‹ Histoire de l'enseignement primaire et secondaire en Écosse plus spécialement de 1560 à 1872Chapitre 22 sur 74 · CHAPITRE’ VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE’ VI

Education généralement répandue. — Progrès matériel du pays. — Pauvreté des maîtres. — Efforts pour améliorer la situation. — Mémoire

rédigé par les maîtres (1782). — Mauvais accueil de la part des propriétaires, — Déchéance conséquente des écoles. — État misérable des bâtiments. — Intérêt en faveur de l'éducation parmi le peuple. — Classes de famille. — Éducation de Robert Burns. — Ingérence du clergé. — Procès Bothwell. — L'Église exige l'amélioration de la situation des maîtres. — Loi de 1803: relèvement des traitements, pouvoirs des Conseils presbytéraux ratifiés, obligations des propriétaires définies.

Laissant de côté les écoles des villes et particulièrement celles des bourgs royaux, qui demandent un chapitre spécial, nous poursuivons l'étude des écoles paroissiales à travers le xvirr° siècle.

Dans les régions, en dehors des Highlands, la stabilité du gouvernement institué après la Révolution semble avoir permis à la loi de 1696 de faire établir des écoles dans presque toutes les paroisses où elles manquaient. Graham, dans une de ses faciles généralisations, a fait croire exactement le contraire. La loi, dit-il, était systématiquement ignorée (1). Cependant Edgar, qui avait dépouillé toutes les archives ecclésiastiques du sud-est,

(1) Social Life, p. 420-422

ne signale, au courant du xvrrre siècle, que quatre cas où l’école légale n’existait pas (1). Dans le Rapport Statistique de Sir John Sinclair nous n'avons pas trouvé une demi-douzaine d'exemples du même fait (2).

D'ailleurs, d’autres institutions dans quelques-unes de ces localités shppléaient aux besoins des habitants. Ici, c’est une école de grammaire, là c’est une fondation privée. Dans plusieurs paroisses barticulièrement pauvres, la S. P. C. K. (3) avait établi des écoles charitables et, souvent, les propriétaires profitaient de l’occasion pour supprimer l’école paroissiale ou du moins pour se dérober à leur responsabilité vis-à-vis d'elle. Mais l'Église, tandis qu’elle avait à signaler en 1699 (4) et vaguement encore en 1719 (5) des paroisses dépourvues d'écoles, se borne, à partir d’au moins 1749 (6), à encourager les conseils de presbytère à empêcher les propriétaires de se soustraire dans l’avenir aux obligations déjà remplies. La loi, d’ailleurs, lui avait indiqué des moyens judiciaires pour arriver à ce but. Et quoique, comme nous aurops à le montrer plus loin, quelques conseils de presbytère aient préféré entretenir le maître de leurs propres ressources, plutôt que d’avoir recours aux tribunaux, on réussit à garder au moins l’école et le maître en dépit de l’indifférence fréquente de la part de ceux qui auraient dù s’y intéresser le plus. Les rapports annuels ne signalent que très exceptionnellement, ou dans les régions des Higlands, le manque absolu d’une école paroissiale.

(1) Church Life, IL, 75.

(2) Slat. Acc., IV, 520 (vers 1710) ; V, 482 (1790) ; IX, 452 (1795) ; XI, 196 (1799).

(3) Sociét$ pour la Propagation des Connaissances chrétiennes.

(4) C. L. S., p. 282; Pererkin, Il, 162.

(5) C. L. S., p. 526; Pererkin, II, 216, 217.

(6) OC. L. S., p. 699; Pererkin, Il, 338.

ne

Le fait est qu’à partir de 1700, c’est faire fausse route que de compter le nombre des écoles paroissiales officiellement érigées. Les écoles, maintenant, existaient presque universellement et la question essentielle et urgente était déjà devenue celle, non pas du nombre, mais de la qualité.

Il y avait plusieurs raisons pour cette nouvelle préoccupation. Les avantages intellectuels de léducation étaient partout appréciés; les circonstances matérielles du pays en faisaient ressortir l'utilité pratique. Le mouvément extraordinaire vers le développement de l’industrie et du commerce était déjà né à la fin du xvrie siècle et l'impulsion, que lui donna l’union législative avec l'Angleterre en 1707, fit changer complètement, en deux générations, tout l'aspect social de l'Écosse. Mais, devant les nécessités de cette nouvelle vie nationale, les esprits sérieux s’alarmèrent de ce que les écoles restaient stationnaires et ne se mettaient pas à même de pourvoir, dès l’éveil de lesprit enfantin, aux nouveaux besoins du temps. En effet, à partir de 1750, sinon avant, on se rendait compte, non seulement d’un manque de progrès, mais d’une véritable dégradation dans l’enseignement populaire. La cause directe en sautait aux yeux : c'était l’abaissement du niveau du recrutement des maîtres. Et ce changement lui-même se rattachait à des raisons d'ordre purement financier qui avaient un rapport intime avec les nouvelles conditions sociales. La constatation et l’analyse de cet état de choses, et les efforts pour y chercher un remède, occupèrent presque toute l’attention des réformateurs de l’école jusqu’au seuil du xix° siècle.

Le statut de 1696, après celui de 1646, avait décidé le minimum et le maximum des appointements d’un maître qui pourraient être prélevés sur les revenus fon-

ciers, et il faut examiner comment un traitement variant de 100 à 200 marks (5 1/2 à 11 livres sterling), qui répondait autrefois aux désirs de la nation, avait cessé d’être suffisant pour maintenir le niveau des postulants à ce service public.

Mais, d’abord, ik faut remarquer une circonstance qui, heureusement, n’était pas générale, mais qui, en plusieurs endroits, enlevait toute nécëssité de discuter cette question. Nous voulons dire la mauvaise volonté témoignée par quelques propriétaires pour se conformer à la loi qui les rendait en grande partie responsables de l'entretien du maître. Edgar en cite plusieurs cas entre 1696 et 1767 (1) où les consistoires, pour subvenir au plus pressé, déboursèrent eux-mêmes les traitements, et, dans la suite, parvinrent lentement à faire observer les termes de la loi. Le Comité central de l’Église, qui avait constamment recommandé pareille action, ne répéta plus ses injonctions à ce sujet après 1758 (2), ce qui indique que les difficultés à ce sujet avaient en grande partie cessé de se produire. Pourtant, à ce moment, le maître d’une paroisse du Lanarkshire n’était pas arrivé à se faire octroyer une maison d'habitation, et logeait à tour de rôle chez les parents de ses élèves (3). La négligence à pourvoir le maître d’une maison scolaire semble, d’ailleurs, avoir été très commune (4). En 1779, les propriétaires de Strathblane essayèrent de nommer un maître sans le minimum de traitement et sans maison. Le Conseil des Anciens rédigea immédiatement une protestation. Les coupables n’osèrent se

(1) Churh Life, LU, 90-93.

(2) C. L. S., p. 134 et suiv.; Pererxin, Il, 291, 292. (3) Stat. Acc., VIIT, 479-481.

(4) Wizson, Hist. of Hawick, p. 92.

défendre mais, reconnaissant leur tort, se rendirent docilement aux raisons du Conseil (1).

Mais le xvine siècle n'était pas encore bien avancé que l’on sentait déja que, même en étant sûr de toutes les parties de son revenu légal, le maître n'avait pas assez pour soutenir dignement son rang social. En 1727, en donnant sa démission, motivée principalement par la négligence financière des parents à son sujet, un maître saisit l’occasion pour constater que les bénéfices de la situation enseignante n'étaient plus à même de suffire aux besoins matériels, et que le maître, par conséquent, perdait même le respect des paroissiens (2). D’après des statistiques, en 1742, on voit que cette insulfisance allait en croissant, car déjà la situation matérielle d’un simple journalier élait devenue aussi aisée, sinon plus, que celle d’un instituteur de campagne (3). La gêne devenait si aiguë, qu’un membre de la profession décida de tenter un appel au grand public pour essayer de l’intéresser à la nécessité d'améliorer le sort des maîtres d'école. Il publia done, en 1748, une brochure dans ce but (4). D’après lui, le montant moyen du revenu ordinaire de ces serviteurs importants de la société était alors de 420 francs (£ 16 16 s. 1+ d.) ainsi constitué:

NS Cle

Traitement ordinaire, fr............. 138790 5 4)

Paiements des élèves (40)........... 200 20 CSM IUR) Honoraires de secrétaire du Conseil

des Anciens, etc., au maximum... 75.00 (3 00 )

Totale Eee 420.15 (16 16 12

(1) Gurarte Surrn, Strathblane, p. 241.

(2) Fraser, Sf. Mary’s of Montrose, p. 206.

(3) Voir Append. IV.

(4) Reasons for augmenting (he salaries and others incomes of the established schoolmasters of Scotland : humbly proposed Lo the Consideration of the Publick. Edin., in-8 (Mus. Brit.).

L'auteur faisait remarquer que, pour une famille de six personnes, cette somme représentait moins de quatre sous par jour et par personne, et insistait sur le fait qu'un tel revenu était dérisoire pour couvrir les frais d'un ménage et garder une tenue extérieure respectable. En effet, les conditjons étaient déplorables et il était impossible de vivre « décemment » avec une telle somme. Une augmentation prochaine s’imposait pour cinq raisons : 4° en vue du simple confort, le nécessaire de la vie; 2° pour acheter des livres qui étaient coûteux, mais indispensables au maître; 3° comme récompense naturelle de la dureté du travail et du mérite reconnu de de la profession; 4° pour rendre l’instituteur indépendant des parents, cette dépendance le gênant constamment dans l’exercice de son devoir, et 5° pour le maintenir facilement à un rang social qui lui assurerait le respect du public. La brochure était rédigée en des termes bien humbles et dignes, mais qui laissaient entrevoir tout un monde de souffrance morale et matérielle cachée.

L'appel, pourtant, restait sans effet, et seize ans plus tard, l’état de choses était allé de mal en pis. Dans le « Scots Magazine » (1), on reprit la défense de l’école par la simple exposition des faits financiers. « Dans beau coup de paroisses, dit le rédacteur, les honoraires (trimestriels) prélevés sur chaque élève sont, pour la lecture et l'écriture, de 1 fr. 33, et dans très peu de paroisses, si même dans une seule, au-dessus de ? francs. Pour les langues, les prix sont de 2 francs, quelquefois 2 fr. 40, rarement 3 francs. Dans toutes les écoles établies en Écosse, sauf dans les villes et dans quelques endroits qui bénéficient d’un don testamentaire, il est probable que

(1) Vol. XXVII (avril 1765).

tout le revenu annuel des maitres n’atteint pas £ 13 (325 francs) en moyenne. Il est certain que beaucoup d’entre eux reçoivent moins de £. 10 (250 francs); beaucoup, peut-être un tiers de la totalité, ne dépassent jamais £. 11 (275 francs); peu montent jusqu’à £. 16 (400 francs) et très peu à £. (20 500 francs) (1). »

Personne ne combattit ces chiffres ni ne put le faire. Leur exactitude était malheureusement hors de doute. Mais la campagne officieuse dans la presse et dans la société manqua de suite et ne parvint pas à émouvoir les cercles influents. Les intérêts locaux, d’ailleurs, souffraient en général du transport du gouvernement d'Édimbourg à Londres. La noblesse s’éloignait de plus en plus de ses propriétés pour se rapprocher du nouveau centre politique et social, tandis que l’accroissement de l'esprit mercantile n’était nullement de nature à encourager les petits propriétaires à regarder d’un œil bienveillant des efforts qui entraineraient, selon toute probabilité, de nouveaux impôts sur les revenus des possesseurs de Ja terre.

La misère, pourtant, se faisait sentir toujours plus durement, et enfin, le corps enseignant de la campagne, poussé à la fois par ses propres souffrances et par la déchéance qui s’ensuivait dans le niveau de ses membres, ne pouvait plus, quoique humilié par la nécessité qui s'imposait, s'empêcher de faire un appel collectif au public, et d'essayer d’exercer une influence directe auprès du gouvernement. En 1782, ils se concertèrent pour rédiger un mémoire (2) qui devait être répandu par tout le pays, constatant leurs doléances et réclamant

(1) Ouvr. cit., p. 172.

(2) Memorial of the Parochial Schoolmasters in Scotland (Stat. Acc., XXI, 336-342).

une mesure réparatrice. Le document témoigne que ces signataires étaient surtout conscients de la dignité qui devait toujours s'attacher à leur profession, et, tout en touchant du doigt la plaie qu'il s'agissait de guérir, il partait d’un principe élevé et gardait ce ton de dignité, du commencement jusqu’à la fin. Ce n’était pas la plainte humiliante de nmiendiants cherchant la charité, mais l'expression bien sobre de l’injùstice d’une situation dont ceux qui en Soufiraient, soucieux de leur propre valeur, n'étaient nullement responsables, situation qui, du reste, nuisait aux meilleurs intérêts de la nation et constituait un reproche et une ignominie pour le pays tout entier.

Quand on considère l’histoire passée de l'Écosse en matière d'enseignement, on est forcé de croire à une déchéance morale, et à un aveuglement au moins momentané, de la part de la nation quand on voit ces mémorialistes se trouver dans l’obligation de défendre le principe même de l'éducation. Car, c’est par un essai sur Ce principe, dans l’abstrait, que commence ce document dont le but était si concret, et avant d'aborder la question nette et vitale du jour, ses auteurs tiennent à exposer avec passion à quel degré une bonne éducation est précieuse et désirable pour le développement du caractère personnel et pour le progrés de la civilisation.

Le principe général ayant été défendu, les efforts des générations passées en Écosse pour réaliser ses bienfaits sont l’objet d’une courte revue. Enfin, on arrive aux origines immédiates de la situation actuelle. « Nos ancêtres, vers la fin du siècle dernier, tournant leur attention vers ce sujet (de l'éducation), regardèrent avec plaisir les progrès déjà accomplis dans la science et les arts utiles. [ls voyaient que les lois et de la nature et de la religion exigeaient des parents l’éducation ver-

tueuse de leurs enfants, et ils comprirent la nécessité d'appeler à leur aide un corps d'hommes choisis par l’État pour s'occuper de cette seule chose... L’encouragement modeste, offert par l'État à cette corporation respectable et utile, convenait bien au temps, aux ressources el aux distinctions de rang de l’époque. Les émoluments de leur situation les élevaient au-dessus des journaliers et des plus pauvres d’entre les manœuvres et les fermiers; les mettaient même sur un pied d'égalité avec les fermiers aisés, les petits commerçants et les citoyens respectables; et dans cette classe leurs mœurs et les avantages auxquels ils pouvaient aspirer leur procüraient un degré de respect très désirable pour leur profession. »

Cet état de choses ne dura pas longtemps. Le pays entrait dans une période de transformation qui fit naître une nouvelle idée du confort général, tout en dépréciant la valeur de l'argent. Cependant la situation des maitres ne participa point aux bénéfices de l'ère nouvelle. « Quatre-vingt-dix ans ont produit un tel changement et de tels progrès dans l’agriculture, la navigation, le commerce, les arts et les richesses de ce pays que 15 livres sterling (375 francs) par an, à la fin du siècle dernier, peuvent être considérées comme de meilleurs appointements que 45 livres sterling (1.125 francs) par an au moment actuel. » En une phrase on en résume la conséquence pour les maîtres. « Supposons donc qu’il y ait en Écosse 900 maitres d'écoles paroissiales, ce qui est à peu près exact; on trouvera que 800 d’entre eux luttent avec l’indigence, inférieurs en appointements à 800 journaliers dans les parties prospères de l’île, et ne recevant guère que la moitié des émoluments des domestiques employés dans les familles de gentilshommes campagnards ou de citoyens riches. »

Joe

Le fait était non seulement regrettable mais honteux, puisque la seule classe qui ne tirait aucun profit du nouveau bien-être, était précisément celle qui, par son dévouement, avait le plus contribué au développement de cette intelligence qui avait permis au pays d'avancer si rapidement. « At siècle dernier, 900 hommes choisis parmi leurs concitoyens tout exprès pour former les dispositions et, les caractères d’un million d'êtres, en leur transmettant les premiers éléments de lettres, de morale et de religion, ont pu être placés dans un rang respectable, possédant non seulement le nécessaire, mais du confort et des agréments; n'est-il pas un reproche pour les esprits éclairés et les idées élargies d’aujourd’hui que, par suite du progrès des améliorations, que ces maîtres eux-mêmes ont été le moyen d'introduire, un si grand nombre de leurs successeurs, choisis comme eux dans la grande masse du peuple pour former les esprits et les mœurs de plus d’un million et demi de leurs compatriotes à l’amour de la justice, de la tempérance, de l'intégrité, de l’industrie et de toutes les vertus, et pour les instruire dans les rudiments des lettres utiles, soient, dans ce siècle, tellement réduits qu’il leur manque même le nécessaire de la vie? »

Le mémoire ne suggéra aucun remède, mais, après avoir constaté que la situation fàâcheuse empêchait de . plus en plus les hommes d'intelligence et d’érudition de choisir la carrière de l’enseignement ; que, par conséquent, la qualité de l’éducation diminuait rapidement, et que l'État pourrait bientôt montrer tous les symptômes de l’ignorance et de la décadence, il exprima la conviction que si l’attention du public et de la législature se concentrait sérieusement sur la question, il n’y aurait aucune difficulté à trouver un moyen « de placer les maîtres paroissiaux de l'Écosse dans une situation aussi

respectable à l'égard des émoluments, que leur travail est nécessaire et utile pour la vertu et le bonheur et des individus et de la communauté tout entière. »

Ce document, représentant le manifeste d’une des premières Campagnes d’une classe, en Écosse, pour réclamer ses droits, ne pouvait, certes, être accusé de pécher par un manque de modération dans ses expressions. Mais le premier résultat de sa publication fut de réveiller brusquement l’égoisme collectif d’une autre classe craignant de voir ses intérêts lésés par une réponse généreuse à l’appel des instituteurs. Les propriétaires fonciers du Haddington (1) prirent l'initiative dans une aftaque menée avec un acharnement brutal contre les prétentions des rédacteurs du Mémoire. La classe foncière se rallia presque tout entière à l’action du groupe du Haddington, et l’on vit que devant cette résistance ouverte la cause de l’école n’avait aucune chance de réussir. Le gouvernement était à Londres, et auprès de lui la propriété avait une influence prépondérante. L'Église, d’ailleurs, n’était plus l’âme populaire du pays et, quoique ses représentants sympathisassent individuellement avec une classe dont beaucoup d’entre eux élaient sortis, la déchéance de l’Église de sa position ancienne dans la défense des intérêts populaires se révéla par son silence officiel à ce moment opportun.

Les propriétaires tenaient des réunions et délibéraient « solennellement comme sur une affaire de la dernière importance (2) » pour combattre effectivement la pétition. Dans leur emportement ils n’hésitaient pas à proclamer tout haut « qu’ils aimeraient mieux voir les écoles paroissiales complètement supprimées, parce

(1) Séat. Ace., XVII, 42.

(2) Ibid, VI, 240.

que apprendre à lire et à écrire ne faisait que corrompre leurs domestiques qui seraient plus obéissants et plus attentifs à leur devoir s'ils étaient plus ignorants et ne recevaient aucune éducation (1) ». Ou bien on soutenait une thèse plus moderne en insistant sur ceci, qu’une instruction au-delà des éléments nuisait à la société, car l'individu était ainsi encouragé à poursuivre ses études jusqu’à l’Université, et cette tendance, quel qu'en fût l'avantage pour l'individu, privait le pays de mains utiles pour l’agriculture et les manufactures (2).

Ces paroles ne représentaient pas l’opinion générale des gens cultivés ni:même de toute la classe foncière, c’est ce que prouvent les allusions fréquentes à cette question dans le Rapport Statistique. Mais les cas où, par exemple, les propriétaires élevaient spontanément le traitement du maître de 8 à 20 livres (3) étaient malheureusement rares; et il est lamentable de voir les bourgeois de 1782 reprendre l'attitude de la noblesse de 1641 (4), et nier le droit de tout homme à l'éducation qui pourrait être à la portée de ses capacités. Les ombres de Knox et de ses collègues ont dû frémir à la constatation que leur rêve généreux n’était plus même, pour beaucoup de leurs descendants, une « imagination pieuse. » Comme le disait un contemporain, cela ne faisait pas honneur à la classe foncière de l'Écosse que la tentative des maîtres pour obtenir une augmentation modique de leurs émoluments ait rencontré parmi les propriétaires une telle opposition violente et déterminée (5). Cette opposition, d’ailleurs, remporta

(1) Stat. Acc., VIII, 481.

(2) Tbid., X, 192.

(3) Ibid., II, 502.

(4) Voir p. 125.

(5) Stat. Acc., X, 173-174.

la victoire car, grâce à la malice des ennemis de la proposition, aidée, paraît-il, de l’imprudence de ses amis (1), la démarche des maîtres auprès du gouvernement échoua complètement.

Dix ans plus tard, commença à paraître le célèbre Rapport Statistique de Sir John Sinclair, et si ce rapport montre quelque chose, c’est que l’école de campagne, grâce aux salaires misérables, était en pleine décadence. Nulle amélioration n’avait été obtenue et les collaborateurs de Sir John Sinclair sont d'accord pour déplorer la situation. Il y avait partout des maîtres qui devaient subsister avec le traitement légal minimum qui n’équivalait plus aux gages du plus humble laboureur, et sur les 900 maîtres paroissiaux qu'il y avait dans toute l’Écosse, on calculait que 500 n'avaient que £ 16 (400 francs) de revenu total (2). Leur poste, en effet, était une «situation de pénurie sans espoir (3) » : que ce fût au nord-est, où leur éducation universitaire ne leur assurait pas les nécessités de la vie (4); au centre, où ils étaient les hommes les plus pauvres quoique non pas les moins utiles de la paroisse (5); ou au sud-est, où ils méritaient de la compassion (6) et étaient les seuls habitants dans le dénûment (7). Un cri identique nous vient des points les plus divers pour déclarer lamentable la situation financière des écoles.

Le Rapport, qui se termina en 1799, n’était pas une œuvre à l’usage populaire, mais parmi tous les rensei-

(1) Stat. Acc., XXI, 307.

(2) Zbid., XXI, 308. Pour la comparaison avec les conditions de la vie des journaliers, etc., voyez Appendice IV.

(3) Ibid., XIX, 126.

(4) Ibid., X, 247.

(5) Ibid., VI, 240.

(6) Ibid., VI, 109.

(7) Ibid, XI, 54.

gnements agricoles e{ industriels dé haute importance, l'urgence de la question scolaire qui ressortait de chacun de ses vingt et un volumes ne pouvait pas plus longtemps échapper à l’attention sérieuse des hommes d'État et des gens réfléchis. Quelques-uns avaient suggéré, comme remède temporaire et partiel, l'attribution aux maîtres à la campagne des fonctions de receveur des postes (1). Cette proposition neeçut pas de sanction officielle, mais quatre ans plustard, en 1803, sous la poussée combinée de l’état nécessiteux des maitres, et des difficultés légales à propos du choix des propriétaires pour leur nomination et de l’ingérence du clergé dans les écoles (2), le parlement prit une décision tardive et fit passer une nouvelle loi scolaire qui fit époque. L’oubli systématique des nécessités du temps n'avait pas tardé à porter ses fruits. La qualité générale des maîtres n'avait probablement jamais été si basse depuis la Réforme. Il était naturel qu’un homme de bonne éducation hésitât avant d'entrer dans une carrière où il Ÿ avait tant de misère. Un peu partout les élèves de la Campagne Soufiraient d’avoir des maîtres mauvais auant au point de vué du caractère qu’à celui de la science. Le latin même n’était plus essentiel pour l’entrée dans la profession (3). À un certain degré, la tradition scolaire était entretenue par des étudiants des Universités, qui, pendant leurs vacances de six mois, étaient trop heureux de gagner par l'enseignement quelque somme qui aiderait à payer leurs dépenses de l'hiver. Mais cette habitude avait le grand désavantage d'entraîner des changements continuels dans le person-

(1) Stat. Acc., XVIII, 255 ; XXI, #0.

(2) Dunor, Parochial Law, p. 467.

(8) Séat. Acc, I, 457; V, 333, 37€ ; VI, 346, 347; VII, 45-46; XXI, 453.

nel des écoles au grand détriment des élèves. Elle était même devenue un abus et les écoles dégénéraient en de simples pépinières de l’Église, où des étudiants en théologie, nommés par l'influence du pasteur en attendant leur ordination, « remplissaient juste assez des devoirs du poste pour leur donner droit aux émoluments (1). »

Mais ceux qui n'avaient pas de désirs ou d’espoir de sortir de cette carrière pour fulminer du haut d’une chaire se voyaient forcés, dans le simple struggle for life, de chercher des moyens supplémentaires pouraugmenter leur revenu. On a déjà pu remarquer dans les détails des honoraires des maîtres, cités plus haut, et à l’'Appendice IV, qu'il était généralement reconnu que les instituteurs avaient droit aux postes peu absorbants de receveurs d'état civil et de secrétaires au Conseil des Anciens. Ces occupations, ordinairement combinées avec celles de maître de chant à l’église, leur rapportaient un bénéfice qui était le bienvenu, mais qui ne suffisait pas toujours aux besoins de la famille. Par conséquent, ils y ajoutaient, quand ils le pouvaient, d’autres travaux qui étaient moins dignes de leur office. Il n’est pas étonnant que des parents voyant le maitre paroissial vendre du fromage, des bougies ou des lacets dans une boutique d’épicerie, aient préféré envoyer leurs enfants dans une école particulière, dont l’instituteur était sûrement moins capable, mais dépensait toutes ses énergies au profit de ses élèves (2). Les charges de commissaire-priseur et d’arpenteur (3), ne devaient pas beaucoup nuire à la dignité d’un maître d'école, mais le travail des classes était sûr d’en souffrir. Être bon maçon

(1) Sfat. Ace, IV, 241 ; IX, 574; XV, 371; XXI, 315. (2) Ibid, IV, 433.

(3) Ibid, XIII, 98,

el savoir bâtir des maisons solides (1), n’était pas précisément une preuve de capacité pour modeler le carac-: tère et former les esprits. Quel tableau de misère noire que la vie de ce brave homme tout près de la capitale, et qui, au bout de chaque année passée à semer péniblement des grains de science dans les esprits d’enfants irréfléchis, à conduire les chants de l’église, à suivre les séances et à écrire les rapports du Conseil des Anciens, à ‘régler les dévotions des vivants en qualité de bedeau et de sacristain, et à faciliter le départ des morts en qualité de fossoyeur, en un mot, à assister à toute la vie spirituelle d’une génération — ne pouvait dire que toutes ses occupations réunies lui rapportaient plus de huit livres sterling (200 fr.) de revenu ! (2).

La pauvreté des maîtres se reflétait dans l'aspect misérable des bâtiments de l’école. Même à la fin du XVI Siècle, dans nombre d’endroits, les propriétaires n'avaient pas rempli leur obligation d'attribuer gratuitement une maison au maitre d'école, et les pauvres fonctionnaires, pour poursuivre leur métier, étaient souvent obligés de trouver un bâtiment quelconque à leurs propres Îrais. Dans quelques cas, les parents avaient pitié d'eux, et l’un ou l’autre les logeait, cherchant à leur procurer ailleurs un abri pour faire la classe. Mais, quand les maigres revenus de l’école devaient suflire à ces Îrais, on imagine facilement que les conditions des bâtiments scolaires étaient fréquemment déplorables.

« Même, quoiqu'une école quelconque eût été attribuée légalement au maître par les générations précédentes, souvent on la laissa tomber en ruines au courant du xvie siècle. Quand le toit de chaume était pourri et

(1) Séat. Acc., IV, 520.

(2) Ibid, XVI, 55.

fourmillait de rats, et que la pluie tombait en plein sur les enfants, le Conseil des Anciens ordonnait à chaque élève d'apporter de la paille pour recouvrir le bâtiment délabré; mais souvent il arrivait que la paille était si rare, qu'on ne pouvait en donner assez pour refaire le toit. Ordinairement, les écoles étaient de petites chambres sales, mal éclairées et mal protégées contre les éléments, noires de la fumée de tourbe allumée pour réchauffer lies enfants qui étaient venus le matin à sept heures, nu-pieds, à travers des milles de landes. Dans beaucoup de cas, on n’avait ni pupitres pour écrire, ni bancs pour s'asseoir, et les écoliers étaient allongés sur des planchers couverts de joncs ou de paille sale qu’il était du devoir des enfants d’apporter (1). » Un maître donne ses leçons dans une chambre petite et malsaine d'une maison particulière (2), un autre n’a qu’une vieille hutte misérable, couverte de tourbe, endroit, ajoute le rapporteur avec la fierté nationale, fort peu digne des personnages éminents qui y ont été élevés (3). Des granges, dit un historien local, des chantiers, des greniers à foin et des forges ont été successivement requis pour faire la classe (4). On en était même réduit à se servir de clochers d’églises et de chapelles mortuaires (5).

« Comment séparer la vie privée de la vie publique était un problème que beaucoup désespéraient de résoudre, si ce n’était par le simple expédient adopté dans le cas du maître de Rathven. Quand celui-ci se maria, en 1718, les patrons de l’école retournèrent le lit-armoire

(1) Granam, Social Life, p. 425.

(2) Stat. Acc., IX, 479.

(3) Ibid., III, 221.

(4) Wicson, Hist. of Hawick, p. %6.

(5) Granr, Burgh Sch., p. 511 et notes.

délabré, qui faisait partie de l’ameublement de l’école, de façon que son dos formât une cloison au milieu de la hutte pour la diviser en salle de classe et chambre à coucher, et firent percer une fenêtre pour éclairer la Chambre étroite qu’ils avaient ainsi faite pour le maître et sa famille (4). »

Quand on pense à cet état déplorable des conditions matérielles de l’école paroissiale, état tellement en contradiction avec celui du pays en général, une question embarrassante se pose. Le caractère démocratique de ces écoles est devenu pour les écrivains écossais presque proverbial. On rencontre partout des notes d’admiration quand on considère le fait, que sur les bancs de ces écoles, les riches coudoyaient les pauvres, et que l’esprit de camaraderie le plus large régnait parmi ces éléments divers. Quand un spécialiste comme Sir Henry Craik prête son autorité à cette tradition (2), on réfléchit deux fois avant de la contredire. Et pourtant, on voudrait savoir comment des parents dans des situations aisées, avec une vie de famille plutôt raffinée, ont pu tolérer que leurs enfants fussent élevés dans des milieux si misérables.

Pour nous, du moins, l’explication est que le « fait», si beau à certains égards, et si généralement admis, n'est pas un fait du tout. Certes jusqu’au xvrie siècle, toutes les allusions semblent prouver l'existence d’une telle habitude et les circonstances de la vie s’y prêtaient. Mais au xvine siècle, il n’y avait plus les mêmes nécessités. Les villes se développaient rapidement; les activités, les grands intérêts s’y concentraient de plus en plus. Les attractions mondaines, le mouvement de la

(1) GRanam, Social Life, p. 421.

(2) CRaik, À Century of Scottish History, Il, 444, 445,

nouvelle vie y attiraient les riches. Les grandes écoles urbaines ofiraient des avantages de confort et de science que, seule, la richesse des grands centres pouvait garantir, et nous ne voyons rien qui nous porte à croire que les écoles paroissiales de campagne recrutaient communément leurs élèves parmi la classe aisée. Au contraire, celle-ci avait déjà pris la coutume de chercher un milieu s’accordant mieux avec son rang, et, les communications étant devenues plus faciles, les parents avaient tout intérêt à prendre des pédagogues chez eux (1), ou comme Clerk (2), par exemple, à envoyer leurs enfants à des écoles de ville, et à leur faire prendre pension chez des maîtres ou des amis. Les listes des élèves de telles écoles prouvent que, dès Le xvirre siècle, les institutions de campagne ne pouvaient plus compter que sur les familles des petits fermiers (3) et des simples paysans.

D'autre part, si des études faites ensemble et des jeux en commun avaient uni dans un amour mutuel, sans esprit de classe, le fils du propriétaire et celui du laboureur, comment arrive-t-il que ce même fils de propriétaire, devenu homme, se soit si obstinément montré

(1) C'était aussi, pour des dissidents religieux, un moyen de se soustraire à la surveillance dogmatique de l'Église presbytérienne, en dépit des lois sur le choix des pédagogues. Témoin le cas où l’Évêque de Moray recommanda un précepteur de famille, le 23 avril 1754. Ayant énuméré les qualités pédagogiques de son protégé, un nommé Diack, qui avait été précepteur dans la famille Elphinston, l’Évêque écrit : « Je crois que Monsieur Diack n’a pas prêté le serment réglementaire, ni, d’après mes informations, ne le fera. Mais je pense que cette circonstance ne devra pas vous troubler, puisque son employeur précédent, un officier de l’armée, ne s'en fit aucun scrupule. D'ailleurs, nul gentilhomme de cette partie-ci (aux alentours d'Édimbourg) du pays n’y fait attention ; on fait simplement passer sous le nom de gérant, secrétaire, compagnon, ou n'importe quoi, ces messieurs qui font l'office de précepteurs. » Dunpar, Social Life, p. 10-11.

(2) Memoirs, p. 252.

(3) Stat, Acc., IX, 254,

irréductible et peu reconnaissant, quand plus tard, comme nous l’avons raconté, on fit appel à sa générosité pour améliorer les conditions de ses anciens maîtres et de ses successeurs sur les bancs de l’école? L'effet social de la camaraderie juvénile n'avait pas dû être bien profond. Eng réalité, l’occasion et l'effet avaient depuis longtemps cessé de se présenter.

Cependant, malgré tous les désavantages des conditions dans lesquelles les maîtres travaillaient, l’éducation à la campagne n’était pas à mépriser. En 1790, on pouvait encore dire que la majorité des personnes chargées du travail des écoles paroissiales savaient enseigner le latin, le grec, l’arithmétique et les mathématiques, tant pratiques que théoriques (1). On n’a qu’à feuilleter les pages du Rapport Statistique pour voir qu'un grand nombre d’entre elles ajoutaient des langues modernes et des connaissances quasi scientifiques à ce bagage intellectuel. À quel point leurs élèves profitaient de ces connaissances, c’est ce qui n’est pas aussi bien établi. La plus grande partie d’entre eux ne demandaient sans doute qu’une instruction élémentaire en lecture, écriture, calcul, musique.

Parmi les gens de la campagne, la valeur de cette éducation au moins était partout reconnue. C'était la chose la plus rare du monde que de trouver des endroits où les habitants fissent une exception partielle à cette régle, ou ne voulussent pas y ajouter au moins un peu de latin si leurs moyens le leur permettaient (2); et à l’école paroissiale ou à des classes particulières, dont plusieurs existaient dans chaque village, cette éducation primaire était précieusement entretenue. Si l’in-

(1) Séat. Acc., XIII, 61.

(2) Tbid., I, 12; VI, 416.

fluence des pasteurs et des postulants au pastorat faisait une part prépondérante au côté confessionnel ou dogmatique de l’enseignement religieux, la culture générale se développait certainement et se montrait dans l'habitude très fréquente de posséder et d'apprécier des petites bibliothèques de famille (1).

Les filles profitaient aussi, quoique d’une façon beaucoup moins générale, de cet intérêt pour l’enseignement primaire. Les enfants des pauvres étaient élevés aux frais de l’Église, et, à leur honneur, les maîtres en général se montraient bienveillants envers leur situation, même quand ils ne bénéficiaient d'aucun secours ou legs particulier. Il est à remarquer aussi que des écoles du soir et du dimanche se trouvaient partout, où des adultes cherchaient à approfondir leurs quelques connaissances. L'influence combinée de ces deux missionnaires, le maître d’école et le pasteur, sur le caractère et l'intelligence des Écossais des basses-terres, a été bien exprimée par Sir Henry Craik dans deux passages qu'il ne nous paraît pas sans intérêt de citer :

« C'était une des particularités de la vie écossaise de n’élever nulle haute barrière entre les différents grades de la hiérarchie professionnelle. Le maître d’école était souvent licencié de l’Église; il était assez fréquemment assistant d’un ministre de paroisse, et il pouvait luimême espérer atteindre cette position. De même, le ministre paroissial pouvait espérer finir ses jours dans la chaire très enviée d’un professeur écossais; et ainsi chaque grade sentait qu’il n’était séparé par nulle ligne insurmontable de celui qui était au-dessus. Le maitre d’école se fondait avec le cœur même de la vie écossaise et

(1) Stat. Ace., 1, 456; IL, 35, 169; LUI, 559 ; VI, 119; VIL, 519-520 ; IX, 464- 465, etc.

en formait une partie inséparable..….……. Par ses soins l'effort missionnaire ne se bornait pas aux simples éléments de l’éducation, car la pauvreté ne l’empêchait pas d’être souvent un homme de culture et d’érudition, ni de trouver sa consolation en préparant l’aspirant à la vie universitaire ou professionnelle... La culture de son école pourrait êtrè d’une étendue moindre que celle des riches écoles de grammaire du sud de la Grande-Bretagne, mais elle était une bien meilleure nourrice d'énergie et d'indépendance d'esprit (self-confidence) que ces coins endormis que la léthargie couvrait de moisissure tre » |

« C'était dans les basses terres que les caractères distinctifs de l'Écosse étaient nourris jusqu’à une rude maturité. Ce serait une erreur fondamentale que de les attribuer en aucune grande mesure à des particularités HeMACeE Ces régions offraient le spectacle d’un mélange extraordinaire de subtilité intellectuelle et d’un ardent bon sens pratique, de persévérance indomptable et d’adhérence obstinée à de vieilles habitudes, d’indépendance sans repos et de respect inné pour l’autorité, de lenteur d'esprit et de susceptibilité aux émotions romantiques et poétiques. Un tel mélange promettait la moisson la plus sûre d'esprit national d'entreprise. Leur pauvreté était à la fois une expérience endurcissante et une impulsion continuelle; et, plus que nul système d'éducation, leur facilité à poursuivre la gymnastique dialectique de la controverse religieuse fortifait leurs esprits pour une haute activité intellectuelle, tandis que leur habitude de se nourrir des grandes pensées et de la haute diction de la poésie hébraïque préservait leur imagination de la décadence (2). »

(1) Craix, Century of Scott. Hist., Il, 443-445. (2) lbid., I, 130-131.

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L'éducation à la campagne et cette discipline subtile permettaient aux fils des plus humbles paysans d’aller directement de l’école paroissiale à l’Université, en assez grand nombre, à l’âge de 12 ou 13 ans, et, tout en admettant que les études universitaires aient été pour une grande partie peu au-dessus du niveau d’une bonne éducation secondaire de nos jours, il faut convenir que c’étaient déja des esprits formés qui sortaient de la main du maître d'école. Les conférences de Hutcheson, d'Adam Smitb, et de Reïd furent forcément adressées, comme le remarque le professeur Laurie (1), à des intelligences mûres.

Nous avons vu que bon nombre de petits fermiers se groupaient çà et la par toute l'Écosse pour se procurer les services de quelque jeune homme instruit qui pourrait donner à leurs enfants une bonne éducation, quand l’école paroissiale était loin, ou tenue dans de mauvaises conditions. D’ordinaire, c’étaient de jeunes étudiants qui suppléaient à ce besoin pendant les mois de leurs vacances, ou des instituteurs qui trouvaient ainsi la vie plus large que dans le cadre d’une école régulière. Un exemple éclatant de cette coutume est l'éducation du poëte national Robert Burns. Le renom que gagna plus tard celui-ci a fait conserver des détails de cette instruction par les soins de son maître et de son frère. Ces récits sont connus et sont à la disposition de tout le monde, mais M. Angellier a rédigé une si jolie page sur celte partie de la vie de son héros que nous ne pouvons pas résister à la tentation de la citer entièrement. Son appréciation, d’ailleurs, a l’avantage d’être celle d’un étranger et est ainsi indépendante du parti-pris national.

(1) Report Dick Bequest (1890), p. 99.

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« Dans ce pays, dit-il (1), si merveilleusement épris de savoir, l’éducation de Robert Burns, et de son frère Gilbert, forme un épisode rare et émouvant. On ne sait ce qu’on y doit le plus admirer des sacrifices du père, du dévouement du maître ou de l’ardeur des enfants à apprendre. À eux,tous, ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu’il y a-eu de plus élevé et de plus méritoire dans l’élan universel de l'Écosse vers l'éducation.

€ William Burns habitait encore son cottage d'Alloway quand (2) il commença à songer à l’instruction de ses fils. Le maître de l’école d’Alloway venait de partir et l’école était vide. William Burns va à Ayr, s’informe. Il y avait alors un jeune garçon d’environ dix-sept ans, nommé John Murdoch, qui achevait lui-même son éducation et perfectionnait son écriture. William lui envoie dire qu’il l'attend à l’auberge où il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen avait été favorable, il l’engage. Burns s'était entendu avec quatre de ses voisins. Ils donnaient à tour de rôle l'hospitalité au jeune maitre d'école: Murdoch restait une semaine chez l’un, puis la semaine suivante chez l’autre, et ainsi de suite. Il enseignait dans la journée les enfants de ces braves gens, et, sans doute, le soir faisait quelques lectures, commençail presque sans livres et sans ressources à apprendre le français, qu’il devait plus tard posséder fort bien. Au bout d'environ un an, William Burns se transporta à Mont-Oliphant, mais malgré la distance qui, à la vérité, n’était pas grande, Robert et Gilbert (son frère) continuérent de venir à l’école de John Murdoch, pendant plus d’une année.

(1) ANGELLIER, Robert Burns, L, 14-18.

« Ce qui n’est pas moins remarquable que tout ceci, c’est l’excellence de l’éducation qui se donnait dans un Coin perdu de ce pays, qu’on regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se servait étaient le Nouveau Testament, la Bible, un choix de morceaux en vers el en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on épelait sans livre, on faisait des analyses. Murdoch luimême a laissé un exposé de sa méthode. « C'était, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de chaque mot, dans chaque phrase qu’on devait apprendre par cœur. Soit dit en passant, ceci peut se faire plus aisément et plus tôt qu’on ne le pense généralement. Dès qu'ils étaient assez avancés pour le faire, je leur enseignais à mettre les vers dans l’ordre naturel de la prose, quelquefois à substituer des expressions synonymes aux mots poétiques et à suppléer toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que l'élève comprend son auteur. Ce sont des aides excellents pour apprendre l’arrangement des mots dans les phrases et pour acquérir de la variété d'expression. »

« Après avoir fait ainsi la classe à Alloway, pendant plus de deux ans et demi, Murdoch dut quitter le pays. Il n’était pas riche, et cependant il apportait pour chacun de ses élèves un présent qu’ils garderaient en souvenir de lui, peu de chose, à la vérité, un présent un peu pédant, et toutefois touchant à cause de la pauvreté et de l'affection de celui qui le donnait: un résumé de grammaire anglaise et la tragédie de Titus Andronicus. Pour passer la soirée, il se mit à lire la pièce à haute voix. Toute la famille écoutait en cercle. Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entassé toutes les horreurs de l’ancien théâtre anglais. A la fin du second acte, on voit, dans une forêt, Lavinia ensanglantée, la langue et les mains coupées, entre deux scélérats qui viennent de

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la violer et qui lui conseillent de demander de l’eau pour se laver les mains. À cet endroit, toute la famille éclata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre. Burns (le père), toujours calme, fit observer avec raison que si on ne voulait écouter la pièce jusqu’au bout, il était inutile que Murdoch la laissàt. Mais Robert impétueusement s’écria que, si on la laissait, il la jetterait au feu. Le père allait gronder; le jeùne maître intervint, en disant qu’il aimait cette sensibilité et laissa une autre comédie à la place du terrible Titus Andronicus. Combien y avait-il, à cette époque, en Europe de foyers de paysans où une pareille scène fût possible?

« Murdoch parti, la petite école de là-bas, près de l’ancien cottage, avait de nouveau fermé ses volets. D'ailleurs, les garçons grandissaient; leurs services commençaient à se faire sentir à la ferme ; on avait besoin d’eux, car la lutte contre la misère était âpre et serrée, il fallait que tout le monde fût là. Pendant les soirées d'hiver, à la chandelle, le père enseignait l’arithmétique à ses fils ; les deux sœurs aînées et un frère de la mère de Burns qui étaient à la ferme profitaient des leçons. William Burns essayait de continuer lui-même l’éducation de ses fils. [lest beau de voir comment cet homme, dévoré de soucis et livré à ses propres ressources, essayait, malgré tout, de diriger ses enfants. Quand ils l’accompagnaient dans ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets, comme s'ils avaient été des hommes ; 11 essayait de mener la conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunté pour eux un manuel de géographie, et s’efflorçait de leur faire connaître la situation et l’histoire des diverses contrées du globe. À un cabinet de lecture d’Ayr il se procurait la Théologie physique et astrale de Durham, la

Sagesse de Dieu dans la Création de Ray, pour leur donner quelque idée d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait souscrit chez un libraire de Kilmarnock à l'Histoire de la Bible de Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de toutes parts des détails qui en complètent l'impression. Une des plus grosses dépenses de cette famille si pauvre était l’achat de quelques livres.

« Quelques années plus tard, Murdoch revient à Ayr comnie professeur à l’école de la ville... William Burns profita du retour de son jeune ami pour lui envoyer son fils aîné, qui se perfectionnera avec lui et pourra, à son tour, servir de maître à ses frères el sœurs. »

Les paroles de Murdoch (1) continuent l’histoire :

« En 1773, Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le dessein de revoir la grammaire anglaise, etc. afin d’être plus capable d’instruire ses frères et sœurs à la maison. Il était avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes mes promenades. Au bout d’une semaine, je lui dis que, comme il possédait assez bien les parties du discours, etc., j'aimerais à lui enseigner un peu de prononciation française, afin que lorsqu’il rencontrerait le nom d’une ville française, d’un navire, d’un officier ou quelque autre nom semblable dans les journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquàmes immédiatement le français avec grand courage. On n’entendait plus autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des verbes, etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même

(1) Currie, Life of Burns (édit. 1838), p. 21.

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en repos, je lui disais continuellement le nom des objets en français au fur et à mesure qu’ils s’ofiraient, en sorte que d'heure en heure il accumulait une provision de mots et quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire lequel des deux était le plus zélé et, vers la fin de la seconde semaine de notre étude de français, ngus commençàames à lire un peu des aventures de Télémaque dans les mots mêmes de Fénelon. = «Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui entouraient la grotte de Calypso, et, armé d’une faucille, chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et c’est ce qu’il faisait, car bien qu'il n’eût que quinze ans, on me disait qu’il faisait l’ouvrage d’un homme. Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d’un très agréable compagnon au bout de trois semaines, dont l’une fut entièrement consacrée à l'étude de l’anglais et les deux autres principalement à celle du français. »

On serait peut-être tenté d’objecter que le genre d’instruction, dont nous venons de citer la description si vive, a dû être tout à fait exceptionnel, mais nous ne sommes pas prêt à céder sur ce point. Sans doute le nom de « vieillard incapable » ou de « pauvre estropié », que Graham leur donne si généreusement (1), pouvait s'appliquer à bien des tenanciers des écoles officieuses, ou «à côté. » On le devine si on n’en a pas la preuve. Mais celui qui voudrait prendre la peine de lire soigneusement les volumes du Rapport Statistique, verrait que l’on suppléait aux défauts de l’enseignement officiel autant par l'initiative des parents intéressés que par

(1) Social Life, p. 423.

celle des épaves intéressantes auxquelles nous avons fait allusion. Si de pauvres gens, de peu de valeur, se paraient d’une réputation imméritée en offrant de faire la classe chez eux, les parents qui {et ils n'étaient pas peu nombreux) mettaient leurs moyens en commun pour payer un maitre, cherchaient quelque jeune homme du dehors qui avait fait ses études. Il n’était pas difficile d'obtenir ainsi quelqu'un d’aussi capable que le maître de Burns, car ceux qui acceptaient de telles situations élaieni, par le fait de loger chez l’un ou chez l’autre de leurs employeurs, sûrs d’un confort qui était souvent impossible pour le maître régulier. L'intérêt que prenait le père de Burns à l’éducation de ses enfants était commun à presque toute sa classe et l’école « de souscription » comme distincte de l’école «à côté » était une institution non moins commune. Par les conditions de son existence, elle offrait souvent des avantages de culture au-dessus de ceux de l’école paroissiale. L'indépendance d'esprit de ces instituteurs libres ne tardait pas à être remarquée par les pasteurs de l’époque qui les trouvaient trop souvent rebelles au gouvernement spirituel de l'Église et, comme nous le verrons tout à l’heure, le clergé, pour maintenir sa suprématie, était forcé de prendre des mesures pour réaffirmer législativement ses prérogatives. C’est une preuve certaine de la valeur de l’éducation donnée par ce moyen irrégulier. On ne voit pas bien des vieillards incapables ou d’infirmes estropiés troublant le repos de l'Église par une intransigeance spirituelle et novatrice, qui menaçait sûrement de leur faire couper les vivres. Nous avons dit plus haut qu’un changement législatif de la condition des maîtres ne fut obtenu que quand deux autres questions pressantes se furent ajoutées à celle de la misère matérielle des directeurs des écoles

paroissiales. Un mot suffira pour indiquer la première de ces questions, et, pour ce qui nous intéresse, point n’est besoin d’entrer dans beaucoup de détails. Dans tous leurs arrangements les lois scolaires avaient associé les pasteurs et les propriétaires. Les uns et les autres devaient se“concerter pour déterminer la répartition des impôts scolaires et pour pourvoir à toutes les nécessités de l’école. Ils étaieñt également aptes à fixer les paiements dus par les élèves, à décider quelles matières devaient être enseignées, et enfin à choisir et à nommer un maître quand la situation était vacante. Mais sous ce terme légal de « propriétaire » pouvait se cacher une injustice envers la paroisse. C’est qu’il n’était pas rare que des propriétés appartenant à une seule personne se trouvassent dans plusieurs paroisses, ou qu’un possesseur de terres — et ceci arrivait plus particulièrement au xvime siècle — n’habitât pas le pays où se trouvaient ses propriétés. Cependant dans chaque endroit où il possédait des terres, il avait le droit et le devoir même de s’immiscer dans l'élection d’un maître, car la loi appelait propriétaire {heritor) toute personne imposée au profit des pauvres, et cet impôt des pauvres se prélevait toujours par paroisse sur toutes les terres particulières de cette même paroisse (1). Il arrivait ainsi qu'un seigneur n’habitant pas le pays, mais ayant des droits de propriété, si petits fussent-ils, pût intervenir dans le choix d’un maître pour favoriser l’élection de son candidat contre le gré de ceux qui habitaient la paroisse et qui étaient les plus intéressés. Plusieurs cas de cet abus de la part d’un gros propriétaire, ayant des parcelles de terre ailleurs que dans sa

(1) Dunror, Parochial Law, p. #22 ; comp. Pardovan’s Collections (PETERkIN, I, 175).

propre paroisse, au détriment du pasteur et d’autres propriétaires, surgirent au courant du xvi® siècle, et deux, au moins, d’entre eux donnèrent lieu à des poursuites devant la Cour suprème en 1762 et 1771.

On réclamait donc que la loi définit mieux la situation pour que, seuls, les propriétaires qui avaient des intérêts raisonnables dans la paroisse prissent part à la nomination du maître (1). La loi de 1803, comme on verra plus loin, accéda à ce désir.

La dernière question qui amena une réforme législative dans l’enseignement était la discussion des rapports entre l’Église et l’École. Nous avons constaté qu’au courant du xvirre siècle, l'Église officielle n’avait pas déployé pour la cause de l’éducation la même énergie que dans les siècles précédents. Son indifférence relative, ou sa paresse, s'était traduite, entre autres choses, par le délaissement croissant de l’habitude d'examiner les maîtres et d’en exiger uniformément un niveau de culture intellectuelle assez élevé. Ce niveau n’était plus assurément facile à maintenir avec les traitements qu’on a étudiés plus haut, mais l'abandon de l’examen préalable ne faisait qu’accentuer le défaut en rendant l’entrée de la proiession trop facile. L'Église ne s’en repentit que quand elle s’aperçut que sa négligence avait donné des armes à ses propres ennemis et elle se ressaisit enfin plutôt pour sauvegarder sa domination religieuse que dans le véritable intérêt de l’éducation. La coopération de l’Église était encore indispensable à tout mouvement de réforme scolaire et, si elle s’y prêta, piquée du désir de réaffirmer sa propre puissance, elle ne put le faire sans seconder les efforts de ceux qui songeaient d’une façon plus désintéressée aux besoins de l’éducation laïque.

(1) Duncop, Parochial Law, p. 492.

Grâce, en grande partie, à la négligence de l’Église, les maîtres échappaient à tout contrôle, et le grand nombre d'écoles irrégulières qu’on rencontre dans les récits du temps témoigne du manque de surveillance. La Société pour la Propagation des Connaissances Chrétiennes s’en était plainte dès 1749, quoique l’année précédente l’Assemblée de l’Église eût fait une recommandation spéciale à ce sujet (1); et Edgar remarque que les consistoires, dont il a eu à parcourir les archives avaient, dès le milieu du siècle, tellement laissé tomber en désuétude la coutume d’inspection pastorale, que non seulement les instituteurs libres, mais les maîtres paroissiaux n'étaient soumis à aucun examen régulier (2). Des classes ambulantes s'étaient aussi formées, et il en est souvent fait mention dans le Rapport Statistique. Ceux qui les dirigeaient, changeant souvent de localité, jouissaient d’une grande liberté que, grâce à leur Situation particulière, il était difficile de leur enlever.

Vers la fin du siècle, l'Église se réveilla avec épouvante pour découvrir que sa maîtrise absolue du dimanche écossais était atteinte par cetfe même licence. En eftet, des écoles de dimanche s'étaient créées hors de son égide pour offrir un enseignement ordinaire, soit à des adultes, soit à des enfants occupés à des travaux manuels pendant la semaine. La première de ces écoles dont nous avons trouvé mention est celle du maître de Banchory- Davinick, dans le comté d’Aberdeen, qui commença ses classes dominicales en 1782. « Pas moins de soixantedix personnes en moyenne suivaient régulièrement sa classe, des jeunes gens avant l'office et des jeunes filles

(1) Pererkin, Il, 293, 338 ; C. L. S., p. 698, 699, (2) Enaar, Church Life, I, 85-86.

après. Ce maître infatigable leur prodiguait ses soins gratuitement de six heures du matin jusqu’à une heure avancée du soir (1). Le mouvement prit une extension notable. Mais, détourné à leur profit par les apôtres des idées avancées, dont le souffle général coïncidait avec la Révolution française, ou par de simples dissidents du dogme ecclésiastique, il était déjà caractérisé en 1796 par un sentiment d’hostilité envers l’Église Établie. Les esprits s’échauffèrent et Pirritation se manifesta dans le sein de l’Assemblée générale de l’Église (2). Celle-ci avait eu beau, en 1794 (3), rappeler à ses pasteurs leur devoir de surveiller les maîtres, la jouissance de la liberté en avait donné à ceux-ci le goût, et les pasteurs se trouvaient en face d’un refus de reconnaître même leur droit d'inspection.

Ainsi touché au vif, le Synode provincial de l’Aberdeen se fit le porte-parole des autres synodes, et demanda à l’Assemblée de statuer sur le droit de l’Église en ce qui concernait particulièrement les institutions « vagabondes » et les écoles du dimanche, Un comité fut donc constilué qui devait « mettre au net les lois existantes qui plaçaient les maîtres, et tous ceux qui enseignaient, sous l'inspection et le contrôle de l’Église Établie, faire un résumé de ces lois et donner son avis sur les moyens à adopter pour empêcher des personnes incapables, ou non autorisées, d’être employées dans le service important de l’instruction de la jeunesse. » Le comité déposa son rapport et ses conclusions le 3 juin 1799 (4).

Il n’était pas difficile d'établir le droit légal absolu de l'Église d'intervenir directement dans la nomination et

(1) Stat. Acc., XXI, 435.

(2) CamPBeLr, Balmerino and ils Abbey, p. 245-246. (3) Pererin, Il, 293-294 ; C. L. S., p. 846-847.

la surveillance des maîtres paroissiaux. Nous avons montré (4) comment ce droit s’était acquis. La prétention ecclésiastique, émise dans les années qui suivirent la Réforme, fut confirmée par le Parlement en 1567, et les maîtres furent mis sous le contrôle des « surintendants » ou « visiteurs » de l'Église. A l'abolition de cet office, en 1581, l’Assemblée conféra aux conseils presbytéraux les droits qui lui avaient appartenu, et la loi de 1592, la « Charte de l’Église », ratifia cette décision. Les termes dans lesquels étaient rédigées les lois de 1662 et de 1693 établissaient nettement le fait que l’enseignement libre, autant que celui des écoles paroissiales, dépendait du consentement presbytéral. Enfin, en 1707, le Traité d'Union contenait une clause consacrant pleinement ce droit de l’Église par l'entremise de ses conseils de presbytère. Les faits étaient d’ailleurs abondants pour prouver que jusque dans le xvine siècle cette surveillance étroite s’exerçait librement.

Ceux qui voulaient s’y opposer maintenant pouvaient essayer de faire entrer en ligne de compte une loi importante de 1746 (2), à propos du serment de fidélité au régime gouvernemental. Des punitions extrêmement sévères (jusqu’à la déportation perpétuelle) y furent édictées contre tous ceux qui se permettraient d’enseigner en public ou en particulier sans prêter préalablement le serment de loyauté par devant le shérif et sans notifier aux agents du gouvernement leur intention et leurs capacités pour l’enseignement. Nulle adhésion, pourtant, n’y est exigée aux lois de l’Église, et celle-ci n’y est pas même mentionnée à l’égard du corps enseignant. On pourrait done soutenir que la direction ecclé-

(1) Voir Chapitre III.

(2) 19. Geo., IT, cap. 39, sect. 21.

siastique avait cessé d'exister. Mais il était impossible de tirer grand parti de cette thèse devant les tribunaux. C'était pour les légistes une tâche facile de démontrer que la loi de 1746 n’envisageait qu'une question particulière, la nécessité d’assurer au pays la loyauté de tous ceux qui exerçaient une profession publique, après les tentatives de révolte, qui avaient tellement ému la nation en 1745. IL n’y avait donc pas lieu d’y parler de la situation légale des maîtres autrement qu’à ce propos. En ce qui concernait les rapports entre l’Église et l’École, les lois précédentes gardaient toute leur force.

Un autre point qui aurait compliqué la question venait justement d’être éclairci en faveur de l'Église, Un maître à Bothwell, près de Glasgow, pour lutter contre l’action pastorale, avait pris le parti non pas de contester le droit de l'Église de le surveiller, mais de soutenir que les décisions ecclésiastiques à l’égard d’un maître étaient, sur appel, sujettes à révision par les tribunaux civils, où, dans le cas particulier, le fonctionnaire de Bothwell espérait avoir gain de cause. Les décisions de conseils de presbytère, en ce qui concernait la maison d'habitation d’un pasteur, étaient, de par la loi, cassables par la Cour civile suprême et il s'agissait de savoir si la juridiction en matière d'écoles était pareillement civile ou purement ecclésiastique.

L'argument de l’Église consistait en l'historique des lois scolaires, qui faisaient uniformément mention de son droit sans parler d'aucun contrôle de l'État. On prétendait donc que les décisions des conseils presbytéraux vis-à-vis de l’éducation étaient matière de juridiction ecclésiastique inhérente à l’Église autant avant la Réforme qu'après, et non pas conférée, mais seulement reconnue et sanctionnée, par le pouvoir civil, et que,

par conséquent, seules les Cours supérieures de l'Église étaient aptes à réviser ces décisions qui ne sauraient être définitives.

A cet aspect de la question on opposait l'argument suivant. Quoique, avant le xvi‘ siècle, le clergé catholique se fût arrogé, en Écosse, comme dans toute l’'Europe, la direction de bien des entreprises qui n'étaient pas de nature ecclésiastique, cet*accaparement constituait une usurpation illégale de pouvoir. De plus, le clergé réformé de l'Écosse n'avait nullement hérité de la juridiction civile, que s’était ainsi appropriée son prédécesseur. Au contraire, la législature avait uniformément et, prudemment, eu soin d'éviter de reconnaître la possession de tels pouvoirs par l’Église Réformée, et avait limité la juridiction de cette dernière à ce qui était purement spirituel et pouvait être soumis à des censures spirituelles. Ce fut ainsi que, dans un statut promulgué expressément pour déterminer en quoi consistait la juridiction de l'Église, le Parlement l'avait déclarée consister en « la prédication de la véritable parole de Jésus-Christ, la correction des mœurs, et l'administration des Saints-Sacrements (1). »

D'accord avec cette interprétation, les actes du parlement, confiant la surveillance des écoles d’abord aux surintendants et ensuite aux conseils de presbytère, n’y reconnaissaient pas un droit inhérent à l’Église, mais seulement le déléguaient législativement à ces fonctionnaires ou tribunaux ecclésiastiques. Le législateur, par exemple, a délégué à l’Église le droit d'agir administrativement à propos de tout ce qui concerne la cure et les terrains y appartenant, quoique cela tombe sous la désignation de matière civile. Cette administration

(1) 1979, Pererkin, 11, 362,

a toujours été reconnue comme civile et tous les jug'ements arrêtés par l’Eglise dans l'exercice de cette fonction ont été et sont cassables seulement par un tribunal Civil (1). Il s’ensuit que la question : les jugements des conseils de presbytères sont-ils sujets à révision de la part ou des tribunaux civils ou des tribunaux ecclésiastiques? dépend entièrement de celle-ci : ces jugements sont-ils portés sur un sujet de matière civile ou sur un sujet de matière ecclésiastique ? Mais l’école est, de par sa propre nature, une aflaire essentiellement civile, et ne peut être considérée ecclésiastique, pas plus que les questions du mariage, du divorce, de la confirmation des testaments, etc., dont le clergé catholique avait autrefois usurpé la direction.

L’argument des « étatistes » était, comme on le voit, bien tissé et, au point de vue purement logique, fort soutenable. C’est ce qu’en pensèrent les juges de la Cour de Session (le tribunal suprême de l'Écosse) qui lui donnèrent pleinement raison et trouvèrent que le droit de révision restait au tribunal civil et non à la judicature ecclésiastique. L'Église, pourtant, n’accepta pas cette décision et fit appel à la Chambre des Lords (le tribunal suprême du Royaume-Uni). Comme il arrive fréquemment, quand une question purement écossaise el qui contient une logique ou une théologie un peu profonde est portée devant cette auguste assemblée, les lords cassèrent le jugement de la Cour écossaise et établirent l'incapacité légale des tribunaux civils de modifier les jugements des conseils presbytéraux à l'égard des écoles (2).

(1) Duxrop, Parochial Law, p. 29, 152, 173.

(2) Procès : Macculloch v. Allan, 25 nov. 1793. DunLor, Parochial Law, p. 497- 500 ; PerTerkin, II, 295 ; C. L. S., p. 881.

Le procès avait duré plusieurs années el l'Église sortait de son anxiété au moment où son comité lui soumit son rapport sur les moyens de surveiller plus étroitement l'enseignement libre. Le jugement rendu par la haute Cour avait rapport aux écoles paroissiales.

La prétention ,de l'Église de surveiller également l’enseignement libre ne semble pas avoir été discutée devant les tribunaux.Mais Dunlopa montré que, quoique les lois là-dessus aient l’apparence d’être définitives, on pourrait encore soutenir qu’elles n'avaient pas, en réalité, une telle portée. La loi de 1693, sur laquelle la prétention ecclésiastique devait principalement s'appuyer, emploie les termes « instituteur » et « écoles » de telle façon qu’on pourrait soutenir qu’ils s’appliquent seulement aux écoles publiques, paroissiales ou subsidiaires, et non aux classes tenues dans un local privé.

La question s’est réglée peu à peu sans l'intervention des tribunaux, par la reconnaissance graduelle par l'Église du droit à la liberté individuelle. A la fin du xviie siècle, avec tout son souci d’absolutisme, l'Église n’essayait aucunement d'exercer universellement son droit légal à cet égard. Des écoles existaient fondées par les églises anglicane et catholique qui n'étaient pas traitées d’illégales quoique leurs maîtres n’eussent jamais prêté serment à la Confession de Foi (1).

Le Comité, cependant, se trouvait assez sûr de son droit pour recommander l'envoi d'instructions très nettes à tous les conseils de presbytère, pour les pousser à une vigilance plus active. L'Assemblée adopta le rapport, et les instructions indiquées furent, à partir de 1800, envoyées annuellement à tous les conseils. Ces instructions portaient que les conseils devaient faire un

(1) Dunror, Par. Law., p. 502-503.

inventaire exact de tous les foyers d'enseignement dans leur réseau, appeler tous les maîtres, tant particuliers que publics, devant eux pour leur faire faire preuve de leurs capacités et les obliger à se soumettre au gouvernement de l’Église. On ordonna d'apporter une attention particulière aux classes dominicales, et les rapports envoyés à l’Assemblée devaient contenir des détails sur la nature de l’instruction et l’état des maîtres. Tous ceux qui ne se conformaient pas aux exigences de l’Église devaient être signalés au shérif dont le devoir était de faire entamer les poursuites légales (1).

Ces rapporis auraient éié des documents précieux pour l’histoire de l’éducation, et il est dommage qu'ils n'aient pas survécu, car dans la première année, sur soixante-dix-huit conseils de presbytère, cinquante se conformèrent aux instructions données, et, les années suivantes, presque tous envoyaient régulièrement leurs rapports. Les sommaires des rapports montrent que beaucoup des personnes qui enseignaient, trouvaient moyen d'exercer leur profession en se soustrayant à toutes les entraves de l’Église (2).

Celle-ci sentait le besoin d’un renforcement législatif pour atteindre son but, mais, dès la deuxième année de ce renouvellement de vigueur, ses inspections parvinrent à la toucher vivement d’un sentiment plus honorable, qui s’empara immédiatement de son esprit, autant que la préoccupation de son propre prestige. Elle avait trouvé impossible de réformer l'éducation à son gré, en grande partie à cause de la valeur décroissante des personnes qui entraient dans l’enseignement, et cette dégénération, elle l’attribuait directement à l'insuffisance

(1) Pererxin, Il, 294, 295.

complète des traitements des maîtres. Les conseils presbytéraux de Lochmaben et d’Annan appuyèrent particulièrement sur ce côté de la question, et, en conséquence dé cet avertissement, l’Assemblée prit (27 mai 1802) la résolution de coopérer avec le gouvernement pour élaborer un projet de réforme (1). L'année suivante, ce mouvement aboutit à une solàtion pratique, par la promulgation de la Loi scolaire du 11 juin 1803.

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