CHAPITRE m
DE LA PAIX D ANDRINOPLE JCSQU A NOS JOURS l18i9— 185S)
g I. — Relations de la France avec le Letant pendant la Restauration et après la Révolution
de 1830.
Avec la paix d*Andrinople commence une nouvelle période dans l'histoire du sultan Mahmoud. Nous avons vu que, depuis qu'il était parvenu au trône, tout avait touiné contre lui : la Servie, par la mauvaise administration des pachas, était devenue indépendante; la Grèce, appelée aux armes par Ali-pacha et soulevée par des enthousiastes plus littéraires que politiques, avait été constituée en royaume indépendant; enfin, la suppression des janissaires, cette plaie dévorante de l'empire, avait décidé les Russes à hâter l'exécution de leurs projets, et le traité d'Andrinople avait fait de la Turquie une véritable dépendance du grand empire du Nord. Cependant le padischah ne désespère point : ses réformes, qu'on lui présente comme la cause de ses défaites, il va les continuer, et, seul, animé d'une foi ardente, d'une volonté implacable, il revendiquera tous les droits que son titre lui donne sur les vastes dépendances de son empire. S'il meurt avant d'avoir accompli son œuvre, et an moment où tout semble désespéré, il aura néanmoins fait assez pour que l'Europe aide son successeur à continuer ses réformes et à reprendre une autorité réelle sur l'Egypte, que l'ambition de Méhémet-Ali et les vues imprudentes des puissances occidentales ont presque entièrement soustraite à sa domination. La dernière partie du règne de Mahmoud est donc en somme heureuse pour son empire : elle.est marquée sans doute par des désastres et des défaites, mais aussi par l'accroissement de l'autorité du sultan, par l'effacement de tout ce qui lui faisait obstacle, de 3orte que son successeur, devenu roi à la façon européenne, pourra enfin rendre la vie à ce grand corps que l'impitoyable réformateur aura pour ainsi dire épuisé pour arriver à le renouveler. Ou ne pourra plus répéter que « les Turcs campent en Europe ; m ils y auront conquis droit de cité; rOecident les regardera comme un. des éléments néces-
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saires à sa vie, et il ne sera plus possible de parler du partage de leur empire et
de projeter son démembrement.
Avant d'entrer dans le récit des événements de cette dernière partie du r^ne de Mahmoud, voyons ce qu'étaient devenues les relations de la France avec l'Orient,
hv grmvcrticmenf de la Restauration avf^it fuit dp louables efforts pour rendre à Ia France soa influence dans It: I^cvanl. D une (ïarl, il avait chcrcbt* à reprends îion iHoltctoral sur lei» catholiques ^ resserre srs relations avec les iMaronite:?, restauré les lioux saint» et pensionne les pères Au Saint-Sépulcre. D'autre pai't, il avait fait entendrt^ au divan» dans aes plus grandes difllcultfe avec la Russtic, des conseils désintéresses, aidé le sultan dans av.^ i*éformei>. donné au pacha d*I> gyple des ofliciers pour son armée, Je?; professeurs pouï^ ses écoles, des Lnf;;cn leurs pour ses arsenaux et ses manufaclures. La nation française avait eiuhrassé avec une fféuéreuse ehateur la cause destlrecs, et la glorieuse mais impolitujue bataille de Navarin, aiusi c[ue l'evpédîtion de Moree, avaient paru des ressouvenirsdes croisades. La eoiujuéte d'Alger sembla faire reprendre à la Franee la voie qu'elle avait suivie avec tant ilavantagea sousl'anciemie monarchie: elle eut un retentissemf^it immense dans rOrient ; tous les chrétiens du Levant eu conçurent les plus vives espérances et célébrèrent les Français comme des libérateurs futurs. La Svrit* surtout nalten liait i]iie de nous sa délivrance : « Quîls viennent, disaient aux voyageurs les Maronites, les Druses, les (irees, même Ica musulmans, et Vniï le pays sera a eux sans combat- » Mais cette résurrection de notre puissance n'*4ait qu'apparente, et quatre États s'étaient en réalité partagé l'influence que la France exerçait jadis dans le Levant. Les Anglais étaient maîtres de tous nos anciens comptoirs, cl ils avaient sur les délibérations du divan une action décisive. Quant aux Russes, «j'ai trouvé, dit M. de Forbin, leur influence étabhe partout et leur protection aussi recliercliée , aussi désirée par les chrétiens de tons les rites, à Saint-Jean d'Acre, à Jérusalem et au Caire, qu'elle l'est h Constantinople. » Enfin, deux puissances catholiques, profitant de nos impiétés révolutionnaires, avaient presque substitué leur protectorat au nôtre : c'étaient l'Autriche et la Sardaigne; toutes deux, grâce à la possession de Venise et de (îênes, c'est-à-dire des deux dominatrices de la Méditerranée dans le moyen âge, avaient apparu dans cette mer et y avaient créé des comptoirs, des consulats, des églises.
Dans cet état de choses, la France ne pouvait reprendre sa position dans le Levant qu'eu faisant alliance soit avec l'Angleterre, soit avec la Russie. Or, l'on sait que la politique extérieure de Louis XVIU et de Charles X fut toute favorable à cette dernière puissance ; leur gouvernement parut donc reprendre à l'égard de l'empire ottoman les derniers errements diplomatiques du gouvernement de Louis XVI. Il y eut tendance marquée de la part de la France et de la Russie fi excime les Anglais de la Méditerranée; ce fut réellement l'accord de ces deux
MAHMOUD 11. 49i
Etals qui donna l'indépendance à la Grèce ; l'opinion générale était que les flottes française et russe attaqueraient quelque jour la flotte anglaise. Aussi le gouvernement français ne mit aucun obstacle à la marche des Russes sur Constantinople; le bruit courut même qu'il était d'accord avec celui du czar pour démembrer l'empire ottoman, et que Nicolas avait promis à Charles X, en compensation de l'occupation de Constantinople par les Russes, un remaniement de l'Europe dans lequel la France reprendrait ses limites naturelles.
La Révolution de 1850 changea cette situation : le gouvernement nouveau eut pour adversaire prononcé la Russie; il rechercha donc l'alliance anglaise, et l'un de ses premiers actes, l'un de ses actes les plus fâcheux, fut de renoncer, danâ le protocole de la conférence de Londres, qui garantit une existence nationale à la Grèce , au droit de protectorat que la France avait sur les catholiques de la Grèce et de l'Archipel, en stipulant néanmoins que les propriétés des églises catholiques seraient garanties , que les évoques seraient maintenus dans l'intégrité de leurs droits et privilèges, que les biens des anciennes missions françaises seraient reconnus et respectés.
Le gouvernement de Juillet ne s'en tint pas à cette faute; l'abandon de l'alliance russe semblant replacer la France dans son ancienne voie politique à l'égard de l'empire ottoman, il fit solliciter le divan (19 mars 1831) par son ambassadeur, le général Guilleminot, à l'époque où une rupture de la France avec la Russie semblait imminente, de se tenir prêt à profiter des événements, par conséquent à venger la honte du traité d'Andrinople. Cette ouverture jeta dans une telle perplexité les ministres turcs, qu'ils en firent part aux ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre. Toutes les cours en furent émues ; mais le gouvernement français se hâta de désavouer et de rappeler son ambassadeur. Une telle conduite ne fit qu'amoindrir le reste d'influence que la France avait encore sur les affaires de l'empire ottoman, et toute la diplomatie du roi Louis-Philippe, à l'égard de l'Orient, se ressentit de ces premières erreurs.
g 11. — Puissaace de Mébémet-Ali. — Sa rupture avec la Porte. — Batailles de Homs et de Koniab.
Cependant Mahmoud se montrait de plus en plus persévérant dans ses tentatives de réforme et dans ses imitations des roceurs de l'Europe : ainsi il avait institué un ordre civil et militaire sous le nom de Nicham-IftiMiar ^ et il faisait publier un journal, \^ Moniteur ottoman. Mais des incendies répétés témoignaient du mécontentement de la population, qui ne vit dans le choléra lui-même qu'une nou^ velle preuve de la condamnation céleste de toutes ces innovations. Des révoltes éclatèrent même en Bosnie, en Albanie et à Bagdad ; elles furent facilement com-
m HISTOIRE DE LA TURQUIE.
priiné«!^ et ne lii^enl (|uiilVe[mi[ raiiloritê du sullan,qui ne lenci^iilru bi^'iitot plus
d'adverâniiv i|ue dans le pacha d'Kgvple,
Méht?met-Ali nviiil consolidé son pouvoir nou-stiulenicnl par des coiiquèU^s, mais aussi par unv adîniiiistrahond'ini despotisme intelligent : flpK'as la soumission de TAral^ie, il avait conduit ses l>aiides ;i1banaises dans le Senniiar et le Kordofan, et avait appliqué aux populations vaincues le système que TAnyleterre a si bien pratiqué dans J'Indonstan. « J'ai fait en Egypte, disait-tl a un Frauçais. ce que les Anglais ont fait aux Indes, Leui-s soldats indiens sont commandés par des officiers anglais, et vous-nicnies. si vous formez a Alger des régiments arabes, vous n'y placerez que des oitkiers français . Le Turc est bien plus piopre à la guerre et au corn mandement que TAralft; il se seul fait pour ordonner, et TAralie, en sa présence, sent qu'il est fait pour obéir. Tout mon art, c*est de m'attirer des otliciers turcs. Heureusement pour moi que le sullan donne de faitles appointements: j'en ai donne de plus considérâmes, el Ick oHiciers sont venus chez moi. 11 ma fallu ensuite m'assurer de leur fidélité ; j'en aî trouvé le moyen en les empêchant de devenir propriétaires et de se créer à eui- mêmes une influence personnelle sur la population V u
Navarin porta un grand coup a s<i puissant e ; mais il snt pi-omptement ré[>arer ses pertes; et, profitant de V affaiblissement du sultan, il se plaignit qu'on lui eùl donné, en récompense de ses services, le pacbalik de Candie à la place de celui de Syrie qu'on lui avait promis. \um, dès que l'oGcaâion se présMinLi de se jeter sur cette proie, il la saisit.
Méliémet s'était emparé de toutes les terres de l'Hjîyplt\ soit a litre de successeur et d'héritier des mameluks, soit en indemnisant les propriétaires et les mosquées; il s'était fait ainsi Tunique cultivateur du pays et avait triplé ses revenus en substituant presque partout la culture du coton à celle des céréales, et eu se donnant le monopole de toutes les denrées. Cet accaparement monstrueux lui avait fourni l'argent nécessaire pour payer les immenses travaux qu'il avait entrepris, mais aussi il avait produit une profonde misère chez les malheureux fellahs attachés à la terre. En 1831, quelques-uns s'enfuirent en Syrie, qui était gouvernée par Abdallah-pacha, autrefois l'ami de Méhémet, mais qui avait encouru son inimitié, parce qu'il favorisait la contrebande des denrées de l'Egypte. Méhéniel somma Abdallah de lui rendre ses fellahs; celui-ci répondit que les sujets du sultan pouvaient habiter indifférera m an t sur l'une ou l'autre partie de son empire. A cette réponse, Méhémet fit marcher sur la Syrie son fils Ibrahim, à la tête d'une armée de 30,000 hommes.
Dés que le sultan apprit la marche d'Ibrahim, il lança un hatti-shérif qui ordonnait au pacha d'Egypte de renoncer à son entreprise et de lui soumettre ses
* Revue de* Deuaa-MondeSf août 1840.
griefs^ lui promeltanl dailleuii» prompte et sévère justice. Mébémet passe outre, et Mahmoud ordonne à son armée et à sa flotte de marcher contre le rebelle. Gaza, Jaiïa et Kaïfla étaient tombées rapidement aux mains d'Ibrahim, qui assiégea Saint-Jcand*Âcre. Abdallah, enfermé dans cette place, s'y défendit courageusement, mais il attendit vainement les secours promis par Constantinople : réduit à la dernière extrémité, il capitula (mai 1832) et fut envoyé en Egypte, où le vainqueur le traita avec générosité.
Aussitôt après cette conquête, Ibrahim marche sur Damas, bat un corps considérable qui l'attendait sous les murs de cette ville et y entre sans autre résistance. A Homs, le 18 juillet, le pacha d'Alep, avec 20,000 hommes, dont 7,000 de nouvelle organisation, essa>e vainement de l'arrêter : il perd ses tentes, ses vivres, vingt bouches à feu et 5,000 hommes. La correspondance du pacha avec le divan étant tombée aux mains du vamqueur, lui fit connaître les projets conçus contre son père et l'excita à marcher en avant. De sou côté, Mahmoud envoyait une nouvelle armée dé 36,000 hommes sous les ordres d'Hussein-pacha, l'exterminateur des janissaires; Ibrahim l'attaqua à Béilan, entfe Antiocbe et Alexandrette, et, grâce à son artillerie, il remporta une victoire tellement décisive, que Hussein put à peine rallier 10,000 hdmmes.
Des pourparlers ont lieu : Méhémet demande le gouvernement des quatre pacbaliks de la Syrie, mais Mahmoud ne veut rien écouter, et rappelle de l'Albanie, qu'il venait de pacifier, Reschid-Méhémet, à qui il confie les sceaux et le commandement de son armée d'Asie. Ibrahim avait franchi le Taurus et campait dans la Caramanie : l'armée du sultan, forte de 60,000 hommes, l'attaque près de Koniah et est mise en pleine déroute (21 décembre 1832). Reschid-pacha tombe aux mains de son adversaire, qui, suivant les mœurs orientales, le salue comme son chef et lui remet le commandement apparent de son armée.
A la suite de cette bataille, des corps entiers de l'armée turque se réunirent aux Egyptiens, et tout semblait dès lors permettre à Méhémet-Ali de marcher sur (lonstantinople et d'y renverser Mahmoud. C'était la pensée de son entourage européen qui jugeait les affaires orientales avec les idées de l'Occident; mais ce n'était pas celle de Méhémet, cjui n'a jamais songé, comme on l'a cru surtout en France, à détrôner le padischah et à fonder une nouvelle dynastie. La race d'Othman est sacrée pour tous les musulmans, et jamais en Turquie une révolution dynastique n'a été ni tentée, ni projetée, ni pensée : elle n'est pas possible. Ce que voulait Méhémet, c'était un plus grand pachalik, la liberté de le gouverner à sa guise, l'indépendance moyennant tribut; on peut ajouter que la conscience de sa supériorité lui faisait peut-être concevoir le désir iifi l'essusciter la puissance de ces émirs qui gouvernèrent l'empire des Abassides.
i^\ IIISTOIRK Î>E LA T1JHQIIE.
^111 — itiLerv^ciiLiou de in France ni ttf U Buii^ic — TrA\\è otUiv k «nlljn ei 1g parba
Ia\ diplomatie europcenae fut prise au dûiinurvu pur la marche victorieuse d Ibrahim, et, persiuidcc que c etuit une djn^islitî nouvelle qui tentait di> fonder un empire iwàhe sur les débris de Tempire turc, elle se jeta au milieu des deux enneiuU, ui! sadiant pus qu'il ne s'agissait que d'une lévolte de pacha. M. de Vareimeîi, qui repri'Stinbit la France, écrivit à Ibrahim pour qu'il s'arrêtât, et engagea la l*orte à iairedes concessions. La hussie, toujours vigilante, espedîa k roiistnïitinople le général MouraviefTpoup offrir ses secours au sultan.
Sur a*s entrefaites, on apprit qu'Ibrahim s'était avancé jn^qu a Brouî^be et parlait dy ne s';uTétt*r qu'à Sculiirij d*où il appellerait les oulémas a juger la querelle entiH* son pcrt; el Mahmoud. Celui-ci s^efjrau; eu Tabsence de loule:^ forces fraîi- ^aises ou anglaises, il accepte tes propositions de Teuvoyé russe ; puis les représentations de M. de Vareunes le font revenir sur celte décision, et il expédie eti Egypte Halil-pacha, qui j oî^I reçu aver bienveillance. Mais Uîs exigences du pach^i ont grandi, et il veut qu*on lui eède le district d'Adaua avec la Svrie. Alors arrive Vamiral Houssin ^17 février!, envoyé parla France comme ambassadeur, et Irois jours après la flotte russe» qui jette Tanefe à l'entrée du Bosphore, A son aspect, Rousfiin menace de se rembsrq^i^ et obtient (]u*el]ese retirera àSizébolt; puis, d'accord avec l'ambassadeur d'Angleterre et le réiss-effendi, il arrête les conditions suivantes : 1* Ibrahim évacuera les portions de Tempire ottoman auxquelles il n'a point de prétentions; 2^ la flotte russe quittera le Bosphore; 3® Méhémet-Ali obtiendra les districts deSaint-Jean-d'Acrc, de Jérusalem et de Tripoli ; 4** il prêtera de nouveau serment au sultan ; -V enfin la France s'engage à employer toute son influence pour établir entre la Sublime Porte et Méhémel-Ali un arrangement basé sur les conditions précédentes.
Un aide de camp de l'amiral porte ces propositions à Méhémet, qui les rejette, malgré la menace d'une attaque des flottes combinées de France et d'Angleterre. Par une inconséquence singulière, la France, qui avait auprès <le Mahmoud un ambassadeur dévoué à la cause de la Turquie, était représentée en Egypte par un consul général, M. Mimaut, qui encourageait les projets du pacha; aussi, le 8 mars, celui-ci répond-il aux propositions venues de Constantinople, qu'il est surpris qu'on limite à trois districts insignifiants ses réclamations à l'égard de la Syrie : « Quel droit a-t-on de m'imposer de tels sacrifices? J'ai pour moi toute la nation; il ne dépend que de moi de soulever la Roumélie el TAnatoIie entières; réuni à tout le peuple ottoman, je peux opérer de grands changements. Possesseur de tant de provinces, victorieux sur tous les points, je me suis con-
tenté de la Syrie, et, plein de confiance dans cette promesse, j'ai fait arrêter la marche de mes armées, afin d'épargner à la Turquie une plus grande effusion de sang humain. Pour récompenser ma modération, on me demande actuellement l'abandon du pays que j'occupe; n'esl-ce pas prononcer contre moi, par cette décision, une sentence de mort politique? » Enivré de ses faciles succès, profitant de l'embarras où il jetait la diplomatie européenne, croyant même que les populations de Tempire voyaient en lui un restaurateur de la puissance ottomane, Méhémet avait alors, dit-on, conçu le projet de faire déposer Mahmoud par les oulémas, de lui donner son fils Abdul-Medjid pour successeur et de gouverner l'empire comme grand vizir. 11 fit, en ce sens, des ouvertures à la Russie et à la France, qui les rejetèrent V
Cependant il avait donné à Ibrahim l'ordre de marcher et de ne s'arrêter que devant l'acceptation complète des conditions qu'il avait précédemment indiquées. Celui-ci s'avance aussitôt vers Scutari, et Mahmoud appelle les Rus.ses, qui débarquent dans cette ville 15,000 hommes et font compléter les fortifications du Bosphore par leurs ingénieurs. I^s ambassadeurs de France et d'Angleterre démontrent au sultan les dangers de cette intervention | ils le déterminent à accéder à une partie des demandes de Méhémet-Ali et à lui accorder les pachaliks d'Alep et de Damas. M. de Varennes, accompagné de Réchid-bey (aujourd'hui Réchid-pacha), porte cette nouvelle à Ibrahim, qui fait connaître les ordres qu'il a reçus de son père et consent seulement à rester immobile dans sa position actuelle, jusqu'au retour de M. de Varennes, qui porte à Constantinople son ultimatum. Le 5 mai. le sultan consent à la cession d'Adana et accorde une amnistie générale à tous ceux qui s'étaient compromis pendant l'expédition d'Ibrahim.
Ce traité malencontreux, l'œuvre de la France, inspiré par l'espèce de vertige que causaient à l'Occident les Russes campés à (]onstantinople, ne pouvait avoir que de fâcheux résultats; il agrandissait démesurément un pacha dont on s'exagérait la puissance et le talent, affaibUssait l'autorité que nous avions intérêt à fortifier, enfin faisait ennemis irréconciliables le sultan qui cédait ses provinces et le pacha qui les lui arrachait. La Russie seule pouvait s'applaudir d'un tel ré-
* Voici une conversation qui démontre le projet de Méhémet, et en rarine temps qu'il désirait pardessus tout l'agrandissement de ses pachaliks :
« Qu est-ce que le sultan fait de son pachalik de Bagdad? disail-il à un voyageur français en 1836; il n'en tire pa« un para, et souvent il est forcé d'envoyer des troupes pour soutenir ses pachas, ce qiri n'empéclie pns que ceux-ci ne soient de temps en temps, les uns assiégés, les autres déposés, quelques-uns étranglés. S'il me donnait ce pachalik, je lui payerais un fort tribut, et cependant j'y gagnerais encore; car, en assurant la tranquillité du désert, le commerce de Tlnde reprendrait son cours de ce côié. C'est là une des routes de l'Inde, comme l'h^pypte. Ce parti serait assurément le meilleur pour tout le monde, pour KEurope, pour (a Porte et pour moi, mais l'Angleterre ne voudra pas que je lui serve de préfet de )K>licc sur rKuplirate ; c'est à peine si elle me veut à ce titre sur le Nil, pas plu» que In Russie ne m'a voulu pour vizir à ConMlantinople en 1832, et elle a eu raison; mais ce qui m*n toujours étonné, c'est t{ue, vous autres Français, vous ne m'ayez pas voulu non plus à Constantinople; vous y avez beaucoup perdu. »
Âtm HISTOIRR \)K LA TIKUUIK
^ultât : cepLmdimt il ne lui siiflit point, et l'on apprit hientàt qu'elle nvait obtenu du vultjin, h' H juin IHôô, un traité d'ïilliance oiïeiisive et défensive signé à Un* kwr-Skelessi, dans le camp même de^ lUisstSj qui leminit les Dïirdfinelles et lui donnait ledmit d intervenir contre les* eTin*;niisi?if(^n^r* et extérieurs de là Pnrttv U\ France et l'Angletem* proU'stèrenl vainement contre ce traité, ipii mettait flonstantinople et Tempire ottoniân à la merci du c^ar. I/nrniée ruse^* st' reinlMirtpjii au*sit*^t, prndanl qu*lbraliini repuss;)it le Taurus.
tt IV. ^- Nouvelle rupiurr e[tlro le aulUn tfl \v pHc\n iVtfyçit^. ^ TléH^rmci (k Matmiouil
Au commeneeinent de tRô4, dt^s mouvetuants insurrectionnel se manifestèrent t'îï Syrie contre ludminisli ation despotique des égyptiens; les montagnard!^ de Najilousf?, de Jérusalem p\ d lléhron ne pouvaient consentir à se laisser dés^irmer ri a Hihir la conii^criplion ; une vasle conspiration menaça d'exterminer tout c€ c|ut apparleiiail à TadminislnUion d'Ibrahim ; dans le même temps, TIK^jaz et TW»rrit*u se soulevaient â iii voix du sclieik d'Assir. Malimoud crut le moment opportun pour attaqurr son vasii^al; le Moniteur Ottoman déclara que le eulUn ne pouvait rester indiiféreid devant di' pareils événements, et un corps d'arnit'^ formé à Sivas, sous les ordres de Itesehid->Iéhémet-pacha, i^'avança vers la Suir. Ihmlit m, qoi venait de vaincn^ la relie) lion des montagnards, occupa les dktrict^l de Raka sur l'Euphrate et d'Orfa an delà de ce fleuve. Tout annonçait nue rupture; mais les deux armées restèrent en observation l'une devant l'autre, peinlant que Métiémet accusait la Russie de pousser In sultan à la guerre et proposiût i\ lu ^>anceet à TAngletenv de former avec lui contre le c/^nr une coalition dont il sl*rait Tavant-garde et qui sauverais If mpiie ottoman d'une conquête inévilïilde. l^etle prf*position lut rejetée.
.(!e|)eiidant le sultan eherebail à M' débarraftser des étreintes tlu traité d'Atidrinople. Une couventiouH signée à Saint-Pétersbourg le tiU jinivier lK"i4, stiptda^ l'évacuation par les Russes de la Valachie et de la Mnldavie, auxquelles le sultan devait donner inunêdiatemenl de<; liospodars; en compensatitui d'un tiers de Tindemnilédue par la Turquie, la Ilussie obtenait en Asie le district et la vdie d'Akhallsik^ enliu les tlusses durent occuper Silisiria pendiuil huit ans comme garantie du reste de l'indemnité. Mais, deu\ ans aprts (IHoOi, Silislria lut rendue à la Turquie, moyennant le payement de 811 millions de piastres.
Mahmoud continuait ses réformes ; il envoyait les officiers de son armée prendre de rinstrnetion dans les armées européennes: il créait urie sorte de milice nu de garde nationale qui devait principalement servir â la police ; il construisait des routes, il établisse il des quarantaines, il protégeait en toutes circonstances le;* rayas chivttt^is et prononçait a leur sujet (*es hellcs paroles : « Nos intentions «lûnl
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que les musulmans ne soient considérés comme tels qiie dans les mosquées ; que, *sous le même ppint de vue, les chrétiens ne soient chrétiens que dans leurs églises, et que les israélites ne soient israélites que daqs leurs synagogues. Je veux que, hors de ces lieux où tous rendent également hommage à la Divinité, ils jouissent uniformément des mêmes droits politiques et de ma protection paternelle. »
Mais toutes ces innovations ne se firent pas sans résistance et sans murmure : celle de la miUce nationale amena des insurrections en Bosnie et en Albanie. Les vieux musulmans regardaient toutes ces réformes comme des sacrilèges et Mahmoud comme le destructeur de V islamisme; les derviches surtout, dans leur sauvage fanatisme, ne cachaient pas la haine qu'ils lui portaient, et l'un d'eux, un jour qu'il traversait le pont de Galata , osa l'arrêter avec ces paroles : « Giaour padischah, n'es-tu pas rassasié d'abominations? Tu répondras devant Allah de tes impiétés ; tu détruis les institutions de tes pères, tu ruines la religion et tu attires la vengeance du Prophète sur toi et sur nous. » Le sultan ordonna de l'écarter, en disant : « C'est un fou! — Foui reprit le derviche, c'est toi et les indignes conseillers qui avez perdu la raison ! Accourez, musulmans ; l'esprit de Dieu qui m'anime et auquel il faut que j'obéisse m'a ordonné de dire la vérité, et m'a promis la récompense des saints \ » Le fanatique fut arrêté et mis à mort ; mais ses frères lui élevèrent un tombeau qui (îit visité pieusement par la foule, et sur lequel on prétendit qu'il se faisait de nombreux miracles.
§ V. — Efforts de la diplomatie européenne. ^ Bataille de Nezib. — Mort de Mahmoud.
Cependant les armées du sultan et du pacha d'Egypte restaient à s'observer, et la diplomatie européenne s'efforçait d'accorder les deux rivaux. Méhémet demandait à transmettre héréditairement à sa famille sa puissance et ses pachaUks. « J'abandonnerai toute inquiétude, disait-il, quand j'aurai assuré ma position personnelle et celle de mes descendants; je n'aurai plus alors qu'à mettre à la disposition de la Sublime Porte toutes mes forces de terre et de mer, et je deviendrai pour le sultan , mon maître, un soutien puissant et utile. » Mahmoud consentait à lui accorder l'hérédité pour TËgypte et même pour Acre et Tripoli, mais il demandait la restitution d'Adana et du reste de la Syrie. Méhémet persista, cessa de payer le tribut et fit des levées qu'il concentra en Syrie. La Russie demanda à l'Angleterre et à la France de s'unir à elle pour bloquer les ports de l'Egypte et de la Syrie, en leur disant même qu'elle était décidée à agir seule. L'Angleterre et la France essayèrent encore les voies de la négociation, déclarant qu'elles se mettraient contre celui des deux ennemis qui serait l'agresseur ; mais le sultan, poussé par la Russie, ordonna à son armée de franchir l'Ëuphrate : Ha-
* Ubicini, Lettrtê 9ur la Turquie.
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m fllSTiHHK IIK LA TUR^ïriK.
li^-p^cltd, qui t»C(mimandaLt, ohôit (^21 nvrit 1879). Méliéuiel êcnvh mix coitstab* ^rnénuiv <]\Hi « m les^ gramh?ii pEiissatîtvrt miiH^nl^ieiU k lui gîiranlir la paix et h lut obtenir l^hôrMitc poiir sa famillo, il retirerait une partie de ses troupes de la Syrie et serait prêt A s'entendn^ sur iin arrangement déûnitif y> Et ct>nnm«i );i Russie s'apprêtait à renouveler son eï[K^dition de i><ô% 1 Ançlcterre propo^îi à In Krance de foreer les Dardanelles ai leis Russes îipparalst^aieïil dans Je Bosphore ; h\ France refusa.
Pendant que la diplomatie se débattait en eiïorlfï impui«Ea[its pour résoutli^v une question si mal engagée, le sultan . dans un divan tenu le 7 juin , pror lam^ Méhemel et son (ils ffrmanliii. Méhùmet, de son roté, écrivit h son til^: a qu'nn*^ plus longue patienee devenait nuisible aux intérêts de TÊgypte, et quH était nêce»* ^ waire de miircher sur lea Ottomans et de les et raser. Comme Tagret^Kiou vient de«| leur part, les grandes puis^nces de TKurope nous excuseront et nous dotim-ronl raison. Chassez de notre territoinOes troupes ennemies et marchez sur leur granilt' armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si la victoire se décide pour nous, vou»f n'entrerez pnsdams TAsie Mineui-e, mais vous maahrrez sur Malatia , Karpom^, Orfa et lïiiuUrkir, « Une bataille rengagea à Nezib, et les Turcs Turent rais eu pleine déioute Haliz-paclia se retii^ sur Marasb , laissant 2(1,000 fusils i!l 16U pièces de canon. Ibiahim marebait sur Amtab^ lorsqu'un aide de wiinp du maréchal Soult se présenta à lui avec une lettre de Méhémet-Ah ^211 juin i8oîh, «C'est tniptard, dit le j^fénéral égyptien, il m*est impossible d'obéir en ce moment aux ordres de mon père ; il ne me les aurait pas donnés É*'il avait connu ragret^sjun des Turcs et la \it toire ^'rïatante qu<> nous venons de rem|+(>rter. Je me &uis repro* ché de m'ctre arrêté à Kutayié en 1833; je dois réparer cette faute. » Cependant, sur les instances et les représentations de l'envoyé français, Ibrahim consentit k ne pas occuper Konieh , capitale de la Ciiramanie, et il se contenta de Marasti el d^Orfa.
Au moment où la question paraissait engagée d'une manière si compliquée, iMahmoud II mourut, le T' juillet 1839.
«^ VI. — Avénemenl d'Abdui-Mcdjid. — Traité du 15 juillet 1840. — Conclusion du différend entre le sultan et le pacha d'Egypte.
Une agitation assez vive se manifesta à la mort de Mahmoud, mais Khosrewpacha la comprima rapidement, et le premier acte du jeune prince qui ceignait le sabre d'Osman dans des circonstances si périlleuses, tut de concentrer l'autorité entre ses mains, en nommant Khosrew grand vizir. Il fat décidé aussitôt que les hostilités cesseraient, et qu'on chercherait à régler pacifiquement le différend. Le kapoudan-pacha Achmet reçut Tordre de rentrer à Comtantinople. Maia comme
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Khosrew était son ennemi, il crut qu'on le rappelait pour se défaire de lui, et sur le conseil du contre-amiral Osman, il résolut de s unir à Néhémet-Ali, et de lui livrer sa flotte : a Khosrew, disait-il à l'amiral Lalande, qui était chargé d'empêcher une collision navale entre les Turcs et les Égyptiens, Khosrew s'est emparé par un crime de la dignité de vizir ; il est vendu à la Russie et veut faire périr les amis du sultan Mahmoud, recommencer la guerre contre le vice-roi d'Egypte, et fournir ainsi aux Russes des motifs pour pénétrer et s'établir dans l'empire ottoman. J'ai donc résolu de me concerter avecHafiz-pacha et avec Méhémet- Ali, pour ftkire cesser la guerre actuelle et former entre nous une coniS&dération qui mettra un t^rme à l'ambition des Russes, et fera tomber les çitrigants qui viennent de s'^mpwrer du pouvoir. » En effet, la flotte turque, malgré les représentations de ramiral français, fut conduite à Alexandrie. Méhémet fut surpris de cette défection, mais il résolut d'en tirer parti, et répondit aux consuls européens, qui lui conseillaient de renvoyer la flotte à Gonstantinople, «c qu'il ne la rendrait que lorsqu'il aurait obtenu l'héi^ité de ses gouvernements et la destitution de Khosrew-pacha. »
Dans cette situation, k divan résolut (27 juiUel i 838) de donner à Méhémet la pessessbn héréditaire de l'Egypte et de la Syrie, moins le district d'Adana, en oonserrafati la Porte l'administration des villes saintes; mais, au moment ou* cette réfitilution allait être mise à exécution, les ambassadeurs de& cinq puisaances déclarèrent , dans une note collective, que lesdites puissances étaient d'accord sur le règlement de la question orientale, et elles invitèrent le sultan à ne rien déâder sur la question d'une manière définitive sans leur concours (28 juillet). La Porte déclara qu'elle attendait son salut de l'Europe, et qu'elle remerciait les cinq puissances de leur intervention amicale.
Mais les cinq puissances n'étaient rien moins que d'accord ; elles avaient toutes des intérêts différents, et entendaient résoudre la question par des voies divergentes. Ainsi, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse demandent qu'on rende la Syrie au sultan : la France s'y oppose ; l'Autriche émet l'idée d'un congrès : la Russie la repousse ; la France et l'Angleterre demandent de faire entrer leurs flottes dans les Dardanelles : l'Autriche et la Russie menacent de se retirer ; l'Angleterre propose de bloquer les ports du vice-roi : la France refuse de coopérer à cet acte de rigueur ; l'Angleterre propose de couvrir Constantinople par une armée composée des contingents des cinq puissances : la France s'y refuse encore. Ce qui ressortait de tout ce désaccord, c'est que TaUiance de la France et de l'Angleterre, qui avait maintenu la paix en Europe depuis 1830, commençait à se rompre, à la grande joie des trois cours du Nord. Il faut ajouter que cette question de la défense et du maintien de l'empire ottoman, traditionnelle pour la France et familière, ainsi que nous en avons vu vingt exemples, à la diplomatie de l'ancienne monarchie, était fort mal comprise par le gouvernement de Louis-
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rhitippp. Eneffot, a«\ yenx dnœ gouvernement, le plus grand ennemi qnVûl In In Porïe ottomane, était la Rus^sie : ne pouvant donner à h Turquie, contre cet ennemi, la force qu'elle a avait plus, il Fallait lui constituer une arrière-garde puissante dans le pacha d'Kgypte ; et TeîtistenceeimnUanéedu sultan et du paeha était Le que notre diplomatie appelait le maintien de l'empire ottoman. C'était là ïme politique trèft-ronfiHe el tres-compIiquée, c^r Tarrière-garde et le corps de halaille étaient ennemis^ el, quel que liU VarningemeEit qu'on fît entre eux, ils devaient rester ennemis. De plus, cette politique pouvait paraître double, car tout le monde croyait que nous ne voulions grandir le pacha que pour augmenter l'inûuence que nous avions dans; sea ¥Àai^. Enfin notrt^ diplomatie se trompait^ et sur la force de rétablissement égyptien, et sur l'intérêt réel que nous avions dane^ cet établissement. La politique de l'Angleterre était plua simple et plus nette ; elle voulait substituer au protectorat exclusif de la Hussiti sur l'empire ottoman^ le protectorat de toute TEurope, et, pourdoimer de la force à cet empire, lui rendre les provinces que lui avait enlevées un paclia rebelle ; elle voulait dailleurâ détruire Tinfluence que la France avait prise en Egypte^ enfin elle baissait le vic^-roi d*ÉgyT>te, qui faisait concurrence à son commerce par se* cotons et ses denrées, et refusait de lui ouvrir, par la mer lUiugc ou par TEuphrate, une roule ' vers les Indes. Quant aux trois puissances du i>ordj elles ne voyaient réellement, dans la question qui se débattait, que ralliHn<^^ anglo-frauc^ise à rompre, ot pour cein la Russie saciilîait momentanément ses projets ambitieux sur l'empire ottoman . — *T *
Dans cette situation, des négociations secrètes s'entamèrent entre TAngleteiTe et la Russie pour résoudre la question sans la France et même contre la France : la Russie y poussait de tous ses efforts, en montrant celle-ci disposée à reprendre sa marche révolutionnaire et les errements deTEmpire. A la fin, les quatre puissances, après avoir sollicité le gouvernement de Louis-Philippe d'abandonner sa politique isolée, mais en secret satisfaites de lui faire un affront et de rappeler à la France les mauvais jours de 1815, s^* entendirent pour régler le différend seules et en dehors d'elle.
En conséquence, à Tinsu de notre diplomatie, sans lui faire ni offre ni avertissement, elles signèrent avec la Porte un traité (15 juillet 1840) par lequel le sultan accordait à Méhémet la possession héréditaire de l'Egypte et la possession viagère du pachalik de Saint-Jean-d'Acre, à condition que, dans les dix jours de la notification, il accepterait cet arrangement et retirerait immédiatement ses troupes de l'Arabie, de la Syrie, de Candie, etc. ; s'il mettait vingt jours à accepter l'arrangement, il perdrait le pachalik de Saint-Jean-d'Acre ; enfin, s'il le refusait entièrement, il serait mis en état de déchéance et poursuivi à outrance par les forces combinées des quatre puissances et de la Turquie.
La France, conduite par un ministre imprudent, joua un rôle qui toucha près-
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que au ridicule : elle fit d^immenses préparatifs que les puissances coalisées imitèrent, et se trouva menacée d'une guerre générale pour une question de délimitation du territoire d'un pachalik. Cependant l'Angleterre ne s'alarma point de ces armements : elle somma Méhémet d'évacuer la Syrie, et, sur son refus, Beyrouth fût attaquée par la flotte anglaise unie à quelques bâtiments autrichiens et turcs. Puis un corps de 9,000 hommes fut débarqué et se mit en communication avec les Druses et les Maronites que, depuis longtemps des missionnaires anglais poussaient à un soulèvement contre les Egyptiens , en leur promettant un allégement d'impôt. Soliman-pacha, qui commandait dans Beyrouth, voit bientôt ses communications coupées avec Ibrabim, et l'émir Beschir, devenu suspect à ses compatriotes est obligé de se rendre aux Anglais, qui le transportent à Hatte. Le 8 octobre, Soliman-pacha évacue Beyrouth et va rejoindre Ibrahim, qui voit alors la désertion se mettre dans son armée. Latakié, Tortose, Tripoli, Seyd et Tyr sont occupées par les alliés qui, le 3 novembre, mettent le siège devant Saint- Jean-d' Acre. Après un bombardement de quelques heures, l'arsenal fait explosion ; la moitié de la garnison est anéantie, et la ville à demi-détruite se rend. C'est la ruine des espérances de Méhémet, qui avait entassé dans cette place d'immenses ressources.
li'amiral Napier se présenta devant Alexandrie, traça au pacha le triste tableau de sa situation et lui arracha un traité qui, dépassant les conditions de pacification indiquées avant la guerre, le réduisait à la possession de rÉgy{Ae (27 novembre 1840). Méhémet se hâta de l'exécuter, évacua la Syrie, l'Arabie, Candie, et rendit la flotte ottomane. Cette brusque évacuation fut pour la Syrie une calamité : elle tomba immédiatement dans l'anarchie, ce qui prouva que l'autorité si décriée du vice-roi n'était pas trop pesante pour cette contrée. Quant à la Turquie, victorieuse par les armes de ses alliés, elle aurait voulu pousser son triomphe jusqu'au bout; un successeur avait été même désigné au pacha; mais la crainte de l'Angleterre lui fit accepter (2 juin 1841) le traité signé par l'amiral Napier.
Enfin, le 15 juillet 1841 , un traité fut conclu entre les quatre puissances et la France, qui rentra ainsi dans le concert européen ; il garantissait la fermeture des détroits des Dardanelles et du Bosphore aux bâtiments de guerre de toutes les nations.
Nous venons de clore le difTérend plutôt européen qu'égyptien légué par Mahmoud à son successeur, nous allons maintenant reprendre l'histoire d'Abdul-Medjid et en tracer simplement le sommaire jusqu'aux événements actuels.
50Î HISTOIRE DE LA TlfR^L'IE.
1^ VII. — SomniDirt* des év^iuxmeMl*^ du ri^\c d'ALulut-McHjid.
5 noTembre 1859. — Abdul-Medjid avait, de» son AvénemeDl, démontré, j*ar un acte éclatant, que la voio Iraf'^e pur son père no serait point abandonnée par lui, En effet, en présente de tous les grands diguttuiroâ dclempire, des repr^aenlants de toutes tea coinmunautéâ religieuses» et des ambas^^adeurs étrangers, son minjï^t^e, Ref^chid-pacba, lut le fameux halli-âbéni' de (lulkhané, qu'on ptuu rogarder comme le prog ranime des réi ormes que se proposail de lairc le nouveau .sultan. Cet acte, qui fait entrer Ttimpirii ottumau dans Ws voiei> européennea. I* garantit à tou^iï le« sujet^s d^ iV^mpire sans distinction, leur vie, leur honneur et leur fortune^ "i" rétablit un mode uniforme et régulier d'asseoir et de prélever le^ impfits; o"" régulariâe, par des disjioiiïitions légales, la levée de^ soldats et la durée du servia^ militaire; 4* supprime le* monopoles i »V ordonne que les imptUs seront prélevés en raison de la fortune de chacun ; H" promet dt^s lois pour fixer les dépenses des armées de terre et de mer, le contingent de chaque localité, et établit que la durée du aenice ^era de cinq ans; T ordonne que toute cause devra étrejugé^ publiquement suivant les liùs riviles et religieuseK; que tout sujet possédera ses bit: n s en toute pnipi iéti^ et pourra les vendre; eulin que les héritiers d'un cnminel ne seront poinl privés de leurs droits à sa succession.
jNovembre 1859. -^ Le jeune Michel, fils de l'ancien knès de Servie, vient à Gonstantinople pour recevoir Tinvestiture de cette principauté. Quelques mots sont nécessaires pour expliquer cet événement: depuis 1830, la Servie avait obtenu un hatti-shérif qui la dédarail indépendante au point de vue administratif et lui accordait MiH>ch Obrenowiich pour prioce. Celui-ci avait tendu par tous les moyens à détruire la féodalité en vigueur depuis la conquête, et profitant des troubles que suscitaient en Turquie les réformes de Mahmoud, il s'était fait céder les districts de la Kraina, de la Tzéma Bieka, les deux cercles de Krouchevatz, les pays de la Drina, etc.; mais Miloch était d'une grande cupidité: il accapara les douanes, éleva les droits, prit les biens communaux et força les populations à acheter les produits de ses pâturages à un prix arbitraire. Qe^fsoulèvements eurent heu en 1835, et le forcèrent à accorder une charte de garanties. Enfin, en 1838, il se vit imposer par le sultan une nouvelle constitution qui Umitait son pouvoir. 11 invoqua vainement l'appui de la Russie et de l'Angleterre, tenta aWi vainement un mouvement piilitaire, et fut forcé d'abdiquer le lojuin 1839. Il fut remplacé par son fils aiiié Milan, qui mourut bientôt ; son second fils Michel fut alors élu par les Serbes, et nous avons dit qu'il était venu demander au sultan l'investiture de sa dignité. Abdul-Medjid l'accueillit avec faveur et le renvoya chargé de présents.
1841 . — Les populations chrétiennes, opprimées en Syrie depuis le départ de
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Témir Besclii^, se suiilèveiil; THurope intervient, et Orner-pacha /dont la con-i duite a paru odieuse, est remplacé : lesDnises et les Mfuraaitefli reçoivent des chefei distincts. L'Angleterre et la Prusse installent à Jérusalem nn évcqae protestant. . 1842. — l4e prince Michel, gouverné par sa mère, s'aliène les Turcs et les Serbes : . deux fois battu, il s enfuit a Semltn ; un gouvernement provisoire proclame Alexandre Petrowitch, petit-fils de Czemi-Georgea, dont l'électioti est sanctionnée par le commissaire ottoman, le pacha de Belgrade. La Russie proteste contre celte révolution qui donne le pouvoir à un parti gui lut est opposer. En Valachie, le woïvode Alexandre Gbika est déposé (24 octobre), et remplacé par Bibesco, dont Télection est ap[Nrouvée par la Porte.
1843. — L'hostilité de la Russie et ses protestations nécessitent en Servie une seconde élection qui confirme Alexandre Petrowitch (27 juillets.
1844. — IjC recrutement, établi par le hatti»shérif t le Gulkhanc, amène le soulèvement des populations guerrières de TAlbanie, qui massacrent les chrétiens et ne sont soumises que par Reschid-pacha.
1845. — Dans le Liban, lesDrusessnrprennentetmnssacrent les Maronites, auxquels on défend de prendre les armes. Les ambassadeurs eoropéens, la France ayant perdu son action personnelle sur ces contrées, demandent justice de ces barbaries^
— Organisation de l'instruction pubtique : l'université ottomane est déclarée institution de l'État, et est dirigée par un conseil supérieur; l'instruction est divisée en enseignement primaire, qui existait en -partie, enseignement secondaire, qui est tout à créer, et enseignement supérieur.
184(3. — Publication d'un ^ode administratif, tolimâii o'moumieh, qui règle les devoirs et les obligations des fonctionnaires.
Avril. — Institution de tribunaux mixtes de couiuierce, dont le premier essai est fait à Constantinople : les légations nomment parmi leurs nationaux dix notables commerçants qui remplissent à tour de rôle l'ofiice de juges. La Porte nomme, de son côté, dix notiibles musulmans.
1847. — En Valachie, le prince Bibesco, d*accord avec rassemblée nationale, affranchit quatorze mille familles esclaves. Un traité d'union douanière est contracté avec la Moldavie.
1848. — Le prince Bibesco s'est aliéné les paysans en leur imposant, en faveur des propriétaires, six jours par an de travail à la tache, et la population honnête en proposant d'accorder aux maris le droit d'hypothéquer le bien de leurs femmes. L'assemblée nationale, lui ayant fait opposition, est suspendue par un (irman que le sultan accorde à la demande de la Russie.
A la nouvelle de la révolution de Vienne, un soulèvement a lieu : le prince, après avoir forcément accepté une constitution (23 juin), s'enfuit , et un gouvernement provisoire est établi (27 juin). Soliman-pacha et Emiu-effendi sont envoyés par la Porte avec des troupes commandées par Omer-pacha. Mais en même
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tetiipsi l28 juin) 1!2,000 Russes périolieiil en Moldavie : h Porte prolcste aussitôt, el un corps de troupes turques otciipc Dmila i2 août). Soliman-paeha engage les Vitlaques à nommer une commission qui si^ra chargée de faire connaître tes grief* du pays, l.a Russie demande le rappel de Soliman et Tobtient. Fuad-effendi, euToyé pour h renipUcer, nomme pour lieutenant de Ihoi^podar Constantin Cantacnzènc et fait occuper Bukhartst. W.OOO Russe* couvrent aussitôt la Valacliie.
— Mort d'Ibrabiui, fils de Méhcmet-Ali (10 novembre), et qui gou\emait depuis trots an« A U place du son père , dt^veim très-inlJrme. Il est remplacé par Abbaïr^pacha, son neveu.
lï^iîï. — Convention de BaUji-l-iman, passée enti-e la Porte et la Russie i les bospodarsde Valncbieet de Moldavie seront nommés pour sept ans par le sultan; le règlement organique de 1851 e^it remis en vi^ieur. sauf quelques modifica- IJonsî 25 à 35,(M)0 hommes de chacune des deux puissances occuperont pour le momeul les deux provinces; après le rétablissement de la tranquillité ^ il restera dix mille hommes de chaque nation, jusqu'à l'achèvement des travaux d'améliO' ration organique; la milice indigène sera réorganisée; un commissaire exti-aordinaire russe et un commissaire extraordinaire turc surveilleront la marche des affaires et nommeront les membres iles comités de révision; le présent arrangement est fait pour sept ans, — Siirbey est noumic hospodar de Valacbie^ et Gr. Ghika prince de Moldavie.
l*' août, — Mort de Méhémet-Ali.
17 st^ptembre. — Ka Porte rcluse de livrer h la Russie et à PAiitriche le* Hon* grois et les Polonais qui se sont réfugiés sur son territoire, et, après une lutte diplomatique où elle est soutenue par TAngleterre et la France, elle parvient à faire accepter rinternement (31 décembre).
1850. — Un firman étend à TÉgypte rétablissement des tribunaux de commerce mixte, et, à la même époque, est institué un tribunal mixte de commerce maritime. Une ordonnance du mois de juin porte que, c< à Pavenir, l'impôt personnel sera perçu dans chaque province par les primats {kodja'bachis) des quatre nations; ils procéderont d'après Pétat et la fortune de chaque sujet du gouvernement impérial, et consigneront ledit impôt au patriarcat ou entre les mains du khakam-bachif à* où il sera versé au trésor impérial. »
1851. — Au mois de mai, la France demande au divan s'il reconnaît ou non le traité de 1740 *■ ; sur la réponse affirmative, elle demande la formation d'une commission mixte chargée d'examiner les divers documents et titres qui assuraient aux Latins la possession des lieux saints. La commission ouvre ses travaux le 15 juillet. La France réclame : 1^ le monument du Saint-Sépulcre, dans Péglise du même nom à Jérusalem; 2° la grande coupole au-dessus, que les Grecs ont
* Voir ce Imité aux piècci* jusiiticalive».
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usurpée en 1808, époque à laquelle ils furent autorisés indûment à réparer les suites d'un incendie; 3* la pierre de l'Onction (possession mixte); 4* remplacement des tombeaux des rois francs dans la chapelle d'Adam, sous le Calvaire : 5** les sept arceaux de la Vierge ; 6° Téglise de Gethsémani et le tombeau de la Vierge; 7° l'église supérieure de Bethléem, avec les jardins et les cimetières qui en dépendent ; 8° la possession mixte de Tautel du Calvaire où Jésus-Christ fut élevé sur la croix. Elle déclare d'ailleurs que les Latins consentent à faire aux autres communions des concessions particulières, mais renouvelées tous les ans. L'empereur de Russie écrit une lettre autographe en faveur des Grecs.
V septembre. — Différend avec l'Autriche au sujet des réfugiés hongrois ; Kossuth et ses compagnons sont mis en liberté, malgré une note menaçante du chargé d'aflaires autrichien.
4 septembre. — La Porte, ayant appris qu'Abbas-pacha venait de concéder à une compagnie anglaise le droit d'établir une voie de fer du Nil à la mer Rouge, s'oppose à ce qu'elle appelle une usurpation du pacha et à un marché qui, pouvant amener des différends entre l'Egypte et l'Angleterre, rendrait la Porte i^esponsable ou autoriserait l'Angleterre à se faire justice elle-même. Le pacha se soumet et obtient l'autorisation.
Le tanzimat, ou ensemble de lois sorti du hatti-shérif de Gulkhané, n'était appliqué que successivement aux différentes parties de l'empire. Lorsqu'on le signifie, en 1851, à Abbas-pacha, il s'oppose à ce qu'on lui enlève le droit de vie et de mort. Fuad-effendi est envoyé auprès de lui, et, en mai 1852, Abbas-pacha promet d'appliquer le tamimat et de ne faire mettre à exécution les sentences de mort qu'après en avoir référé au sultan.
Des commissaires extraordinaires sont chargés d'aller visiter les différentes parties de l'empire.
1852. — La commission des lieux saints reconnaît la justesse des réclamations de la France, mais propose le statu quo, hormis l'admission des Latins dans le sanctuaire de la Vierge, et le droit pour les Grecs d'entrer dans le sanctuaire de l'Ascension. Un (irman rendu pubUc confirme ces décisions. La France accepte cette atteinte à ses vieux privilèges par condescendance et désir de conserver la paix; mais des exigences nouvelles de la Russie se font jour et amènent la fameuse mission du prince Menschikoff.
Ici s'ouvre, dans l'histoire des Ottomans, dans l'histoire des relations de la France avec cette nation, une période qui n'est point accomplie et dans laquelle la Turquie commence une existence nouvelle, pendant que la France témoigne glorieusement que , fidèle à ses traditions séculaires , elle est la plus constante alliée, le plus ferme soutien de l'empire des Osmanlis,