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et trois savants grammairiens sont choisis pour rédiger le traité de paix. [ls n’y mettent pas autant de temps que nos diplomates modernes. Partant du principe que M. le Substantif, quand il rencontre M. le Verbe dans une phrase, doit se soumettre au règlement de ce dernier et se conformer à $es désirs en ce qui concerne le cas, le nombre et la personne, ils posent les lois par lesquelles le Royaume de la Grammäire doit être désormais gouverné. Les citoyens ont trop vu les ravages que peut faire une guerre intestine, et ils acceptent volontiers les termes proposés par les grammairiens. Ainsi la réconciliation se fait et la paix est rétablie.
Une telle histoire dramatisée pouvait évidemment offrir beaucoup d'intérêt dans l’enseignement, et servir mieux que des vers barbares pour faire retenir les détails de la grammaire; et Hume montra beaucoup de courage et d’esprit pédagogique en introduisant avec succès cette petite pièce à un moment où l’on n’admettait pas qu’un enseignement sérieux püût se faire d’une manière spirituelle.
Cependant, on pensait toujours à une solution possible de la question d’une grammaire uniforme. Un des maîtres qui avaient été appelés pour porter un jugement sur les efforts de Hume se mit lui-même à la tâche. Nous voulons dire David Wedderburn, un érudit d’Aberdeen, qui non seulement dirigeait l’école de grammaire de cette ville, mais aussi prenait part à l’enseignement classique à l’Université (1).
Trois autres publièrent des grammaires quelques années avant lui, mais eux n’aspiraient pas, du moins ouvertement, à l'acceptation officielle. L'oubli paraît avoir bientôt couvert de son voile l’œuvre du premier
(1) Granr, D. Sch., p. 366.
de ces auteurs. C'était John Leech qui, en 1624, oftrit au public la grammaire (1) qu’il avait préparée pour l’usage du jeune comte d’Annandale, auprès de qui il avait exercé les fonctions de précepteur. Un meilleur sort attendait le maître de Cupar, Robert Williamson, qui en 1625 (2) reçut beaucoup d’éloges pour sa courte combinaison (80 pages) de Despautère et Linacre (3). L'Étymologie est tout à fait de l’ancien régime, écrite en vers latins avec annotations; mais plus tard sa méthode est plus rationnelle quoique en latin: et à l’aide des tables, il réussit à donner d’une facon assez simple les déclinaisons, les conjugaisons et quelques règles. Le livre n’avait rien de remarquable, mais pour le moment il convenait aux désirs de plusieurs, et en 1632, une troisième édition avait paru (4). L’adoration de Despautère inspirait aussi George Lightbody qui croyait pouvoir faire plaisir aux enfants écossais en leur rédigeant 104 pages de demandes et réponses (5), qui rappelaient les anciens amas de définitions, de divisions et subdivisions des mots, et de règles, sans même une seule table synoptique. L'auteur avait probablement bien digéré la grammaire, mais la manière dont il la présente ne la rendait guère assimilable pour des estomacs délicats. Et pourtant des éditions en parurent au moins jusqu’en 1660.
(1) Rudimenta Grammaticæ Latinæ. Lond.,in-12. Caazuers, Ruddiman, p. 384.
(2) Murray, p. 274; CHazmers, Ruddiman, p. 385.
(3) Grammatica latina, ad artium methodum, discentium slatum, el unius anni sludium è Grammaticorum cornucopia, præcipue Joh. Despauterii el Linacri commode concinnata (titre de la 3° édition). WizcraAmson fit aussi paraître des Vocabula qui, dans la suite, furent publiés, reliés avec d’autres recueils destinés à venir en aide à la grammaire. Murray, p. 297.
(4) Bibl. Univ. Edin.
(0) Quæstiones grammaticæ in compendium digestæ ad rudiorum ingeniorum f'aciliorem captum, ete. Edin., 1628, in-8 (Bibl. Univ. Édin.).
Mais Wedderburn était un homme d’un tout autre caractère. Quoique médiocre maître dans ses classes, où éclataient de fréquentes indisciplines (1), c'était un homme non seulement érudit, mais aussi ambitieux et intrigant, qui jouissait de beaucoup de prestige dans sa propre ville et ailleurs. Il avait donc pris à tâche de persuader à son pays que lui seul était le vrai prophète de son salut grammaticäl. Grâce à une subvention d’Aberdeen (2), il partit en 1630 pour Édimbourg où, la même année, il avait probablement mis sa voix dans la balance contre Hume. Le but de son voyage était d’arracher au Conseil Privé une approbation officielle pour sa grammaire. Sa demande ayant été infructueuse, il reconnut la faute de tactique qu'il avait commise en ne s’assurant pas l’appui du clergé avant de s'adresser au Conseil. Sa ville l’encouragea à combler cette lacune (3) et il visita plusieurs endroits « pour obtenir ou acheter » la bienveillance ecclésiastique en vue d’une permission gouvernementale. Mais cette tournée ne lui fut, non plus, pas très propice. Au mois de juillet de cette année (1631), une réunion des représentants des bourgs royaux se tint à Dysart, et Wedderburn se décida à y tenter fortune. Là, le succès commença à lui venir, quoique difficilement. La Convention, sans se compromettre, ordonna que trois cents exemplaires fussent imprimés et distribués dans le pays afin que ceux qui s’y conuaissaient pussent exprimer leur avis à son propos avant qu’on ne prit une décision définitive (4). L'année suivante, la Convention reprit ses délibérations sur ce sujet et se montra, cette fois, plus nettement favorable
(1) Kenneny, Annals of Aberdeen, II, 125-126. (2) Ext. B. Rec. Aberd., p. 32.
(3) Ibid., p. 35.
(4) Rec. Conv. Roy. Burghs, IV, 527.
à Wedderburn, et ordonna l'usage universel de sa grammaire (1). Pour que cette ordonnance eût une valeur législative il fallait que le Parlement y donnât son adhésion par un décret. C’est ce que Wedderburn le pria de faire. Le Parlement renvoya sa pétition au Conseil Privé (2), qui donna une réponse finale en lui refusant tout privilège ou monopole (3). Cependant la recommandalion de la Convention des Bourgs fut adoptée dans plusieurs villes (4) et la grammaire de Wedderburn resta à l’usage courant jusqu’à la fin du siècle. Elle avait paru en 1632 avec un titre anglais (5); et, la même année ou l’année suivante, son auteur semble en avoir publié une modification avec un titre latin (6). Nous n'avons vu que celle-ci. Elle a sur Despautère l'avantage d’être plus courte, mais un avantage si facilement gagné n'implique pas beaucoup de mérite. Gardant les vers pour apprendre les règles, Wedderburn les met à leur place logique comme mnémoniques, c’est-à-dire, après l'explication de leur contenu. Mais, à part cela, on ne voit pas bien ce que la grammaire possède comme recommandation. Elle a le vieux défaut de donner une part disproportionnée à ce qu’on appelait l'Étymologie ; et pour enseigner les secrets des déclinaisons et des Conjugaisons, la méthode a des fautes d’arrangement très graves. Témoin, par exemple, la discussion sur les différences entre là conjugaison des verbes simples et
(1) Rec. Conv. Roy. Burghs, IV, 532,
(2) Act. Parl. Scot., V, 48-49.
(3) CHazmers, Ruddiman, p. 24,.60.
(4) B. Rec. Peebles, p.313, 314 ; B. Rec. Stirling, p. 171,
(5) Short Introduction to Grammar. Aberd., in-8.
(6) Instilutiones Grammaticæ in tres parles distributæ. Aberd., in-8. GRanr (Burgh Sch., p. 367) et Murray (p. 273) après Ruddiman (CHazmers, Ruddiman, p. 385) disent que cette édition n’a paru qu’en 1684, mais l’exemplaire du Musée Britannique est daté de 1633 et porte la mention « editio secunda ».
celle de leurs composés, avant que l'élève ne sache un mot de la conjugaison régulière. Le livre est, bien entendu, tout en latin, exception faite de beaucoup des exemples qui sont traduits.
Mais « si vous priviez l’homme de ses chimères, que lui resterait-il ? » Ée feu follet d’une grammaire universelle ne perdit point encore son charme, entraînant les hommes à sa poursuite, les uns aîtirés par la beauté de l’uniformité, les autres émus par l'intérêt du monopole (4). Les tentatives de Wedderburn ayant échoué, d’autres écrivains lui succédèrent. Le gouvernement perdant son intérêt dans la question, l'Église redoubla ses eftorts. En 1641, certains pasteurs prièrent l’Assemblée de prendre la question en main, et, comme le Parlement, averti de cette proposition (2), restait indifiérent, l'Assemblée choisit l’année suivante, parmi ses membres, un comité chargé de la tenir au courant du progrès de la grammaire et de donner son appui à l’établissement de l’uniformité (3). Et sans doute le sujet fut discuté dans les réunions annuelles des représentants des Universités, réunions que l’Église recommanda pour coopérer à l’uniformité dans l’enseignement en général (4). En 1646, les universitaires furent expressément priés de faire valoir leur opinion sur la question grammaticale. Nous savons que leurs délibérations continuèrent au moins jusqu’en 1707 (5), mais leurs résolutions, s’ils en prirent, ne nous sont pas rapportées.
(1) Le phénomène se reproduisait alors en Angleterre et en Allemagne. Apamson, Pioneers of Modern Education, p. 29, 34, 35. Ratich avait soulevé la même idée en 1613. Quick, Educational Reformers, p. 114.
(2) Act. Parl. Scot., V, 367.
(3) Pererkin, IE, 288, 289; C. L. S., p. 63.
(4) Pererkin, I, 333, 334.
(5) Ibid., IE, 327.
Nous savons pourtant qu’elles tendaient vers l’uniformité dans l’emploi des grammaires. Car en 1659 le Principal de l’Université d'Édimbourg en faisant part officiellement, au Conseil Municipal de cette ville, de ses regrets que les jeunes étudiants arrivassent à l’Üniversité sans savoir assez le latin pour suivre avec profit les cours des professeurs, indiqua, parmi les remèdes qu’il proposait, la nécessité de publier un traité élémentaire de grammaire, partie en anglais, partie en latin, qui aurait l’imprimatur des Universités et dont l’usage serait ordonné dans toutes les écoles du royaume. On confia même à un des professeurs, Crawford, le soin de rédiger ces Rudiments. Celui-ci, paraît-il, avait, quelques années auparavant, peut-être étant encore maître de l’école de grammaire d’Édimbourg, ébauché un pareil ouvrage sur la demande du conseil municipal; et c'était cette esquisse qu’on voulait faire développer et mettre au jour. Crawford mourut en 1662, laissant son ouvrage incomplet en manuserit (1).
Le délai qui avait définitivement empêché sa publication était probablement dû au fait que, dans l'intervalle, le conseil municipal d'Édimbourg était en proie aux sollicitations pressantes d’un autre grammairien. Ce fut John Hume, qui, profitant du prestige pédagogique que lui apporta sa nomination à l’école d'Edimbourg, nomination qui couronna une longue vie pastorale, essaya de suivre les traces de son illustre prédécesseur du même nom, dont d’ailleurs il a pu être le fils (2).
Six mois après son installation à Édimbourg, il soumit au conseil municipal un volume de Rudiments de la Langue latine (3). Le Conseil, sur la demande de Hume,
(1) STEVEN, H. Sch. Edin., p. 65-66.
(2) Ibid., p. 68, note 1.
(3) Rudiments of the Latin Tongue. Édin., 1660, in-8. SrEvEN, append., p. 54.
consentit à en faire imprimer aux frais de la ville une centaine d'exemplaires à titre d’essai, pour que «les ministres, les régents et d’autres » pussent en juger la valeur pratique (1). L’essai ne fut pas en sa faveur et le livre n’entra pas dans la circulation publique. L’arène était vide depuis quatorze ans quand Jacques Kirkwood, maître de Linlithgow, fit son entrée et sollicita la faveur publique. Dans sa pièce de début, Grammatica facilis (2), il se défendit d'avance de la critique par un prologue sur les idées pédagogiques qui s’y rattachaient. Quelques-unes sont intéressantes. Il montre d’abord que s’il cède sur certains points aux opinions courantes de son temps, il ne les méprise pas moins pour cela. Il s’agit de la langue à employer dans les grammaires. Lui-même croit que la langue maternelle est le seul instrument naturel (3). Mais ayant préalablement consulté ses confrères dans l’enseignement, sa propre pensée a soulevé une telle hostilité qu’il est forcé d'admettre que le moment n’est pas encore arrivé où il peut espérer avoir quelque succès sans employer la langue latine. Il veut pourtant travailler indirectement à déraciner ce préjugé, et le chemin qui lui paraît le plus commode pour y arriver est de recommander l'usage plus fréquent et plus général des petits livres écrits dans les deux langues, comme les Colloques, etc., à côté de la grammaire. Il ne voit pas pourquoi les bancs doivent être les seules parties de la classe qui
(1) STEvEN, I. Sch. Edin., p.70, note 2 (6 juillet 1660).
(2) Grammatica facilis, seu nova el artificiosa Methodus docendi linguam latinam. Glasg., 1674, in-8.
(3) On se rappelle que c'était une partie de l’ « Évangile » que Ratich, s’inspirant peut-être de Ramus, avait déjà prêché à Francfort en 1612: trente-six ans plus lard, Comenius, à son tour, s'était rangé du même côté. Voir Buissow, Dict. Péd., 1® partie, II, 2540, et S. S. Laurie, John Amos Comenius, p. 158-
servent aux élèves. Il faut aussi profiter des murs. Qu'on y suspende donc des pancartes montrant les différentes parties de la grammaire arrangées en forme de tableaux : cela aidera beaucoup à la mémoire. Mais il ne faut pas oublier de changer les tableaux, au moins tous les mois, car par la variété seule ils pourront garder leur utilité en empêchant l'intérêt de devenir du dégoût. Il proteste aussi contre l’habitude de faire des lectures simplement une discipline linguistique. À quoi bon, demande-t-il, faire lire de l’histoire par des enfants qui n’ont pas d'idées élémentaires sur la géographie et l’astronomie ? il faut que les leciures soient accompagnées de l’étude des cartes géographiques, des globes terrestres et des tableaux qui peuvent rendre compréhensible et réelle la matière des livres. C'était d’ailleurs la méthode qu’il mettait en pratique lui-même (1).
Sa grammaire était « compacte et bien arrangée (2) »; mais, encouragé par les éloges de ses amis, il décida de la refaire sous une forme plus détaillée. Au bout de deux ans, il avait accompli cette tâche (3). L'année suivante, la nouvelle édition fut publiée en un seul volume (4).
Dans la première partie il se sert de vers comme Despautère et, comme lui, n’emploie pas de tableaux synoptiques. Pour les déclinaisons, par exemple, chaque cas s’apprend séparément, mais il faut se rappeler que
(1) Murray, p. 287.
(2) Ibid.
(3) a) Prima pars grammaticæ in metrum redacta. Edin., 1675, in-12. b) Secunda, Tertia et Quarta partes grammatice, etc. Edin., 1676, in-12. c) All the examples, both words and sentences of the first Part of Grammar translated into English. Edin., 1676, in-12. (4) Jacobi Kirkwodi Grammatica delineata. Lond., 16717, in-8 (179 pages, y compris le Vocabulaire). Un exemplaire est à la Bibl. Nat.; le vocabulaire lui manque,
Kirkwood suppose que le maître fera ses tableaux luimême. Les parties suivantes sont plus claires; et les annotations, dans lesquelles il peut montrer sa vraie science, sont choisies de façon à ce qu’on puisse les laisser pour la seconde lecture, quand les règles simples auront été apprises Ce qui le recommandait était son choix judicieux des choses à apprendre et la mise à l'écart des subtilités inutiles pour Mécolier.
Il avait obtenu en 1674 un privilège pour dix-neuf ans, mais ce n’était pas là encore tout ce qu’il voulait avoir. En 1690 (1), il eut occasion de voir comment ceux qui s’occupaient de l’uniformité étaient peu désireux de détrôner, par un acte officiel, le divin Despautère. La même année, la Commission des Écoles, présidée par un de ses anciens élèves, le fit paraître devant elle pour exprimer ses idées sur la grammaire. Les commissaires étaient d'avis qu’on devait garder Despautère. « Si l’on voulait, leur dit spirituellement Kirkwood, en ôter les superfluités, combler les lacunes, débrouiller la confusion, rectifier les erreurs, et améliorer ia méthode, le Despautère pourrait passer pour une grammaire excellente (2). » La plaisanterie plut à la Commission et Kirkwood se trouva chargé de faire ce qu’il avait décrit pour rendre Despautère excellent. En 1696, il accomplit sa tâche (3). Il expliqua aux commissaires qu’il n'avait pas fait de changement matériel dans Despautère, mais qu’il l'avait simplifié, qu’il avait écarté beaucoup des
(1) Dict. Nat. Biog., XXXI, 226.
(2] KiRkwoop, Gram. Desp.. préf. ad comm.
(3) Grammatica Despauteriana, cum nova novi generis Glossa cui subjunguntur singula prime partis exempla vernacula reddita. Edin., 1696, in-8 (Bibl. Univ. Edin.). Le Dic{. Nat. Biog. (XXXI, 226) donne la date de 1695, mais ceci doit être une erreur, car l'édition de 1700 s’appelle « la deuxième », l'édition de 1696 devenant ainsi la première,
annotations, qu’il avait traduit des exemples (1) et qu’il avait modifié l’arrangement, ne mettant pas, par exemple, les exceptions d’une règle avec l’explication d’une autre règle, et ne traitant pas l’art des vers avant d'expliquer les éléments de la scansion. Il est permis peut-être de regarder ie nouveau volume comme étant Kirkwood modifié autant que Despautère amélioré. Car l’arrangement, et beaucoup des détails du nouveau livre, sont identiques à ceux de la grammaire de 1676, et si l’auteur cite des vers et des règles de l’original du Flamand, il en substitue encore plus des siens. En somme, il espérait évidemment passer à la postérité comme rédacteur de la grammaire uniforme, soil ouvertement par son propre nom, Soit non moins réellement, en amorçant le public par le nom de Despautère. Il l'avoue presque, dans sa préface, et {out en soutenant sa préférence pour son ouvrage antérieur, dit qu’il ne voit pas d’inconvénient à ce qu’on aime mieux son édition de Despautère. Il reçut tout de suite le droit de privilège, mais il mourut avant de pouvoir obtenir un monopole plus étendu (2).
Le fait est que le désir d’avoir une grammaire universelle avait perdu beaucoup de sa force et le projet d'en imposer une par mesure administrative avait définitivement échoué. Désormais on ne parle plus de cette question. Des grammaires nouvelles continuent à paraître, mais ne cherchent plus d’autre appui que leurs
(1) En cela. il suivait Vossius qui, en Belgique, avait traduit fous les exemples de Despautère. Kirkwood ne le fit que pour la première partie.
(2) Kirkwood était aussi l'auteur d’un Compendium Rheloricæ cui subjicitur de analysi Tractatiuncula. Edin., 1696, in-12 (Bibl. Univ. Edin.). La première édition est de 1678. Pour les détails de la vie de Kirkwood, voir Murray, p. 284- 294; Dict, Nat. Biog., XXXI, 226, 227. La date de sa mort est inconnue, mais il publia son Twenty Seven Gods of Linlithgow en 1711.
mérites individuels. Le temps n’était plus où cet enseignement occupait à lui seul le domaine de l'éducation et, n’attirant plus aussi exclusivement l'attention des maîtres d'école, la recherche de l’uniformité perdit sa place dans leurs préoccupations. ;
L'histoire des grammaires latines devient donc un détail moins important et moins intéressant, mais nous croyons utile de donner quelqueÿ renseignements sur celles dont nous avons connaissance jusque vers la fin du xvire siècle, quand on avait déjà commencé à enlever à cette matière même son influence prépondérante parmi cet enseignement encyclopédique qui caractérise plus spécialement l’école du xix° siècle. Cette information trouvera sa vraie place dans une note (1).
(1) Voir Appendice II.
CHAPIERE LV
Exécution de la loi de 1616 empêchée par les troubles civils. — Loi de 1633 pour régler les conditions financières : responsabilité des évêques et des propriétaires. — Chute des évêques. — Loi de 1646 : pouvoirs accordés aux conseils presbytéraux, traitement légal des maîtres, droit de recouvrement. — Importance historique de la création d’un impôt scolaire. — Bons résultats, — Effet désastreux de la Restauration (1660). — La confusion législative amène la loi de 1696 : les termes de 1646 sont renouvelés, impôt direct réparti entre les propriétaires et leurs locataires, concours du Conseil Cadastral. — L'instruction et la discipline des écoles pendant cette période : éléments, musique, latin; bibliothèques ; témoignage de Clerk. — Règlement d’ordre de l’école de Dundonald,
Pour l'historien de l'éducation, l’époque qui s'ouvre en 1616 est désolante et attristante. Les espoirs éveillés par la loi qui en marque le commencement se verront trompés, et à côté d’une législation parfois énergique, on irouvera une désorganisation complète dans les paroisses. Au fait, pourtant, il n’y a là rien d'étonnant. Pour l'Écosse, cette période fut une des plus troublées de son histoire, et ce qui doit surprendre n’est pas qu’on ait fait si peu de progrès, mais que la nation, aux prises avec des difficultés et des soulèvements énormes, ait pu garder, même en principe, la préoccupation de l’éducation. La liberté religieuse était de nouveau en danger et on avait besoin de toute l’attention du pays pour empêcher
la réalisation des tendances épiscopales de Jacques [° et de son fils Charles [er, qui menaçaient de destruction le presbytérianisme consacré par la Réforme. Pour la défense de ses propres aspirations, l'Écosse se vit dans la nécessité de faire face, à deux reprises, à une invasion par l’armée Anglaise. Ensuite appelée en Angleterre, l’armée écossaise prit une part décisive au dénouement de la guerre civile. Désapprouvant l’exécution de
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L'ÉCOLE D'après une illustration de l'édition anglaise (1659) de l'Orbis Pictus de Comenius (Bibl. Univ. Edimb.)
Charles IL, et en grande partie trop presbytérien pour admettre les idées religieuses de Cromwell, le pays résista à ce dernier et ne se soumit qu'après une occupation militaire. L’avènement de Charles II à la Restauration de 1660, avec ses opinions légères en matière de religion, remit le désarroi complet en Écosse et continua l’état de trouble intérieur qui ne prit fin que quand le Prince d'Orange, après la Révolution de 1688, eut pu se rendre maître de l'Écosse. C'était la période des célèbres covenanters et de la persécution religieuse.
Le but de la loi de 1616 était de faire établir une école dans chaque paroisse; et la nécessité de promulguer un tel décret montre combien peu le pays avait réalisé l’idéal de Knox. En somme, nous ne savons pas combien d'écoles paroissiales existaient en Écosse à ce moment. Les rapports ecclésiastiques du xvr° siècle, qui déplorent l'absence totale d'écoles dans telle ou telle paroisse, témoignent, en même temps, et du souci de l'éducation et du manque très général d'enseignement formel. L'Église demandait souvent des statistiques à propos des écoles, mais seuls quelques fragments de ces rapports existent encore, et il serait dangereux de généraliser d’après si peu de détails. Quelques années avant 1616, une inspection de certaines paroisses du Perthshire, du Fifeshire et du Forfarshire montra que les deux tiers des paroisses possédaient des écoles entre 1611 et 1613 (1).
Une des premières actions de Charles [7 vis-à-vis de l'Écosse fut de signaler aux évêques et archevêques l’état incomplet de l'éducation et de les pousser à des inspections plus strictes et des mesures plus énergiques pour l'établissement des écoles paroissiales (2). L'année suivante, une commission royale fut nommée qui se fit envoyer des rapports de plusieurs paroisses. Les parties de ces rapports qui ont été conservées ne touchent malheureusement à aucune des paroisses dont il est fait mention plus haut en 1615, et il est impossible d'établir une comparaison. Les rapports (3) nous montrent la condition de quarante-neui paroisses choisies dans douze départements. Sur ces quarante-neui,
(1) Epcar, Church Life, IL, 68; MeCRrE, Melville, p. 471. (2) 1626, 12 juillet : Reg. Priv. Coun. New Series, [, 346, note. (3) Reports on Certain Parishes (Maitland Club).
trente-cinq n'avaient aucune écéle publique. Les rapporteurs sont unanirmes à regretter amèrement cet état de choses et le rattachent invariablement, non pas à l'indifférence générale, mais au manque de fonds. Le grand obstacle au progrès était de n'avoir pas trouvé quelque moyen sûr d'obtenir les fonds nécessaires. Après tout, la loi de 1616 ne pouvait être qu’une exhortation aux propriétaires fonciers de montrer leur dévouement, en venant au secours des écoles. Mais il n’y avait pas encore de procédure pour les forcer à s’exécuter. Les évêques, donc, rencontraient beaucoup de difficultés à cause de l'indifférence ou de la résistance des propriétaires; et naturellement cela se faisait sentir surtout dans les parties les plus pauvres du royaume, par exemple dans les îles. Les évêques semblent avoir fait de leur mieux, mais avouèrent leur impuissance à trouver les fonds pour les frais des écoles. Le gouvernement commença à sentir le besoin d’une autre démarche et les évêques reçurent l’ordre de lui envoyer les propositions que leur suggéraient leur expérience et les réclamations de leurs paroissiens (1).
Ainsi conseillé, le Parlement de 1633, un des plus laborieux de l’histoire (2), fit passer une nouvelle loi. Elle prit la forme d’une simple ratification du décret du Conseil Privé de 1616, mais en y ajoutant une clause d’une importance capitale. Elle visait particulièrement le défaut du décret précédent, celui.de ne pas avoir ordonné un moyen efficace de pourvoir aux besoins financiers de l’éducation. Les évêques se trouvèrent maintenant investis du pouvoir et de l'obligation d'y
(1) Reg. Priv. Coun. [New Series), III, 172.
(2) On employa le système du vote en bloc et fit passer cent soixante-huit lois dans l’espace de dix jours.
veiller personnellement. La loi leur permit dans leurs inspections périodiques de réunir les propriétaires et les paroissiens, et, d'accord avec eux, de décider de la somme nécessaire pour le soutien de chaque école, somme qui serait ensuite prélevée, au moyen d’un impôt proportionnel, sur les possesseurs de la terre agricole. La mauvaise volonté des propriétaires fut prévenue par la stipulation que, dans le cas où, élant dûment avertis, ils s’'abstiendraient d'assister aux réunions Convoquées par l’évêque, les décisions prises par les simples paroissiens auraient autant de force légale que si les autres y avaient pris part. Les propriétaires avaient le droit d'appel au Conseil Privé s'ils trouvaient l’impôt excessif (2).
Cette loi fit enfin espérer la possibilité d'établir solidement le système des écoles. Mais, l'intérêt profond porté par les Écossais aux détails ecclésiastiques, intérêt qui a tellement contribué à la fermeté de leur caractère national, les a souvent aussi retardés sur le chemin du progrès. C’est ce qui arriva alors. Les évêques n'avaient jamais été populaires en Écosse, et ils furent investis de ce pouvoir exécutif au moment où leur prestige et leur existence même étaient de plus en plus menacés. La marée montante de la guerre civile, dont leur position était une des grandes causes, promettait de les engloutir, et quand enfin, en 1638, une assemblée libre de l'Église se réunit sans le consentement du roi, ils furent tous déposés et quelques-uns même excommuniés. Dans sa haine pour l’épiscopat, cette Assemblée refusa d'utiliser à son profit le pouvoir sur les écoles qui avait été accordé aux évêques; et dans ses ordres du jour sur l’éducation, elle retourna de nouveau aux recom-
(1) 28 juin 1633, Act. Parl. Scot., V, 21.
mandations générales « que les Conseils presbytéraux. dans chaque paroisse, cherchent les moyens qui leur conviennent pour subvenir aux besoins des écoles (1). » On peut donc considérer la mesure de 1633 comme un effort complètement perdu de la législation. Comme dans la lutte politique, là question de conformité ou non-conformité au strict presbytérianisme venait avant tout, les inspections, qui furent renouvelées régulièrement par l’Église, avaient pour but principal l’élimination des maîtres dissidents, et l’intérêt de l’enseignement laïque était en grande partie oublié. La plupart des nobles s'étaient de nouveau alliés avec l’Église populaire, et celle-ci reprit son prestige du temps de la Réforme. Alors elle signala une fois de plus le manque d’écoles. Les Commissions nommées par elle reçurent la sanction du Parlement (2);et le vœu d'éliminer du corps enseignant tous ceux qui refusaient de signer les dogmes presbytériens garantissant l'indépendance de l’Église, fut enregistré parmi les lois du pays (3). Au Parlement que présida Charles à la veille de sa chute, l'Église fit demander qu’on élaboràt quelque moyen de venir en aide aux écoles, surtout pour faciliter l'éducation aux enfants des pauvres, mais ne fit pas même mention de la proposition de 1633, nine suggéra aucun autre amendement (4). La lettre de l’Église était plutôt une récapitulation des désirs des réformateurs de 1560, qu’une aide sérieuse à leur réalisation. S'il est vrai que les Conseils presbytéraux avaient obtenu, en 1640, le droit d'imposer les paroissiens (5), ce privilège avait dû être entouré de trop
(1) Pererxin, Il, 288 ; CL. S., p. 22.
(2) Act. Part. Scot., V, 259, 280, 479-473.
(3) Ibid., V, 293.
(4) 20 août 1641, Act. Pari. Scot., V, 361.
(5) Comme le dit de Monrmorency (Sale Intervention, p. 119). Cependant, nous n’en avons pu trouver ancune trace dans la législation de cette année.
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peu de garanties et était resté lettre morte. Pourtant, il a pu aider à un dissentiment qui s’est manifesté dans une réunion de la noblesse l’année suivante. A cette occasion, une partie de l'assistance soutenait que les frais des écoles devraient être tirés des anciens revenus des évêques, et qu’on ne devrait pas fonder des écoles dans toutes les paroisses, mais seulement là où les rapporteurs de la commission les trouveraient nécessaires. On répliqua que le projet d’attribuer les revenus épiscopaux à l’éducation, était impraticable et insuffisant, et ne ferait que ruiner les écoles; quant à l’idée de n'avoir de ces dernières que dans des paroisses choisies, on insista sur la nécessité de donner des facilités d’enseignement à tout le monde sans exception. Les Conseils libéraux semblent avoir triomphé, mais la réunion n’eut aucune suite immédiate dans la législation (1). Les pasteurs Continuaient à insister pour qu’on résolve la question, etau premier moment de la victoire de l’« Alliance Nationale » par la suppression de la révolte de Montrose, ils demandèrent au Parlement de reprendre les termes de la loi de 1633, et de les rendre effectifs pour les conditions nouvelles. La démarche de l’Église eut un succès immédiat et la même année, 1646, une loi passa dans le sens des propositions ecclésiastiques.
Par la loi de 1646 (2), les propriétaires fonciers furent de nouveau rendus responsables de l'entretien des écoles. Ils devaient se réunir d'eux-mêmes dans chaque paroisse pour fixer la répartition de l’impôt et, en cas de refus de leur part, les Conseils presbytéraux, comme il convenait au nouveau régime, auraient le droit de
(1) Acé. Parl. Scot, V, append., p. 677 (5 oct. 1641). (2) Tbid., NI, 216.
nommer un comité, composé d’une douzaine d’habitants de la paroisse, qui prendrait les décisions nécessaires. Le gouvernement indiqua en plus les limites du traitement qui pourrait être octroyé aux maîtres. Il ne devait pas être inférieur à cent marks (ir. 139), ni supérieur à deux cents. Des retards dans le paiement de l'impôt entraîneraient une augmentation au moment du paiement. Enfin la loi plaça le maitre dans une nouvelle situation légale, car il pouvait désormais avoir recours à la procédure ordinaire pour le recouvrement des dettes, dans le cas de chaque individu qui s’obstinerait à ne pas payer sa quote-part. Certes, ces procédés de recouvrement pourraient être trop onéreux pour que le maître s’y aventurât, mais, par contre, la loi lui donnait droit au double du montant de la dette.
Ainsi un système d'impôt direct au profit de l’enseignement fut établi, sur une base qui pourrait assurer aux maîtres des traitements fixes, prélevés non sur les revenus variables des terrains, mais proportionnels aux loyers annuels. L’impôt, d’ailleurs, fut entouré de garanties qui, en temps ordinaire, n’auraient rien laissé à désirer, et le montant des traitements satisfaisait aux besoins de l’époque. Le maître voyait sa situation rendue ainsi plus respectable et plus indépendante, car il n’était plus à la merci de la charité publique, toujours instable et toujours humiliante. Mais rendant des services publics, souvent à des gens qui n'étaient pas dans la possibilité de le rétribuer suffisamment, il pourrait se dire que l’État avait reconnu son droit à un traitement légal. Ce fut un grand pas vers un des idéals du Livre de Discipline. Tous doivent recevoir les bienfaits de l’éducation, et le gros des dépenses doit être supporté par les riches « parce qu’ils le peuvent ».
La loi marque aussi dans la situation des maîtres un
changement dont ils ne se doutaient certainement pas a ce moment. A partir de la Réforme, l'Église, fière et jalouse de sa prérogative de diriger l'éducation, n'avait jamais cessé de demander qu’on lui rendit les dimes auxquelles l’ancienne Église avait eu droit, pour que, avec ces fonds, elle pût payer entre autres les maîtres qu’elle nommait et surveillait. N'ayant jamais réussi à ressaisir entièrement l’ancien système des dixièmes, ses chefs voyaient en un impôt direct sur les valeurs foncières un moyen plus pratique qui servirait au même but. Mais, en réalité, ce fut là un premier pas vers l’affranchissement du maître de la domination ecclésiastique. Car, ne dépendant plus directement de l’Église pour son traitement, le maître devait forcément se senür plus libre de lutter contre le pasteur là où celui-ci le gènait, ses moyens d'existence n'étant pas immédiatement en jeu. D'autre part, les propriétaires contribuant directement aux frais de l’école devaient, tôt ou tard, s’apercevoir de leur droit à une part plus directe dans la nomination ou la surveillance du maître. En un mot, la direction laïque de l’éducation avait commencé à se former.
Que cette loi füt bien rédigée pour les ‘besoins du ternnps et qu'elle représentàt le progrès nécessaire, il ne peut y avoir, à cet égard, aucun doute. Les années qui suivirent celle de sa proclamation comptèrent au nombre des plus mouvementées. Elles virent la lutte contre l'Angleterre républicaine pour la défense de la succession royale des Stuarts, lutte qui ne se termina que par la conquête militaire de Cromwell, en 1651. Et cependant l'influence bienfaisante de la loi scolaire se faisait sentir par l'établissement plus étendu d’un nombre remarquable, et sans précédent, d'écoles paroissiales. C’est à partir de ce moment, et non pas de 1633,
comme on l’a dit (1), qu’on peut affirmer que l'Écosse enfin, sauf dans des régions peu peuplées, commença à se voir assez bien pourvue de moyens d’enseignement primaire. Les contrées des landes du sud-ouest et des montagnes de l’Inverness et de l’Argylil, pour des raisons diverses que nous aurons à signaler plus tard, tirèrent moins de profit du nouveau mouvement ; mais sauf ces exceptions, l'élan sè fit sentir d’un bout à l’autre du pays. Ainsi à l’est, dans le comté de File, où l’on signala une ignorance profonde (2), tous les conseils presbytéraux témoignèrent d’une telle ardeur à mettre à exécution la loi dans les paroisses qui en dépendaient (3), qu’en moins de dix ans, des écoles de grammaire elles-mêmes soufiraient de leur compétition énergique (4). À l’ouest, dans le comté de Bute, un des rares endroits où l’on rencontrait une grande indifiérence au sujet de l’enseignement (5), l'Église lutta bravement pour l’avènement de la lumière et, faisant face pendant des années à cette torpeur, réussit à rendre les écoles des institutions permanentes (6). Au centre, le comté de Perth apprécia les privilèges que lui conféra la nouvelle loi, et l’Église venait en aide aux maîtres pour les assurer que les troubles civils ne leur ôteraient pas leurs traitements (7). Le comté voisin de Forfar ne fut inférieur en diligence à nul autre, et quintupla le nombre des écoles (8). Enfin le même
(1) LauRIE, Report Dick Bequest (1890), p. 5.
(2) Lez, Lect. Church Hist., II, 429.
(3) Evaar, Church Life, I, 74; CamPrseLt, Balmerino and its Abbey, p. 191, 346,
Lee, Church Hist., I, 430, 442.
) HEwison, Bute in the Olden Time, Il, 282-285.
) Fraser, Sf. Mary's of Old Montrose, p. 204-205.
phénomène se reproduisit en Ross, où le clergé manqua peu d'occasions de créer des foyers d’enseignement public (1). Devant ces faits, il est inadmissible de croire, comme de Montmorency, que la loi n'était jamais en vigueur (2). Au contraire, les bienfaits de l'éducation se répandirent dans le pays à un point jusqu'ici inconnu. La joie de tous ceux qui dirigeaient le mouvement, et surtout de l’Église qui ne séparait pas l’idée d'enseignement de celle de la propagation de ses doctrines, était grande. L'Assemblée centrale était contente de l’activité des conseils locaux, et dans les délibérations de cette période on ne trouve plus les gémissements continuels à propos de la disette des écoles : les recommandations se bornent au sujet de la surveillance des opinions religieuses des maîtres.
Quelques bizarreries d’érudition en résultèrent parmi des gens les plus obscurs. Un cas extrême, mais amusant, qu’on attribua à l'influence d’une possession diabolique, est raconté dans une lettre du comte de Lauderdale vers le milieu du siècle. « Je ne vous ennuierai pas, dit-il, avec beaucoup de détails, mais je vous décrirai une circonstance qui prouve, je pense, une possession réelle. Le bruit ayant été répandu qu’il y avait dans le pays une femme possédée, un pasteur du district en fit mention à un chevalier du nord de l'Écosse, nommé Forbes, qu’il avait rencontré à Édimbourg. Tous deux se décidèrent à aller la voir, ce qu’ils firent le lendemain même. Ils trouvèrent une pauvre créature ignorante, et, ne voyant rien d’extraordinaire, le pasteur dit en latin à son compagnon « Nondum audivimus
(1) Records of Presby. of Inverness and Dingwall (Scott. Hist. Soc.), introd., XLVII-XLIX, Pp. 136-333. Comp. Macxay, Celtic Magazine, XIII, p. 360, 402. (2) DE Monrmorency, Slate Intervention, p. 121.
spiritum loquentem. » Immédiatement une voix sortit de la bouche de la femme : « Audis loquentem, audis loquentem. » Ceci jeta le pasteur dans un tel étonnement (ce qui, je pense, lui fit oublier son latin), qu’il ôta son chapeau et s’écria : « Misereatur Deus peccatoris ! » La voix sortit de nouveau de la bouche de la malheureuse, disant : « Dic peccutricis, dic peccatricis; » sur quoi tous les deux s’en allérent pleinement convaincus de la possession (1). On se rappelle que la faculté de parler plusieurs langues, qu’ils n'avaient jamais apprises, était un des signes exigés par les canons de l’Église catholique pour distinguer les possédés. La démoniaque écossaise surpassait remarquablement à cet égard ses contemporaines les sœurs de Loudun qui, dans leurs démonstrations de possession, dans le cas célèbre d’Urbain Grandier, parlèrent un bien mauvais latin; et, pourtant, on les considéra comme des instruments véritables de l'influence diabolique.
Le sentiment que l'éducation était répandue se reflète dans les paroles d’un historien contemporain qui décrit ainsi le progrès qu'avait fait le pays dès 1660. « Chaque paroisse, dit-il (il y en avait à peu près 900), avait un pasteur, chaque village avait une école, chaque famille presque possédait une Bible. Dans la plus grande partie du pays, tous les enfants d'un certain âge savaient lire les Écritures Saintes et avaient reçu des bibles, ou de leurs parents où du pasteur. Dans une seule paroisse, au moins soixante personnes déjà âgées, hommes et femmes, fréquentèrent l’école afin de pouvoir lire les Écritures de leurs propres yeux (2). » Le passage sort
(1) CramBers, Dom. Annals, 11, 43, 44.
(2) Kimkron, Secret and True Hist. of the Church, p. 64-65. Le phénomène de voir fréquenter les écoles par des vieillards et de vieilles femmes n’était pas
évidemment de la bouche d’un ecclésiastique qui se elorifie des efforts féconds de son Église, et ilest certainement très exagéré, mais néanmoins témoigne du sentiment général qu’on avait enfin obtenu, en une très large mesure, les avantages d’une éducation bien répandue.
L'affirmation de Kirkton était surtout exagérée en ce qui concernait le sud-ouest de l'Écosse, cette partie qu’on désignait sous le nom de Galloway, et qui comprenait les comtés de Kirkcudbright, Wigtown, et Ayr. Là, les écoles manquaient presque complètement et la proportion des illettrés se faisait remarquer par sa prédominance. Le fait était évident avant 1646, mais n’attirait pas l'attention. Les rapports des inspecteurs presbytéraux prouvent le petit nombre des écoles (1), et un évenement historique en démontra la conséquence naturelle. On sait qu’en 1644, une Alliance Solennelle rallia l'enthousiasme populaire en Écosse pour la défense de l'Église présbytérienne, et des adhésions à ses résolutions venaient en foule de tous côtés. Dans un certain endroit du district de Galloway, sur 222 personnes qui signèrent cette déclaration, 179 le firent par procuration « parce .qu’elles ne savaient pas écrire ellesmêmes (2). » La loi nouvelle n’y porta pas remède, et en 1689, les Synodes provinciaux en étaient encore à réclamer sa mise en vigueur (3). Au même moment, on signalait comme le comble de l'ignorance le fait que très peu parmi les petites gens savaient lire la Bible (4).
unique, Dans une paroisse du comté d’Ayr, pendant un seul hiver, quarante personnes, âgées de plus de quarante ans, apprirent à lire. Epaar, Church Life, LL, 67.
(1) Epcar, Church Life, IL, 73, T4.
(2) Parerson, Ayrshire and Wigtonshire, 1, 429.
(3) Book of Prov. Syn. of Glasg. and Ayr (Mait. Club, Miscell.), IV, 268.
(4) MeKewze, Hist. of Galloway, p. 342,
Ceci est d'autant plus étonnant que c’est dans le Gallo- Way que survécut ce puritanisme sévère et fanatique : qu’on essaya d’étouffer par une persécution acharnée après la Restauration de 1660 et dont les martyrs extraordinaires ont inspiré les plumes de Scott et d’autres romanciers. Cette persécution des Covenanters, aggravée par les ravages épouvantables de l’armée montagnarde envoyée parmi eux, fut certainement, par la dispersion des familles et la désorganisation de l’industrie qu’elle entraîna, une des causes principales du peu de progrès qu’on y réalisa en matière d'éducation dans la seconde moitié du siècle. Mais il faut y ajouter, comme raisons presque aussi importantes, l’éparpillement de la population, et l’extrème pauvreté du pays, qui consiste en immenses marais ou en collines dénudées.
La grande marche en avant que la loi de 1646 avait rendue possible, reçut un échec complet à la mort de Cromwell. Sitôt monté sur le trône, en 1660, Charles IF, à limitation de son père, détourna brusquement de nouveau les énergies spirituelles du pays vers la lutte pour l'indépendance de l’Église. Les conseils presbytéraux, qui représentaient le mieux les intérêts populaires, perdirent tout leur pouvoir d'initiative, et l’épiscopat fut rétabli. Une loi rescisoire de 1661 (1) annula toute la législation en Écosse depuis 1633. La loi de celte année sur l'éducation fut donc ravivée et avec quelques modifications en 1662 (2), accordant aux évèques une surveillance spirituelle sur les maîtres, resta en vigueur jusqu’à la Révolution de 1688. Les évêques devinrent ainsi les directeurs suprêmes de l’Église, qui
(1) Act. Part. Scot., VII, 86, 87.
(2) Ibid, VIL, 379.
perdit la liberté de ses délibérations en assemblée générale. La bataille pour sa propre défense exigeait toutes ses forces. Son infériorité, comme puissance directrice, s’accroissait par des querelles et des divisions intestines sur les principes mêmes de sa doctrine. Certains des évêques semblent bien avoir eu quelque souci de leur charge vis-à-vis des écoles (1), mais d'ordinaire il n’y a nulle trace d’une action efficace de leur part. L'Église, impuissante et divisée, ne songeait plus qu’au danger de laisser enseigner des maîtres à tendances catholiques, et, comme nulle autre partie de la société ne prenait une part active à l’organisation de l’enseignement, ies écoles marchaient comme elles pouvaient. Il n’y a aucun fait à remarquer dans leur histoire avant la Révolution, el en général, on peut dire de cette période dans léducation que si le pays ne recula pas, du moins il n’avança nullement.
Les tentatives réactionnaires du roi, en matière de religion, avaient soulevé la colère du pays, et quand, en 1688, on apprit que Guillaume, prince d'Orange, était prêt à essayer de venir en aide à l'Angleterre, l'Écosse n’hésita pas à se mettre de son côté. En ce qui regardait l'éducation, Guillaume lui promit de la protéger contre l'influence de Rome (2). L'année suivante, on eut soin de rappeler ce fait dans la Déclaration par laquelle les États de l'Écosse ofirirent la couronne à Guillaume et Marie (3). L'Épiscopat fut de nouveau aboli (4) et le régime des Conseils presbytéraux reprit son ancien pou-
(1) Reg. Syn. Aberd. (Spald. Club), p. 278, SincLaiR, Sat. Acc. Scot., XV,
(2) 10 oct. 1688. McCrte, Scotland in Revolution of 1688, append., p. 216; CrawroRD, Handlist of Proclamalions, p. 98, 100.
(3) Act. Parl. Scot., IX, 38.
(4) Tbid., IX, 104.
voir (1). Mais, quoique le gouvernement nommât immédiatement pour inspecter toutes les écoles une commission (2), qui siégeait pendant plusieurs années (3) et s’occupait en même temps de la surveillance religieuse et des qualités intellectuelles des maîtres, la situation légale des écoles festait ambiguë. A en juger par la teneur de ses décisions et de ses recommandations après la chute de l’épiscopat, il faut croire que l’Église entendait reconnaître de nouveau les pouvoirs des Conseils presbytéraux. Pour elle, donc, la loi de 1646 semblait seule maintenant posséder une valeur administrative (4). Cela n’empêchait pas certains synodes de déplorer leur impuissance à faire observer la loi (3). La Commission parlementaire, nommée avec pleins pouvoirs en 1690, enlevait par le fait à l’Église le droit d’avoir le dernier mot dans la surveillance des écoles, droit qu’elle s'était toujours arrogé et dont, sous tous les régimes, elle avait eu la jouissance ininterrompue. La Commission, cependant, n’était qu’une mesure provisoire n'ayant point pour but de priver l’Église de son influence prépondérante (6). En 1693, le gouvernement, sans modifier expressément sa Commission, reconnut que la surveillance suprême appartenait aux Conseils presbytéraux (7). Il existait donc une confusion inextricable de pouvoirs qui ne faisait que gêner le fonctionnement de l’enseignement. Les changements radicaux dans le gouvernement du pays, et le désarroi qui en advint dans la législation exigeaient qu’on établit nettement les responsa-
(1) Acé: Part. Scot., 1X, 133.
(2) Ibid., IX, 163.
(3) Ibid., IX, 329,
(4) Pererki, I[, 158, 211; C. L. S., p. 227.
(5) Maïtland Club Miscell, IN, 268.
(6) Duncor, Parochial Law, p. 465.
(1), AcéParl. Scot., IX, 303,
bilités et les pouvoirs par un nouveau projet de loi. Cette confusion cessa le 9 octobre 1696.
Ilrestait à ce moment encore beaucoup à accomplir pour réaliser d’une façon parfaite l’idéal des Réformateurs, mais un pas énorme avait été fait depuis 1646, sous l'influence active de l’Église, à un moment où elle témoignait d’une grande pureté d’intentions et jouissait d’un haut prestige. Le gouvernement militaire, juste, quoique vigoureux, de Cromwell, avait encore aidé à ce progrès (1). Hume Brown est d’avis qu'il n’y avait probablement pas en Europe, alors, de paysans plus généralement intelligents que ceux de l'Écosse (2). Les témoignages d’historiens anglais contemporains sont là pour montrer la façon « surprenante » avec laquelle l'éducation se traduisait partout, parmi les plus humbles gens, par la faculté de raisonnement sérieux et logique, el une appréciation intelligente des idées et des choses (3). C’est la preuve que, nonobstant toutes les folies el les petitesses de la religion qu’il se plaît à raconter, le jugement de Buckley est essentiellement faux, quand il affirme que le caractère national des Écossais fut pendant le xvir° siècle rapetissé et mutilé (4).
Les écrivains modernes ont coutume de regarder la loi de 1696 comme la charte de l’école de paroisse et de passer sous silence les effets de celle de 1646 (5). Mais, en réalité, la loi de 1696 ne faisait guère que finir une
(1) Les gouverneurs militaires s’intéressèrent considérablement aux affaires de l’éducation. Inverness and Dingwall Records (Scott. Hist. Soc.), p. 257 ; STEVEN, H. Sch. Edin., p. 69, 71.
(2) Hist. Scot., II, 453.
(3) Burwer et Deror, cités par Hume Brown, ist. Scot., IT, 453.
(4) Hist. of Civilization, chap. xix, p. 785 (édition Robertson, 1904).
(5) Bazrour, Educational Systems, p. 129-130 ; Crarke, Short Studies in Education in Scotland, p. 30-31; Lauris, Addresses on Educational Subjects, p. 24.
époque en répétant clairement et définitivement les règlements des lois précédentes dont la législation intermédiaire avait réussi à obscurcir la précision, mais dont le sens général n’était jamais mis en doute. Deux clauses nouvelles, d’ailleurs, l’une apportant plus de justice dans la répartitions du fardeau financier, et l’autre donnant une garantie‘ plus sûre de son exécution, sont précisément celles qu'on ignore couramment. Et s’il est certain que, Sous son action, on vit pour la première fois une école dans chaque paroisse, la législature n’accomplit pas automatiquement cet heureux résultat. Il fallut encore pour cela que l’Église ne se relâchât pas un instant des efforts vigoureux et persévérants (1) dont elle avait toujours cru devoir témoigner et dont elle peut, à juste titre, se parer devant le jugement de l’histoire. L'arrêt (2) de Guillaume et Marie est conçu dans des termes presque littéralement identiques à ceux de la loi promulguée cinquante ans auparavant. Cette remarque est aussi applicable à sa première phrase qu’au reste du document. Il n’y a donc pas de raison de croire que l'état du pays était lamentable, quoique les souverains commencent par expliquer que la loi était nécessaire, «attendu que l’absence d'écoles dans bien des endroits causait beaucoup de préjudice. » Cette introduction signalait un fait véridique, mais elle était empruntée à la loi précédente et aurait été modifiée, ce nous semble, pour exprimer un regret ou un étonnement, si elle avait voulu dire que la législation antérieure avait été extrêmement infructueuse. Elle prouve, ce qui était évident à tout le monde, que le système paroissial était incom-
(1) Duniop, Parochial Law, p. 466; De MONTMORENCY, Séale Intervention, p. 123.
(2) 9 oct. 1696. Act. Pari. Scot., X, 63.
ja
plet, et elle y reconnut une’tâche encore grande à remplir; mais elle doit être considérée plutôt comme formule législative que comme détail utile à l’histoire.
L'obligation des propriétaires fonciers de contribuer à l'entretien des écoles, et de régler, par un accord commun, la répartition d’un impôt proportionnel dans ce but; le droit des Conseils presbytéraux, de veiller à ce que les obligations ne soient pas négligées; les limites du traitement du maître; et les pouvoirs de recouvrement par celui-ci de ce que la loi lui accordait, furent hautement réaffirmés. Mais, tandis que les propriétaires devaient auparavant supporter tout le poids de l’impôt, de nouvelles conditions distribuërent ce fardeau selon une justice plus large. La loi accorda désormais à chacun d’eux le droit de se faire rembourser la moitié de sa quote-part d'impôt en l’ajoutant proportionnellement aux fermages de ses propriétés. Ainsi les petits bourgeois de campagne, qui profitaient directement des avantages des écoles paroissiales, rempliraient un devoir qui leur incombait naturellement, mais auquel ils s'étaient jusque-là dérobés. La justice de cet élargissement de la loi n’admettait pas de question.
Une autre clause apporta encore une modification désirable. Autrefois, si les propriétaires faisaient preuve d'une mauvaise volonté, ou se réunissaient en trop petit nombre pour pouvoir se rendre compte des conditions de la répartition de l'impôt pour la fondation d’une école, il incombait aux Conseils presbytéraux de remplacer les propriétaires réfractaires ou indifférents. Cela laissait à désirer à deux égards. D'abord, c’étaitériger en tribunal de contributions directes, avec toute la procédure légale qui en dépendait, un corps d'hommes dont la préoccupation première devrait être le soin des âmes et non des fonctions d'administration pour lesquelles ils étaient
peu préparés. En deuxième lieu, ce système entrainait des injustices par le moyen incomplet, dans un tel cas, de se rendre un compte exact des valeurs foncières, et de distribuer ensuite les responsabilités diverses. On songea à un procédé plus pratique et plus équitable. Les Conseils presbytéraux gardèrent leur privilège précieux d'exercer une surveillance sur l’action de la loi, mais, à défaut du concours spontané des propriétaires, ils n'auraient plus qu’à rapporter le fait à un comité déjà en existence et possédant un pouvoir assuré d’action administrative. Ce Comité était le Conseil Cadastral de chaque département, qui serait alors dans lobligation d'exécuter la loi à l’aide des informations et des ressources légales que lui donnait sa nature même, et qui rendrait son intervention facile et efficace.
Enfin, donc, la loi était bien claire, les responsabilités distinctement établies, les règiements d'administration suffisamment assurés, et la position du maître définivement garantie. Le pays entrait dans une période de repos comparatif et de développement industriel qui allait lui permettre de sentir l'effet bienfaisant des Opportunilés nouvelles. L'administration, d’ailleurs, était placée sous un patronage laïque, et l’Église, avant réussi à appeler l’État directement, presque contre son gré, à cette œuvre, pouvait concentrer de plus en plus ses efforts sur les moyens charitables de venir en aide aux régions pauvres. Les luttes de ce siècle avaient d’ailleurs fait passer par la fournaise les doctrines religieuses, et une largeur d’esprit en résulta qui annonçait déjà de loin une relaxation de la surveillance inquisitoriale des consciences et qui devait amener lentement, mais, partant, plus sainement, l'éducation laïque. Cependant plus d’un siècle allait passer avant qu’on n’éprouvât le besoin pressant de modifier la législation.