixième des hommes inscrits sur les contrôles *.
Achmet mourut en 1617.