CHAPITRE QUATRIEME
L^ENSEIGNBMBMT.
Gratuité. — Obligation. -^ On cherche , à Lille , à éluder le ban du Magistrat. — Sergents chargés de rechercher les enfants n'allant pas à Técole , à Lille et àValenciennes. — Réunion à la France. — Écoles de Vertain. — Matières de renseignement : Enseigpiement religiauz , lecture , écriture , calcul , travaux à l'aiguille. — EnselgnenSent professionnel. — Horticulture. — Livres et méthodes. — Méthode de lecture de 1574 — Conseils pédagogiques donnés aux Dominicaines de Merville, par Mgr. de Bruyères-Ghalabre , évêque de Saint-Omer.
L'enseignement paratl avoir été d*abord entièrement gratuit ; Gtatuite ce n'est qu'avec le concile de Latran (1179) que la gratuité est„ ^^
* \ / T w renseignement,
restreinte et ne profite plus qu'aux enfants pauvres (1). Cette dernière règle est encore aujourd'hui celle que nous trouvons inscrite dans nos lois (2).
L'obligation de l'enseignement date du XVP siècle. Nous obligation, voyons, par le texte des conciles, des synodes et des ordonnances
(1) Le concile de Trente ( 1546 ] veut qu'auprès de chaque église il y ait au moins un maître qui enseigne , gpratuitement , la grammaire aux clercs et aux en&nts pauvres. Pièces justificatives, 1>*^ partie, N® 1.
(2) L'enseignement primaire est donné gratuitement à tous les enfants dont les familles sont hors d'état de le payer. (Loi du 15 mars 1850, art. 24. )
royales, que quiconque ne faisait pas instruire ses enfants s'exposait à des peines sévères, quelquefois même au bannissemeat.
Je crois que cette obligation fut spéciale à nos pays ; je ne la trouve pas en effet établie autre part (1). En cela, d'ailleurs, nos évéques ne faisaient, ainsi que nous l'avons dit précédemment (2], que se servir de l'arme de Luther. C'est en effet le moine de Wittemberg qui, le premier, formula, en ces termes, le principe de l'enseignement obligatoire :
« J'affirme, s'écriait-il, dès 1530, que l'autorité a le devoir de forcer ceux qui lui sont soumis à envoyer les enfants à l'école. Eh quoi ! si l'on peut, en temps de guerre, obliger les citoyens à porter l'épieu et l'arquebuse , combien plus peut-on et doit-on les contraindre à instruire leurs enfants, quand il s'agit d'une guerre bien plus rude à soutenir, la guerre avec le mauvais esprit, qui rôde autour de nous, cherchant à dépeupler l'État d'âmes vertueuses! C'est pourquoi je veille, autant que j'y puis veiller, à ce que tout enfant en âge d'aller à l!école y soit envoyé par le Magistrat (3). »
L'importance de ce nouveau système fut promptement saisie. En 1560 , la Noblesse s'exprime ainsi aux Ëtats-Géuéraux d'Orléans (art. 12 du second Cahier): «Levée d'une contribution sur les bénéfices ecclésiastiques, pour raisonnablement stipendier des pédagogues et gens lettrés, en toutes villes et villages, pour l'instruction de la pauvre jeunesse du plat pays, et soient tenus les pères et mères, à peine d'amende, à envoyer lesdits enfants à
(1) Cependant, en 1659, après la réunion du Roussillon à la France, une :ordonnance du Conseil souverain de cette province y prescrivit renseignement obligatoire.
(2) Chapitre premier.
(3) Discours : dass mann Kinder solle zu schultf hcUtet^.
V école, et à ce faire soient contraints par les seigneurs ou juges ordinaires (1). »
Néanmoins, rien n'indique, pour la France, ainsi que le disait, en 1872, M. Guizot, « que ce vœu ait eu un résultat pratique, mais il prouve que l'idée était déjà entrée dans les esprits (2). »
Il n*en fut pas de même dans nos pays ; les souverains et les évêques, appréciant tontes les conséquences, au point de vue religieux , de la mise en pratique de la pensée de Luther, rendirent Vinstruction obligatoire.
Le placard du jl®' septembre 1563 exige qu'à Valenciennes , les pères, mères et ceux ayant charge. d'enfants, «en eaige compétent,» soient tenus de les envoyer aux écoles, à l'église et au catéchisme, savoir: les enfants pauvres, les dimanches et Tètes, elles autres enfants, outre lesdits jours, une ou deux fois par semaine (3).
En 1565, le concile provincial de Cambrai s'exprimait ainsi: ^fwmtety si mo8 mittere mgligant , moneantur; monitiy nisi
(1) L'ordonnance de 1560 n'alla cependant pas aussi loin que la Noblesse; tandis que le chancelier de THôpital affirmait que le roi désirait vivement /'m^/tfuttbn de la jeunesse, il se bornait à faire insérer dans Tordonnance que u le surplus des revenus des confrairies serait appliqué à l'entretenement des écoles et aumônes , es plus prochaines villes ou bourgades ou villages , sans que lesdits deniers puissent être employez à autre usage, pour quelque cause que ce soit. » — Voy. Picot , Histoire des États-Généraux , tome II , p. 9*7.
{^) Discours à la Société d'instruclion primaire pour les protestants de France.
(3) Ch. Paillard , ouvrage cité , tome III, p. 115. Le savant auteur fait remarquer que les calvinistes , dans leurs assemblées , se faisaient accompagner de «jeunes garçons et garces au-dessoubz de seize ans « qui donnaient le signal des chants. « Sans Joute, dit-il, les sectaires espéraient, de cette façon, se faire moins remarquer ou rendre la répression plus difficile. Le placard prononça la peine de la fustigation «contre les jeunes gens qui seraient saisis prenant part à ces sortes de manifestations. »
pareant , magistratui deferantur [i), » Si les pasteurs négligent ce devoir « ab episcopo corrigantur (2). d II fallait combattre Tincurie des parents et des pasteurs, et la persuasion était insuffisante: « Quodquia plerisque locis partim parentum incuria , partim pastorum negligentia contemptum est (3). x> Le concile dTpres, en 1577, n'est pas moins précis (4).
Comme les évoques, le gouverneur des Pays-Bas (1580) punit les parents qui n'envoient pas leurs enfants à Técole, et pour les connaître, on doit, dans chaque commune, «dresser le^ roUes de la jeunesse, » d'après lesquels « on fait comparoir tous mineurs excédans l'eage de sept ans » pour « estre enseigné ce qui est nécessaire à leur salut (5). »
Le concile de Cambrai, tenu à Mons, en 1586, se trouvant en présence des efforts faits par les réformés pour répandre leurs doctrines, va même jusqu'à bannir les parents qui n'envoient pas leurs enfants à l'école : « Pueros autem magistratus, ballivi, maiores^ seu aliorum locorum prœfecti , tum ad dictas scholas , tum ad dictam parochi lectionem compellant parentes , etiam et héros non mittentes pueros suos ac ministrospropositispœnis coœrceant , et rebelles etiam suis urbibus aut pagis expellant (6). »
(1) Déjà , en 1527 , le Magistrat de Lille avait prescrit aux Ministres des Pauvres de faire aller les en&nts à Técole ( voy. cette ville) ; et , en 1581, Charles- Quint , dans une ordonnance relative à la suppression de la mendicité dans les Pays-Bas, voulait qu'on envoyât les enfants pauvres aux écoles. Archives municipales de Lille . registre aux Mandements , *? octobre. ( M. Houdoy, Instruction obligatoire t p. 2.
(2) Pièces justificatives, 1" partie, N° 6.
(8) Idtm. id. N°6.
(4) Idem. id. NMl.
(5) Idem. id. NM2.
(6) Pièces justificatives, V^ partie, N° 15. Ces pénalités, qui nous paraissent si violentes , ne doivent pas étonner, si Ton se reporte à l'époque troublée du XVI ^ siècle. L'ordonnance du 18 décembre 1561, pour la ville de Yalenciennes, s'occupantde u plusieurs adonnez aux nouvelles sectes, esmotions et troubles, cherchans
L'antorité royale sanctionna ces prescriptions» par décret du i*" juin 1687, daté de Bruxelles et signé de Philippe II (1). Elles devenaient la loi.
Il fallait, ainsi que l'écrivait, en 1564, Tarchevêque de Cambrai à la duchesse de Parme, que la jeunesse, «avec les lettres qui s'apprennent en bas eaige emboive, quand et quand (2), toutte piété et une bonne et saine doctrine de nostre saincte foy catholicque (3). »
Le concile de Malines (1607), s'occupant plus spécialement des pauvres, fixe une nouvelle pénalité : c Pauperesper suhstractionem eleemosynarum mensœ pauperum: alii vero aliis pœnis, liberos aliosque domesticos ad scholas tara quotidianas , quam dominicales , mittere per magistratus et prœfectos locorum sive conniventia compellantur. »
Le synode (1617) (4) et le concile de Cambrai ( 1631) (5) , ainsi que l'évêque d'Ypres (1768) (6), s'expriment encore de même. Les
partout semer leur venin , infecter le pays et susciter dissensions et séditions, tendans grandement contre le bien , repoz et prospérité de noz bonnes villes de par-deçà. ...» interdit de venir demeurer dans cette ville sans avertir la Loy et sans présenter une u attestation da curé et Magistrat de leur précédente demeure, et qu'ilz y ont vescu catholicquement. tt Les peines prononcées contre les contraventions étaient élevées. La même ordonnance défendait aussi « à tous , de mettre leurs enffans demeurer en aulcunes villes, universitez ou pays qui soyent notoirement séparez de TÉglise catholicque , à paine de s*en prendre aux pères et mères et autres qui auront charge d'eulz, et d*estre pugniz arbitrairement. . . . n Archives de Belgique. ( Gonseil-d'État , R. , coté 84-854). Voir l'intéressant ouvrage de M. C. Paillard, ouv. cit.
(1) Pièces justificatives, U® partie, N° 16.
(2) En même temps.
(8) Archives de Belgique, liasse YI des papiers d'État ; restitution de TAutriche, en 1862. Paillard, ouv. cit., t. IV, p. 229.
(4) Pièces justificatives, l'^ partie, N° 22.
(5) Idem. id. N°24.
(6) Idem. id. N0 87.
indigents qui négligeaient d'envoyer leurs enfants à l'école étaient privés des secours de la Table des Pauvres.
Deux ans plus tard, le Magistrat de Douai adressait de semblables instructions aux Ministres de la Bourse comnuine : a Ne donner aucunes aumosnes, par sayes (1), draps, ni souliers, aux dits enfants, ni à leurs pères et mères, qu'ils ne fassent apparoir, par certificats pertinents , qu'ils vont à l'école et au catéchisme (2). »
Les communes se joignirent aux princes et aux évèques et dirigèrent leurs efforts dans le même sens. En annonçant aux' habitants de Lille l'inauguration de la première école dominicale, le 24 février 1584 (3), le Magistrat ordonne aux pères et mères, maîtres et maîtresses d'avoir à enseigner, « sous peine de griesfe punition arbitraire, à la discrétion d'eschevins, x> leurs enfonts âgés de huit à dix-huit ans, leurs domestiques, « à moins qu'ils ne fassent apparoir d qu'ils « fréquentaient autres écoles ou qu'ils savaient lire et écrire, d Le 15 juin suivant, semblable ordonnanoe fut publiée pour les paroisses Saint-Étienne et Sainte-Catherine, et le 10 novembre pour la paroisse Saint-Pierre. Dès cette époqaei j l'enseignement était obligatoire dans toute la commune de Lille.
3n cherche, Toutcfois, il importe de constater que nos ancêtres lillois chérie ban" ^'chèrent à éluder ces prescriptions, et voici ce qu'ils firent: ib lu Magistrat, envoyaient leurs enfants dans des écoles libres, indépendantes du 9sures prises. Maffistrat, et obtenaient dcs maltrcslc Certificat qui Ics dispensaie]>^ d'obéir au ban des échevins.
La ruse ne tarda pas à être découverte , et , le 16 avril 1585 (4']i fut publiée , à son de trompe , une ordonnance par laquelle , si 1^
(1) La saye ou sayette était une étoffe ^osslère faite avec des déchets de lais^^^ généralement rayée , elle servait à confectionner des japons ou des manteaux ^ charretiers , il y a une trentaine d'années.
(2) Archives de Douai , Regisire aux Consaulx^ B. B. 14, f^ 31.
(3) Pièces justificatives , 2® partie , N° 8.
(4) Idem. id. NM2.
enfants cessaient de suivre l'école libre choisie par leurs parents , « icenlx maistres et maistresses seront tenus » et prestement ladite discontinuation advenue, en advertir lesdits commis et superintendans, le tout à péril de, ou faulte y auroit esdits cas, estre privés des grâces qu'ils peuvent respectivement avoir d'apprendre enfTans en leurs escolles. »
Ce ban ne parait pas avoir eu tout l'effet désirable ; le nombre des élèves de l'école dominicale diminua , et , le 28 septembre de la même année, un nouveau ban fut publié (1). Les contrevenants encouraient, pour la première fois , « l'amende de x sols parisis , pour la seconde fois l'amende de xx sols , le tout au proffict de ladite escole dominicale, et pour la troisième fois de pugnition corporelle, à la discrétion d'eschevins. d L'ordonnance du 12 juillet 1591 élevait l'amende à lx sols et les maîtres pouvaient être « pugnis arbitrairement. »
D'autre part, les Ministres de la Charité de la ville s'associaient aux efforts du Magistrat , en mettant à exécution les prescriptions du concile de Malines à l'égard des pauvres. On lit, en effet, dans un rapport du sieur Wallerand Caron , receveur de l'école dominicale (1613), qu'on avait « enchargé les pères et mères ayant à la Bourse aulmdnes , d'y envoyer leurs enfants à péril d'être frustrés et privés d'icelle Bourse (2). »
L'autorité municipale ne cessait pas de se préoccuper de la fréquentation des écoles et du progrès des élèves. Le 15 février 1639, voulant récompenser les enfants les plus assidus, elle ordonne quatre quêtes à domicile, indépendamment de celles que Ton faisait déjà pour l'entretien de ces établissements. A cette occasion, le Magistrat renouvelle, aux Ministres de la Charité;,
(1) Pièces justifîcalives , 2^ partie , N° 13. Cette ordonnance fat renouvelée en 1588 , 90 , 91 , 92 , 97 et 99. Le Magistrat attachait , on le voit , la plus haute importance à son exécution.
(2) Archives municipales , Compte de 1613 , dépenses extraordinaires.
Tordre de continuer à refuser des secours , « dans telle proportion qu'il leur paraîtra convenir, aux parents des enfants défaillants de se trouver à Técole. »
Pour constater la présence de ces élèves, les intendants de l'école dominicale avaient a un catalogue (1) x> des enfants dont les familles étaient assistées, et ils signalaient aux Ministres de la Charité, au moins une fois par mois, ceux qui s'étaient absentés ou n'avaient pas paru.
Lille n'était pas la seule ville dont l'Administration communale se montra aussi soucieuse de la diffusion de l'enseignement, au XVI' et au XVII' siècle. Il en était de même à Valenciennes. Le règlement de Técole dominicale établie dans cette ville, le 19 septembre 1584, est tout aussi précis. On devait faire l'appel des enfants à l'entrée et à la sortie de la classe, « pour y contraindra les dèfaillanSj par telle punition et correction qu'il appartiendra,» et Ton s'en prenait à leurs parents ou tuteurs «pour les punir et chastier de peines pécuniaires , d'emprisonnement au pain e$ ea«, bannissement y et aultres amendes arbitraires, à la discrétion de justice (2). »
rgents chargés H y avait à Valencienucs, comme à Lille, des sergents chargés les en&nts^'^ ^6 dénouccr les familles en faute ; ils pouvaient conduire les enfants ^'flfj^^v^s à fécole, et, et par force mesmes, les facent punir et chastier,
à l'école. / » r r
premièrement, par leurs maistres et maistresses, en l'escoUe (3).»
(1) De même dans le diocèse d'Ypres , synode de 1630 ; pièces justificatives, Impartie, N® 23.
(2) Pièces justificatives , 2^ partie , N° 9. Le règlement de cette école serritde modèle pour d'autres , notamment pour celle de Graetz , en Styrie.
(3) Idem. Voir aussi Lille , Ecole des Grisons et Ecoles dominicales. Depuis 1850, la ville de Boston ( Amérique ) a trois agents (truant-^ffider)
qui, pendant les heures d'école, parcourent les rues de la ville pour rechercher les enfants absents. Ceux-ci sont condamnés à l'amende et peuvent même être placés par le juge , pour un an ou deux , dans une maison de réforme ou d'éducation. Charles Robert, École ou Prison.
Le compte de 1602, de l'école dominicale de Lille, montre qu'An< toine Billet , sergent à la Prévôté de cette ville, verse, au compte de rétablissement, a 7 livres 2solsparisis, pour plusieurs amendes esquelles diverses personnes ont esté condempnés, tant pour avoir esfrain le ban et ordonnance d'eschevins, que pour leurs enffans
avoir esté absèns'de ladicte escolle déduction faite de 2 sols,
sur chacune amende , pour le sallaire d'udict sergent. »
Nombre de coutumes de Flandre et la coutume générale d'Artois s'occupent des écoles. La Salle dTpres, ch. 73, porte : a. .. et les susdits père et mère sont tenus de faire aller leurs dits enfants à r escolle y leur faire apprendre le traficq ou autre mestier, à peine d'estre punis, à la discrétion d'eschevins (1). »
La règle était générale. Dès la fin du XVP siècle, princes, évéqaes et magistrats municipaux avaient établi l'obligation de l'enseignement dans nos pays.
Les efforts constants de toutes les autorités pour le développement de l'instruction populaire, efforts qui avaient surtout pour but de combattre la Réforme par l'enseignement orthodoxe, eurent des résultats sérieux, que nous constaterons dans les siècles suivants.
Ce grand mouvement du XVP siècle, en faveur de l'instruction orthodoxe des masses, ne fut point, je crois, particulier à la Flandre; il semble, même, d'après les travaux récemment publiés, qu'il fut assez général en France.
Il est du devoir de l'historien d'ajouter que si le pouvoir fut secondé dans son œuvre par les communes, il le fut aussi, largement, par les gentilshommes et les riches bourgeois de nos cités, toujours prêts à prodiguer leur fortune pour le bien public (2). Les documents concernant chaque commune le prouvent surabondamment.
• (1) Thèse pour la Licence en Droit , par M. Houdoj, fils, Paris, 25 mars 1872.
(2) C*est one tradition qui se continue, et nos industriels du Nord savent encore aujourd'hui venir largement en aide aux fondations scolaires ; j'en pourrais citer mille exemples.
léonton La législation française maintenait l'obligation de Fenseignej^^^^ ment, mais elle indiquait encore, d'une façon précise, la pensée de combattre le protestantisme. Au lendemain du jour qui nous rendait à un pays que ses récents malheurs nous ont foit aimer davantage, s'il est possible, Louis XIY signait les déclarations des 13 décembre 1698 et 16 octobre 1700 (1). Ces ordonnances, visant principalement l'éducation des enfants des Réformés, imposaient aux parents l'obligation d'envoyer ceux-ci aux écoles et catéchismes (qui devaient être établis dans toutes les paroisses], jusqu'à l'âge de quatorze ans , a à peine de condamnation d'amende, ou de plus grandes peines, suivant l'exigence des cas. »
En 1777 , le Magistrat de Maubeuge enjoint encore aux parents d'envoyer exactement leurs enfants à l'école , à partir de Fâge de six ans.
ÉooiM Nous retrouvons la même pensée dans une fondation faite
aux derniers jours de la Monarchie. Le Hjanvier 1790, Marie- Joséphine de Lannoy , comtesse de Yertain, exige aussi, dans ua acte concernant les écoles fondées par ses ancêtres, dans cette commune , que a les parents dont les enfants né fréquenteront pas assiduement les écoles seront privés d'une partie des aumônes, et ceax dont les enfants ne fréquenteront pas les écoles , de toutes les aumônes, etcequ'onétaitdausl'intentiondeleurdonnersera^pplicabl^^ aux plus diligents. » Elle ajoutait : a Nous enjoignons à notre chapelain, maire et échevins, pour exciter l'émulation des enfito^ qui fréquenteront les écoles, et à ceux qui feront les plus grande progrès, un Louis d'or, soit en livres nécessaires, en habillement' chemises, en graines ou en argent, comme les Administrateurs 1^ jugeront le plus convenable (2). »
(1) Pièces justificatives, l^^ partie, N®» 83 et 34.
(2) Archives communales de Ver tain.
Ce principe de renseignement obligatoire, reconnu, il convient M»t»w de rechercher en quoi consistait Tinstruction donnée dans les renseignement écoles ? La réponse est assez difficile. Aucune direction générale n'existant, renseignement variait dans chaque diocèse et même dans chaque établissement. Néanmoins, on peut assurer, je crois, qu'il se bornait, le plus fréquemment, à Tinstruction religieuse, à la lecture et à l'écriture , auxquels on ajoutait , souvent , la grammaire française et flamande, suivant les régions, ainsi que l'histoire sainte et l'arithmétique (1).
En première ligne, l'enseignement religieux. Enseignement
En cela, les lois de 1833 et de 1850 n'ont fait que suivre la '•***"*• tradition française. C'est qu'en effet, ainsi que l'écrivait un des grands Ministres de l'Instruction publique, l'auteur de la première de ces lois : a U faut aussi, pour que l'instruction populaire soit B vraiment bonne et socialement utile, qu'elle soit profondément
D religieuse qu'elle soit donnée et reçue au sein d'une
fi atmosphère religieuse , que les impressions et les habitudes i> religieuses y pénètrent de toutes parts (2). o
Cette pensée était aussi celle de M. Renouard, rapporteur de la loi de 1833, hier encore membre du Conseil supérieur de Vlnstmction publique: o La loi civile, proprement dite, n'a pas, disait-il, à intervenir dans les rapports de l'homme avec Dieu; mais nous ne devons pas oublier que c'est une loi d'éducation dont Dons nous occupons. . . . Croyez bien qu'uue partie considérable de la population, mue par un sentiment digne de nos respects.
(1) Le décret du 17 mars 1808 bornait renseignement des « petites écoles, écoles P^^inaires , n à la lecture , à récriture et aux premières notions de calcul, Aujour- ^'^ , il comprend au moins , nécessairement , Tinstruction morale et religieuse , i> lecture , l'écriture , les éléments de la langue française , le calcul et le système 1^1 des poids et mesures ( Loi de 1850 , art. 2'à }. M. Duruy a fait ajouter, à ces ^tieres , les éléments de Thistoire et de la géographie de la France ( Loi du 10avrUi867).
(2) Guizot , Mémoires , tome III , p. 69.
reculerait loin de nos écoles, si, sans égard à l'état des mœurs et brisant de longues habitudes, nous ne permettions aux parents d'y retrouver aucun de ces livres auxquels une longue vénération s'attache, et si l'on n'y redisait jamais quelqu'une de ces prières et de ces leçons que les pères et mères ont eux-mêmes entendues dans leur enfance, et qu'ils se regarderaient comme coupables de ne pas mettre au-dessus de tous les autres enseignements (1). b
Les matières de l'instruction religieuse étaient nettement déterminées : le Symbole des Apôtres, l'Oraison dominicale , la Salutation angélique, le Décalogue, les Préceptes de l'Eglise, la manière de se confesser en latin et dans la langue du pays. C'est du moins ce qu'exige, en 1565, le concile de Cambrai (2). Alexandre Farnèse en dit autant, en 1580 (3), lorsqu'il s'adresse aux commissaires chargés de la conduite et de l'enseignement de la jeunesse catholique. Il prend, d'ailleurs, le soin de rappeler que, de toute ancienneté , on est tenu de donner cet enseignement aux enfants.
Telle était la base de l'éducation sur laquelle pouvoir civil et religieux, administrations communales et particulières, ne cessèrent d'insister, qu'il s'agit d'écoles journalières ou dominicales. Il est bon de remarquer, toutefois, que cet enseignement se donnait principalement les dimanches et jours de fêtes (4), ainsi que 1^ prescrivaient les conciles et les synodes.
are, écriture, L'éducation populaire ne se bornait pas là , nous l'avons di*
ammaire, "^ "^ r »
al, travaux plus haut; la pfcuve s'en trouve partout.
l'aiguille.
En 1320 y les maîtres des petites écoles de Bruxelles enseignaient
(1) Le décret du 12 décembre 1792 avait supprimé renseignement religieO^ pour le remplacer par les principes de la morale et du droit naturel. Voy^^ Chap. V , p. 94, note 2.
(2) Pièces justificatives, 1" partie, N® 6.
(8) Idem id. N» 12.
(4) Enchiridion $eu manuale episcoporum.
aux enfants, o depuis leur ABC jusqu'au commencement du Donat (1), et non plus avant. »
En 1564> Tarchevêque de Cambrai conseille au Magistrat de Yalenciennes de se servir a d'ung livret , duquel parcidevant Ton usoit fort aux escolles pour les enffans, comme le libvre de Jésus, contenant, pour les premiers, V alphabet et distinction des lettres et manière d^espeller et apprendre à lire (2). »
Alexandre Farnèse (1580) précise bien que les maîtres d'école doivent enseigner à « la jeunesse, à lire, escrire[3) ; adolescentes vel puellœ docentur légère et scribere, porte le synode de Tournai, de 1589 (4.).
A Armentiëres, l'école Desruelles était fondée, en 1598, pour apprendre à a tant fils que filles, à lire, escrire, ciffrer, compter, filler et lever, d
Il convient d'ajouter qu'autrefois les leçons de lecture et d'écriture comprenaient l'orthographe et des notions de grammaire. Les petites écoles ont, en effet, longtemps porté le nom à! écoles de grammaire (5).
(1) La grammaire de Donat. Chronique de E, de Dynter, loc. cit.
(2) Pièces justificatives, 2® partie, N" 4.
(3) Idem. l^e partie, N*» 12.
(4) Idem. id. N° 17. M. S. Luce , dans son ouvrage sur
du Guesclin, constate qu'au XIY^ siècle, on ne pouvait entrer dans la classe des
clercs, classe nombreuse, si Ton ne possédait, au moins, les premiers éléments de
Vinstruction. En Normandie , un certain nombre de riches paysans sont clercs et
vavasseurs. A Tournai , on trouve des clercs jusque parmi les apprentis teinta-
liers: en 13*74, Guillaume de Grainmes, dit Grifon, était i^ clerc, aprentiz à
lainturier de warde. » Bibliothèque nationale, mss. lat. , N** 5381 , J. J. 122 ,
(5) Claude JoUy dit que le grand-chantre de Paris u nomme et établit , aux petites écoles , les meilleurs grammairiens qu'il peut trouver. » 7\raité des écoles épiscopcHes, etc., p. 318. lô'ÏS.
Un arrêt du Conseil, du 9 mai 1*719, limita les maîtres des petites écoles à renseignement de l'écriture , de l'orthographe et de l'arithmétique. Troplong , ouv cit. p. 289.
it-.
A Cambrai, l'école de QaérénaiDg est fondée, en 1604 » pour a y apprendre leurs patenostres et croyance , avec les dix commaiH déments de la Loy et les cinq commandements de TËglise, à lire et eêcrire et aultree choses requises^ nécessaires aux enfants catholicques pour le salut de leurs âmes et pour le bien publicq et leur advancement (1). »
Le synode de Boulogne, de 1744) veut que les maîtres soient capables, non-seulement d'enseigner les pratiques religieuses, mais le chant , la lecture , V écriture et les premières règles de r arithmétique (2).
Il nous semble inutile d'insister, le lecteur, en parcourant la situation scolaire des communes, sera promptement édifié.
On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que, dans nos diocèses, la moyenne de renseignement donné dans les écoles était, à peu près, celle des matières obligatoires , telles qu'elles sont définies par l'article 23 de la loi du 15 mars 1850.
laeignement Souvcut , Tinstruction ne se bornait pas à ces seuls éléments. Il ne suffisait pas que les enfants sussent lire et écrire en sortant de Técole, on visait plus haut; on s'occupait, d'une façon touchante , de leur avenir : il fallait faire d'honnêtes citoyens , ayant uO état en main. Nos ancêtres paraissent même avoir eu la pensée de renseignement professionnel. C'est pénétrés de ces pensées ^î sages , que les fondateurs des Bapaumes à Lille (1605) veulent qu^ les enfants sachent « lire, écrire et chiffrer, ensuite travaille^ dans quelque art ou métier (3). » Chez les Filles de la Présenta-^ tion de N.-D,. , de la même ville, on enseigne aussi à a lire, escripr^
(1) Voy. Cambrai.
(2) Pièces justificatives, l>*e partie, N*» 36. En l*?*??, les Dames de N.-D., de Yalenciennes , enseignaient , à plus de deux cents pauvres filles , la religion , U lecture, l'écriture, l'orthographe par principes , Varithmétique , la géographie et généralement tous les ouvrages propres au sexe. Voy. cette ville.
(8) Voy. Lille.
et travailler d'ouvraiges manuelles, et aultrement les rendre capables de vivre en toute honnesteté , soit par travail et manufacture, soit par service es bonnes et honorables maisons et familles (1). » A Stappaert (1656), les écolières doivent apprendre a quelque métier ou art pour gagner leur vie (2). o
Dans la Maison de Sainte-Agnès , de Cambrai (1633), les jeunes filles apprenaient m à coudre , soit en drap ou en linges ; à filer ,
faire dentelles et semblables ouvrages et lorsqu'elles seront
d'eage suffisant , on les enseignera les ouvrages qui sont à faire dans un ménage, comme laver, faire le pain, cuisiner, etc. (3). »
Douai et Dunkerque avaient leurs écoles de filature ; la première de ces villes et celle de Lille possédaient des écoles de dessin (4), Le 4 juillet 1786, le Magistrat de Douai faisait un règlement pour Técole d'écriture (5).
Je n'abuserai pas du lecteur, les documents cités plus loin suffiront pour donner une idée du sens vraiment pratique de nos aïeux. Je ne constaterai qu'un fait, c'est que dans la plupart des écoles de filles, avant 1789, on enseignait la couture, qui n'est devenue obligatoire que depuis le Ministère de M. Duruy. ( Loi du 10 avril 1867. )
Ce n'est pas sans étonnement aussi que l'on apprendra qu'au unné^nmm XVII* siècle, dans quelques écoles de Flandre, on donnait aux iiMi^UtUMs enfants des notions d'horticulture.
{1) Voy. Lffle.
(^) Uem.
(3) Vojr. CamlnL
W Voy. ces Tilles, hm BogiHfl qui, d^ «raat IWt^ p^ mM $UMi4mt tmSmm à Brnges, easôgiiueiit ir tisser Is las9«, et nwb oHMistae^ 4q MMÇ(it^ni A4 ^MlA ^efimas, soos le neai à'ÉeiÀedet B^^4$, m hiMïmtsm^i nH tf/P'jmnm 9ni8 éttieat adaû à sppreadre diSèrmieB yrtitmlttê, (Uin^mt, (Pp, ééphméU,,
(^) Pièces jvstifiemtiTes. 9* pvtie, IT n
Dès 1698 , dans les gouvernances d' Ypres et da Tournaisis , les maîtres devaient enseigner la manière de cultiver les légumes et les herbes de ménage, la taille des arbres, la méthode de greffer et d'écussonner les différents arbres fruitiers, a Ces travaux , lit-on à l'article 2 du règlement, seront un salutaire exercice corporel, et, en môme temps qu'ils feront aimer la vie des champs, ils conserveront aux enfants la simplicité des mœurs publiques et privées , l'amour du travail conduisant l'homme le plus sûrement et le plus honnêtement au bien-être de la vie (1). »
Dirions-nous mieux , faisons-nous mieux ?
Nous le cherchons, mais il faut avouer que si, depuis plusieurs années surtout , l'instruction primaire a fait de grands progrès, ce n'est pas en ce qui concerne l'enseignement de l'horticulture. Malgré ses efforts, l'Administration supérieure n'a encore pu organiser que dans quelques localités, ce qui existait, il y a deux cents ans , dans unq partie de la Flandre (2).
^"f^^ Les pouvoirs qui dirigeaient l'éducation populaire ne pouvaient
léthodes. manquer de porter leur attention sur les livres, lorsque la découverte de l'imprimerie permit de les répandre et surtout lorsque la Réforme chercha à introduire ses publications dans les écoles. L'édit du 8 mai 1521 défendait de publier, sans autorisation expresse, des livres faisant mention de l' Écriture-Sainte ou contenant des explications sur la Bible (3). Aussi, voyons-nous, en
(1) Mordacq , ouvr. cit. On a vu , p. 56 , que les écoles , avant 1*789 , possédaient des terres, nommées kosterie-goed, dans les environs d'Ypres et de Tournai.
(2) En présence de l'émigration des habitants des campagnes vers les villes, il est bien désirable que le Gouvernement soit secondé par les administrations municipales. Le but à atteindre est toujours le même : faire aimer aux en&nts la vie des champs et les mettre au courant des meilleures méthodes d'agriculture.
(3) Cet édit condamnait à mort ceux qui partageraient les doctrines de Luther ou qui logeraient des hérétiques. Chacun était obligé de dénoncer ces derniers. II fut suivi de plusieurs autres.
1532, Thierri Kits, libraire et relieur, à Bergues, condamné au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens, par les cuerhers de cette ville, pour avoir vendu, dans la cbâtellcnie, des livres probibés, propres à propager les erreurs de Luther (i).
Nous pourrions citer nombre d'exemples, de ce genre. La peine de mort par le fer, par la fosse ou par le feu, est décrétée contre ceux qui vendent, acbètent, copient ou acceptent des livres hérétiques, etc. (2).
En 1550, Charles-Quint écrit que « lesdictes sectes sont procédées principallement tant par la multitude de plusieurs livres,
composez par des aucteurs hérétiques et réprouvez
et qu'aucuns pédagogues et maistres d'escholle, se sont avancez à lire et apprendre aux enfans plusieurs livres nouveaux, non convenables à Tinstruction de jeunes escholliers. » Et Tempcreur ajoute qu'on ne pourra se servir que de livres « désignez par l'advis et déclaration de ceux de nostre dicte Université de Louvain » qu'il avait chargée de dresser le catalogue des livres hérétiques (3).
Philippe II exige (1570) que les maîtres prêtent serment a de n'enseigner aucun livre réprouvé, suspect ou autrement scandaleux (4]. »
(1) Archives départementales, B. 1748, année 1532.
(2) Ordonnance du 28 avril 1550.
(3) Pièces justificatives, 1'* partie, N® 3.
On trouva, dans des écoles, des Bibles de Calvin et le Catéchisme d'Embden. Le placard da 1^ septembre 1563 enjoint au doyen de chrétienté de Yalenciennes, et au Prévôt-le-Comte . de visiter , une fois tous les trois mois , les maisons des libraires « pour veoir s'ils vendent livres defienduz et si noz placcars j sont observés. * Celui du 18 décembre 1561 avait ordonné aux habitants de cette ville que • tousetchascun ajent à apporter lesNouveaulx et Vieux Testaments qu'ils ont , pour les présenter ès-mains des curez de leur paroiche , qui les visiteront pour savoir s'ilz sont de ceulx qui sont prohibez, deffendant d'en avoir d'autrei* • Paillard, ouv. cit. Troubles religieuœ à Valenciennes.
(4) Pièces justificatives, l^* partie, N* 8.
Ces édits furent la base de la législation scolaire, en ce qui concerne les traités classiques , et les évoques ne firent que les reproduire ; on ne s'aurait s'en étonner, d'ailleurs, quand on se reporte à l'époque à laquelle ces règles furent édictées.
« Imprimis autem sciant qui libri legantur , s'écrie l'évêque d'Arras (1570], neque patiantur legi aut doceri^ exquibus ingénia pueritiœ corrumpi possint (1). »
(( In scholis nulli libri prœlegantur , qui in indice librorum prohibitorum continentur , sed nec ii qui aliquid turpe aut obscœnum continent y ordonne le concile de Cambrai, en 1586 (2). d
L'archevêque de ce diocèse, en 1631, s'exprime de nouveau ainsi : « Mémo libros praelegat qui aliquid non sanœ fidei continent , vel quod bonis moribus efficiat : sed eos tantum quos ordinarius approbarit (3), »
Monseigneur de Wavrans, évêque d'Ypres, insiste encore plus tard (1768), pour qu'on ne mette entre les mains des enfants que des bons livres, afin de leur conserver toute leur pureté (4).
On retrouve aussi ces prescriptions dans quelques contrats passés entre des communes et des clercs. A Escarraain, ceux-ci ne doivent «se servir d'aucuns livres pour enseigner, qu'au préalable ils ne les aient fait voir audit sieur curé ou représentant (5). »
J'aurais désiré trouver quelques renseignements sur les livres et
(1) Pièces justificatives, 1"*® partie, N® 9.
(2) Id. id. .NM5.
(8) Id. id. N*24.
(4) Id. id. N° 87.
(5) Contrat du clerc d'Escarmain , pièces justificatives, 2® partie, N° 21.
La loi de 1878 soumet encore les livres classiques à l'approbation du Conseil supérieur de Tlnstruction publique. ^
— Biles méthodes en usage aux diverses époques ; mes recherches ont été à peu près infructueuses (1).
Quelques évêques avaient composé et fait imprimer des livres classiques. Ainsi, Richardot, évêque d'Ârras, avait publié, avant 1570, à Douai , un petit volume intitulé : « l'Enfance du Chrétien, » dont il recommande l'usage (2) : c( cum Htterarum rudimentis ediicendum, n
Le catéchisme en usage dans le diocèse de Tournai était (3) le petit catéchisme de Canisius ou de Parme , traduit dans la langue du pays, que les enfants apprenaient « statimpost lihellumAB C Z>.» Il semble, cependant, que dès que les écoliers savaient lire, ils devaient d'abord étudier les répons de la messe : a idque etiam ioUequam ediscant parvum catechismum , » est-il écrit plus loin.
Le synode dTpres (1630) veut que le premier livre mis entre les mains des enfants soit le « parvus catechismus cujus titulus MtABC( Oft beghinsel der Wysheydt ou le commencement de la sagesse) ; lorsqu'ils le sauront par cœur, ils se serviront du catéchisme de Malines et pourront ainsi passer à d'autres livres (4).
(1) J'ai cherché en vain quelque traité de pédagogie , semblable à celui que publia , en 1*720 ( 2« édition 1*749 ) / Mgr. de Bégon , évêque de Toul , pour son diocèse. A la suite de ses instructions , si sages et si intéressantes , se trouvent os traité de grammaire , une arithmétique et des principes d'écriture.
(2j Synode d'Arras, l')'70, pièces justificatives, 1^^ partie, N° 9. Dans les anciens statuts, renouvelés à la suite de ce synode, on recommande de ne se servir que des livres des Académies et Universités catholiques, indiqués parles catalogues de Paris, de Cologne et de Louvain. On voit dans ce mandement combien les livrea étaient rares à cette époque ; Tévêque, parlant, au titre XII , des livres de doctrine chrétienne , latins et français , le constate ainsi : u quorum magna est copia ubique. »
(3) Synode de 1589, pièces justificatives, l^e partie, N° 17.
(4) Pièces justificatives, l"*® partie, N° 23. Chaque diocèse ou chaque province ecclésiastique devait avoir son catéchisme propre : u Ex parvo catéchisme qui ad hocpro tota provincia imprimetur^ » lit-on dans le concile de Cambrai de 1586, pièces justificatives,!''® partie, N® 15.
kfAhode Hais, je le répète, je n'ai malheureusement, sur les Unes, que (16 1574. fort peu de renseignements. Je mentionnerai, cependant, un petit in-18, de 1574, imprimé en écriture manuscrite (1), que possède la Bibliothèque de Douai, et qui a pour titre : Moyen depromptement et facilement apprendre , en lettre françoUe^ à bien lire^ prononcer et escrire. Ensemble ^ la manière de prier Dieu en temfes nécessitez (2).
Ce petit volume nous montre une des méthodes de lecture employées au XVP siècle.
Il se compose de 53 pages. Le premier chapitre a pour titre la première partie du litre même de Touvrage, avec ce sous-titre: comme se doit gouverner celuy qui prend charge d\nseigner.
On y lit : a Celuy qui veut donner commencement d'instruction de bien lire , doit surtout diligemment observer, et avoir solicitude, que ses disciples prononcent bien distinctement, et à loisir, les mots les uns après les autres, soit en français, soit en latin.
)) Il faut, semblablement, accoutumer à ceux que Ton enseigne, de bien accentuer, ce que facilement se fera, les advertissant d'eslever un peu la voix quand ils prononcent les syllabes sor lesquelles ils voyent les accents, comme on verra en son lieu. Par ce moyen Ton apprendra, par accoustumance, à bien prononcer, si l'enseigneur est soigneux garder les choses déclarées. Ce faisant, il deschargera sa conscience, et l'enfant profitera beaucoup.
Au contraire, si par paresse ou ignorance, il ne fait le devoir en quoy il s'oblige, il est certain qu'il en rendra compte devant Dieu , lequel ne veut que cette jeunesse soit corrompue ne abusée par mauvaise doctrine, attendu que le maistre est comme un second père à l'enfant^ pour l'instruire, premièrement, en la
(1) A Paris, de Timprimerie de Jehan Charron, rue des Carmes, à Vlmage de sainct Jehan.
(2) Dédié à très-illustre et hien cher princesse Madame Marguerite de Yaloys^ flUe du Roy Henry, deuxième de ce nom, P. H. B.
crainte de Dieu, et aux bonnes lettres, et aux bannes mœurs. Par quoy, le précepteur pourra user de cette forme d'instruire :
» Loué le nom de Dieu.
» Le premier jour, a b x d.
» Le second, e f g h.
» Le tiers, i k 1 m.
» Le quatriesme, n o p q.
» Le cinquiesme, r s ù t.
» Le sixiesme, y u x y z.
D Le septiesme jour, il faut réduire toutes les lettres ensemble; alors, Tapprentis apprendra plus en six jours, qu'il ne feroit en deux mois s*il les comprenoit toutes à une fois. Ainsi, petit à petit, convient monstrer tant à lire comme escrire , faisant chascun jour une lettre ou deux , trois , ou quatre , ou bien davantage , selon le ÎTigement de celuy ou de ceux que l'on enseigne.
i> D'avantage , il est à noster que le maistre doit monstrer la leçon deux ou trois fois au disciple, devant que la luy faire répéter, sans attendre que celuy qu'il instruit ait deviné , pratiqué et compris de luy-mesme, car, souvente fois, la difficulté d'une petite <^^ose, à ceux qui ne l'entendent, les fasche, principalement à la J^Qûesse , et leur fait perdre le courage , qui , avec le temps , usage ^^ exercice, se rendra plus meur et capable à concevoir. »
tiennent ensuite :
** Q Alphabet de diverses escritures, pour mieux instruire ' enfai^t en la diversité d'icelles. »
^^s, séparément, les voyelles et les « consonantes. » ^* « La manière de proférer syllabes » directes , de deux lettres seulen^ent ; puis , les dix syllabes ci-après : « Bail , Fail , Gail , Guil , » Mail ^ Pail , Rail , Jail , Tail , Vail. »
^^ ^ Mots d'une syllabe, comme: «Blanc, Bleu, Cault, Cent, » Dien , Dans , Faut , Frais , Gras , Gros , Haut , Hors , Jean , Jours , '^I^aia, Lard, Mais, M'ont, N'eut, Neuf, Pain, Pour, Quand, » Quel, Rat, Rond, Sainct, Seul, Tout, Trois, Veut, Vin, etc. »
Incisum.
Comiiid.
Panctas.
Interrogant.
Admirati£
Parentaise.
a Pais , < d'aucunes lettres, appellées ligatures , » comn cr, st, ff, 8s, si. »
a Puis, les a abbréviatures, » comme fl, è» i, d, û, p
4^ a La pnnctuation en général :
5^ a Les accents. »
6^ Diverses prières , dans cet ordre :
t^ « L'Oraison de Nostre-Seigneur Jésus-Christ, i»
t^ a La Salutation angélique. »
80 a Les Articles de la Fov cbrestienne, autrement '. des Apostres. i»
4*^ a Les dix Commandemens de Dieu. »
6^ Diverses oraisons pour a dire au matin, en se le » dire devant qu'estudier sa leçon à Fescolle ; pour dii » repas ; puis, après le repas; devant que dormir, etc.
s° a Le Symbole des Apôtres en laUn, et quelques aui en latin (1). 9
Arithméuque La BibHothèque de la ville de Lille possède encore ui tion nouvelle pour etMeigner aux enfants à eonnoitre le c sommer avec les gets^ imprimée à Lille, sans date, 1 nement après 1719. L'auteur n'y enseigne que la numéi trois premières règles de l'arithmétique*
(1) Cet ouvrage , terminé par les initiales F. J. N. et par ces n yault mieux que mondaine richesse , >> paraît être l'œuvre d'un pr dans toutes les prières, il s'adresse à Dieu en se servant du mot toi. !
deir.
— SS- II commence par êommer avec les gets (jetons) ; il somme ensuite par livres et sols , francs et patars , puis enfin par poids.
II passe de là à la soustraction dont a la pratique est à tirer un nombre hors d'un plus grand, pour sçavoir ce qui reste; o on indique ensuite le moyen de faire la preuve de l'opération : a il faut getter de ce que Ton a payé et ce qui reste ensemble; si la somme est bien faite, elle doit être de même que le nombre que Ton a soustrait. » L'utilité de la multiplication est de multiplier a un nombre par U]^lu8grand,prenant pour multiplicateur le nombre de ce que f on ^tut mvitiplier / » Cette définition n'a plus cours de nos jours; on le comprend sans peine ! Les exemples sont toujours essentiellement pratiques et Fauteur se garde d'opérer sur des nombres abstraits. Il additionne, soustrait ou multiplie des rasières de grains, des marchandises , des aunes d'étoffes , des pipes d'huile , etc. L'intelligence de l'élève est ainsi mieux éveillée, il se rend compte de Tntilité de ce qu'il apprend pour les applications qu'il aura à faire dans la vie de chaque jour.
L'ouvrage, qui n'a que 32 pages, se termine par une série d'opérations telles que celles-ci : a Dépense faite pour la cuisine , en chairs et volailes ; dépense faite en poissons et fruits; vendu à
6omme type du langage de Tépoque , le commentaire du VIP Commandement de Dieu, page 22 :
u Tu ne seras point adultaire.
» Les fils des adultaires seront imparfaictz, et la semence sera examinée du lict » inique. Et combien vrayment qu'ils soyent de longue vie , si seront ilz réputez
• pour néant. Et leur dernière vieillesse sera sans honneur. Sap. IIII.
» Tu n'abandonneras point ta fille pour la faire paillarder , afin que la terre ne
• soit pollue par paillardise, et remplie d'énormité.
» Mon fils , garde- toy de fornication , et ne sou£fre jamais de cognoistre , par » quelque crime , autre que ta femme. Tob. IIII,
« Mariage est entre tous honorable et la couche sans macule : mais Dieu jugera «les paillardz et adultaires. » Hebr, VIII,
M**** N. . . , en épiceries ; fait un habit de brocaid pour M^ N. . . ; payé pour les frais d'un brassin de bierre , ete. >
A Hootkerqae, à la fia da Xvili* siècle, on se servait des livres
suivants : F Alphabet; le double Kabin^ de la jeunesse chrétenne,
^^^»90f^' comprenant les premières vérités de la Foi catholique ; le CaiéAiémê
da diocèse d'Ypres; F Abécédaire doré et F Académie ^Tecaeîl des
principales règles de la bienséance chrétienne.
J'ai eu aussi entre les mains le cahier de devoirs d'arithmétique d'un élève de l'école de Merville , en 1773. Les devoirs montrent encore à quel point on s'occupait du cAté pratique de renseignement. Chaque problème rappelle un des actes de la vie quotidienne, achat de denrées , de vêtements ; ventes d'animaux , de légumes ; droits de succession, etc. (1).
A Esquelbecq(Dunkerque), on dictait aux ^tvaiiMy des affiches pour ventes de terres ou de mobiliers. L'enseignement du calcul était individuel, chaque élève avait son ardoise et le maître, passant dans les rangs , donnait à chacun son devoir.
A la fin du XVIII* siècle, Técole de Lirssies (Avesnes) étai divisée en trois classes, celles de PA B C^ de la Peneée et du Grand banc (2). Le livre intitulé : la Pensée chrétienne^ qui donnait son nom à la 2° division, ressemblait à nos catéchismes; il ne renfermait que des récits moraux, suivis de maximes, de préceptes de religion et d'amour filial. Dans la 3* division, ou Grand bane^ on s'occupait de lectures manuscrites et on se servait d'un ouvrage en caractères manuscrits ayant pour titre : Petite Civilité puériU ^ pour instruire les enfants dans toute honnêteté et bienséance ^ imprimé à Lille, en 1777.
(1 ) Ces livres, ainsi que le cahier, m'ont été conununiqués par M^o Monthaye, figée de 88 ans, fille d'un ancien maître d'école de cette commune. Yoy. Houtkerque, arrondissement d'Hazebrouck.
(2) Cette division repose sur le dire d'un vieillard de 90 ans , élèye du clerc Deforge , qui exerça de 1764 à 1820, époque à laquelle on se servait encore des mômes ouvrages.
Toutefois le document le plus curieux que j'aie pu trouver, sous conseus le rapport pédagogique , est le règlement, en quarante articles, a^*^*^" donné, le 20 janvier 1781, à l'École de Charité de Merville (Hazebrouck), par Mgr, de Bruyères-Chalabre, évéque de Saint- Omer. J'en citerai quelques articles :
Art. 16. — « Un des bons moyens pour former Tesprit et le o jugement des enfants, étant de ne leur rien dire, ni lire, sans » leur en donner Tintelligence, les maîtresses leur expliqueront, » de tems en tems, ce qu'elles liront, et, la leçon donnée, elles 9 feront rendre compte, en peu de mots, à deux ou trois, de ce » qu'elles auront entendu ou lu, plutôt selon le sens que selon les x> paroles^ o
Fénélon avait déjà dit : « A la campagne, des enfants voient un o moulin et ils veulent savoir ce que c'est ; il faut leur montrer d comment se prépare l'aliment qui nourrit l'homme (1). »
Ne sent-on pas déjà la vie circuler . dans tous les bancs, sous la forme d'interrogations! La leçon de choses va développer l'intelligence des enfants.
Ne sont-ce point là les conseils qu'aujourd'hui l'Administration ne cesse de donner aux instituteurs? Tous, malheureusement, ne savent point en apprécier l'importance et trop nombreux sont encore ceux qui font de leurs élèves de véritables machines à réciler.
Si l'intelligent évéque de Saint-Omer engageait ensuite les Dominicaines à se faire aider par les quelques enfants plus avancées, il leur recommande a de ne point trop s'en décharger sur elles, o mais de donner elles-mêmes les leçons, autant qu'il sera possible. »
Art. 22. — d Afin que ces jeunes enfante puissent plus facileo ment, et tous en même temps, apprendre à connaître les lettres, o la maltresse chargée de leur instruction, leur en présentera, i> avec une baguette, la forme tracée en gros caractères, sur une x> planche exposée aux yeux de toutes. Elle les leur fera nommer à
(1) Traité de VÉducation des FiUes,
» toutes ensemble, puis à chacune en particulier; d'abord, elle » les fera nommer de suite, puis à rebours, ensuite sans ordre; quelquefois elle surprendra celles qui garderont le silence, en » demandant la lettre que Ton dit. La maltresse leur apprendra » ensuite à épeler TOraison dominicale. s>
Art. 23. — « Les maîtresses ne feront paraître aucune inclina- » tion ou aversion particulière pour aucune de leurs écolières, » mais elles auront également soin de Téducation et de l'avance- » ment de toutes (1). »
Ce conseil n'a rien qui puisse étonner lorsqu'il tombe de la bouche d'un évéque, mais comme il a besoin d'être médité et surtout mis à profit par tous les instituteurs. Il ne s'agit point en effet de présenter à un Inspecteur ou d'envoyer à un concours cantonal deux ou trois élèves sur lesquels on a porté tous ses soins ; la tâche est plus élevée : un bon maître doit s'occuper, avec la même affection, detous les enfants qui lui sont confiés. Il ne doit jamais oublier que, vis-à-vis de chacun d'eux, il représente le père de famille, qui n'a rien plus à cœur que l'éducation de son enfant.
On est vraiment quelque peu surpris de constater l'organisation de l'enseignement primaire, avant 1789, dans les communes qui ont formé le département du Nord, et l'on apprécie combien, après les luttes religieuses , quelquefois si cruellement réprimées dans nos Flandres, la direction des écoles fut sage. On y donnait aux enfants cette sérieuse éducation qui, basée sur l'instruction religieuse, forme le caractère, éclaire le jugement, ouvre le cœur aux sentiments élevés, apprend le respect de l'autorité, et inspire le goût des mœurs simples, l'amour du travail et des vertus domestiques.
Cette éducation seule , peut être la force de la société et la sauvegarde des familles, et l'on s'explique aisément que nos populations se soient montrées généralement aussi calmes dans les jours d'orages. ■ III. ^^— p.^
(1) Archives municipales de Merville