VII. — Le collège de Villefranche de 1814 à
VIII. — Les institutions et pensions de 1814 à 1848. — Non-observation des règlements. — Le privilège de « plein exercice ».
L'Université napoléonienne, d'abord supprimée par Louis XVIII (février i8i5), rétablie ensuite par Napoléon pendant les Cent Jours, fut enfin conservée par Louis XVIII (i5 août 181 5). Les modifications qu'il introduisit dans son régime (remplacement du Grand Maître et du Conseil par la Commission d'Instruction publique) eurent pour objet, non de changer l'institution, mais son personnel et son esprit, de manière à mettre r« instrument de règne » au service du régime nouveau. Quand le gouvernement jugea la corporation uni-
versitaire assez docile, il rétablit peu à peu les organes qu'il avait détruits, le Conseil (1820), le Grand Maître (1822). En 1824, le Grand Maître reçut le titre de « ministre des Affaires ecclésiastiques et de Tlnstruction publique ». L'Université fut ainsi encore plus étroitement liée au pouvoir central et à sa politique. Le monopole de renseignement lui fut maintenu ; les mesures de Martignac contre les petits séminaires le consolidèrent. Et le gouvernement de Juillet le conserva.
Ainsi, le régime napoléonien survécut sous la monarchie censitaire. Mais si les règlements restèrent pareils, les hommes changèrent, et Tesprit qui les anima. L'Université se fit, dans la vie nationale, une place très importante et très originale, ce qui provoqua autour d'elle des courants d'opinion hostiles ou favorables. Elle devint un objet de polémique entre les partis.
L'histoire de l'enseignement secondaire à Lyon et dans le Rhône donne sur cette Université nouvelle quelques indications.
La première*Restauration n'eut pas pour effet de modifier sensiblement le régime intérieur du lycée de Lyon. Fontanes, quelques jours après l'abdication de Napoléon, substitua la cloche au tambour ; mais il ne prit aucune mesure contre le personnel des professeurs. Ceux-ci, d'ailleurs, Nompère de Champagny à leur tête, multiplièrent les manifestations royalistes. Le 28 juillet 18 i4j le Recteur, dont l'éloquence avait si souvent célébré Napoléon, faisait faire dans la chapelle du lycée un service pour le repos de l'âme de Louis XVI ; le 29, le professeur de rhétorique, Idt, prononçait, dans la salle des Actes, l'éloge des victimes royales de la Révolution. La duchesse d'Angoulême, à qui le discours de Idt fut . offert, permit à l'auteur de porter la décoration du Lis. L'inspecteur d'académie Rérenger se plut à constater le merveilleux effet
90 LE REGIME NAPOLEONIEN, 1802-1850
de la cloche sur lame des lycéens : « Depuis que le pensionnat ne marchait plus au pas de charge à ses exercices, les élèves avaient partout un maintien plus décent, et, à Téglise, un air de recueillement et de piété, présage d'une révolution heureuse dans les mœurs et dans les vocations de nos enfants ^ » Le recteur Nompère réserva sa manifestation oratoire pour la distribution des prix du 27 août. Après Téloge de Louis XVIII prononcé par Idt, qui affirmait sans ironie que le retour du roi légitime avait produit autant d'allégresse chez les Turcs qu'à Paris, Nompère s'écria : « Ce jour, mes amis, est proprement votre fête, la fête de la jeunesse ; que dis-je ! C'est aussi la fête du plus sage des rois, de Louis, ce sera la fête de tous les Français. La fêle de Louis est nouvelle pour vous, mais vos pères l'ont connue ; qu'ils vous disent quels étaient nos transports, notre allégresse ! Ah ! ce souvenir est •là et ne s'effacera jamais ! » Et il termina en annonçant que le roi autorisait les meilleurs élèves du lycée de Lyon à porter la décoration du Lis.
Tout était pour le mieux. Mais le gouvernement ne garda pas longtemps cette attitude indulgente. Fontanes avouait que les lycées l'inquiétaient. Celui de Lyon « l'affligeait ». « Je n'ignore pas que dans ce lycée comme dans beaucoup d'autres, on a été obligé de sévir contre les élèves qui n'ont pas voulu arborer la cocarde blanche^. » Si les élèves étaient suspects, que penser d'un personnel qui avait servi l'Empire et quelquefois la Révolution ? Les plus exaltés entamèrent contre l'Université une campagne très vive. A Lyon, le maire d'Albon demanda l'autorisation de rappeler les jésuites. Une pétition de <( pères de famille » déclara que le mal était antérieur à la Révolution, et remontait à la funeste expulsion de 1762. Ces pères de famille avaient, sous l'Empire, « éloigné leurs enfants
* Annales h/onnaiseSy n» du 20 août 1814, d'après Bonnel, le Lycée de Lyon, p. 95.
2 Fontanes au ministère de l'inlérieur, 28 juillet 1814. (Arrli, naL, F »7 ïl 3iiG )
LE COLLÈGE KOYAL, lSU-1848 91
de ces lycées qui n'ont produit ni bons Français, ni Athéniens; ils avaient eu le courage de se séparer d'eux, et c'est au sein des campagnes, dans les petites villes, qu'ils avaient été leur chercher des instituteurs et des maîtres, affranchis par leur isolement de l'influence des principes et des règles modernes ^). Il était urgent de donner satisfaction à ces hommes qui étaient si bravement restés fidèles aux saines doctrines. Le gouvernement comprit son devoir et agit. L'ordonnance du 17 février i8i5, qui supprima l'Université, fut le prélude d'une série de mesures destinées à transformer radicalement renseignement secondaire et son personnel. Mais le retour de l'île d'Elbe en suspendit brusquement Texécution.
Avec le gouvernement des Cent Jours, revinrent le Grand maître (Lacépède, puis Lebrun) et le tambour. Les professeurs du lycée de Lyon restèrent à leur poste. Seul, le proviseur Béraud démissionna. On le savait royaliste^. Il fitt remplacé par l'abbé Garnier, principal du collège de Chartres. Nompère de Champagny retrouva intactes ses convictions bonapartistes. Mais le temps lui manqua pour les manifester bruyamment.
Louis XVIII revenu, il y avait urgence à redevenir royaliste. Nompère n'en eut pas le courage. Il accepta sa mise à la retraite (16 octobre 181 5). L'ancien supérieur du collège de la Trinité, Roman, lui succéda. Le proviseur Béraud fut rétabli dans ses fonctions. Quant aux professeurs, quelques-uns publièrent une « adresse à S. M. Louis XVIII, roi de France et de Navarre ^ » où ils annonçaient — ce qu'on avait ignoré jusque-là — qu'ils avaient « refusé le serment et rejeté avec
*■ 24 septembre .1814. (Arch, nat., F »7 il Siifi.)
^ Des élèves du lycée, étant en promenade, passèrent devant le café de VIled^Elbe. Les uns crièrent : vive TEmpereur ! les autres : vive le Roi. Béraud punit les premiers. « C'est un des chefs des intrigues bourbonnistes », écrit le ministre de la police au duc de Plaisance, 16 juin 181 5. (Arch, nat., F «7 lï 3ii6.)
^ Citaient Mouton-Fontenille, professeur de sciences ; Cathelin, secrélaire de Tacadémie; le censeur Borie, les professeurs Beauregard et Gors; le médecin Delaprade et réconome Mayet. (28 juillet i8i5. Arch, nat,, F »7 "
92 LK RÉGIME \APOLEOx\lEN, 1802-1850
horreur l'Acte additionnel ». Ils oubliaient les » persécutions, les dénonciations » dont ils avaient été l'objet, pour s'écrier avec le prophète : « Béni soit celui qui vient au nom du Sei- {^neur rendre la paix à TEglise, le bonheur à la France, le repos à l'Europe ! » Les autres, qui n'avaient pas signé l'adresse, ne voulurent pas laisser croire que leurs sentiments étaient moins purs. Bérenger protesta en leur nom dans le Journal de Lyon, qu'ils avaient, eux aussi, refusé le serment et que l'horreur de l'Acte additionnel n'était pas moins vive « dans leurs cœurs vraiment français ». Ce fut la dernière manifestation de l'inspecteur d'académie Bérenger. Il demanda sa retraite et mourut, toujours entouré d'une grande réputation de poète et d'orateur, en 1822.
La précaution prise par les fonctionnaires du Lycée de Lyon n'était pas inutile. Car la seconde invasion, le retour des Bourbons amenèrent une division nouvelle des partis en France et une politique nouvelle du parti vainqueur. Les royalistes fougueux, désireux de se venger de la mésaventure des Cent Jours, provoquèrent des mesures de répression violente contre les institutions, et plus encore contre le personnel de Napoléon. L'Université fut conservée, mais le gouvernement s'appliqua à faire d'elle un instrument de combat contre ses irréconciliables adversaires.
Quelques mesures de détail donnèrent tout d'abord une indication sur l'état d'esprit du gouvernement. Les lycées (ordonnance du 22 août i8i5) s'appelèrent désormais collèges royaux, parce que ce mot était en usage sous l'ancien régime. Les élèves changèrent de costume : . pour « faire disparaître tout ce qui rappelait encore le régime militaire », la Commission d'instruction publique décida (12 octobre) que l'habit des élèves serait désormais un frac de drap bleu uni avec des boutons de
LE COLLEGE KOYAL, 1814-1848 93
métal, et que le chapeau rond serait substitué au chapeau à trois cornes. Et de nouveau la cloché chassa le tambour.
L'épuration du personnel fut opérée en i8i5 et 1816. Quatre professeurs furent immédiatement remplacés (Beauregard, 3® ; de Goudrende Suzanne, 4®; Crochet, 5®; Bayol, classes élémentaires) et, sur les quatre nouveaux, deux appartenaient au clergé (Sabatier et Brun). La Commission de l'Instruction publique peupla l'Université de prêtres. On en comptait ^ix cents environ dans les collèges de 181 6. La presque totalité des postes d'administrateurs fut donnée au clergé (68 pour 36 collèges). A Lyon, le proviseur Béraud et le censeur Borie étaient ecclésiastiques. Le père Roman, recteur, ayant été mis à la retraite (1816), l'abbé D'Regel fut mis à sa place. La classe de philosophie, dont le professeur de mathématiques Clerc était provisoirement chargé, fut confiée à l'abbé Belouet.
A la fin de 1817, des quinze fonctionnaires du Collège (non compris deux maîtres d'études) , sept seulement étaient laïques.
Ces changements de personnel et aussi, sans doute, les agitations politiques causèrent une diminution dans la population scolaire. En juillet 1814, 120 élèves seulement étaient présents, dont io3 boursiers; à la rentrée de 1817, i65, soit 45 élèves royaux, 4^ élèves communaux \ 70 externes et seulement 9 pensionnaires payants *.
Le Collège retrouva plus de calme à partir du i®** octobre 1817. Béraud fut nommé recteur à Cahors. Son successeur, l'abbé Rousseau, qui avait été successivement professeur de
*■ La ville, à partir de 1817, cessa de payer des bourses ou portions de bourses aux lycées de Grenoble, Besançon et Cahors, ainsi que l'y obligeait le décret du 10 mai 1808. Elle eut, en 1823, un procès avec le lycée de Besançon qui lui réclamait des sommes non payées pour certaines bourses restées vacantes de 181 1 à 181 7. Le Conseil d'Etat la condamna. La part de la ville dans l'entretien des boursiers du collège de Lyon en 1817 est de 40.125 francs. Le prix de la pension était de 867 fr. 50. La rétribution des externes de 87 fr. 25. (Arch. mun., série R*. Pièces relatives aux bourses communales à propos du procès de 1823,)
2 Archives de V Académie.
04 LE IlEGIME XAPOLÉOMEX, 1802-1850
mathématiques à Tours, de philosophie à Liège et à Orléans, puis proviseur à Bourges, rendit au Collège la tranquillité dont il avait besoin et la prospérité qu'il avait perdue.
L'abbé Rousseau administra le Collège de Lyon de 1817 à 1827. Pendant ces dix années, le nombre des élèves augmenta lentement mais graduellement. Il était de i65 en octobre 18 17, de 201 en juillet 1818; de 243 en septembre 1818, de 342 en 1822, de 372 en 1826 (42 élèves royaux, 81 communaux, 82 pensionnaires, 26 demi-pensionnaires, i4i externes), de 4oo environ en I827^ Ces chiffres préviennent en faveur de l'administration de Tabbé Rousseau. Un témoignage contemporain nous permet de penser que c'était un proviseur original. Edgar Quinet, qui fut élève du Collège royal de novembre 1817a septembre 1820, lui a fait une place dans ses souvenirs ; il a gardé une vive reconnaissance à ce proviseur audacieux qui lui permit d'échapper à la discipline claustrale et uniforme du Collège et d y connaître la solitude et la liberté.
Le Collège était d'aspect lugubre, alors comme aujourd'hui : « bâtiments noirs, voûtes ténébreuses, portes verrouillées et grillées, chapelles humides, hautes murailles qui cachaient le soleil... J'aurais dû y mourir d'ennui et ce fut tout le contraire. C'est là que je retrouvai la solitude d'abord, et, qui Teût cru? la liberté^. » Et voici comment. Quinet prenait des leçons de musique, il fallut lui trouver un local. « On finit par découvrir dans l'épaisseur d'un mur un coin étroit, obscur, méprisé de tout le monde, qui servait aux ouvriers pour y déposer leurs outils. » Une fois en possession de ce réduit, Quinet ne le quitta plus guère que pour assister aux classes. Il y méditait à son aise, n'ayant pour tout compagnon que le Rhône et son
* Archives de V Académie.
3 Histoire de mes idées, p. i;)i.
LE COLLÈGE IVOYAL, 1814-1848 05
tumulte : « O beau fleuve rapide, turbulent compagnon, si je suis réellement né à ton murmure, et si tout le reste m^oublie, souviens-toi de moi quand tu passes. Tu es ici mon témoin pour tout ce que j^ai fait, pensé, rêvé, aimé, souff'ert, espéré dans ce réduit où nul n'entrait que moi ! Toi seul m'as vu, toi seul m'as entendu! Aide-moi à retrouver fidèlement ces heures si bien ensevelies ! » Il n'est pas besoin d'avoir été au collège sous la Restauration pour s'étonner que pareille indépendance ait pu êti*e laissée à un élève. L'abbé Rousseau ne songea pas un instant à l'en priver. « Savant, et aimant la science pour elle-même, cet austère vieillard sentit que la passion de l'étude allait s'éveiller en moi, et qu'il n'avait qu'à me laisser faire. Grand, sec, taciturne, timide, la tête un peu courbée sous la méditation, la face jaune, il était, avec un visage sévère, la douceur, la mansuétude même. Pendant quelques jours il m'observa; puis, voyant quel usage je faisais de ma retraite, il m'en laissa jouir à mon gré et cessa de m'observer. Homme de solitude, il comprit combien la solitude me serait bonne ; il la fit autour de moi. Je pus donc m'enfermer à loisir dans mon fort; je pus m'y verrouiller, y passer une partie de la journée, sans avoir à rendre compte à personne de mes actions ni de mes pensées. De ce jour, je vécus à peu près comme dans un grand couvent où j'aurais occupé ma cellule. Pendant les trois années que j'y passai, quoique je fusse en violation presque perpétuelle de la règle, m'oubliant pendant les études, et quelquefois pendant les offices, les repas et jusqu'à la nuit, je n'entendis jamais ni de l'abbé Rousseau ni de personne une parole de blâme. Une fois seulement, à la revue qu'il passait le dimanche, il se trouva que j'avais ciré un seul de mes souliers; encore n'en fit-il pas la remarque. Il se contenta de sourire et de soupirer en passant. Je ne puis espérer que le digne homme vive encore. En quelque lieu qu'il soit, je lui adresse ici, du fond de l'âme, ma fervente reconnaissance ^ »
^ Histoire de mes idées, p. 191-193.
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L'abbé Rousseau, silencieux, austère et doux, savait être énergique. Il semble qu'il y ait eu, en 1818, un désir de révolte dans plusieurs collèges royaux. La cause ne nous en est pas connue. A Lyon, une petite sédition éclata au mois de mars. Les élèves se barricadèrent dans une salle et soutinrent un siège en règle contre l'administration. Il fallut un combat pour les réduire. Le proviseur chassa vingt élèves immédiatement, et le calme fut rétabli*.
Le programme d'études était resté le même que sous Tempire. Les langues vivantes n'y avaient aucune place. L'histoire n'étail pas enseignée par des professeurs spéciaux, et il était recommandé d'éviter « tout ce qui pourrait appeler les élèves dans le champ politique, et servir d'aliment aux discussions des partis^. « On suivait toujours, en philosophie, le manuel latin connu sous le nom de « Philosophie de Lyon », où « sont réfutées toutes les idées des penseurs modernes ». Le professeur, (( abbé disert du xviii® siècle, aimable, élégant, chantant bien, prêchant mal, eût été tenté, je crois, dit Quinet, de sortir de cette voie. Mais aucune idée philosophique n'avait encore germé en France. Je me trouvai rejeté soudainement en pleine aridité de l'empire, avec la nécessité de ne parler que
^ Quinet, Correspondance^ p. i5. Lettre du i(i mars 1818. H a donne dans V Histoire de mes idées, p. 220, quelques renseignements sur ses condisciples :
« Pour voisin de table, j'avais, à droite, mon compagnon de Bourg, Jayr, qui devait être Tun des derniers ministres de la monarchie de Louis- Philippe ; pour vis-à-vis, le D' Trousseau, qui ne l'était encore qu'en herbe, mais dont l'esprit était déjà presque mûr.
« Jules Janin était plus jeune que nous de deux ou trois ans. Ah! le bon compagnon! La jolie tête .enfantine, espiègle, épanouie! Les beaux cheveux noirs bouclés! Et quels francs rires de lutin dans nos corridors sombres ! Les murs doivent s'en souvenir. Quelle gracieuse, joyeuse ignorance de soi-même! 11 jouait alors aux billes; il jouait surtout de la harpe et bien mieux que le roi David. Aussi faisions-nous de saints concerts dans l'église, à l'élévation et au salut, Janin jouant de l'instrument du prophète, moi du violon, son maîtrç, M. Bédard, de la basse, un autre, de l'alto. Notre maître de philosophie chantait des alléluia d'une voix claire et vibrante. Ces concerts de séraphins nous donnaient, le jour où ils avaient ou lieu, de grands privilèges, tels que celui de manger à une table d'honneur, en compagnie de MM. les chantres. »
2 Circulaire du 4 juillet 1820. (Recueil des lois, Vï, 3/|8-36o.)
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latin. Belle el dernière occasion de faire montre démon patois croate, hongrois, slavon ! Je ne m'en avisai pas. An milieu de ce jargon dans lequel le maître était plus embarrassé que l'élève, quelle pensée pouvait surgir ! Trop heureux quand on avait pu arriver à bon port d'une phr.ase commencée sur Condillac : ornatissimo et amplissimo vira ! Maître et auditoire reprenaient alors péniblement haleine, et nul ne se sentait impatient de la récidive ; les heures étaient donc à peu près vides ^ »
L'enseignement des mathématiques, conlié à Chachuat et à Clerc, comblait en partie le vide laissé par le cours de philosophie. Les élèves qui désiraient une culture scientifique supérieure abandonnaient d'ailleurs la philosophie, dont l'enseignement durait deux ans, au bout de la première année, pour suivre seulement les cours de sciences.
Chachuat, professeur de mathématiques élémentaires était plein de candeur et de talent. Il avait l'air de « l'astronome tombé au fond d'un puits ». Habillé comme au xvni® siècle, de « l'habit à rabat, long jabot, culotte courte, cheveux en cadenettes, petit chapeau de Merveilleux qu'il avait oublié de changer depuis le Directoire ; avec cela, d'épais cheveux tombant sur le front, des sourcils hauts, arqués en hyperboles, de beaux grands yeux noirs, toujours ouverts sur l'infini et qui semblaient composer toute sa figure, distrait comme Ménalque et plus que Ménalque, Chachuat contemplait les vérités sublimes comme un Keppler, et aimait les contes de fées comme un enfant*. » Peu capable d'administrer son budget de i5oo francs, le pauvre diable dépeignait souvent sa misère à l'élève qui prenait de lui des répétitions à 3o francs par mois et lui empruntait vingt sous pour payer son terme^.
Clerc, le successeur et l'ami d'Ampère, « buste de philosophe grec, le front large et sillonné », étaitun savant et un professeur admirable de méthode et de rigueur. <( 11 ne s'agissait plus de
* IlUloire de mes idées, p. !'.o8.
* Ibid.ji p. 209.
^ Quinel, Corresp., I, 67.
UmV. UK L\0N.— CllAUOl et GllAIVLlilï. î
98 LE KEGIME NAPOLÉONIEN, J802-1850
la partie légendaire de la science. C'était le nerf des choses, sans nulle complaisance pour la fantaisie de qui que ce fut .... J'aimais, comme un pythagoricien, la pureté incorruptible de la géométrie. M. (]lerc, intraitable sur les figures, que nous devions tracer comme au burin, faisait de cette incorruptibilité un devoir * . »
L'enseignement des lettres, qui était tombé au-dessous du médiocre, se relevait peu à peu. Le proviseur Rousseau et le recteur D'Regel s'accordaient, en 1818, à signaler comme un « vice radical, Tignorance absolue des principes de la langue latine* ». Le professeur de cinquième, Phelipous, ne valait rien. On s'en débarrassa. Celui de rhétorique, Idt, ignorait le grec. On lui adjoignit un agrégé. D'autres agrégés apportèrent aux classes de lettres, assoupies et monotones, une culture plus fraîche et une plus jeune vigueur.
Mais la grande affaire était toujours de combattre ou de séduire l'ennemi irréductible du lycée, c'est-à-dire le parti dévot. Le recteur-abbé D'Regel s'y employa beaucoup. Un jour, il invitait deux vicaires généraux, un curé de la ville et le supérieur du séminaire à la discussion d'une thèse que soutenaient cinq élèves de philosophie; et leur présence au lycée semblait un succès appréciable. « Nous n'omettons rien, écrivait-il au président de la Commission, de ce qui nous, parait propre à ramener à nous le clergé de Lyon, et à détruire les préventions invétérées contre tout ce qui tient à l'instruction publique^.» Mais son caractère cassant était peu propre à cette besogne délicate. Quant au proviseur-abbé Rousseau, il ne s'en souciait pas assez, au dire des inspecteui's généraux Gayet et Letronne : pas assez de communions à Pâques ; les professeurs devraient communier avec les élèves. « La religion, honorée à l'extérieur, n'a pas encore pénétré dans les âmes, et le respect
* Histoire de mes idées ^ p. 210.
2 2 septembre 1818. Le Recteur au Président de la Commission. (Arch. nàl., Ki7H3i5i.)
3 20 août 1819. (Arch, nal., F «7 H 3i5i.)
humain a été jusqu'ici plus puissant que toutes les instructions... Pour réconcilier le clergé et le collège, on pourrait prendre comme maîtres d'études de jeunes ecclésiastiques^ » Une enquête minutieuse était faite sur les sentiments et les pratiques de chaque professeur. Le vieux Clerc restait suspect^ malgré son exactitude aux offices. Les tièdes étaient mal notés, souvent déplacés.
Le zèle était aussi dangereux que Tindifférence. L'aumônier Debord voulut faire du zèle. Il crut réconcilier le lycée avec l'opinion en organisant des cérémonies qui donnaient à l'archevêque, aux grands vicaires, au curé de la paroisse, Foccasion de visiter le lycée. Le proviseur Rousseau lui signifia qu'il tenait à rester maître chez lui, et Debord dut quitter la maison (1827). Mais Rousseau ne tarda pas lui-même à subir les inconvénients de sa neutralité. Il désirait que son lycée restât comme lui indifférent aux querelles et fermé au bruit du dehors. C'était chose difficile. Les jeunes agrégés, adjoints aux vieux professeurs respectueux de l'ordre établi, communiquaient à leurs élèves leur enthousiasme pour les idées libérales. Perreau, l'agrégé de Idt, commentait avec flamme les Provinciales ; ses digressions brillantes ravissaient son auditoire. Le personnel nouveau inclinait au libéralisme. Alors se fondait cette communauté de vues larges, faites de l'amour du progrès et de la liberté politique, qui transformaient la corporation napoléonienne, conservatrice et rétrograde^ en un instrument puissant d'émancipation de la pensée et de la société. Le propre d'un tel mouvement est de passer longtemps inaperçu des autorités chargées de le combattre. Il fallut un incident pour révéler tout à coup les progrès des idées « subversives ». Le 28 février 1827, l'abbé Rousseau surprit une proclamation révolutionnaire des grands élèves qui se préparaient à la révolte. « Silence, liberté ! voilà notre devise. A demain ! le bonheur vous appelle ! le génie de la République vous attend ! » Ce fut un
^ Rapport, 2 juin 1823. (Arch. nat., F >« H 78487.)
100 LE RÉGIME \APOLÉONIEN\ 1802-1R50
grand scandale. On expulsa dix-sepl des coupables. Le préfet de Brosse y vit une preuve du « désordre incomparable d Wées introduites dans la tête de ces jeunes gens... s'échauffant mutuellement par le langage insensé et abject des orgies révolutionnaires... » Quoi d'étonnant ? « Les pensionnaires des collèges de TUniversité se composent presque uniquement d'enfants appartenant aux familles d'opinion libérale*. » Leur « mauvais esprit » est connu même de la police, dont les rapports affirment que les élèves nouveaux du collège de Lyon sont soumis en arrivant par les anciens à une sorte d'examen moral. « S'ils se disent religieux ou royalistes, on les tourmente jusqu'à ce qu'on ait obtenu une sorte de rétractation et un changement réel dans leurs dispositions^. » Il y avait dans ces accusations, vraies ou fausses, plus qu'il ne fallait pour déplacer l'abbé Rousseau. On fit de lui un inspecteur d'académie, et l'abbé Demeuré le remplaça.
Les jours de calme étaient passés. Le nouveau proviseur aimait la bataille. Il voulait sauver le collège, et le sauver tout seul. Il détestait le recteur, « dur, humiliant, capricieux, fier de son savoir, qui s'est aliéné tous les cœurs et a révolté tous les esprits ». D'Regel avait sans doute le tort principal d'être son plus proche voisin. Tous deux habitaient les bâtiments du collège. D'Hegel fut remplacé par l'inspecteur faisant fonction Guillard. Demeuré détesta aussitôt Guillard, « l'accusant de faire insérer dans le Réviseur (journal libéral) des articles hostiles au proviseur » . Il n'avait pas assez de termes violents pour caractériser « la suffisance, la nullité, la morgue, la platitude de Guillard ». C'était un homme « digne de mépris, et en effet méprisé^ ».
Toutes ces polémiques, publiques ou secrètes, faisaient la joie des partis extrêmes. A gauche, où le collège était sympathique, on détestait Demeuré dont la nomination avait passé
* Le Préfet au Ministre, 4 mars 1827 (Arck. nat, F " H 78489).
- Directeur de la police au Ministre, 12 avril 1827 (Arch, nat. F «• lï 78489).
3 Lettres diverses (Arch, nat. F »« H 78489).
pour un succès des jésuites^ A droite, on plaignait Demeuré d'être entré dans cette galère. Les royalistes, voyant le collège peuplé d'enfants libéraux, n'y envoyaient pas les leurs. Cela faisait la fortune des maîtres de pension, auxquels Demeuré tentait vainement de faire appliquer la loi. Aussi le programme du proviseur « être bien avec le clergé, obtenir l'approbation des familles chrétiennes et royalistes, et cependant n'être pas mal avec le parti libéral- », était-il impossible à réaliser. De jour en jour, l'enseignement universitaire apparaissait plus nettement aux yeux du public comme l'antagoniste naturel de l'enseignement ecclésiastique. On voyait dans leur concurrence une image de la lutte si vive entre le parti du drapeau tricolore et celui du drapeau blanc. Ce sentiment s'accentua, quand Martignac eut limité le nombre des élèves des petits séminaires : le sort du monopole universitaire était lié, dans l'opinion générale, aux destinées mêmes de la liberté.
C'est pourquoi l'abbé Demeuré ne suffît pas à dégoûter les libéraux du collège, et ne réussit pas à y attirer la clientèle royaliste. Il renonça lui-même à la situation où il pensait faire merveille, et démissionna en 1828. L'abbé Perret, son successeur, était moins tapageur. Le nombre des élèves augmenta. Il était de 458 en 1829. Longtemps indifférent à l'opinion publique, presque étranger dans la ville, le collège avait, à la fin de la Restauration, conquis, grâce aux luttes politiques, des amis, des partisans, des défenseurs.
Les programmes tendaient à sortir de la routine d'ancien régime restaurée par Napoléon. Le 20 octobre 1829, une Ecole de commerce, premier germe d'un enseignement pratique tant de fois souhaité à Lyon, était annexée au collège royal. Le 3 avril 1 83o, l'enseignement des langues vivantes était autorisé. Premier essai, bien timide encore, mais significatif d'un
^ « A Lyon, les uns veulent les jésuites et se méfient du collège; les autres en ont horreur et voient dans Tadministration des jésuites déguisés. » (Demeuré au Ministre, 29 septembre 1827. Arch. nat, F " H 78.409.)
2 Arch, nat., ibid.
102 LE RÉGIME NAPOLÉONIEIf, i802-1850
désir de progrès: les heures réservées aux langues étaient placées entre les heures normales des classes (de 1 1 heures à midi ou de i heure à 2 heures) ; leur étude était facultative. Les élèves devaient seulement consacrer à faire leurs devoirs les heures réservées à cet enseignement les jours où il n'aurait pas lieu .
La Révolution de Juillet rétablit le drapeau tricolore en France et le tambour dans les collèges. Tous deux étaient symboliques. Le mouvement émancipateur des programmes s'affirma. La philosophie ne fut plus enseignée en latin (11 septembre i83o^). L'Ecole annexe de commerce et d'industrie fut largement organisée. On y enseigna la u logique française », la « rhétorique française », les sciences, Thistoire et la géographie, le droit commercial, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le dessin linéaire et la tenue des livres. L'histoire fut confiée à un professeur spécial. Le personnel administratif fut laïcisé. Nouzeilles, ancien professeur de cinquième, remplaça (3o septembre i83o) l'abbé Perret.
Le nombre des élèves s'accrut régulièrement de i83i à 1848. Il fut de 480 en i83i, de 5i2 en i833, de 734 en i836, de 768 en 1846, de 894 en 1847. ^^ dernier chiffre se décomposait ainsi : 2 boursiers communaux, 24 royaux ; 276 pensionnaires, 23 demi-pensionnaires, 44^> externes libres, i3o externes appartenant à des institutions*. Plusieurs classes, la huitième, puis la septième, la sixième, la cinquième, la quatrième et la troisième avaient été dédoublées. Le collège qui en i83o avait 1 1 professeurs (langues vivantes et classes élémentaires non comprises) en avait 16 en i84().
* Arrêté ministériel. Almanach de VUniversilé de i83i, p. 489.
2 Alm, de VUniversilé de 1848, page i36. J'emprunte les autres chiffres aux statistiques par classes données par les paliparès. et ^ux rapport^ d'inspecteurs des Archives de r académie.
LE COLLÈGE BOYAL, 1814-1848 103
Il est difficile de parler avec précision de la valeur des maîtres du collège royal. Les rapports d'inspection sont rares et peu instructifs *. La sobriété lapidaire des formules renseigne mal. MM. Beljame et des Guidi' constatent que la rhétorique de M. Mézières est faible, mais que grâce au professeur les élèves font des progrès; que M. Bary, professeur d'histoire, « subit nécessairement Tinfluence de la faiblesse des études » ; que la méthode de Tabbé Noirot, professeur de philosophie, est Téclectisme, « c'est-â-dire qu'elle adopte dans toutes les doctrines ce qu'elles ont de meilleur pour en composer un système^ ». Il semble pourtant que ce maître, dont la réputation fut, de son vivant, considérable, et dont le souvenir est resté aujourd'hui encore très cher aux vieillards qui furent jadis ses élèves, eût pu leur inspirer une phrase moins naïve.
L'abbé Noirot^ fut, de 1827 à i852, professeur de philosophie au collège de Lyon. Un de ses successeurs qui fut son élève, M. Repelin, résume ainsi la nature de son enseignement :
<( Il se préoccupait moins de résoudre toutes les questions pliilosophiques que de donner à ses élèves une direction intellectuelle et morale. Ce qu'il se proposait surtout, c'était d'éveiller en eux l'esprit de réflexion et de libre examen, de les habituer à juger par eux-mêmes, à ne se rendre qu'à l'évidence, à déduire des principes posés toutes les conséquences qu'ils comportent, à ne jamais se payer des mots... C'était un vrai et un pur cartésien. Il avait pour Descartes une sincère admiration et l'appelait le plus grand philosophe moderne... Il définis-
* Ceux de l'inspecteur général Burnouf sont intéressants; mais ils se bornent souvent à constater en termes généraux la prospérité du collège.
'^Archives de V Académie.
^ Né à Latrecey, près de Chaumont, en 1793; fit ses études à Langres; prêtre en 1817; vicaire à Dijon; professeur au collège du Puy, au collège de Moulins; en 1822, aumônier au collège de Lyon; en 1826, professeur de philosophie au collège de Grenoble; en 1827, à Lyon. En 1862, dégoûté du rôle que le gouvernement assignait au professeur de philosophie, il songeait à se retirer, quand son ancien élève, Fortoul, le nomma inspecteur général de renseignement primaire, puis, en i854, recteur à Lyon; il prit sa retraite en i856, refusa en 1874 le rectorat des facultés catholiques de Paris, « disant qu'il appartenait h l'Université de France » ; niort le 24 janvjer 1880, inhumé à Latrecey.
104 LF/RÉGIMK NAPOLÉONIEN, 1S02-185()
sait la philowphie, la science de la pensée. Sa méthode était originale : il ne faisait pas de leçons orales, il dictait son cours ; par suite, pas de rédactions. Il donnait assez souvent des sujets de dissertation. (Chacun de ces sujets n^était qu'une série de questions disposées* dans un ordre logique et auxquelles il fallait répondre succinctement... Il réservait tout son temps et tous ses efforts aux interrogations. Il désignait un élève, lui faisait résumer la dernière leçon... Puis il soulevait des objections: chacune d'elles devait être amplement discutée... Il proscrivait avec la plus grande sévérité les termes vagues, les phrases qui sentaient la rhétorique. L'élève restait sur la sellette au moins une heure, quelquefois toute la classe. On comprend qu'il devait être choisi parmi les plus intelligents et les plus studieux. Il n'y en avait guère que 7 ou 8, dans une classe d'au moins 80 élèves, qui fussent appelés à cet honneur. Les autres écoutaient... Souvent, quand le professeur avait fait tous ses efforts pour mettre l'élève sur la voie d'une solution, il lui disait brusquement : « Hé bien ! vous chercherez ; passons à autre chose. » Et alors, au sortir de la classe, les meilleurs de ces jeunes gens reprenaient entre eux la discussion... Le but du professeur était de faire chercher, de stimuler la réflexion personnelle, persuadé qu'on ne sait bien que ce qu'on a trouvé soi-même... Il est bien entendu qu^il n'était jamais question du baccalauréat ; jamais le professeur n'y faisait la moindre allusion ; jamais un élève ne se préoccupait de savoir si Fobjet d'une discussion avait un rapport quelconque avec son examen futur...
« L'abbé Noirot complétait et étendait son enseignement dans des conférences qu'il faisait bénévolement chez lui* tous les jeudis à quelques anciens élèves de choix. Il y traitait de l'esthétique, de l'économie politique, de la philosophie sociale, de la science politique ^ Sur tous ces sujets, il avait des idées
* n fut le premier qui ait enseigné à Lyon Téconomie politique. Cf, l'article consacré à Tabbé Noirot par G. Michel dans le Dicl. décon. polit, de Léon Say, II, 378.
très nettes, très personnelles. On regardait comme uii grand honneur d'être admis à ces entretiens...
(( L'influence que l'abbé Noirot exerçait feur ses élèves était telle que les paroles du maître avaient fini par être recueillies comme des oracles. Il était devenu, pour quelques-uns, uil Pythagore en même temps qu'un Socrate. De là le retentissement de son enseignement en dehors du lycée, la confiance sans bornes de familles, et le nombre toujours croissant des élèves de sa classe ^ »
Ceux d'entre eux qui ont laissé des témoignages sur leur maître sont unanimes à dire qu'ils lui doivent les manières d'être essentielles de leur esprit. Cet abbé était libéral et d'une égale tolérance pour les idées et pour les hommes. Il n'y avait pas pour lui de conflit entre la raison et la foi. Leurs domaines étaient différents. Les vérités religieuses auxquelles il croyait s'ajoutaient à celles de la philosophie. D'ailleurs, avant tout professeur de philosophie, il était sobre sur les sujets d'histoire religieuse, même sur l'histoire du christianisme. Il ne porta pas le costume ecclésiastique tant qu'il fit partie de l'Université. G^était un esprit très libre. Il recommandait à ses élèves la lecture de Saint-Simon ou d'Auguste Comte, de Maistre ou de Ballanche, de Cousin ou de Jouffroy ^. Il est sorti de sa classe Hippolyte Fortoul et Alphonse Baudin. Tous deux avaient pour lui la même vénération.
^ Un assez grand nombre d'hommes distingués sont sortis de la classe de Tabbé Noirot: Jules Favre, Ponsard, de Loprade, Blanc-Saint- Bonnet, Jean et Barthélémy Tisseur, Frédéric Ozanam, Francisque Bouillicr, Frédéric Morin, le financier Henri Germain, de Parieu; un grand nombre d'universitaires, Heinrich, Ferraz, Tissandier, et M. Repelin, professeur de philosophie au lycée de Lyon, aujourd'hui en retraite, à l'obligeance de qui nous devons une notice manuscrite sur l'abbé Noirot, dont nous citons ici de nombreux passages.
* Fr. Bouillier (Salut public du 6 février i88o). Voir aussi Heinrich, Notice sur Vabbé Noirot, Lyon, i88o. — M. Clément Gourju a résumé ses leçons dans : VAbbé Noirot. Précis de philosophie élémentaire. M. Tissandier, professeur à la Faculté de Douai a donné aussi : Leçons de philosophie professées au lycée de Lyon par Vabbé Noirot, Je trouve ces indications dans un article de M. Eugène Flotard,son ancien élève, sur l'abbé Noirot dans la Revue du siècle (février 189a). Ce numéro donne aussi son portrait.
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Cousin, qui appela au jury d'agrégation Tabbé Noirot, qui n'avait même pas sa licence, disait de lui : « Les autres professeurs de philosophie m'envoient des ouvrages, celui-ci m'envoie des hommes. » L'abbé Noirot, en effet, n'a pas publié un seul livre. Il y gagna du moins la tranquillité. Il échappa ainsi aux attaques que n'aurait pas riianqué de soulever un enseignement aussi libéral que le sien, dans la grande bataille chaque jour plus violente que le clergé livrait à l'Université.
La Faculté des lettres et le lycée de Lyon étaient souvent mêlés à la polémique relative à la liberté de l'enseignement. C'est à Lyon, en i843, que parut un volumineux pamphlet où étaient accumulés tous les arguments et toutes les haines du clergé contre l'Université. Il avait pour titré : le Monopole universitaire destructeur de la religion et des lois^ ou la Charte et la liberté de renseignement. Il n'était pas signé, mais on sait que son auteur était le chanoine Desgarets. Il avait . patiemment collectionné dans les cours publics et les livres des universitaires célèbres de ce temps les pages ou les phrases où Luther, Calvin, Huss, Vanini, Giordano Bruno, Bayle, Voltaire, ou les Albigeois, étaient étudiés ou mentionnés avec sympathie. Il en concluait que le monopole universitaire insulte à la religion, exalte ses ennemis et les erreurs qui lui sont contraires, renie les dogmes catholiques, propage l'athéisme, une corruption épouvantable, et développe la criminalité dans là mesure où il répand ses lumières.
Les professeurs lyonnais, Edgar Quinet, Francisque Bouillier, François, de la Faculté des lettres, lui fournissaient beaucoup de citations, et suscitaient ses phrases indignées. « M. Bouillier édite ouvertement des catéchismes où tous les dogmes catholiques, tous les sacrements et la piété elle-même, où toute j^eligion positive, toifte superstition, comn]e \l dit, sont atta-
qués et détruits. dans leur principe. Il travaille au grand jour à la réhabilitation de la philosophie du xviip siècle, avec Tapprobation du Journal de T Instruction publique qui publie ses discours et les loue... » M. François, dans son cours d'histoire a osé dire : a Jusqu'au concile sardique, le pape n'avait joui que d'une primauté d'ordre et d'honneur et non de pouvoir et de juridiction. » Et voici que « dans l'intérieur même du collège de la ville, un professeur d'histoire, M. Monin se dit, dans son cours imprimé, l'écho fidèle de MM. Guizot et Michelet; il nous apprend « que les Gaulois n'admettaient pas de Dieu créateur, mais Tesprit et la matière éternelle ; il proclame Abailard père delà philosophie universitaire, parce qu'il avait nettement déclaré que tout, dans la religion, pouvait être expliqué et devait être entendu suivant les lumières de la raison, et que la foi chrétienne n'était elle-même que la raison de l'homme dépouillée de tout nuage et élevée à sa plus haute expression. » Gomme son collègue de la Faculté, Monin, enseigne enfin aux enfants des familles catholiques et chrétiennes « que la philosophie du xviii® siècle, décidément hostile à toute révélation religieuse et prétendant pouvoir en tenir lieu, a été pour nous une époque de gloire » .
La guerre que faisait le parti clérical au monopole universitaire était partout très vive. Et le recteur de Lyon faisait, comme ses prédécesseurs, des efforts de diplomatie pour éviter les conflits avec un adversaire dont la susceptibilité était aiguë. La seule présence au lycée du professeur Macé dont l'enseignement historique était suspect au clergé, avait été pour le cardinal archevêque un prétexte à refuser longtemps sa visite annuelle de confirmation. Il se ravisa en i844« Mais les relations, moins tendues, restèrent froides. Mieux valait se résigner à avoir des ennemis, que de perdre son temps à des négociations perpétuelles avec eux. Le collège ne s'en portait pas plus mal et, au demeurant, tout valait mieux pour lui que l'indifférence où il végétait sous l'Bmpire. Le moment élait venu de le développer, 4e rî|grandi][', sî^ns s'attarder à des pole^miaueg {5téril^s.
Il ne -pouvait guère recevoir un plus grand nombre d'élèves, les locaux étant insuffisants. Il eût fallu, dans une ville dont la population s'accroissait rapidement et dont Tétendue était considérable, construire un nouveau lycée. C'était la meilleure manière de lutter contre « la tendance d'envahissement des corps religieux » ; c'eût été aussi leur enlever un argument, ou un prétexte pour violer la loi qui obligeait toutes les maisons particulières d'éducation à ne recevoir aucun élève externe dans les villes où se trouvaient déjà des collèges royaux ou communaux, et d'y conduire les autres. En créant un nouveau collège dans un quartier excentrique (le préfet proposait Perrache, en i8>î3), non seulement on se mettait à la portée d'une clientèle qui échappait au vieux collège, maison pouvait exiger plus de soumission des institutions ecclésiastiques ; la plupart étaient installées dans les faubourgs, et arguaient de leur éloignement pour éluder la loi.
Mais il était nécessaire d'obtenir la collaboration et le concours de la ville.
Depuis la création du lycée par Napoléon, et surtout depuis la création de l'Université, les relations de la municipalité avec l'administration universitaire étaient très simples. La municipalité payait au lycée une somme d'argent représentant l'entretien d'un certain nombre d'élèves boursiers, payait les frais de la distribution des prix, et, en échange, avait le droit (art. 7 du décret du 1 1 juillet 1812) d'envoyer le maire pour la présider. Cette présidence était la seule manière dont on reconnaissait à la Ville le droit d'intervenir dans les affaires du lycée. Autant les gouvernements républicains antérieurs au consulat avaient tenu à laisser une très large initiative aux pouvoirs locaux en matière d'instruction publique, autant Napoléon se montra désireux de les écarter. Sous la Restauration, ce fut encore pis.
Le recteur D'Regel considéra le privilège municipal relatif à la présidence, comme une atteinte grave à son autorité, et il voulut présider lui-même. Le ministre l'y autorisa. Et voici la municipalité en colère. Elle refusa les crédits pour Tachât des livres de prix. L'Université, très digne, y renença plutôt que d'abandonner le fauteuil présidentiel. Le conflit donna lieu à un échange de lettres très vives entre le préfet qui soutenait le recteur, et le maire Rambaud. Le ministre Laîné blâma le maire et loua le préfet (août 1 8 1 8 ^) .
Les deux pouvoirs vécurent côte à côte sans qu'aucune occasion se présentât qui les mît en relations directes jusqu'en iSSg. Un conflit surgit alors à propos de la propriété des bâtiments du collège. Ceux-ci n'étaient pas entièrement occupés par le service de l'instruction publique. Le recteur, Tinspecleur, et leurs bureaux, presque tous les professeurs du lycée, le proviseur, le censeur, l'économe, le médecin, le tailleur et les concierges y occupaient des locaux à côté des classes, des réfectoires et des dortoirs. Mais il y avait encore, dans cette maison hospitalière et compliquée, place pour un grand nombre de locataires qui payaient un loyer à la Ville. En 1889, l'administration universitaire voulant créer des classes nouvelles et installer plus confortablement les Facultés des lettres et des sciences, somma la Ville de faire évacuer les locaux loués et de les laisser à sa disposition. Le Conseil municipal refusa nettement. Il invoquait le décret du 9 avril 181 1 qui avait laissé à la commune de Lyon la propriété des bâtiments nationaux réservés à l'instruction publique. Une fois satisfaite la destination spéciale des bâtiments du collège, la Ville pouvait disposer librement des locaux inutilisés. Dans le cas particuculier, la ville s'engageait à assurer le service du collège, des facultés et de la bibliothèque, mais n'avait pas à expuli^er ses locataires. Car les locaux occupés abusivement pour le logement d'une foule de fonctionnaires qui n'y avaient aucun droit
^ Arch. mun. W,
suffisaient largement aux agrandissements projetés par le service de Tinstruclion publique (i3 f^v. iS/fo).
La municipalité fit établir, par un long mémoire, ses droits de propriété sur le collège. On y voyait, clair comme le jour, que la ville n'avait jamais été pratiquement dépossédée de bâtiments qu'elle avait toujours eus depuis leur construction, et que, si certains décrets de la Convention semblaient les avoir un instant donnés à TEtat, ils étaient en tous cas abrogés par le décret impérial de 1 8 1 1 .
L'Académie répliqua par un autre mémoire où il n'était pas moins évident que les bâtiments lui appartenaient, puisque tous les biens des collèges non aliénés avaient été, par décret du 1 1 décembre 1808, donnés à l'Université.
Cette petite guerre à coups d'arguments historiques dura de 1889 à 1845. Aucun des deux partis ne s'avoua jamais vaincu. Ils avaient un nombre à peu près égal de textes fa vorabks à leurs intérêts respectifs. Les formules y étaient obscures, ou plutôt leurs auteurs n'avaient nullement songé à l'emploi qu'on en ferait. L'Etat avait souvent reconnu à la Commune en termes vagues ou formels un droit de propriété, quand il lui demandait des sacrifices d'argent pour l'installation du collège. C'est peut-être, encore ici, cette considération qui l'empêcha de trop insister et l'amena à traiter, au moment où le conflit était fort aigu .
Le 6 novembre 1845, le Conseil municipal agacé des prétentions de l'Université, qui logeait gratuitement tout son persoiinet* dans des bâtiments qu'il jugeait être siens, et qui voulait lui faire perdre les 8000 francs de loyers qu'il en retirait, autorisa le maire à faire déguerpir les fonctionnaires de l'Université indûment logés ^, sous réserve de poursuites à faire contre les détenteurs illégaux de logements. On n'en vint pas à ces -extrémités fâcheuses. L'Université demanda la paix.
*■ Le Conseil affirmait même que d'anciens professeurs depuis longtemps à la retraite logeaient encore dans le bâtiment.
* Ils occcupaient le bâtiment à Tangle du quai de Retz et de la rue Pas-Etroit (auj. Bât-d'Argent).
Elle fui négociée sur les bases mêmes proposées parla Commune : la Ville a la propriété; l'Université a l'usage; Tusage est restreint aux besoins de Tinstruction publique. Le recteur et le niaire s'entendirent pour délimiter le nombre et Tétendue des locaux nécessaires à ces besoins. Le lo avril 1847, une transaction fut signée qui laissa à la Ville <( la libre disposition des locaux non affectés à renseignement, à la condition de ne pas les affecter à des services dont le voisinage serait fâcheux pour le collège, à des professions incommodes, de ne pas prendre jour de telle sorte que des étrangers puissent avoir vue ou issue dans l'intérieur des cours ^ ». Le ministre de Tinstruction publique Salvandy, en transmettant ce contrat à son collègue de l'intérieur, constatait sa défaite : (( La transaction est tout à fait à l'avantage de la \'ille, qui ne sacrifie rien, et obtient au contraire la consécration de droits au moins très douteux, tandis que l'UniversilQ fait toutes les concessions^. » Il conseillait pourtant l'approbation. Elle se fît attendre. Un décret présidentiel du 12 juillet 18491a rendit définitive ^.
Mais, pendant celte longue querelle, on avait oublié de bâtir un second lycée à Lyon .
Le collège communal de Villefranche qui avait eu 252 élèves ^n i8i4, n'eut pas sous la monarchie la même prospérité. Les rares statistiques que nous possédions accusent une diminution
* Archives de VAcadémle.
^ Arch. mun. M^, Lettre du i/| juiUet 1847.
^ Les arguments des deux partis sont exposés dans :
1° Droits de la ville de Lyon à la propriété du collège (rapport au Conseil municipal par Gastine), Lyon iH.'îq, 87 pages. Fonds Coste ii45ao.
a° Réponse de F Académie nu rapport^ etc., Lyon, 1889, 55 pages. Fosnd Coste II 4521.
30 Rapport sur la propriété des bâtiments du collège, au Conseil municipal de Lyon, par une commission spéciale, 6 novembre i865. Lyon i865, 'Ô'S pages. Fonds Coste ii45a3.
112 LR UÉGIME NAPOLÉONIEN 1802-1850
considérable après 1814. Le collège a 69 élèves en 1818, 70 en 1821 , 94 en 1824* E*^ i838, il n'a plus que 45 élèves (3o externes, 10 internes, 5 demi-pensionnaires). Il y eut pourtant un relèvement très sensible dans les années qui suivirent. laWlrnanach de VUniversité de 1848 lui attribue pour Tannée 1847 164 élèves (io3 internes, 4 demi-pensionnaires, 35 externes, 22 élèves primaires). Je ne sais si son budget se soldait en déficit, mais, à coup sûr, il était peu élevé. Tout le service y était assuré par un principal chargé de la seconde et de la rhétorique, et trois régents, un pour la troisième et la quatrième, un pour la cinquième et la sixième, un pour la septième et les classes élémentaires.
Beaujeu et Mornanl avaient fondé en i8i4 des collèges communaux ; leur décadence fut rapide. En 1828, ils n'avaient à peu près plus d'élèves. Ils disparurent.
VÏII
Le régime légal des institutions et pensions particulières n'avait pas sensiblement changé depuis 1814. Elles restaient, comme sous l'Empire, soumises à l'autorité universitaire. Les ordonnances du 12 octobre 18 1() et du 27 février 1821 leur interdisaient de recevoir aucun externe dans les villes où se trouvaient des collèges royaux ou communaux, et leur enjoignaient de conduire leurs pensionnaires dans ces collèges. Les petits séminaires seuls continuaient à jouir d'un régime de faveur, ainsi que les petites écoles tenues par les curés de campagne. Mais, dans la pratique, les dispositions légales furent, de i8i4à i85o, constamment violées.
Il fallait une autorisation du recteur approuvée par le ministre pour ouvrir une institution libre. La négligence ou la tolérance du gouvernement permettaient souvent de s'en passer. Ceux qui la sollicitaient devaient avoir le titre de bachelier, un certificat de moralité, un local convenable. Bien peu pouvaient