‹ Histoire de l'enseignement secondaire dans le Rhône de 1789 à 1900Chapitre 20 sur 51 · LES ÉTABLISSEMENTS LIBRES DE 1814 A · texte numérisé non relu

LES ÉTABLISSEMENTS LIBRES DE 1814 A

fournir le titre de bachelier. A force de recommandations, ils obtenaient une autorisation provisoire que personne ne révoquait jamais. Parfois un bachelier authentique leur servait de prête-nom. Il s'en trouva qui falsifièrent des diplômes ^ Quant à l'obligation de conduire les élèves au lycée et aux limitations posées aux programmes d'enseignement, il n'en était tenu aucun compte dans les institutions. On y faisait toutes les classes et on y distribuait solennellement des prix^.

C'est à l'influence du clergé, si résolument hostile à l'Université, qu'était dû ce relâchement dans l'observation des règlements. « Le clergé, écrivait le recteur-abbé D'Regel, en 1821, ne cesse dé recruter à nos dépens pour les pensions. » Il y trouvait, en effet, ce double avantage, et d'être désagréable aux institutions officielles, et de favoriser un enseignement qui échappait à tout contrôle. Les familles qui suivaient ses conseils s'inquiétaient peu de savoir si cet enseignement avait une valeur quelconque. Car elles prospéraient (les seules maisons reconnues avaient à Lyon plus de 408 élèves en 1820) malgré la « nullité incroyable^ » des études. « Ces maîtres trompent la confiance des familles, et font perdre le temps aux élèves les plus intéressants » , disent les inspecteurs généraux Budan de Boislaurent et Coifîier en 1820*. Les parents ne pouvaient pas savoir « si la division où étaient leurs enfants correspondait à une classe du colègeroyal^ », et d'ailleurs ils s'en souciaient peu. La discipline y était aussi mauvaise que renseignement. Seules l'instruction religieuse et les doctrines politiques y étaient irréprochables.

Si le recteur et-les inspecteurs généraux protestaient encore, quoique sans aucun succès, contre les autorisations extorquées, le mensonge des programmes, l'insuffisance des maîtres, ils

* Arch. nat. F »7 H 2984 (29-31), Dossiers des maîtres de pension de i8a5 à 1847.

2 Rapport d'un inspecteur général (Arch. nat. F »7 ^ 78489, 17 décembre i8a7).

3 D'Regel au ministre (11 janvier 1821). Arch» nat» F «7 ^ 2949- ^ Arch. nat. F «7 H 2949.

5 Ibid.

Univ. de Lyon. — Chabot et Charléty. 8

n'osaient plus que rappeler pour mémoire robligation où étaient les chefs d'institutions libres, d'envoyer leurs élèves au collège royal. Elle était lettre morte. Pour éviter toute discussion à ce sujet, les chefs d'institutions s'étaient logés à proximité des faubourgs, ou dans les faubourgs mêmes, c'est-à-dire à une distance assez grande du collège pour que l'obligation d'y conduire leurs élèves eût semblé tyrannique. Leur « incurie et leur incapacité » étaient ainsi à l'abri des regards indiscrets. On parla vainement de les faire descendre « des hauteurs (Saint- Just, Croix-Rousse) où ils s'étaient retranchés * ».

Ces institutions, presque toutes laïques sous l'Empire, avaient peu à peu passé, sous la Restauration, aux mains d'ecclésiastiques. On exigeait d'eux, simplement, qu'ils signassent la déclaration (( de n'appartenir à aucune congrégation religieuse non légalement reconnue en France » . Ainsi s'était constitué, pendant la Restauration, en violation de tous les règlements, un enseignement ecclésiastique, pratiquement indépendant de tout contrôle de l'Etat, de valeur très inférieure, mais aussi prospère que celui de l'Etat.

La Monarchie de Juillet en prit son parti. Les ministres montrèrent un peu moins de facilité à se laisser extorquer des autorisations, mais les règlements relatifs à la présence des élèves aux collèges royaux ou communaux ne furent pas davantage appliqués. Bien plus, la faculté d'obtenir « le plein exercice » les dispensait officiellement de s'y soumettre. Une fois pourvus de ce privilège, les chefs d'institution étaient autorisés à ouvrir un cours complet d'études. Et, tout naturellement, ce fut, pour cette raison, un titre très recherché. Ajoutez que les institutions à qui on le conférait en retiraient un bénéfice moral considérable ; elles ne manquaient pas de s'en prévaloir auprès des familles comme d'un témoignage de confiance d'autant plus précieux qu'il était donné par le gouvernement, et que le gouvernement s'en montrait avare. Ce-

* Arch. nai. F '7 lï 2949. Lettre du Recteur.

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tait comme un certificat officiel qui les mettait sur le même pied que les collèges royaux.

Deux institutions ecclésiastiques, celles d'Oullins et de Saint- Alban, act[uirent de cette manière une importance supérieure à toutes les institutions similaires. OuUins^, fondé en 1882, acquit le 24 juillet 1887, sous la direction de Tabbé Lassalle, le privilège de plein exercice. Elle eut très vite plus de cent pensionnaires. L'abbé Dauphin, qui succéda en i838 à Lassalle, puis Tabbé Bourgeat qui succéda à Dauphin en 1840, eurent le même privilège et maintinrent la prospérité de Técole, qui comptait en 1 848 cent vingt pensionnaires.

L'abbé Lassalle avait quitté la direction d'Oullins pour prendre celle de Saint-Alban. Il pensait y apporter avec lui le privilège de plein exercice. On le lui fit attendre longtemps. Par trois fois le Conseil royal le lui refusa (1841), mais il ne se découragea pas, et, tenace, mit en mouvement tout le monde, le maire de Lyon, Terme, les députés, de hauts fonctionnaires et Lamartine. Finalement, Lassalle écrivit directement à la reine, et triompha en 1846^.

La raison principale alléguée par les puissants soutiens de l'abbé Lassalle était que l'institution retenait à Lyon de nombreux enfants de famille aisée qui, sans elle, auraient été envoyés, pour y faire leur philosophie, en Suisse ou en Savoie. Le même argument avait été déjà donné pour OuUins, auquel s'intéressait tout spécialement le député Fulchiron. On ne manquait pas de faire valoir aussi que les prêtres d^Oullins étaient gallicans, et qu'il y avait peu d'inconvénients à les encourager : ils ne faisaient point concurrence au collège royal mais aux jésuites de Fribourg et de Chambéry ^.

* Voir: Institution iVOullins; exposé des principes et des méthodes. Lyon, in-8°, i838, 19 pages.

2 Voir Arch. mit. F. 7 H 71841.

3 « Sans elle, beaucoup de parents riches et qui veulent que leurs enfants soient élevés par des ecclésiastiques, les envoient aux collèges de la Savoie ou à Fribourg en Suisse, où l'on est loin de professer les quatre propositions de 1682. » Fulchiron au Ministre, 10 septembre i838 (Arch. nat. F «7 H 71841).

Le gallicanisme des prêtres d'OuUins et de Saint- Alban était sans doute plus incontestable que leur culture intellectuelle. Des trois directeurs d'Oullins, Bourgeat était le seul bachelier; sur les onze professeurs de classes on en comptait deux, peutêtre trois. Les inspecteurs signalaient en i844 Textrême faiblesse des études, le manque d'ordre, le relâchement de la discipline. A Saint-Alban, disait Tinspecteur de 1848, « tous ces pauvres échappés de séminaire qu'on décore du nom de professeurs, ne sont pas même capables de prendre le plus humble de nos grades universitaires. Néanmoins toutes les classes existent nominalement, depuis la philosophie jusqu'à- la huitième. Mais un rhétoricien à Saint-Alban ne serait pas le premier dans une classe de quatrième du lycée de Lyon »*.

Le succès d'OuUins et de Saint-Alban avait encouragé l'abbé Marduel, directeur de l'institution des « Chartreux », à demander le plein exercice. Fondée en 1825 sous le titre d' « Ecole cléricale », qui lui permettait d'échapper à la surveillance de l'Université, elle devint « pension » en 1842, et sollicita le titre d' « institution » en 1847, sans succès. Le « plein exercice » ne fut accordé à l'abbé Marduel qu'à titre provisoire; car la classe de philosophie n'y avait qu'une existence fictive. L'abbé Marduel était le seul « bachelier » de la maison. Elle prospérait, d'ailleurs, avec 120 élèves. En 1848, il sacrifièrent leurs prix pour les pauvres ; une lettre, imprimée en tête du palmarès, empêcha leur générosité de passer inaperçue*.

Il ne paraît pas, en somme, que de 1814 a 1848, le régime du monopole universitaire ait beaucoup empêché le développement de l'enseignement libre. Les règlements ne lui furent pas appliqués, ou le furent sans suite et sans fermeté, et le privilège du (( plein exercice » ne fut guère au fond qu'une manière officielle de donner à leur violation un air de légalité.

^ Et la pension était plus chère qu'au lycée : 1000 francs. 2 Je n'ai relevé qu'une institution protestante, dirigée par le pasteur Hoiïet (pension en 1828, institution en iSSa). (Arch. nat, F »7 H 71884.)

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