CHAPITRE PREMIER
m I.A l'AIX I)K r.ARI.OWlTZ A I..\ l' A I X DE PASSAHOWITZ (1CW 17l«
j^ I. — AdminUl ration de Kiipruli'lliiçoin. — DAposilion do Moiislnplia II.
Dons la siUiation nouvelle que Taisait a Tempirc ottoman la paix de (^arlowitz, Kupruli-Huçein, dit le^Sage, comprit la nécessité des réformes et suivit, à 1 égard dos sujets chrétiens, Tcxemple de Kupruli le Vertueux. Immédiatement après la signature delà paix de Carlo^itz, il accorda aux habitants de la Servie et du Banat l'exemption de la capilation pour Tannée courante ; en Roumélie, il fit remise aux raïasd'un million et demi de contributions arriérées; en Syrie, il les niïrancliitdu droit de pâturage pour les troupeaux.
Son attention ne se borna pas aux chrétiens. A son instigation, le mulli Feïzullali adressa à tous les juges et magistrats de Tempire un firman plein d'utiles recommandations ; les imans et les muderris (professeurs) devaient être parfaitement instruits dans les trois points indispensables : le dogme, la lecture du Koràn et les formules spéciales de la prière; les écoles élémentaires ne seraient dirigées que par des maîtres capables; les magistrats devaient veiller à ce que tous les mu-
sulmanft fussent exacts au devoir de prier, de jeûner, d*aller en pèlerinage, do faire Taumône aux pauvres, d'instruire leurs enfants dans la connaissance du Koran, de contribuer à la construction des mosquées et des écoles.
En même temps qu'il s'efforçait de rappeler les fidèles musulmans à Télude et à la pratique de la religion, tout en respectant les droits des chrétiens, le grand vizir rétablit Tordre dans les finances, revisa les rôles des janissaires, régla Tavancement dans la marine, et entreprit^ tantôt à ses frais, tantôt aux frais de rptnt, de grands travaux d'utilité publique : des canaux, des ponts, des aqueducs, des mosquées, des écoles, des marchés, des casernes, etc.; le» places de Belgrade, do Temeswar et de Nissa furent aussi remises dans un bon état de défense. Kupruli- Huçein était un homme généreux, magnanime, un politique profond, un ami des sciences; il fut ravi trop tôt à l'empire. Des révoltes, bientôt réprimées, en Arabie* en Rgypte, en Crimée, ayant troublé la fin de son administrcition, il succomba sous les intrigues du mufti, déposa le pouvoir et mourut quelques jours après sa disgrâce (septembre 1702).
Kupruli étant mort, les désordres recommencèrent. Son successeur, Dallabanpacha, Serbe brutal et féroce, voulut rompre le traité de Carlowitz; il fut étranglé. Le nouveau grand vizir Nami, partisan de la paix,.essaya d'achever l'œuvre de Kupruli; mais il mécontenta les ulémas et les janissaires; une insurrection éclata; les troupes envoyées pour la réprimer pactisèrent avec les rebelles. Le sultan Moustaphall fut déposé et oéda le trône à son frère Achmet III |1705).
^ If. — Achmet lïl. — Dîniinulion de i'inlluencc Irançaise. — Commonronirnt «ios pivlcnlions Ao la KiiRsip. — Charles XII à Pen«ler.
Le règne d'Achmel III (ITOrî-lToO) peut so diviser en deux périodes. Pondant la première (nOr)-1718), le pouvoir passe do mains on mains; les grands vizirs se succèdent avec une déplorable rapidité; l'empiro ottoman, après quelques années de repos, s'engage dans une suite de quorollos avec la Russie, avec Voniso, avec l'Autriche. La seconde est entièrement romplio parle ministère d'Ibrahim, qui donne aussi de l'emploi à l'activité militaire dos Turcs, mais qui la tourne du côté de la Perse, et cherche dos ennemis plus fiiciles à vaincre que les chrétiens.
Depuis le traité de Carlowitz, le parti de la paix dominait dans le divan. Lorsque Louis XIV commença la grande lutte de la succession d'Espagne, il donna l'ordre à M. de Fériol do remontrer à la Porto que l'occasion était décisive pour s<^ venger de ses défaites et reprendre son ancienne position; l'Espagne et l'Ilalio, lombcVs dans la maison de Bourbon, doublaient les avantages tt les ressources do rallianco française; il n'y avait pas à craindre le ronouvollonionl do la sainte ligue do tG85,
AOliNET 111 359
Ctir lc3S Vénitiens et les Poloiiai» voulaient garder la neutralité; entiu Ton ne demandait aux Turcs que d'entrer dans la Hongrie, qui était encore révoltée, et de laisser le khan des Tartares attaquer les Russes. Mais les troubles sanglants qui marquèrent la fni du règne de Moustapha II rendirent d'abord toute négociation impossible, et, loi^qu'ils furent apaisés, le sultan Achmet, plongé dans les voluptés du sérail , refusa obstinément de se mêler d*une guerre où il ne voyait que profit pour les Turcs à laisser les infidèles s'égorger. Quand la France éprouva des revers, elle renouvela ses instances en dévoilant au divan la honte et le danger de son absurde repos. Fériol présenta secrètement trois mémoires au sultan, où il lui dçmontrait les fautes et la corruption de ses ministres, la nécessité de soutenir les Hongrois, les projets de la Russie sur la Pologne et la Suède. Tout cela fut inutile : le mauvais succès de nos armes nuisit à nos représentations, et les sollicitations de notre ambassadeur furent traversées victorieusement par les intrigues et l'argent de I Angleterre et de la Hollande.
Le résultat de la neutralité de la Porte fut d'abord que la France, contrainte à disséminer ses forces maritimes à la défense des nombreuses possessions de l'Espagne, perdit la domination de la Méditerranée, où elle laissa l'Angleterre s'établir, et, par conséquent, vit ébranler son influence en Orient; ensuite que la Turquie, déjà découronnée à Carlôwitzde la vieille terreur qu'inspiraient ses armes, continua à perdre dans la paix son importance politique; enfin que, pendant cette sorte de suspension de l'alliance turco-française, la Russie profita de la guerre de la succession d'Espagne, où tout l'Occident était engagé, pour donner suite à ses projets de conquête sur l'empire ottoman.
L'Église grecque, si fatale a TEurope et à la civilisation, avait enfanté, dans son extrême décrépitude, un chétif et dernier avorton du siège de Bjzance, TËglisc russe, qui reçut à peine en naissant un débile souffle de la vie évangélique, et qui ne s'en servit jamais que dans les intérêts politiques du pouvoir temporel qui la lient en servitude. Sa prétention, dès les temps les plus anciens, fut de réunir à elle tous les peuples (lui* avaient sa croyance; donc, d'hériter du pouvoir religieux de Constantinople, et de rétablir l'empire d'Orient au profit des czars de Moscou. Pierre le Grand ne possédait encore qu'un Etat sauvage, sans ports, sans armées, sans finances ; il avait devant lui la Suède, la Pologne, la Turquie, qui interdisaient à la Russie la vie européenne; enfin il ne tenait pas encore un pouce de terre sur les bords du Pont-Euxin, qu'il intriguait déjà par toute la Grèce, remuant les peuples de race slave, combattant sourdement l'influence de la France sur les chrétiens orientaux, minant l'empire ottoman* Aussi les Grecs^ qui avaient conservé dans l'esclavage toute leur haine contre les Latins, se tournèrent-ils avec espoir vers les barbares du Nord, qu'ils regardèrent dès lors comme leurs Ubérateurs, dont ils reçurent les présents secrets, dont ils accueillirent les agents. « Les Grecs, dit l'historien anglais Rycaut, qui écrivait en 1670» les Grecs considèrent
560 HISTOIRE DE LA TUKyllt.
beaucoup le Moscovite el onl plus d'amitié pour lui que pour les autres princes chrétiens; ils rappellent ordinairement leur empereur et leur protecteur, et, selon toutes leurs prophéties anciennes et modernes, il doit être le restaurateur de leur Église et de leur liberté. » « lisse flattent, ditToumefort, qui voyageait dans TArchipel en 17()0, que le grand-duc de Moscovie les tirera quelque jour de la .misère où ils sont, et qu*il détruira Tempire des Turcs. » « Ils sont persuadés, dit le jésuite Souciet, missionnaire à Thessalonique en 1708, que le czar les délivrera un jour de la domination des Ottomans. »
La Porte ne craignait que faiblement les Russes ; elle était séparée d'eux par des déserts et par les Tartares de Crimée, dont les incursions les avaient tant de fois forcés d'implorer la paix et de payer des tributs * ; elle n'avait |>as compris l'importance de l'alliance de 1685, entre la Russie et T Autriche, alliance conseillée à l'empereur Léopold par Montecuculh, et qui, pour la première fois, (it entreries barbares du Nord dans les affaires du midi de l'Europe ; elle ne fut qu'humiliée pi. r la cession d'Axof, qui dévoilait pourtant la pensée des Russes sur la mer Noire. Après la paix, elle ne s'inquiéta pas de voir Pierre le Grand étendre ses projets sur cette mer, fortifier Azof et y construire des vaisseaux, tenter, par un établissement à Voronez, de percer la barrière que lui opposaient les Tartares; elle regarda même nonchalamment la terrible guerre où Charles XII essaya d'étouffer l'aigle moscovite, en donnant une nouvelle vie h la Pologne. Cependant elle fit secrètement espérer au roi de Suède que le khan de Crimée marcherait à son secours ; comptant sur cette promesse vaine, Charles XII s'aventura dans l'intérieur lie la Russie avec une armée de seize mille hommes ; il fut vaincu à Puliava (1701)), et chercha un refuge en Turquie. Les Russes et les Kalmouks le poursuivirent dans sa fuite et tuèrent cinq cents Suédois au passage du Bug.
(Charles XII s'éUiblil à Bender ; delà il intrigua auprès du divan pour entraîner Achniet III dans la guerre contre Pierre 1". De son coté, le czar se plaignit de l'hospitalité accordée à son ennemi, et demanda rcxlradilion deMazeppa,helman des (Josaques, qui avait livré VLkraine au roi de Suède. Les ambassadeurs de France, 31M. de Fériol el DésalUurs*, joignirent leurs remontrances aux sollicitations de Charles XII ; mais elles seraient restées sans résultat, anisi que les instances du khan des Tartares, si rambassjide du czar n'était venue parla nier Noire sur une escadre, el n'eut jeté l'ancre devant le sérail î L'orgueil nnisuhnan s'irrita de l'apparition des infidèles dans les nu»rs inlerdiles au connnerce chrétien el regardées connne sacrées par le fanatisme des Osnianlis. La guerre fui déclarée.
* i.c lui MalioiiK-l n qui loiiiia loiilir \vy Ttiiyvos, \m' la cuiii|iiclc de la (iiiim'c, une baniîrc avec lc> Tartares. « Il trai|:iiit, dit un hisloiieii turc, que li's .Moscuxitcs, dont la |)uis.suKC L'ouHnen<;aif à s', ccroihe , ne conlinua>scnl à pndilcr dos longue* di\iï.ionî> do trilnis lulaies. »
• l>éî<allcurb succéda à Fériol en 1711.
S 111. — Guerre ronire la Riismc. — Pa'x de Falksen.
Pierre le Grand parut d'abord surpris de celte résolution énergique. Il comptait sur les artifices de Tolstoï, son envoyé, sur la corruption des vizirs, sur la lenteur du divan et sur la faiblesse d'Achmet III. Mais, en réalité, il n'avait été que devancé; car depuis longtemps il avait pris des mesures pour commencer la guerre et se faire des partisans dans les États du Grand Seigneur. Ses émissaires, parcourant secrètement la Moldavie et la Yalachie, excitaient partout les habitants à la révolte. Les hospodars que la Porte avait nommés pour administrer ces provinces étaient vendus à la Russie. Immédiatement après la rupture, il parut une proclamation du czar qui garantissait aux Moldo-Yalaques l'exercice exclusif (le la religion grecque et Taffranchissement de la domination turque V Knfm Ton vit un évêque de Jérusalem, agent principal de ces intrigues, faire courir le bruit qu'on avait trouvé sur le tombeau de Constantin une prophétie qui annonçait que les Turcs seraient chassés de l'Europe par la nation russe. Pierre V\ comptant sur la révolte de tous les peuples de religion grecque, se flattait de planter l'aigle russe sur les minarets du sérail. Il était à la tcte d'une armée formidable; il emmenait avec lui la célèbre captive de Marienbourg, qu'il venait de reconnaître comme son épouse; il marchait environné du faste de sa cour, comme à une victoire certaine, avec une confiance et une présomption qu'il n'avait jamais montrées, lorsqu'il fut d'abord surpris de l'indifférence des Moldaves, qui ne firent rien pour acheter la liberté qu'il leur avait promise; puis il se trouva tout à coup sur les rives du Pruth, sans vivres, sans munitions, enfermé par une armée turque et tartare de 200,000 hommes, dans une position où il n'y avait plus qu'à se rendre ou à mourir (1711). Par le conseil de sa femme, qui envoya de riches présents au grand vizir Baltadji-Mohammed , il demanda à négocier, lîaltadji, qui n'aimait pas la guerre, regarda les présents du czar comme une rançon payée parles infidèles pour sortir de l'esclavage : il consentit à traiter, et crut les humiliations de Carlowitz suffisamment vengées par les conditions qu'il imposa dans le traité de Falksen. La Russie restituait Azof, détruisait le port de Taganrok, rasait les forteresses qu'elle avait élevées sur les frontières de la Turquie; enfin, elle s'engageait à ne plus se mêler des Polonais ni des Cosaques soumis à la Pologne, non plus que de ceux qui dépendaient du khan des Tartares, et à retirer toutes ses troupes de leur pays. A part cette condition illusoire, trop facilement violable, et bien insuffisante pour sauver la Pologne et la Turquie elle-même, les avantages que tirait la Porte de ce traité étaient évidents, a La campagne du Pruth, dit Voltaire, fut plus funeste au czar que ne l'avait été la bataille de Narva;
4 Perry, the StaU of Rutniaj p. 45.
car, après Narva, il avait su tirer parti de sa défaite même, réparer toutes ses pertes et enlever Tlngrie à Charles Xlf ; mais, après avoir perdu, par le traité de Falksen, ses ports et ses forteresses sur les Palus Méotides, il fallut renoncer à l'empire de la. mer Noire. » Aussi tous les vaisseaux qu'on commençait à y construire pourrirent sur les chantiers; on ramena leurs débris à Saint-Pétersbourg. En vain Pierre voulut-il relarder la restitution d*Azof, il n'était pas assez fort pour manquer impunément à sa parole : sa mauvaise foi ne servit qu'à faire disgracier le vizir qui lui avait accordé la paix et il fut contraint d'en remplir toutes les conditions.
Charles XII et l'ambassadeur de France s'efforcèrent vainement de faire annuler le traité de Falksen ; le divan se lassa de leur insistance, et le roi de Suède, chassé de Bender après une folle résistance, fut réduit à vivre presque en prisonnier à Demotika, dans l'intérieur de l'empire. De ce séjour il ourdit de nouvelles intrigues qui réussirent. Par un brusque revirement, la Porte déclara de nouveau la guerre à la Russie (1712) ; mais l'Angleterre et la Hollande intervinrent pour empêcher les hostilités, et un nouveau traité, plus explicite que le préc4>dent, fut conclu à Constantinople. Le czar donna des otages pour garantir l'exécution de ses engagements; mais, comme il ne se décidait pas à retirer ses troupes de la Pologne, ces otages furent emprisonnés aux Sept-Tours. On négocia de nouveau; et enfin le traité d'Andrinople (13 juin 1715) élargit les limites du territoire d'Azof, restitué à la Turquie, et ferma complètement aux Russes l'accès de la mer Noire. En revanche, on abolit définitivement l'ancien tribut de 40,000 ducats que les czars payaient aux khans de Crimée.
^ IV. — Gufirrecontro Venise. oX contre l'Aul riche. — Tmilé île Passarowilz. — Nouveau (raili'
avec la Russie.
Cependant la France termina sa lutte contre l'Europe par les traités d'Utrecht et de Hastadt : le divan ne s'inquiéta point des changements que ces traités faisaient subir à la Méditerranée, ni de l'Espagne dminée à la maison de Rourbon, ni de la moitié de l'Ilalie donnée à la maison d'Autriche, ni de l'Angleterre maîtresse de l'entrée de celle mer par l'usurpation de (îibrallar. Mais à peine son alliée avait elle posé les armes, que la Turquie les prit tout à coup par une sorte de capnce, et elle s'en alla attaquer d'anciens ennemis, tombés comme elle en décadence, les Vénitiens, pour leur reprendre la Morée (ITIT)).
Le prétexte de la guerre fut une révolte des Monténégrins. En une seule campagne, le grand vizir Damad-Ali-pacha se rendit maître de (]orinthe, de Napoli de Remanie, de Modon, de Malvoisie et de la Morée entière. Les Turcs prirent ensuite les deux seules places de l'île de Candie qui appartenaient encore aux chrétiens, et ils mirent le siège devant (]orfou ; là s'arrêtèrent leurs .'^nccès.
ACllMET m 505
Les Vénitiens invoquèrent Tappui de Tempereur Charles VI, garant de la paix de Cariowitz. Le régent, qui gouvernait alors la France, avait abandonné la politique de Louis XIV; rassuré de ce côté, Charles VI ne craignit point d'engager la lutte contre la Turquie. Apres avoir offert sa médiation, que le divan ne voulut l>oint accepter, il somma le sultan de poser les armes et d'indemniser la république. C'était une déclaration de guerre.
Damad-Âli-pacha se mit en marche contre Eugène de Savoie, et lui livra bataille, le 5 août 1716, sous les murs de Peterwardein. Les Turcs perdirent dans cette journée six mille hommes, cent quatorze canons et cent cinquante drapeaux ; le grand vizir se fit tuer dans la mêlée. Le vainqueur de Zen ta et de Peterwardein poursuivit sa course triomphale sur le territoire ottoman , et força Temeswar à capituler. L'année suivante , il battit le nouveau grand vizir Khalil-pacha , (IG août 1717), et, deux jours après, entra dans Belgrade, tandis que le général Petrusch envahissait la Bosnie, et qu'en Dalmatie les Vénitiens remportaient quelques avantages sans importance. C'est alors qu'Ibrahim-pacha reçut le sceau de l'empire. Son premier soin fut de négocier la paix.
A cette époque, le duc d'Orléans et le roi d'Angleterre Georges 1" avaient fait alliance pour contraindre le roi d'Espagne et l'empereur à respecter les stipulations d'Utreclit, et une guerre entre la France et l'Autriche paraissait imminente. Le marquis de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople, sollicita les Turcs de continuer les hostilités , en leur promettant l'assistance de sa cour. Mais Charles VI s'empressa de céder aux exigences du régent et du roi Georges ; et l'Angleterre ayant offert sa médiation au divan, la paix fut signée à Passarowitz (21 juillet 1718).
La France, que le régent et le cardinal Dubois traînaient alors à la remorque de l'Angleterre, ne prit aucune part aux négociations ; et la médiatrice eut ainsi tout loisir de dépouiller les Vénitiens, qui dès lors ne comptèrent plus dans les allaires de l'Europe, d'agrandir l'Autriche et de prendre une nouvelle influence sur la Porte ottomane. Deux traités furent signés, l'un avec l'empereur, l'autre avec la république de Venise. L'Autriche agrandit ses possessions : elle ac<{uit Belgrade, Temeswar, la Valacliie jusqu'au cours de TAluta, et une portion de la Servie. Venise conserva les places fortes qu'elle occupait dans l'Albanie, mais elle perdit la Morée.
A la nouvelle de la paix de PassarowitZ) Pierre V sollicita des modificalioiiS aux traités de Falksen, d'Andrinople et de Constantinople, et il obtint en effet un nouveau traité qui contient deux articles remarquables, l'un relatif à la Pologne, l'autre aux lieux saints : « Le czar déclare de la manière la plus formelle qu'il ne s'appropriera rien du territoire de la Pologne, et qu'il ne se mêlera point du gouvernement de cette république; et, comme il importe aux deux empires d'empêcher que la souveraineté et la succession hét*éditaire ne soient attachées à la
couronne de Pologne, ils s*unissent à l'effet de maintenir lesdroils« privilèges et constitutions de cet État ; et, au cas que quelque puissance que ce soit envoyât des troupes en Pologne, ou qu'elle cherchât à y introduire la souveraineté ou la succession héréditaire , il sera non-seulement permis à chacune des puissances de prendre telles mesures que son propre intérêt lui dictera, mais les deux États empêcheront, par toutes les voies possibles, que la couronne de Pologne n'acquière la souveraineté et la succession héréditaire, que les droits et constitutions de la république ne soient violés , et qu'aucun démembrement de son territoire ne puisse avoir lieu.
a Art. 2. Il est libre aux marchands des deux nations de voyager et de trafiquer, en toute sûreté, d'un Etat à Taulre. II sera permis aux Russes de faire des pèlerinages à Jérusalem et en d'autres lieux saints, sans qu'ils soient assujettis, ni à Jérusalem ni ailleurs, à aucun tribut (^kharadj), ni à des exactions pécuniaires pour leurs passe-ports. Les ecclésiastiques russes qui s'arrêteront sur le territoire de la Porte ne seront point molestés. » « 11 y a commencement à tout, dit un historien, et, comme on le voit, le début ici est modeste, et n*a rien qui présage les prétentions exorbitantes qui devaient un jour exciter à un si haut degré l'attention et les cranites des puissances alliées de la TurijuieV »
CHAlMTKIi II.
I»K LA PAIX l)t: lAî>SAKO>VnZ A LA PAIX 1» K Bt;F.(;RAl)E ^ 1718 - 17
jÎ J. — l*olili(|ue llluilleurcll^c <!c la Tunjuic. — (iuerrc coiilre la l*ci>c.
Tieriv le (iraiicK nous l'avons vu, ne prit poiiil de part h la guern» que tenniii.i le traité de Passuowitz ; il continuait sourdement ses entreprises sur la SucmIi! et la Pologne, et. non content d'avoir isolé l'empire ottoniaii de ces deux Ktats.
* Cé>dr Faiiiiii, Hul. de ta rtvaliU lies Eylites cfirclimtteien Orient, j». V56.
ACHMëT lit. 565
il tenta même de rompre la vieille amitié de la France pour la Turquie. Uansie voyage qu'il lit à la cour de Louis XV (1707), il proposa au régent son alliance et n'obtint de lui qu'un traité de commerce ; mais il se fit des partisans parmi cer- Uiins seigneurs, qui, regardant l'Angleterre et l'Autriche comme nos ennemies naturelles et irréconciliables, voulaient qu'on remplaçât les alliances de la Suède, de la Pologne, de la Turquie, désormais plus onéreuses que profitables, par cielle de la Russie. La cour ottomane s'inquiéta du voyage du czar; depuis qu'elle se trouvait mêlée à toutes les allaires de l'Europe, elle commençait à reconnaître la nécessité de pénétrer plus avant dans la politique des États chrétiens ; et, afin de prendre une idée exacte de la situation de l'Occident, elle envoya en France (17^1 1 une ambassade extraordinaire, pour laquelle elle choisit un des négociateurs de Passarowitz, Mohammed-elTendi, homme de sens et d'instruction. Le prétexte de sa mission était de présenter au roi, avec les présents du sultan, des firmans qui faisaient droit aux réclamations de la France sur les lieux saints. Celte ambassade lit beaucoup de bruit et n'amena aucun résultat; on accueiUit Mohammed-eiïendi avec la plus grande bienveillance; on lui donna toutes les instructions nécessaires pour éclairer le divan sur ses véritables intérêts; on mit même en avant le projet d'une alliance offensive et défensive entre la Porte et les États de la maison de Hourbon. Mais tout cela ne (it pas sortir la cour ottomane de son apathie, de son ignorance, de ses préjugés ; et la France avant voulu, à cette époque, la faire intervenir dans la guerre du Nord pour sauver la Suède des serres de la Russie, elle la trouva sourde à ses instances, et dut elle-même, à force de millions et par sa médiation menaçante, empêcher le dépouillement complet de cette puissance au traité de Nystadt (17-21).
Le czar avait à peine terminé cette guerre qu'il porta ses regards de l'autre coté de son empire pour y chercher des agrandissements. En 1722, leschah de Perse, dernier souverain réel de la dynastie des Solis, abdiqua en faveur de Mir-Mahluoud ; la guerre civile éclata parmi les Persans. Pierre 1" profita de ces troubles pour s'emparer du Daghestan et du Chirvan, sur les bords de la mer Caspienne. Le khan des Tartares de Crimée en fut vivement alarmé; il manda à la Porte que « les Russes, non contents de s'emparer des bords de la mer Caspienne, fortifiaient leurs conquêtes et entretenaient des intelligences avec la Géorgie ; que si Icîs Ottomans et les Tartares demeuraient dans Tinaction, cette puissance nouvelle s'étendrait tellement qu'elle environnerait toutes les possessions de la Porte dans l'Asie. » Le sultan fit envahir par ses troupes l'Arménie et la Géorgie persanes; et la guerre sembla déclarée entre les Turcs et les Russes. Le czar s'en inquiéta, et sollicita ralliance ou, du moins, la médiation de la France. D'un autre coté, le grand vizir était devenu l'ami de notre ambassadeur à Constantinople; « tenant pour certain que ren4)ire ottoman et le royaume de France ne devaient faire qu'un dans l'ordre politique, il écoutait avec avidité tous les systèmes que le marquis de
560 BiSTOiRË DE LA TURQUIE.
Bonac lui détaillait, et goûtait surtout celui de ménager les forces de Tempirc ottoman, afin d'en imposer également à tous ses voisins. » Il proposa à l'ambassadeur de Taire Toffice de médiateur entre la Russie et la Porte. Bonac, quoiqu'il eût averti la cour de France de ces événements, était sans instructions; car Dubois craignait de mécontenter TAngleterre en contribuant à Tagrandisscment soit des Turcs, soit des Russes; partisan de Talliance russe et croyant qu'il satbferait aux intérêts de la Porte par une augmentation de territoire, il accepta la charge de médiateur; mais, pour concilier les exigences des deux États belligérants, il viola le droit des gens par un traité qui laissait à chacun d'eux les provinces persanes qu'ils venaient de conquérir (1724). Les Persans n'acceptèrent pas cet étrange arrangement. De plus, la cour de'France, mécontente de la conduite de Bonac, le rappela et lui donna pour successeur lemarquis d'Ândrezel (1725), avec ordre de suspendre la médiation et de traverser la Russie dans ses projets. Les Turcs se rendirent facilement maîtres d'Hamadan, d'Erivan, de Tébriz, etc. Une campagne suffit pour les mettre en possession de la portion du territoire persan que la Russie leur avait abandonné.
Pierre le Grand mourut; Catherine, héritière de ses idées et de son sceptre, chercha dans une alliance intime avec rAutriche l'appui dont la Russie avait besoin pour ruiner, malgré la France, l'empire ottoman, et le traité de Vienne fut conclu (1725). Ce traité, qui a renouvelé, renforcé et fixé Talliance entre les deux cours contre la Turquie, avait pour condition principale, condition tenue secrète jusqu'à nos joui^, que rAutriche et la Russie s'engageaient à perpétuité, en cas de guerre de l'une d'elles avec la Porte, à joindre leui"» armées et à ne point faire de paix séparée.
Pendant ce temps, les Turcs étendaient et consolidaient leui-s conquêtes en Perse; ce niîilheureux pays était désole à la fois par l'invasion étrangère et par la guerre civile. Echref lit étrangler son cousin Jlir-Mahmoud et s'empara du pouvoir. Son rival. Schali-Thamas, oPTrit à la Porte la souveraineté des provinces qu'elle avait occupées. Les Turcs traitèrent avec lui; mais Echref, vainqueur, demanda la paix, accéda aux conditions proposées par son compétiteur et fut reconnu comme légitime souverain de l'Iran. Il fut bientôt renversé par Nadir, lieutenant de Thanias, et celui-ci étant rentré dans Ispalian, Nadir envahit les frontières ottomanes. Ibrahim-pacha voulait la paix; il tenta de négocier, et ne partit qu'à regret pour repousser les Pei-sans. Ses tergiversations irritèrent les Turcs. Les janissaires, soulevés par un certain Patrona-Khalil, demandèrent qu'on leur livrât, dans les vingt-quatre heures, le grand vizir, le mufti et le kapoudan-pacha. Le sultan ne put soustraire son favori à la fureur des soldats et du peuple; Ibrahim fut mis à mort; mais cet odieux sacriiice ne sauva point Achmet III. Les révoltés crièrent : « Vive Mahmoud! » et le sultan Achmet, sans essayer une résistance inutile, reconnut lui-même pour padischah son neveu Mahmoud V^ (1750).
§ II. — 'M3hmourl 1*'. — Paix avec la Perso. — Giierre de la France en faveur de In Polo(2:ne.
La capitale et Tempire restèrent quelque temps au pouvoir de Patrona-Khalil, qui, tout en gardant son costume de simple janissaire, dictait ses volontés dans le divan, imposait des décrets pour le soulagement du peuple, et, par la faveur de la soldatesque et de la populace, semblait le seul héritier d'Achmet III. On se délivra par la trahison de ce dominateur insupportable ; il fut massacré dans un guet-apens sous les yeux de Mahmoud et des ministres. Ses partisans se soulevèrent; mais rinsurrection n'avait plus de chef; elle fut étouffée dans le sang de plusieurs milliers de victimes.
Une fois Tordre rétabli, la Porte reprit la guerre contre la Perse. Schah-Thamas subit de nombreux revers et fut contraint de demander la paix; elle fut signée le 10 janvier 1752. La Turquie garda le Daghestan, le Karthli, Nakhtchivan, Erivan, Tiflis; la Perse recouvra Tébriz, Ardelan, Hamadan et tout le Louristan; TAraxe devint ainsi, du côté de rAzcrbaïdjan, la limite des deux Étais. Mais ce traité ne devait pas être longtemps observé. Nadir, qui, sous le titre de Thamaskouli-khan (khan esclave de Thamas), régnait en souverain sur plusieurs provinces de la Perse, protesta hautement contre la conclusion de la paix; il marcha sur Ispnhan, déposa Thamas, se déclara régent du royaume et somma les Turcs de restituer le tenitoire et les villes que le traité venait de leur concéder. Il assiégea Bagdad, mais il ne put s'en rendre maître; Topal-Osman-pacha vint au secours de celte place ; une rencontre terrible eut lieu sur les bords du Tigre à DouldjeïUk, et Thamas-kouli-khan, blessé dans le combat, fut entraîné par son armée en déroute (19 juillet 1735). Osman-pacha remporta une nouvelle victoire prés de Leïtam. Enfin.il fut défait à son tour et p(Tit sur le champ de bataille. Sa mort fut pour les Turcs un malheur public; ils n'éprouvèrent plus que des échecs; le 14 juin 1755, Tarmée ottomane fut presque anéantie dans une vaste plaine entre Baghawerd et Akhikendi. Ce désastre décida la Porte à négocier, et les plénipotentiaires qu'elle envoya à Tiflis assistèrent au couronnement de Nadir- schah. Le traité, conclu au mois de septembre 1756, fixa les limites des deux empires conformément à celui de 1059, et enleva aux Ottomans toutes leurs récentes acquisitions.
La signature de ce traité fut hâtée par les menaces et les armements de la Russie. Les suites du traité de Vienne (1725) ne s'étaient pas fait attendre. La Pologne, dévorée depuis deux siècles par une anarchie perpétuelle, semblait vouée à une ruine certaine et n'avait dans toute TEurope qu'une seule puissance qui s'intéressât à son salut, la France. Aussi la Russie, l'Autriche et la Prusse, prévoyant qu'à la mort d'Auguste II, le protégé de Pierre le Grand, les Polonais cherche-
5ti8 HISTOIRE DE LA TURQUIE.
raient a régénérer leur pays en se donnant, sous la protection de la France, un roi national, conclurent-elles un pacte secret (1 7ô2) par lequel elles s'engageaient à l'epousser par tous les moyens l'influence française sur la Pologne, pacte qu'on peut regarder comme l'origine des projets de démembrement de ce royaume. Auguste II mourut (1 77)3); les Polonais élurent Stanislas Lcczinski; mais deux armées russe et autrichienne firent monter sur le trône le fils d'Auguste II. La France promit des secours aux Polonais, déclara la guerre à rAutriche et sollicita la Porte de venger Tinjure que la Russie venait de lui faire en intervenant dans un pays dont les traités de Falksen et de Constanlinople plaçaient l'indépendance sous sa ' protection. Au marquis d'Andrezel avait succédé le marquis de Villeneuve, minisire plein de talent et d'activité; il eut plusieurs conférences avec le grand vizir, dans lesquelles il lui expliqua la situation de l'iiurope, la nécessité pour la Porte de revenir à la politique de Charles XII, c'est-à-dire à une alliance avec la Suéde et la Pologne, l'isolement oii se trouverait bientôt la Turquie par l'abaissement ou le dépouillement de ces deux Etats. Le vizir s'émut de ces représentations; il adressa aux deux cours impériales une protestation contre l'entrée des Russes en Pologne, et réclama avec menaces l'exécution du traité de Constantinople. Mais cette protestation, ces menaces, furent stériles, et une année se passa sans que la guerre fiH déclarée, sans qu'on eût même assemblé une armée; le divan réservait contre la Perse toutes les forces de la Turquie. Alors Villeneuve, |M>ur faire sortir la cour ottomane de son erreur, envoya au khan des Tartares, ennemi acharné des Russes, un gentilhomme hongrois, réfugié en France, le baron de Totl, homme adroit et instruit, qui l'excita à envahir l'Ukraine pour revendiquer le tribut que les Russes lui payaient jadis. Le klian entra facilement dans les vues de l'agent de la France, et il disait hautement qu'il donnerait volontiers toutes ses richesses pour voir les Russes hors de la Pologne. Mais alors Auguste m jeta lor à pleines mains dans le divan ; la déclaration de guerre fut encore retar4lée, et défense fut faite aux Tartares d'entrer dans l'Ukraine. Les Rus.ses se trouvèrent ainsi les maîtres en Pologne, et w^tanislas en fut chassé. La France porta toutes ses forces contre l'Autriche, et elle excita de nouveau la Porle a alla- {\[ivv la Russie, en lui montrant cette ennemie qui se préparait à assiéger Azof. Le divan fut encore sourd à ces instances. Alors la cour de Versailles, pour arriver à ses lins, employa le crédit d'un renégat français, qui fut pendant quatorze ans l'àme secrète de la politique ottomane dans ses rapports avec les cabinets européens, le comte de Bonneval.
(Jet aventurier, après avoir déserté la France pour servir dans les armées dcî l'empereur, avait abandonné l'Allemagne et sa religion pour se faire musulman, et il était devenu général des bombardiers, pacha à deux queues, ami et conseiller du grand vizir. On hii avait confié un corps de troupes (ju'il avait exercé à l'européenne, et il voulait réformer toute rarniée ottomane, quand les craintes du
Mahmoud i". sm»
sultan et les représenlalions de la Russie rarrêtèrent dans ses projets, («e fut lui qui révéla à la Porte les secrets de la politique européenne, qui lui fit connaître, par des mémoires qu'il adressait au sultan, ses véritables intérêts, qui lui suggéra les moyens de continuer les guerres dans lesquelles elle se trouva engagée. Ennemi implacable de TAutriclie, il aurait voulu, par des services rendus à la France, obtenir son pardon de la cour de Versailles; mais, jaloux de nos ambassadeurs, voulant attirer à lui toutes les négociations, allant, par esprit d*intrigue, au delà des ordres du cardinal Fleury, il fut, tout en restant le point d*appui des eflbrls dirigés parla France contre l'Autricbc et la Russie, plus nuisible qu'utile à la Turquie et a la France.
Fleury, d'après sa politique modeste et craintive, prétendait, dans la guerre qu'il faisait à rAutrichc en faveur de la Pologne, profiter des diversions que tenterait la Turquie, sans être contraint de faire avec elle une alliance ofiensive et défensive, qui armerait, pensait-il, l'Angleterre en faveur de l'Autriche et allumerait ainsi une guerre générale. C'était suivre l'exemple de Louis XIV, sans voir que l'élévation de la Russie avait changé les nécessités de la politique française. Il avait donc ordonné à Villeneuve d'exciter seulement les Turcs à entrer en Hongrie, et il voulait que Bonneval l'appuyât de tout son crédit dans cette négociation. Mais celui-ci croyait que l'occasion était venue de rendre à Talliance franco-tur(|ue le caractère qu'elle avait eue sous François I"; il pensait que c'était tout le désir de la cour de Versailles, d'après les propositions qui avaient été feiles à l'ambassadeur ottoman en 1724 : il travailla donc à décider la Porte à cette alliance, et il y parvint; mais ce fut en lui révélant le secret de la politique de Louis XIV, en la détournant de faire isolément une diversion en Hongrie, en lui montrant l'alliance offensive et défensive comme l'unique moyen de la garantir d'un abandon semblable à celui qu'elle avait éprouvé à l'époque de la paix de Ryswick. Alors il envoya à la cour de Versailles un projet d'alliance par lequel la France se serait engagée à ne pas faire de paix séparée et à ne diriger ses opérations que de concert avec la cour ottomane. Fleury s'offensa d'une négociation qu'il n'avait pas ordonnée, où la France se voyait imposer sa marche politique et ses opérations militaires : il rejeta l'alliance, et continua néanmoins de demander une diversion des Turcs en Hongrie. Alors l'empereur Charles VI, ayant eu vent des intrigues de Bonneval, vit sa ruine assurée dans l'alliance armée de la Porte et de la France; il s'empressa de détourner le coup en faisant à Fleury des ouvertures de paix trèsavantageuses. Le cardinal, avant de les écouter, essaya de faire revenir la Porte sur ses exigences ; mais celle-ci tint ferme : alors la France accéda aux propositions de Charles VI et le traité de Vienne fut conclu (1755).
:j7o histoire de la TURyUIE.
§ m. — Guerre avec la Russie etrAulriclie. — Kàlede la France. — Traité de Belgrade.
Ce traité glorieux, mais impolitiqiie, était à peine signé, que la Russie coiuniença les hostilités contre la Porte, qui était alors embarrassée de la guerre de Perse et aiïaiblie par les succès de Nadir-schah. Les Tartares de Crimée, appelés en Asie, s'étaient dirigés vers le Caucase en traversant le territoire moscovite. Cette violation des frontières fut le prétexte mis en avant par les Busses pour rompre le traité de 1720. Le divan se tourna aussitôt vers la France et demanda son intervention. Villeneuve, voyant éclater la guerre qu'il avait fomentée, n'osa entamer sans pouvoirs une négociation pacifique; il ignorait si, malgré le traité de Vienne, les intentions de sa cour ne seraient pas de recommencer la lutte. Il demanda des ordres à Versailles, et le grand vizir écrivit lui-même à Fleury. Alors l'ambassadeur d'Autriche offrit à la Porte sa médiation, et il se fit appuyer par les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande. Bonneval avertit les ministres ottomans que « l'empereur n'avait dessein que de les amuser jûsqu'fi ce qu'il eût rétabli ses armées, qui revenaient délabrées d'Italie. » Fleury écrivit au grand vizir dans le même sens, lui disant que « cette guerre entraînerait infailliblement l'empereur à y entrer, pour satisfaire aux engagements de son alliance avec la czarine. » Les intrigues de quelques Grecs vendus à la Russie l'emportèrent sur ces conseils, et la médiation de l'Autriche fut acceptée. Mais, pendant que le médiateur amusait les Turcs par (les conférences sans résultat, une armée autrichienne s'avança dans la llonirriu. Le divan, voyant onfin la trahison qiiecachaitla médiation de rAutriche, ilenianda i|uelle serait la destination de cette armée, dans le cas où les Russes refuseraient de traiter : « Si la paix ne peut se faire, lui répondit-on, l'empereur prêtera son appui à la Russie. »
(Cependant Villeneuve reçut ses instructions. Fleury avait consulté le ministère anglais, en lui montrant Tinlérèt qu^avail la Grande-Rrelagnc à arrêter les usurpations des Russes. Mais le cabinet de Londres, ne consultant que sa haine contre la France et trahissant, pour la satisfaire, les intérêts de l'Europe, lui fit entendre qu'une diversion de la cour de Versailles en faveur des Turcs amènerait une coalition où l'Angleterre serait forcée de prendre parti pour l'Autriche. Aloi*s le cardinal ordonna à Villeneuve d'employer tous ses soins à procurer la paix aux Turcs; d'empêcher, autant qu'il lui serait possible, que les Russes n'obtinssent la navigation de la nier Noire: enfin, de déclarer nettement au divan que la France ne ferait aucune diversion en sa faveur. « Vous ne pouvez trop représenter à la Porte, lui écrivait-il, quoique avec des ménagements proportionnés à sa délict'itesse, le danger qu'il y aurait pour elle à continuer la guerre, et lui faire envisager que, si elle durait, il serait difficile que la plupart des princes chrétiens ne pris^
seul la querelle de l'empereur (17 octobre 1737). » Aussilùt Villeneuve envoya le baron de Totl au grand vizir, dans son camp de Bender, pour lui représenter « les suites funestes que pourrait avoir la guerre, » et lui persuader « que, dans la conjoncture présente, les Turcs étant certains que la maison d'Autriche se déclarerait pour la Russie et que la France n'armerait point contre les Allemands, . Tmlérct de la Porte était de faire la paix ; que les Russes, insistant pour garder Azof, dont le général de Lascy s'était emparé, il était possible de leur abandonner cette place, sans leur laisser pour cela l'entrée de la mer ?}oire, en fortifiant Kouban, situé sur le bord du délroit de Zabach ; qu'alors les Turcs ne craindraient ni les incursions des vaisseaux de guerre russes, ni la concurrence de leurs commerçants. » Le grand vizir se plaignit d'abord au baron de Tott de ce que la France, qui, trois ans.auparavant, voulait armer les Turcs contre la maison d'Autriche, les exhortait dans le moment présent à faire une paix désavantageuse. Le négociateur répondit : « Nous vous exhortions à la guerre lorsque les Russes avaient une armée en Pologne pour soutenir l'élection du roi Auguste, lorsque l'empereur, qui vous menace aujourd'hui, était attaqué à la fois par la France, par l'Espagne et par la Sardaigne. Vous pouviez [)Our lors espérer des succès, et vos efforts contre la maison d'Autriche pouvaient nous être aussi utiles qu'à vous. Aujourd'hui, le roi Auguste est tranquille sur le trône de Pologne; la paix est conslanle entre l'Autriche et les puissances confédérées; le roi de France ne veut ni ne doit faire supporter à ses sujets le poids d'une guerre inutile; il ne vous doit à vous que de bons offices, et il vous les rendra toujours. Nous vous conseiHions la guerre, il y a trois ans, pour les intérêts communs de notre empire et du vôtre. Aujourd'hui, nous vous conseillons la paix uniquement pour votre avantage. »
Ces conseils, que Villeneuve répétait au sultan à Constantinople, étaient sincères; car les Russes, déjà maîtres d'Azof, venaient de s'emparer encore d'Oczakof et de kilburn, et Munich, qui les commandait, songeait à soulever les Grecs : « Tous les chrétiens de l'empire ottoman, écrivait-il à Saint-Pétersbourg, regardent la czarine comme leur souveraine légitime ; il faut profiter de leur enthousiasme et de leurs espérances et marcher à Constantinople. » En même temps, Charles VI, levant le masque, faisait envahir la Servie, la Bosnie et la Valachie. Biais les Impériaux furent punis de leur perfidie par de cruelles défaites. Battus à Banyalouka et à Vallievo, ils furent chassés de Nissa, de Craïowa, de Semendria, de Mahadiai, d'Orsova, et se retirèrent en désordre des provinces qu'ils avaient onvahles. L'empeitîiir se trou vu lédiiiL ii deiiiuihler la paix, en promettant d'y faire ;tdhérpr lej* Rus^ws*, qui vïniciienl de snhir aussi plusieurs échecs, malgré l'habileté dr Muiiirh. Uv rejiUérent cette tl^Mii;iinlt', quoiqu'elle fût appuyée par l'An-
^Utorre el |iai i'l«, itt ih iJéi:[ïii èrent (]u*i1s ne recevraient de propositions
de paix qu&^t lf> Vr.in(i\ ^Irllrni olTiit aussitôt sa médiation, en pro-
pos:irtl ^f^l^Hj^ ^ '<n ^atMn1ii^ La Porte :ijccepta avec empressement.
et Villeneuve, après avoir reçu les plus grands honneurs à Constantinople, s'en alla avec une escorte magnifique joindre le vizir qui assiégeait Belgrade. Sa marche fut retardée par une foule innombrable, accourue à sa rencontre pour Taccahier de bénédictions et lui demander une paix glorieuse, « témoignages d'une reconnaissance anticipée, dit un historien ottoman, qui prouvent la confiance que le peuple turc accorde à la nation française. »
I>es Impériaux venaient d'éprouver une déroute complète près de Kroska, et la garnison de Belgrade était réduite aux extrémités quand Villeneuve arriva dans le camp du grand vizir. Les négociations commencèrent sur-le-champ, et elles furent conduites avec une grande habileté par le médiateur, qui, d'après les instructions de sa cour, parvint à faire signer une paix séparée à TAutriche et à la Russie, sous la garantie de la France (septembre 1759).
L'empereur rendit à la Porte la province de Servie, Belgrade, la forteresse de Czabacz, moins l'artillerie et les munitions de guerre, toute la Valachie autrichienne, Tile et la forteresse d'Orsova. Le Danube et la Save devinrent la limite des deux États. La trêve devait durer vingt-sept ans.
Par le traité de paix perpétuelle conclu avec la Russie, il fut stipulé que la forteresse d'Azof serait démolie, et que son territoire désert servirait de limite entre les deux empires. 11 fut permis aux Russes de bâtir une nouvelle forteresse sur les bords du Don, près d'Azof, et aux Turcs d'en construire une près de Kouban. Le commerce fut déclaré libre de part et d'autre, mais à condition que les Russes n'emploieraient sur la mer Noire que des vaisseaux turcs ^
La paix de Belgrade replaça la Porte Ottomane au rang dont la paix de Carlowilz l'avait fait déchoir. Elle fut due entièrement à la politique habile et zélée de la France, qui vengea dignement, par sa glorieuse médiation, l'abandon forcé où elle avait laissé son alliée pendant la guerre. « Ce traité, dit M. de Hammer. qui établit un nouveau règlement de frontières avantageux à la Porte, el qui l'ut conclu sous la médiation el la garantie de la France, est, sous ce double point de vue, l'un des actes les plus saillants que mentionnent les annales diplomatiques ottomanes et françaises. L'influence de la France sur les affaires ottomanes ne fut
* Une des clauses du traité de Belgrade mérite drlrc citée, parce qu'elle a été invoquée de nos jours par les cabinets deSainl-Pétewbourg et de Vienne contre les réfugiés hongrois. Elle est ainsi conçue dans le traité autricliien : u Art. 18. On ne donnera plus désonnais asile et retraite aux méchants, aux sujets rel>elles et mécontents ; mais chacune des parties contractantes sera obligée de punir ces sortes de gt'ns, ainsi que tous les voleurs cl brigands, quand mémo ils seraient sujets de l'autre partie. On ne souITrira plus les liayduques [espèce de brigands, qui, n'étant n la solde «te personne, vivaient de rapine); on le.s éloignera des contins, et on les transférera dans des lieux plus reculés. — Art. ly. Les lieux que lalVnie assignera aux Hongrois, qui pendant la guerre ont cherché asile chez elle, seront éloignés des provinces limitrophes. Il sera permis à leurs femmes de les aller rejoindre et d'aller demeurer avec eux. » Le Imité russe contient un article analogue : « Ceux qui, pour quelque délit, désobéissance ou trahison, se réfugieront dans l'un des deux empires, seront rendus ou chassés, excepté ceux qui, dans l'empire île Russie. s«^ seront faits chn'iiens. ou qui. dans l'empire ottoman, se seront fait<î mahométans. »»
jamais aussi décisive ni avant ni après, et la mission de M . de Villeneuve est assurément la plus mémorable que signale l'histoire des relations diplomatiques de la France avec la Turquie. Villeneuve, revêtu du tilre éclatant d'ambassadeur extraordinaire, était à la fois Tâme, le conseil et le guide de toutes les négociations entcimées à cette époque auprès de la Porte par les divers cabinets européens. »