CHAPITRE m
DEPriS LA PAIX DK BKI.IlIlAhE JTSQU A I.A PAIX lïK KAINAtlDJI 11740-1774.
§ f. — Traité avoc la ^utMle. — Capilulalions de 1740.
Le premier usage que fit la France de son crédit fut d'éclairer le divan sur le système politique qu'il devait suivre, en lui montrant l'existence de la Suède et do la Pologne comme intimement liée à la sienne. Aussi ne pouvant, dans les conjonctures actuelles, l'unir à la Pologne, devenue vassale de la Russie, elle lui (it signer avec la Suède, d'al)ord un traité d'amitié et de commerce, puis un traité d'alliance offensive et défensive, en vertu duquel les deux États se prêtaient unuppui mutuel en cas d*agrcssion de la Russie. Cette alliance est réellement la première de ce genre qui ait été signée entre la Porte et une puissance chrétienne; comme elle était contraire aux usages <les Ottomans, elle témoigne du changement qui s'était opéré dans leur situation européenne et du sentiment qu'ils commençaient à prendre de leurs dangers. L'ambassadeur russe s*efforça de rompre ce traité en corrompant l'ambassadeur français et les ministres ottomans; mais les présents de la czarine ne changèrent rien à la politique de Villeneuve, qui prémunit contre les offres Je ta Russie le reïs-cneinli et riiilcrprèto de la Porte; et le traité fut maintenu (1740),
Villeneuve profila ducrmli! tii'H-| t- "^^kjiypuissail auprès du divan pour
r,74 IllSTOIRK l)K LA TimOlTli:.
ilomander \v renouvellemoni des capitulations. Lo sultan Mahmoud sVmprossa dv le satisfaire en apportant au hatti-sliérif de 1 077) toutes les modifications exigcVs par la France, et les capitulations du 50 mai 174t) devinrent un traité formel d'amitié et de commerce en quatre-vingt-cinq articles, qui n*a été renouvelé qu'une seule fois, en 1802, et qui régit encore aujourd'hui les relations de la France avec Tempire ottoman ^ •
« Dans ce traité, le sultan, après avoir renouvelé les précédentes capitulations, rappelle que les ambassadeurs et consuls de France doivent avoir le pas et la préséance sur les ambassadeurs et consuls d'Espagne et des autres rois. Les nouveauxprivilèges concernent en premier lieu la position et la juridiction des consuls Français; ils exemptent les négociants et marchands français du droit de courtage, dit de mézeterie ; ils étendent à toutes les marchandises indistinctement h droit de douane de trois pour cent, dont le bénéfice n*était accordé précédemmeiU qu'à six articles seulement, tant à Timportalion qu'à l'exportation : les cotons en laine outilés, les maroquins, cires, cuirs et soieries. Enfin les Franç^iis et les protégés de la France pourront aller et venir lil»remeiit dans les États du sultan .sans être tenus de payer le kharadj, et il leur s:Ta permis de faire usage de vêtements orientaux*. »
Un ambassadeur extraordinaire, Mohammed-Saïd, vint présenter ces capitulations à Louis XV, avec les remercimenls de Mahmoud et de riches présents. Il fut ' reçu avec de grands honneurs, et revint à Constantinople avec deux Itâliments de «(uerre et un petit corps de canonniers français qui fut placé sous les ordres de Hi.niicvîil, el avec le(|iiol on essa\a de iTgôntMcr rarfilIcM-ie ottomane.
La France continua à éclairer la Porto sur ses intérêts, ses dangers, ses alliances, et de lui tracer la voie politique où elle pourrait non-seul(Mnent trouver son saint, mais refaire sjf puissance, dette voie était celle où Louis XV ordonnait à ses ambassadeurs de se maintenir, el il rindi(|uail dans sa correspondance secrète en ces mots : « 11 faut unir par une alliance perpétuelle la Turquie, la Pologne, la SiK^Kleel la Prusse, sous la médiation delà France, contre rAutriche et la Hn.ssie. » Mais, depuis que ses armes avaient repris quelque éclat, depuis qu'elle s'était lavée de ses plus grandes humiliations par le traité de Belgrade, depuis surlout qu'elle voyait tous les Etats chrétiens solliciter son amitié, l'aire estime de sa |)inssance, s'intéresser à sa grandeur, la Porte avait repris tout son orgueil ignorant et apathique. Elle ne voyait pas qu'on se passionnait autour d'elle, non parce qu'elle était à craindre, mais parce qu'elle était devenue un contre-poids trop faible pour l'équilibre du continent, de])nis (jue l'apparition des Russes sur la scène européenne avait changé les conditions de c(»t équilibre: et, sourde à la voix de son
Vitir les capitulations do 1740 à la lin ilii voinnie. ' V, Fanrin. p. 277. Voy. p. 20 sjiq. et auv Aunrxes, n" 3.
MAHMOUD l". Ô7ô
alliée, se défiaiit de ses conseils, rejetant de plus en plus son influence, elle s'en dormit dans une insouciance superbe en se croyant encore l'arbitre de l'Huropc.
§ U. — GueiTc de lai succession H'Aiilrirlie. — Neulralilé «le In Turquie. — Ambassades françiiises de Caslellaue et de Uesalleur».
Le trailé de Belgrade était à penie signé qu'il se présenta une occasion décisi\e pour la Porte de reprendre son ancienne position ; les États de la maison d'Autriche étant tombés aux mains d'uue femme, Mariiî-Tbérése, la France, d'accord avec la plupart des princes d'Allemagne, résolut de faire la guerre pour ruiner ou démembrer cette maison, et elle sollicita la Turquie d'envahir la Hongrie, en lui promettant ce royaume pour sa part de dépouilles (1741). Le sultan Mahmoud répondit à cette demande par un refus formel; il publia même un manifeste^ pour exciter à la paix les puissances belligérantes; et, se souvenant qu'une médiation avait abaissé In Turquie a t^irlowit/, qu'une médiation l'avait relevée à Belgrade il offrit à son tour sa médiation. La diplomatie européenne sourit de cette propo silion si étrange dans la bouche du successeur de Mahomet II, et elle n'y répondit que par de vagues remercîments. Le sultan s'en trouva très-offensé et en garda un vif ressentiment contre la France.
Villeneuve avait quitté l'ambassade de Constantinople, et le marquis de Castellanelui avait succédé ; « mais les talents du nouvel ambassadeur, dit une correspondance du temps, n'étaient pas tournés du côté de l'intrigue et des affaires; » et le ministère français dut mettre à profit ceux du pacha Bonneval, à qui Ton donna une pension avec la promesse de sa rentrée en France. Le renégat déploya toute son activité, usa de toute son influence pour décider la Porte à la guerre; mais il échoua : le sultan était encore irrité du refus de sa médiation, et les ministres gardaient souvenir des révélations (|ue Bonneval leur avait faites sur la politique française à l'époque de la guerre de la succession de Pologne. « Je savais, écrivit Castellane au ministre d'Argenson, que le reïs-cffendi avait puisé de Al. de Bonneval le préjugé qui a toujours été un obstacle à nos vues : je veux dire cette prévention que la France ne veut engag *r les Turcs dans la guerre que pour s'en débarrasser elle-même et les sacrifier en pleine paix. C'est en 17t")4, temps auquel le reïs-cffendi et le comte de Bonneval entrèrent dans nos affaires de Pologne, que les plus malignes inductions du procédé de la France, au traité de Jiyswick, furent mises dans tout leur jour j et qu'on fit échouer les négociations du marquis de Villeneuve en exigeant que la France prit des engagements par écrit avec la Porte, pour la continuation de la guerre. C'est à cette école que les Turcs ont appris à se métier de nous, et que le reïs-effendi lui-même a puisé ces priiicqjes dont il s'est très-ouvertement explicpié, même en cette occasion. »
576 HISTOIRE DE LA TUR(jClE.
(Cependant l'Angleterre étant venue en aide à Marie-Thérèse, et la France, abandonnée de ses alliés d'Allemagne, ayant seule à supporter le faix de la guerre, de Douvellea sollicitations furent faites au divan par le cabinet de Versailles : a 11 nous faut une diversion en Hongrie, écrivait d*Argenson à Bonneval; faites tout pourTobtenir... Si nous sommes forcés de souscrire une paix qui laisse à TAutriche ses anciens Etats avec beaucoup de troupes aguerries, ce sera pour la ruine des Turcs. I^eur intérêt exige donc qu'ils arment dans Toccurrence présente, pour concourir par eux-mêmes à la diminution de cette puissance ; ce danger de l'avenir est une raison qui ne leur permet pas de balancer. » Mais Bonneval trouva le sultan et ses ministres inébranlables : <c Ils sont tout à fait Gxés, répondit-il à d'Argenson, à ne [loini donner d'inquiétude a la reine de Hongrie, et à ne s'écarter en rien des derniers traités, et ce d'autant mieux, disent-ils, que les affaires ont pris, en chrétienté, un train avantageux pour l'empire ottoman. »
La France éprouva des rêvera et les Autrichiens pénétrèrent en Provence. Alors la Porte s'émut des dangers et des représentations de son alliée : elle déclara qu'elle verrait avec chagrin la couronne impériale entrer dans une nouvelle maison d'Autriche; elle excita la cour de Versailles à persister dans son système potique; elle écouta même les propositions de Bonneval pour une alliance offensive et défensive entre la France, la Prusse et la Turquie. Aussitôt Castellane demanda des instructions à Versailles, et il présenta au divan un projet qui portait pour stipulations principales (1747) : l"" les puissances alliées s'engageront à ne pas {loser les armes jusqu'à ce que Tépoux de Marie-Thérèse ait renoncé à la couronne impériale; ^i° la Porte conservera ses conquêtes en Hongrie; «T les minisires de la Porle assisteront au congrès qui aura lieu pour le rétablissement de la paix générale, etc. Trois grandes conférences furent consacrées par les ministres ottomans à la discussion de ce projet ; l'ambassadeur leur montra la perte de la maison trAntriche connue certaine quand ses Etals seraient enveloppés par les années des trois puissances; il leur rappela que, dans la première aimée de la guerre, lorsque les Français étaient à (juelques lieues de Vienne et les Prussiens ma lires de la Silésie, si les Turcs étaient entrés dans la Hongrie, Marie-Thérèse aurait éle forcée de signer sa propre ruine. Le divan parut s'ébnniler, quoique ses membres les plus influents fussent persuades que la France ne voulait que se débarrasser de celte guerre pour en rejeter l'elTort sur les Turcs. 31ais alors arrivèrent, de la part de Marie-Thérèse, les protestations d'amitié les plus formelles, lesquelles furent appuyées par les menaces de la Russie et l'or de l'Angleterre; en même temps l'on apprit que le roi de Prusse venait de faire sa paix particulière avec la reine de Hongrie. La négociation avec la France fut rompue, et tous les efforts de Castellane, toutes les intrigues de Bonneval, pour la renouer, furent infructueux. Le divan se trouva si complètement circonvenu par les ennemis de là France, que, sur les instances de l'Angleterre et dans l'espérance de se délivrer ainsi de toute
guerre, de tout danger, il signa un traité de paix prpétuelle avec l'Autriche et la Russie (1748). Bonneval, irrité du mauvais succès de ses démarches, mourut le jour même où il recevait une lettre de Versailles qui l'autorisait à rentrer en France.
L'Autriche et l'Angleterre, heureuses de Taveuglement delà Porte, sollicitèrent l'aide de la Russie pour mettre fin à la guerre : en eiïet, 50,000 Russes se dirigèrent sur le Rhin. Le comte Desalleurs avait succédé à Castellane : c< C'était, dit un rapport du temps, un homme de grand sens, pensif, parlant peu, allant au fait, un air simple et naturel, mais fin et délié. » Il fit des représentations trèsvives au sultan pour le déterminer à protester contre la marche de l'armée russe, et il lui présenta jusqu'à sept mémoires pour lui montrer tout le danger de l'intervention des hommes du Nord dans les affaires de l'Europe méridionale. Mais la Porte, satisfaite de voir les Russes diriger leurs armes et leur ambition loin de ses frontières, garda le silence et ne songea qu'à donner de ^nouveaux témoignages d'amitié aux deux puissances qui étaient secrètement liées pour sa ruine. Desalleurs, pour la tirer de son repos et lui faire voir que ses dangers inquiétaient plus la France que les vicissitudes de sa propre guerre contre l'Autriche, renouvela la proposition d'une quadruple alliance entre la Porte, la France, la Prusse et la Suède, alliance par laquelle les quatre Étals s'engageaient à réprimer l'ambition de la Russie et à ne faire jamais de paix séparée avec les cours de Vienne et de Pétersbourg. Tout cela fut rejeté, et la cour de Versailles n'eut plus qu'à s'occuper de ses propres intérêts, en désarmant ses ennemis par la paix d'Aix-la- Chapelle (1748).
^ ITT. — RffortR de la France pour éclairer la Turquie. — Empiétcmonts de la Russie.
La France , loin de témoigner le moindre ressentiment à la Porte, s'eftorça do nouveau de la remettre dans sa voie naturelle, et elle le fit avec une persévérance, une sollicitude, un désintéressement qui font le plus grand honneur à notre diplomatie, a Reprendre à Constantinople le principal crédit, écrivait le ministère à Desalleurs, protéger la Suède, ne pas abandonner la Pologne, arrêter le cours des vastes projets de la Russie, sont les quatre desseins que le roi vous ordonne de ne jamais perdre de vue. » Mais Desalleurs connaissait les obstacles qu'il avait à vaincre : a Les choses ont bien changé, écrivait-il, depuis la paix de Belgrade ; le prétendu refus de la médiation de la Porte par la France, le traité de paix perpétuelle conclu avec les cours de Vienne et de Russie, l'épuisement amené par la guerre de Perse, enfin l'intérêt particulier du Grand Seigneur, ont fait adopter le système pacifique comme l'unique moyen de soutenir le Grand Seigneur sur le trône et de prévenir une révolution générale. »
r»78 HISTOIRE DE LA TURQUIE.
Cependant, maigre le peu d'attention que le divan prétait à nos conseils, notre influence en Orient n'avait subi aucune diminution: on donnait à notre ambassadeur tous les commandements qu'il demandait pour nos marchands et nos'missionnaires; les Fanariotos, qui ambitionnaient les trAnes de Valachie et de Moldavie, n'y parvenaient que par le crédit de la France; nos exportations pour la Turquie, qui, en 1702, n'étaient que de 12,000,000, étaient de 22,000,000 en 1750; et tout l'avantage de ce commerce était pour nous, car nous ne prenions aux Turcs que des matières brutes, matières que nos ouvriers de la Provence, du Languedoc, du Lyonnais, de la Normandie et de la Picardie travaillaient, et que nous leur renvoyions ensuite tout ouvrées. Toulon tirait presque tous ses bois de construction de l'Albanie; les bûcherons souliotes et zagoriotes de T^rta s'enrichissaient au service de nos constructeurs, ne juraient que par la France et n'obéissaient qu'à ses agents. Le plus célèbre des consuls de Janina, BouUe, qui avait conçu des plans gigantesques pour étendre l'influence de la France dans ces contrées, soulagea Paris, tourmenté par la disette en 1741, en lui envoyant plusieurs vaisseaux chargés des blés de TEpire.
Pendant que nous jouissions, chez les peuples du Levant, d'une influence el d'une prospérité qui faisaient le désespoir de l'Angleterre, toutes les représentations et les sollicitations de notre diplomatie échouaient devant l'opiniâtre indolence et la folle sécurité du sultan et de ses ministres. Desalleurs leur exposa vainement le dessein qu'avait la Russie d'incorporer la Suède à son empire, les invitant à ofl'rir leur médiation ; il obséda vainement le divan pour qu'il conclût, (le concert avec la France, un traitô d'alliance avec la Prusse; il appuya vainement les efforts d'un agent du roi de Danemark, qui demandait un traité de ooninierce ; il proposa vainement une alliance directe contre la Russie, pour sauver Id Pologne, déjà deux fois menacée d'un démembrement. Louis XV écrivit luimême (ITô'i) secrètement au sultan trois lettres pressantes, où il déclarait qu'il était prêt à défendre la Suède contre la Russie, si la Porte voulait joindre ses efforts aux siens, où il lui dévoilait les desseins des cours de Vienne et de Saint Pélersbourg sur la Pologne, où il lui renouvelait la demande d'une alliance offensive et défensive entre la Porte, la France el la Prusse. Le sultan et ses ministres ne tirent que des réponses évasives aux propositions du roi, comme à celles de son ambassadeur ; ils se regardèrent même comme offensés des observations de Desalleurs sur l'état de décadence où était tombée rarmée ottomane, et ils refusèrent son concours pour rétablir leur artillerie, fortifier leurs places et apprendre à leurs soldats les premières notions de la guerre moderne.
« (Cependant la Russie se permettait les violations les plus manifestes de st*s traites avec la Porte ; elle fondait et fortifiait une nouvelle province sous le nom de Nouvolle-Servie , dans l'étendue du pays qui est entre le Bug et les frontières Je Ukraine, et qui, aux termes du traité de Belgrade, devait demeurer in-
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culte et inhabitée, et ne présenter qu un immense désert, ^rvant de barrière entre les deux empires. Par ce nouvel établissement, non-seulement elle coupait, en temps de guerre, la communication entre les Tartares et les Turcs, et se procurait la facilité de former des magasins pour ses armées, mais elle usurpait encore une étendue de terrain considérable sur le domaine de Tempire ottoman. Elle ne bornait pas à toutes ces infractions l'irrégularité de sa conduite envers les Turcs : après s'être engagée solennellement à ne plus se mêler des affaires de Pologne, elle y entretenait un parti puissant et négociait un traité d'alliance avec le roi et lu république ; elle protégeait les Kabardiens et les Circassiens, envoyait cbez eux des émissaires et des troupes, y établissait des magasins et des casernes, et travaillait à soustraire ces peuples à Tobéissance du khan des Tartares. Ce khan, Arslan-Ghéraï, prince bouillant et guerrier, dévoué à la France et à la Suède, portant aux Russes une haine implacable, souffrait impatiemment leurs attentats et ne cessait d'exciter la Porle à les repousser ; il lui donnait l'éveil sur toutes leurs manœuvres, l'exhortait sans cesse à la fermeté et ne négligeait rien pour lui forcer la main; il travaillait, de concert avec l'ambassadeur français, à la mettre en relation avec le roi de Prusse, qui n'avait pas encore de ministre à Constantinople; il obtint d'elle la permission de faire expédier à ce prince un émissaire sans caractère pour jeter le premier germe d'une intelligence entre les deux cours; il se fit également autoriser i envoyer à la diète de Pologne, tenue • en 1755, un ministre pour assurer les patriotes polonais de toute la protection de la Porte et de la sienne, et les décider à rejeter l'alliance de la Russie, dans laquelle leur roi voulait les engager; il prit, sans l'agrément ni même la participation de la Porte, le prétexte de vouloir châtier les Circassiens d'un refus d'esclaves qu'ils lui avaient fait, pour avoir occasion de faire passer dans la Circassie et le Kouban un grand nombre de troupes, chercher ensuite querelle aux Russes et fondre sur celles qu'ils avaient introduites dans la Circassie et dans la Kabardie, en pleine paix et contre la foi des traités. Mais les efforts constants de ce prince pour amener la Porte à une rupture n'obtinrent d'elle que quelques légères démonsl rations ; le ministère ottoman persista à préférer une tolérance qui prolongeait les douceurs de la paix à une animadversion qui aurait rallumé le feu delà guerre*. »
g IV. ^ Nouvelle adniinislratiundc la Valachie cl de la Moldavie — Le« Fanai iulus.
Pendant que la Porte, croyant l'empire à jamais sauvé par le traité de Belgrade, refusait de prêter Toreille aux avertissements de sa fidèle alliée, la France, de son fidèle vassal, le khan de Crimée, elle prenait, à Tégard des principautés de Va-
' Peyssoiuiel, Situation politiquB de la France ^ 1. 1, p 23.
laeliie et de Moldavie, des mesures qui ont favorisé l'ambition de la Russie,
amené des embarras interminables et porté un coup désastreux à la pubsauce
ottomane.
Les woïvodes Brancovano en Valachie/Canlemir en Moldavie, avaient donné l'exemple funeste de Talliance avec le czar, et leur trahison avait favorisé l'invasion russe et autrichienne. Pour assurer la fidélité des deux provinces, la Porte en ôta l'administration aux boyards indigènes; mais, au lieu d'en faire tout simplement deux pachaliks, voulant respecter la religion et les mœurs des habitants, ainsi que les anciens traités qui les unissaient à l'empire, elle résolut de les faire gouverner par des raïas chrétiens, sujets et créatures du sultan. Les Grecs du Fanar, depuis longtemps les plus bas, les plus corrompus des serviteurs de la Porte , sollicitèrent ces dignités , et Maurocordato fut le premier fanariotc qui partit des rives du Bosphore pour aller gouverner la ValacliieV
Le nouveau prince paya son élévation en augmentant de 500,000 piastres le tribut payé à la Porte; il voulut réformer l'administration du pays, mais il mécontenta tout le monde : les boyards, par la suppression de leui*s droits féodaux; les paysans, par l'augmentation des taxes; il fut déposé en 1741. Recovizza, qui lui succéda, augmenta encore le tribut; il ne garda le pouvoir que trois ans; « le sultan n'accordait pas un bail plus long aux Fanariotes qui affermaient *les principautés; encore devaient-ils chaque année acheter à grands frais la confirmation de leur titre. Les woïvodes furent mis ainsi presque sur le même pied que les pachas dans les autres provinces turques. » Maurocordato, rétabli en Yulachie(1744), augmenta encore la capitation pour payer son rétablissement. Au bout de trois ans, il alla régner en Moldavie; Grégoire (ihika le remplaça (1748). « Ce prince, dit un historieu roumain, comme tous ses prédécesseurs et ses successeurs de la même souche, se montra lidèle au système fanariote, et ne regarda la principauté que comme un pays conquis où l'on avait la liberté de s'enrichir cl de piller, sans songer aux pauvres habitans et aux droits de l'humanité. » Os exactions ruinèrent et dépeuplèrent les principautés; plusieurs milliers de ramilles émigrèrent, et toute la nation conçut contre les Turcs une haine trop bien justifiée par le mauvais choix des hospodars et par l'augmentation du tribut. La Russie avait demandé, en 17ô7, que la Valachie et la Moldavie fussent déclarées indépendantes sous sa protection; ce fut vers la Russie que les Roumains oppriin<> tournèrent leurs regards et leurs espérances. La Turquie allait bientôt expier cruellement sa polilique cupide et barbare, et l'asservissement des principautés à la tyrannie et à la rapacité des Fanariotes devait lui cire une cause de ruine aussi bien que l'abandon de la Pologne et de la Suède.
Mahmoud 1" mourut à la lin de 1754, après un règne de vingt-quatre ans. Os* man 111 lui succéda.
' i'alloiiN, htsai sur 'i3 huiumata, \t. '10
OSMAN Ili. 581
î^ V. — «îbiiiaii NI. — Cliaiigoiiienl de politique de h France. — AITsiiic des lieux saints.
Osman, tiré de la retraite où il végétait à cinquante-neuf ans, apporta sur le trône une incapacité voisine de i*inibécillité. Il n'avait de ses ancêtres que la cruauté et commença par faire périr trois fils d'Achmet III. Le grand vizir Alipacha, accusé d'intelligence avec eux, eut le même sort; en moins de deux ans, huit ministres se succédèrent dans ce posie dangereux et furent successivement déposés ou exécutés par le faible et capricieux monarque. A la fin, un homme habile, Mohammed-Raghib, reçut le sceau de l'empire et le conserva jusqu'à sa mort.
Osman ne régna que trois ans (1754-1757); son règne n'est marqué que par un effroyable incendie qui dévora les deux tiers de Constanlinople et fit un grand nombre de victimes. A l'égard de l'Europe, il resta fidèle au système pacifique du sultan Mahmoud. M. de Vergennes, successeur de Desalleurs (1755), ne put rien obtenir du divan. Alors la cour de Versailles, désespérant de tirer la Porte de sa nullité et pressée par les inimitiés de l'Angleterre, fut conduite au grand changement de système politique que signale l'alliance de 1756 entre la France et l'Autriche.
On sait quelle nécessité inspira dans l'origine cette alliance, regardée d'aljord comme un chef-d'œuvre, plus tard comme une monstruosité diplomatique. La France, en s'engageant contre l'Angleterre dans une guerre maritime où il ne s'agissait pas moins pour elle que d'être ou de ne pas être une puissance coloniale, voulait éviter d'avoir ses forces occupées sur le continent par l'Autriche, ainsi qu'il lui était arrivé dans toutes ses luttes avec l'Angleterre. Ce fut donc, sous ce rapport, un coup de maître que l'alliance de I>ouis XV avec Marie-Thérèse, et d'abord la cour de Londres en fut consternée ; mais il y manquait une condition importante, c'était que l'Autriche entrerait dans la politiquedc la France pour la conservation de l'empire ottoman, politique à laquelle il ne semblait pas diilicile de la convertir; car la puissance de la Russie commençait à inquiéter Marie-Thérèse, et le traité de Versailles de 17o6 annulait implicitement le traité de Vienne de 1725. En un mot, « l'alliance de l'Autriche ôtait à la France la confiance et l'amitié de la Porte : il suffisait, pour en anéantir le mauvais eflet, de garantir l'intégrité du territoire ottoman en Europe*. » On n'en fit rien, et le traité de 1756 n'eut que des résultats funestes, non-seulement parce que la folle vanité de la maîtresse de Louis XV fit dégénérer cette alliance de précaution contre l'Angleterre en une guerre de destruction contre la Prusse, mais encore parce que la base de l'union de la France avec la Porte, qui était l'abaissement de la maison d'Autriche, après deux cent trente ans d'existence, se trouva ébranlée.
* Politique dfs ca^ine.'s de l'Ewope, t. Ul, p. itiU*
585 niSTOinE DE LA TlRyUIE.
La cour de Londres se servit avec empressement de ce traite pour remontrer à la Porte que la France répudiait son alliance et devenait son ennemie ; elle s'efforça de substituer, dans le divan, son influence à Tinfluence française; elle lui fit signer un traité d'amitié et de commerce avec la Prusse; elle chercha même à l'entrainer dans la guerre contre l'Autriche. La Porte avait résisté précédemment aux sollicitations et aux avertissements de la France , non par défiance , mais par paresse ; elle résista de môme aux insinuations malveillantes et aux calomnies de l'Anglelerre; elle fut mécontente et inquiète du traité de Versailles; mais elle était ' trop habituée à regarder la France comme sa véritable amie pour croire à la rupture de r.illiance. Cependant notre influence en Orient se ressentit du mécontentement causé à la Turquie par le traité de Versailles : la Russie profita des dispositions du divan pour exciter sourdement de scandaleuses querelles relativement à la garde des lieux saints, querelles par lesquelles elle s'eflbrça de dépouiller la France de son protectorat sur les chrétiens d'Orient. (]ette aflaire des lieux saints ayant eu de longues et graves conséquences jusqu'à nos jours, puisqu'elle est l'origine de la guerre actuelle (1854), nous allons résumer en peu de mots l'histoire des droits de la France sur les lieux saints.
La possession des lieux saints, disputée entre les Latins, les Grecs et les Arme* niens, n'implique pas le droit de propriété, mais seulement celui d'usufruit. La loi musulmane s'oppose à ce que les infidèles possèdent dans le pays des fidèles ; elle ne leur permet pas de construire de nouvelles églises, alors même qu'il serait conveim que ces églises doivent être considérées comme des propriétés publiques, et appartenir, par conséquent, au souverain territorial; mais elle leur accorde l'autorisation d'entretenir les anciennes églises, c'est-à-dire de les réparer et de relever les parties tombées, sans pouvoir toutefois y ajouter de nouvelles constructions. Dans les usages de l'Orient et de la Terre-Sainte, la possession exclusive d'une église, d'un sanctuaire, d'un autel, quel qu'il soit, par une communion chrétienne, n'exclut pas les autres communions de la faculté d'y célébrer ; mais les possesseui-s ont seuls le droit d'en garder les clefs, de réparer ces édifices et de les entretenir à leurs frais, d'y allumer des lampes, d'y étendre des lapis, enfin de le balayer, car c'est là, aux yeux des nmsulnians, le signe |)nncipal du droit de possession. 11 ne faut pas s'en étonner ; l'enceinte sacrée dans laquelle se trouve placé le tombeau de Mahomet à Médine est balayée tous les jours par quarante ferrasch (balayeurs) ; c'est une charge trés-considérée chez les musulmans, et que le sultan confère à ses favoris et aux principaux personnages de sa cour. Malgré les prétentions jalouses des Grecs et des Arméniens, c'est aux religieux catholiques, protégés par la France, qu'a toujours appartenu légalement la garde du saint sépulcre et des Ueux saints. Il sufilit, pour le prouver, de citer les tirmans de la Porte. Voici une sentence rendue en 1*04, sur la demande de l'ambassadeur français : « Les clefs des portes dudit endroit (la grotte où est né Jésus-Ghrist) sont dans les
OSMAN III. :m
mains dos Francs, et passent suocesswement de Tun à Tautre de ceux d'entre eux qui arrivent à Jérusalem, et ce tant avant que depuis la prise de cette ville par le sultan Sôlim P, jusqu'à la présente date, sans avoir passé par d'autres mains que les leurs. Ce sont eux qui ouvrent à ceux des musulmans et des chrétiens qui demeurent ou qui viennent à Jérusalem, et qui désirent visiter ce lieu. On n'a point connaissance qu'ils aient cessé de posséder lesditcs clefs, ni que personne les leur ait contestées et les en ait dépossédés ; ils en sont en possession constante et non interrompue depuis les temps les plus reculés jusqu'au jour de la date du présent acte. En conséquence, le juge susdit a confirmé la possession des clefs du- (lit endroit entre les mains de la nation franque. »
Un firman d'Osman II (1620) s'exprime ainsi: a Les religieux francs, anciens possesseurs exclusifs de la grande église de Bethléem et de l'église du tombeau de la Vierge, ont, de leur plein gré, accordé à chacune des autres communions chi*élionnes, des sanctuaires dans l'église supérieure; mais la partie inférieure, l'endroit où est né Jésus-Christ, — que sur lui soit le salut ! — est le sanctuaii*e des religieux francs; aucune autre nation n'y a aucun droit, et il est défendu à chacune d'elles d'usurper désormais ledit lieu... Nous ordonnons qu'on ne permette à aucun individu, Arménien ou autre, de dire la messe dans l'endroit où est né Jésus-Christ, endroit situé au-dessous de l'église de Bethléem, pas plus que dans la coupole que l'on appelle le tombeau de Jésus-Christ, ni dans l'intérieur du tombeau de la sainte Vierge, ni enfin dans les sanctuaires qui, depuis un temps ancien, appartiennent aux religieux francs. >j
Le iirman de 1633 est encore plus explicite : « . .Aujourd'hui les religieux francs viennent de produire les titres qu'ils ont entre les mains ; nous les avons examinés, et avons reconnu que c'étaient des papiers anciens et authentiques ; ils prouvent que tous les lieux ci-dessus mentionnés, ainsi (jue la possession des trois portes de la grotte de Bethléem, et les clefs de ces portes, appartiennent exclusivement aux religieux francs, depuis la conquête de Jérusalem par le khalife Omar, et qu'à l'époque où Sélim 1" s'empara de ces saints lieux, ce grand nombre d'eudroits est resté, c^mme auparavant, entre les mains des mêmes religieux francs. Nous ordonnons que les Francs aient, comme anciennement, la possession et la jouissance de la grotte uiuée à Bethléem, et connue sous le nom de Crèche de Jftîtj^^Ettf^^fl^MK firecs se mni empnréti^ ;]i]Lsi ^|ii il ^i été dit, au détriment des religieux francs, j)«r fnuide et i?ii pi-t>daiï^nl dii faux lilies; qu'ils aient la pos- »ti>s:«ion tahi j<iulst8Hn<uï desfleryd« (mis porti^s sud, nord et ouest de ladile grotte,
|i:*t dcsdeiixpcitt!; jjirdjimqtii nitVe qii*ib Tout mw deUiiif < fjoti, située dans l'î' ' **i ' ^jtut^ JIU-deKSOll-
vrent le tûntb»MUu
U : qii ils aient encore et de la même ma- 'i^nu e et possi^ssinn de la pieire de (ono- ■ ^^ vcu'iU^s du Cîilvaire, les sept arceau) ujmks, grande et petite, qui recouru tn', la jouissance et posses-
5Si HISTOIRE DE LA TURQUIE.
sion, soit à Jérusalem, du tombeau de sainte Marie ou couvent appelé Deir-al- Amoud, avec ses attenances et dépendances, soit dans le village de Nazareth, des églises et monastères, en un mot de tous les lieux dont jusqu'à présent ils ont eu la possession non contestée ; que désormais ni les Grecs, ni les Arméniens, ni aucune autre nation chrétienne ne les troublent et inquiètent, ou soient causequ'ils soient troublés et inquiétés. . . ; que toujours, dans lesdits lieux, et principalement sur le Calvaire, les religieux francs exercent leur culte à leur gré et comme par le passé ; qu'ils y mettent comme auparavant des cierges et des flambeaux, sans que personne les en empêche; que, dans Texercice de leur culte, le préfet des religieux francs ait, comme par le passé, le pas sur tous les religieux des autres nations, pourvu qu'ils payent le tribut voulu par Tnncien usage (environ 20,000 francs). »
Malgré la teneur de ce firman, un an après, ainsi que nous l'avons dit ailleurs *, la garde du saint sépulcre était enlevée par les Grecs aux Latins et tous les efforts que fit la France pour faire cesser celte usurpation échouèrent pendant quarante ans. Enfin les capitulations de 1675 réparèrent ce dommage, et un article reconnut à la France le droit formel et exclusif de protection sur les lieux saints. Alors les Grecs et autres ennemis de la France eurent recours à des moyens secrets peu compatibles avec l'honneur et la foi des nations chrétiennes. Les agents de la Porte, les gouverneurs de Damas et de Jérusalem, gens avides et corrompus, avaient intérêt à entretenir une mésintelligence qui les enrichissait aux dépens des Grecs et des Latins, et quand les ambassadeurs de France, d'Autriche etdr Venise, émus par les plaintes des catholiques, portaient leurs réclamations au divan, ils tombaient entre les mains d'interprètes, Grecs pour la plupart, intéressés à présenter rafiaire sous le jour le plus favorable à leurs coreligionnaires. Kn 1676, un bérat du sultan Mahomet accorda aux Grecs les clefs, les tapis et les lampes (les sanctuaires de Jérusalem, à la condition de payer, chaque année, une rente de mille piastres pour rentr(»tien de la mosquée du sultan Achmet; car c'était encore là un moyen de séduction employé par les Grecs. Après avoir persécuté les Latins comme les espions de la France et les fauteurs d'une nouvelle croisade, ils offraient aux fidèles raïas de la Porte, et payant exactonient le kharadj, d'ajouter à leurs red(»vances une subvention au profil de telle ou telle mosquée. Toutefois cette spoliation n'avait qu'un r^iraclère transitoire. Les ambassadeurs de France, Guillerai^ues, Girardin et Ghâteauneuf, poursuivirent successivement cette négociation d'un si grand prix |)our nos souverains et malheureusement interrompue par les agitations poliliques, les guerr<'s extérieures, les révolutions du sérail et la mort de deux des négociateurs, Guilleragues et Girardin. Le 20 avril 1690, sous le règne de Soliman II, un jugement rendu par le divan remit les
* Voir pape 209.
MOUSTAPUA 111. 386
religieux francs en possession de tout ce qui leur avait été pris depuis 1655 ^ Enfin, sous Tadministration du grand vizir Ibrahiin-pacha, le marquis de Bonac; ^ notre ambassadeur a Constantinople, obtint le renouvellement des firmans qui -accordaient à la France la protection du saint sépulcre, tandis que, par le traité do 1718, ainsi que nous l'avons vu plus haut, Pierre le Grand stipulait seulement que les Russes auraient le droit de faire des pèlerinages en Palestine, sans y être ni rançonnes ni molestés.
Les capitulations de 174U ayant confirmé solennellement les droits de la France, toute intrigue des Grecs fut interrompue et la paix sembla sérieusement établie; mais, en 1757, les choses changèrent de face. « Des pèlerins grecs, dit M. de Marcellus dans ses Souvetiirs d* Orient y ayant pillé le couvent catho* lique de Jaffa, cette escarmouche annonça une attaque générale. En effet, peu de jours après, à Jérusalem, les schisniatiques assaillirent les religieux et les cjitholiques enfermés dans Téglise du Saint-Sépulcre, brisèrent leurs lampes, dispersèrent leurs ornements ; puis, armés de procès-verbaux achetés à grands frais, ils se déclarèrent insultés eux-mêmes et se plaignirent au divan de la prétendue irruption des Latins. Enfin, trouvant le grand vizir favorable à leurs vœux, ils levèrent le masque et présentèrent une requête tendant à déposséder entièrement les prêtres francs des saints lieux. La Porte eut l'air de prêter une attention sérieuse à cette demande, comme aux instances contradictoires de l'ambassadeur de France (lesquelles furent appuyées par celles de toutes les puissances catholiques), et, après des conférences et des examens sans résultat, le grand vizir fit pa< raitre un hatti-shérif qui porta la première et la plus vive atteinte à nos privilèges. Cette ordonnance chassait les Latins de l'église de la Vierge, de la grande église de Bethléem, et mettait sous la garde et la protection spéciales des Grecs le saint sépulcre et plusieurs autres sanctuaires. Les protestations des ambassadeurs français contre cette spoliation, fréquemment renouvelées dans la suite, furent toujours sans succès. (Chaque année, depuis cette époijue, on a vu la France perdre quelques-unes de ces saintes prérogatives ; et des firmans, arrachés de temps en temps à l'impartialité de quelques sultans, en conférant aux Latins de moindres privilèges, n*ont pu contre-balancer le crédit de leurs opiniâtres adversaires. »
g VI. — Mouslapha 111. — Inlcnciition de la Russie en Pulo|;iie; tics intrigues dans les province»
grecques de la Turquie.
Pendant la querelle des Latins et des Grecs au sujet des lieux saints, Osman III mourut le 21) octobre 1757. Il eut pour successeur son neveu Moustapha III. Le nouveau sultan manifesta, dès son avènement, l'intention de changer corn-
i G. Famin, |i. 228.
plétement la politique de la Poile et de prendre une part active aux afiaires de l'Eur(]fJ)e. Le jour où il se rendit à la mosquée d*Eyoub pour ceindre le cimeterre d'Osman, il s'arrêta devant la caserne des janissaires, et lorsque, suivant l'usage, * il reçut des mains de Taga la coupe de cherbet : « Camarades, s'écria-t-il, j'espère, au printemps prochain, le boire avec vous sous les murs de Bender. »
La France se réjouit de ces dispositions de Mouslapha et ne négligea aucune oc* casion de lui témoigner que, malgré l'atteinte récemment portée à ses privilèges religieux, rien n'était changé dans ses rapports avec la Turquie. Ainsi des esclaves chrétiens s'étaient emparés par surprise du vaisseau amiral de la flotte turque et l'avaient conduit à Malte (1700). Le sultan, furieux d'un tel aiïront, demanda à l'ambassadeur de France la restitution du navire, qu'il appelait son « trône de la mer; » il en écrivit même à Louis XV, en lui disant que, s'il ne lui accordait satîs- Taction, il devrait regarder son amitié « comme de la peinture sur l'eau. » I^a cour de Versailles essaya d'abord de lui faire entendre que la France n'avait rien à démêler dans cette affaire, et qu'elle ne pouvait s'en occuper que par amitié pour la Porte; puis, étant habituée à traiter les Turcs comme des enfants à qui l'on pardonne leurs mutineries, au lieu de s'irriter de leurs prétentions, de leur insolence, elle acheta le vaisseau aux chevaliers de Malte, et le renvoya en grande pompe à Constantinople, où le peuple le reçut avec des transports de joie. La Porte ne témoigna nulle reconnaissance pour cet acte de bienveillance et refusa même d'envoyer une ambassade à Louis XV pour le remercier de sa générosité. « La gratitude, écrivait Vergennes, ne fut jamais la vertu de cette nation; son orgueil, qui la porte à croire que tout lui est du, lui laisse peu la lilxTlé de sentir le prix de la complaisance, derallenlion et de l'amilié qu'on lui marque. »
La mort d'Auguste 111, roi de Pologne, le meurtre de Pierre III, empereur de Russie, et ravénement de l'ambitieuse Catherine (17G!2), obligèrent enlin la Porte Ottomane à sortir de son inaction et à resserrer son alliance avec la cour de Versailles.
La Russie, depuis un demi-siècle, îivait profité de tous les événements, de toutes les fautes, de toutes les guerres de l'Europe, pour renverser le tri|)le obstacle qui Tempêchait d'être complètement européenne, la Turquie, la Suède et la Pologne. >'ons avon^: vu quels efforts elle avait déjà faits contre la Turquie, quels succès elle avait déjà obtenus; mais ce n'était pas l'œuvre d'un jour que la conquête de l'empire des Osmanlis, et l'on ne pouvait s'y préparer que par la destruction de la Pologne et de la Suède. La Suède n'avait échappé à une ruine complète que par le traité de >\stadt; c'était maintenant au tour de la Pologne. D(\jà la Russie avait préludé à rasservissemeni de ce pays en lui doimant deux rois dont elle îivait fait ses vassaux ; pour l'achever, elle le força d'élire un seigneur d'obscure noblesse, ancien amant de Catherine II, qui ne pouvait se soutenir que ]mr les baïonnettes russes; elle lui imposa un code de lois destiné à perpétuer l'anarchie qui le
MOUSTAPIIA m. 587
(lovonût; enfin elle (it envahir par une armée le royaume insurgé conlrc tant d'où- Irages. « Les puissances du Nord, disait M. de Choiseul, paraissent attachées au • char de Catherine : la Suède, par le succès des cabales fomentées dans l'intérieur (le son gouvernement; la cour de Berlin, par Tespoir de séparer F Autriche de la Russie; enfin la cour de Londres, par opposition à la France, d Quant aux puissances du Midi, l'Autriche se disait neutre à cause du traité de 17r>(); mais la Russie était sure de la retrouver pour alliée quand elle lui offrirait une part des dépouilles; la France était épuisée par les désastres de la guerre de Sept Ans; enfin la Turquie ne comptait plus que comme une proie qui devait subir le sort de la Pologne. Cependant les Polonais demandèrent des secours à toute TEurope, principalement à la Turquie et à la France, qui toutes deux avaient proteslé contre l'élection de Stanislas Poniatowski et contre l'intervention des Russes.
La politique naturelle de la France était de s'opposer aux projets de la Russie, et, malgré de nombreuses fautes, elle l'avait suivie, elle était prête encore à la suivre. Mais, à cetle époque, nous sortions des humiliations de la guerre de Sept Ans^ et la grande affaire du cabinet de Versailles était de s'en venger. Choiseul regardait le renouvellement de la lutte avec l'Angleterre comme inévitable, et il en trouvait l'occasion dans les troubles de l'Amérique du Nord, troubles qu'il fomentait et à l'aide desquels il voulait faire reprendre à la France sa puissance sur l'Océan. Les affaires de Pologne le jetèrent dans l'embarras; car il voyait la Russie près de s'agrandir, et il n'y avait qu'une politique qui pût efficacement l'en empêcher : Tac^ cord de l'Angleterre avec la France, accord impossible. En effet, l'Angleterre nonseulement refusa d'aider la France dans ses négociations en faveur de la Pologne, mais elle entrava tous les efforts qu'elle fit pour son salut; mais elle la menaça d'une coalition européenne si elle se déclarait ouvertement contre la Russie; mais elle se montra constamment favorable aux spoliateurs de la Pologne. Dans cet état de choses, il ne restait à Choiseul d'autre parti à prendre que d'exciter la Porte à secourir activement les Polonais. En effet, M. de Vergennes reçut l'ordre de pousser les Turcs à la guerre, en leur promettant la neutralité de l'Autriche. Le sultan Moustapha III, prince ignorant, mais plein d'énergie et de bonnes intentions, avait été insolemment joué par Catherine dans les affaires de Pologne; car il avait juré de laisser l'élection libre, mais en excluant uniquement et formellement Poniatowski ; et Poniatowski, malgré les promesses de la czarine, avait été imposé aux Polonais par les soldats russes. A la nouvelle de cette élection monstrueuse, Moustapha entra dans Une violente colère : « Je saurai réduire ces infidèles I » s'écria-t-il; et ses ministres disaient que leur maître était prêt à tout sncriiier pour se venger de la Rudoie. Mais la puissance ottomane, ses armées, ses finances, étaient totnbées depuis vingt-citlq ans dans le plus profond délabrement, l'ardeur du sultan dût s'éteindre bientôt et devant les résistances de ses ministres, a qui la Russie faisait croire que les troubles de ta Pologne n'étaient que des que-
:,8X HISTOIRE l>i: LA TURQUIE.
relies de religion, el devant l'impossibilité de tirer son peuple de la lâche apathie où il était plongé : a Que puis-jc seul? disait-il au khan de Crimée. Tous mes pachas sont amollis et corrompus. Ils ne veulent que des kiosques, des musi- ' ciens, de belles esclaves. Je travaille à mettre de Tordre dans Tempirc; mais il n'y a personne qui veuille m'aider. »
Cependant lesagents de Catherine, au moyen de la propagande religieuse, préparaient la voie à l'invasion russe dans les provinces grecques de la Turquie. Dés 1760, le czar Pierre leur avait envoyé de zélés émissaires. L'un d'eux, (îrec de Thessalie, Papas>-Oglou, officier d'artillerie au service de la Russie, parcourut les côtes de l'Adriatique, la Thessalie, la Morée; un autre, le moine Stéphano, choisit f>our théâtre de ses prédications la Servie et la Croatie. <c Ni l'Allemagne, ni la Hongrie, disait-il aux raïas, ne peuvent rien faire pour vous; la France dort, la Pologne se meurt ; seule la Russie pense à vous, veille sur vous, vous tend la main ; car seule elle est orthodoxe. Ne reconnaissez-vous pas en elle la race blonde qui doit vous sauver ? » Animés par ses discours , convaincus par ses aumûne& et ses largesses, les chrétiens de l'Albanie, de la Servie, du Monténégro, se levèrent en armes; mais les Russes n'étaient pas encore prêts; l'insurrection, abandonnée à ses seules forces, fut écrasée par les janissaires. En Morée, Papas-Oglou s'aboucha avec Mavro-MichaUs, chef des Maïnotes ; il ne put s'entendre avec lui et se tourna vers Benati, évéque de Calamata, qui promit de soulever 100,00(1 Grecs à l'approche des Russes. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ordonna à sa flotte de se diriger vers le Péloponèse. Mais^ avant de tenter l'expédition, le comte Orloff eut une entrevue avec Mavro-Michalis. Le montagnard ne se laissa point séduire par les flatteries, ni eflrayer par les menaces. « Eusses-tu à les ordres toutes les armées de ta souveraine, dit-il au Moscovite, tu ne serais encore «pi'un esclave ; je suis, moi, le chef d'un peuple libre, et quand même le destin feraiit de moi le dernier des hommes, sache que ma tête aurait encore plus de prix que la tienne. » Les Maïnotes confirmèrent ces paroles de leur chef : « Nous ne prendrons les armes, dit leur député à la czarine, qu'en qualité d'alliés et dans le cas où Votre Majesté sera décidée à ne traiter avec les Turcs que lorsque nous les aurons chassés de la Grèce ; nous ne sommes ni esclaves, ni serfs, et nous voulons l'indépendance et la lil)erté. » Un troisième émissaire, envoyé dans les principautés roumaines, insurgea les boyards et le peuple « au nom de la patrie, de la religion el de la liberté ; » en quelques semaines, les Turcs et les Fanariotes lurent pillés dans leurs métairies, et n'échappèrent au massacre que par la fuite ; mais ce mouvement des Moldo-Valaques n'eut pas de meilleur résultat que la révolte des Serbes et des Monténégrins. Les troupes turques rétablirent l'ordre, el la Porte, pour s'assurer de la fidélité des provinces tributaires, ordonna aux boyards el aux marchands d'envoyer toutes leurs richesses à Constantinople.
Ainsi les intrigues moscovites n'aboutirent qu'à corn promettrej les chrétiens: