‹ Histoire de l'enseignement secondaire dans le Rhône de 1789 à 1900Chapitre 23 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'ENSEIGNEMENT LIBRE DEPUIS iSm

I. — Le nouveau régime. — La loi Falloux (i5 mars i85o) et la loi du i4 juin 1854. — Nombre et importance des établissements libres. — Insuffisance des documents. — Les notices individuelles. — Monographies. — Tableau statistique. — L'enseignement libre religieux et renseignement libre laïque.

La période qui va de i85o jusqu'à nos jours offre, a priori^ pour l'histoire de l'enseignement secondaire dans le Rhône, un intérêt particulier, en nous permettant d'étudier, sur un espace de cinquante ans, le régime de la liberté de l'enseignement et les progrès comparés de l'Université et de ses rivaux.

Ce régime fut établi, comme on vient de le dire, par la loi du i5 mars i85o ou loi Falloux. Rappelons brièvement que le principe de la liberté avait été inscrit dans la Constitution de 1848:

« L'enseignement est libre. — La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de moralité et de capacité déterminées par les lois et sous la surveillance de l'Etat. — Cette surveillance s'étend à tous les établissements d'éducation et d'enseignement sans aucune exception. »

122 LA LIBERTE DE L*EIfSEIGNEMENT

Rappelons aussi — car c'est un fait, quoi que Ton puisse penser du principe — que la liberté était réclamée et fut organisée, non pas dans Tintérèt du principe comme le voulait le projet J. Simon de 1849, mais surtout au profit de TEglise, contre la démocratie ou le socialisme.

« La Société vaut bien l'Université », disait M. Thiers. Et, en effet, la loi de i85o, trop timorée au gré des fougueux et des impatients, était faite pour supprimer l'Université. « Tout d'abord, dit M. Liard \ elle biffe le nom d'Université, et avec le nom disparaissent les dernières franchises du corps enseignant ; plus de Grand Maître, plus de Conseil, plus de biens, plus de personnalité civile. La dotation de l'Université (523.423 francs) est rayée du Grand Livre, ses biens sont incorporés au domaine. Au corps Université est substitué un service public de l'enseignement, sans conseils propres, sans biens personnels, absolument soumis, comme les autres administrations, au pouvoir central. »

La loi autorise, à côté des collèges de TKtat, l'ouverture d'établissements libres d'instruction secondaire aux conditions suivantes : le directeur doit être âgé de vingt-cinq ans, muni du baccalauréat ou d'un brevet de capacité délivré par un jury nommé par le Conseil académique, avoir fait un stage de cinq ans comme professeur ou surveillant dans un établissement secondaire public ou libre (des dispenses peuvent être accordées pour ce stage, par le ministre, sur l'avis des conseils supérieur et académique). Le directeur seul est assujetti à ces obligations et à une simple déclaration de son intention de « former un établissement d'instruction, accompagnée du plan du local » ; il n'y a aucune obligation pour le personnel. L'inspection de l'État se borne à une vague surveillance.

Enfin, tout évéque peut avoir une école secondaire affFranchie de ces obligations mêmes.

D'autre part, les représentants de l'enseignement public sont

* Liard, l'Enseignement supérieur en France, livre VI, p. 236.

en minorité dans le Conseil supérieur et dans les conseils académiques, les recteurs ne sont pas choisis nécessairement parmi les membres de renseignement public; pour diminuer l'importance des académies on en établit une par département; le certificat d'études n'est plus exigé pour le baccalauréat ; enfin les établissements libres peuvent obtenir des communes, des départements ou de l'Etat un local ( même un ancien bâtiment de l'Université) ou une subvention (qui ne doit pas dépasser le dixième des dépenses annuelles de l'établissement).

Il faut ajouter cependant, pour fixer l'organisalion définitive de ce régime, que la loi du i4juin i854 eut pour but de rendre à l'Etat une part de son autorité, et de fortifier l'enseignement de l'Etat. Moins hardie- que le projet conçu en i852, elle ne substitue pas à la simple déclaration la nécessité d'une autorisation préalable*, mais elle rétablit les grandes académies au nombre dé seize, avec, pour chacune, un recteur ayant rang égal à celui du premier président^ et un Conseil académique dont les membres, y compris les représentants des cultes, sont nommés par le ministre; elle transporte au Conseil départemental les attributions du Conseil académique en ce qui concerne les affaires disciplinaires et contentieuses relatives aux établissements particuliers d'instruction secondaire.

Enfin, il convient de rappeler que la composition du Conseil supérieur et des conseils académiques fut modifiée plus tard, parla loi du 19 mars 1878 et surtout par celle du 27 février 1880. Celle-ci en fit des conseils vraiment professionnels^ universitaires et presque entièrement élus : elle n'admit au Conseil supérieur que quatre représentants de l'enseignement libre et nommés par le gouvernement ; que deux au Conseil académique, nommés par le ministre et seulement pour les affaires contentieuses ou disciplinaires intéressant l'enseignement libre.

En résumé, sauf en ce qui concerne ces conseils, le régime

* V. Liard, l'Enseignement supérieur en France^ livre VII, vol. II, p. 2.52.

de la liberté de renseignement repose encore sur les deux lois dé i85o et de i854. Les cadres ainsi déterminés, il reste à étudier les événements et le mouvement de cette organisation.

Comme les établissements libres, religieux ou laïques, ont été dès la première heure nombreux dans le Rhône, comme plusieurs d'entre eux ont pris une place importante dans Tœuvre de l'enseignement secondaire, ils avaient aussi leur place marquée dans cette histoire, et nous n'avons rien négligé pour la leur faire à la mesure de leur importance.

Nous avons donc adressé à chacun des trente-deux directeurs des établissements libres actuels, une lettre et un questionnaire, avec l'assurance qu'ils voudraient bien nous répondre en nous donnant les renseignements nécessaires. Nous ne pouvions attendre que d'eux ce qui dépasse les statistiques et documents administratifs, surtout ce qui permet de définir l'originalité et la physionomie propre de chaque établissement.

A cet appel nous n'avons reçu que six réponses *. Nous devrons donc nous borner — sauf pour les quelques maisons, presque toutes de fondation récente, qui ont répondu à notre questionnaire — à donner les renseignements sommaires empruntés aux documents administratifs que nous avons pu consulter, soit aux Archives nationales grâce à la bienveillante

*■ Nous tenons à remercier ici MM. Bauron, Bourdin, Châtelus, Duveau, Mathieu, Nolot, qui ont bien voulu répondre au Comité de TExposition. Mais nous regrettons que nos autres coUègues, sans donner de raisons ni de prétextes, aient refusé leur collaboration à cette œuvre tout historique et locale. Nous ne pouvons prendre au sérieux le prétexte allégué par un professeur de collège congréganiste qui, vaguement et aimablement, mettait un jour en suspicion l'esprit de ce travail. La vraie raison est sans doute celle qu'expose cette note officielle relevée dans rSnseignement chrétien (j'emprunte la citation à V Enseignement secondaire du i^^ janvier 1900) : « Le bureau de TAlliance chrétienne, en raison de l'inquiétude où se trouve l'enseignement libre par suite du projet de loi sur le stage scolaire, a décidé qu'il y avait lieu pour l'Alliance de renoncer à participer à l'Exposition universelle de 1900. »

Malgré tout, nous n'arrivons pas à comprendre comment l'histoire des institutions libres, établie sur des documents qu'elles auraient elles-mêmes fournis, pouvait compromettre leur cause. On comprendrait beaucoup mieux l'empressement à servir cette cause même par l'exposé de la vérité historique.

autorisation de M. le Directeur de l'Enseignement secondaire, soit aux Archives académiques que M. le Recteur a bien voulu nous ouvrir*. Ces documents, qui sont surtout des notices personnelles, sont du reste incomplets, soit à Paris, soit à Lyon : de là quelques lacunes, même dans les statistiques.

Au lendemain de la loi Falloux, on compte dans le Rhône un grand nombre d'établissements libres, dont la plupart (environ 25 sur 4o) existaient déjà avant i85o. Ils ont en tout 1845 élèves.

Les plus importantes de ces institutions sont évidemment celles des Jésuites, des Dominicains et des Chartreux; aucune d'entre elles, sauf peut-être celle des Chartreux, n'a conservé ou établi de rapports avec l'Université. Il faut nommer à part l'école Ozanamqui, fondée en 1881, à Lyon, i4i, rue de Vendôme^ dirigée par des prêtres séculiers, admet comme le collège Stanislas des professeurs ou répétiteurs laïques, et conduit, à partir de la cinquième, un assez grand nombre d'élèves au lycée.

En revanche, plusieurs des établissements laïques étaient surtout des pensionnats dont les élèves suivaient comme externes l'enseignement du lycée. La plupart, presque tous, pour mieux dire, ont disparu : faut-il rappeler les plus prospères, tels que les pensions Poncin, Franck, Dejey, Domeck, l'école Fénelon? D'autres ont cessé de conduire des élèves au Lycée. Deux seulement ont continué ou repris ces relations, et pour quelques élèves ; ce sont les établissements de MM. Vismara et Bourdin.

C'est qu'à vrai dire il n'y a presque plus d'enseignement secondaire libre laïque ; il ne trouve plus de place entre l'Université et les congrégations, qui restent seules en rivalité. C'est un fait général partout signalé, surtout à Paris, et qui n'est pas moins sensible dans le Rhône. Certaines pensions laïques

^ Nous tenons à remercier ici spécialement de leur obligeance M. Schmidt, archiviste aux Archives nationales, et M. Droux, commis à l'Académie de Lyon. * Archives nationales ^ F*' H 2q86.

ont eu, de i85o à 1870 et un peu au delà, un grand succès, une véritable renommée locale.

En 1864 il y avait 3o établissements laïques avec 1 180 élèves. Il n'y en a plus aujourd'hui que 10 avec 221 élèves. Le nombre des maisons religieuses n'a guère augmenté, mais au lieu de 933 élèves en 1864, elles en ont aujourd'hui 2o44*

Nous donnons ci-après, sur chacun des établissements signalés dans les documents officiels, une notice succincte comprenant : le titre, le siège et, s'il y a lieu, les changements d'installation, les dates de fondation et de disparition, le nom du directeur ou des directeurs successifs ; les chiffres extrêmes du personnel et du nombre d'élèves, les prix moyens de pension ou d'externat, souvent incertains, enfin les renseignements sommaires que nous avons pu recueillir sur les programmes, la discipline, l'éducation, les rapports avec les pouvoirs publics. Nous énumérons ces établissements dans l'ordre alphabétique, qui permettra de les retrouver plus commodément. Chacun est désigné soit par son titre, soit par le nom du directeur, suivant que l'institution est collective ou personnelle. Aux principaux établissements congréganistes nous donnons le nom de la^'congrégation (Chartreux, Dominicains, etc.) et nous groupons sous le nom des Jésuites toutes leurs maisons. Les petits séminaires, qui dépendent de l'autorité diocésaine, et, sauf pour les dernières années, « les manécanteries ou « écoles cléricales » des paroisses n'ont pas de notices ; nous avons dû n'en pas parler.

En parcourant ces monographies ou plutôt cette trop sèche nomenclature, on verra se dégager malgré tout quelques observations générales. On y reconnaîtra que les élèves de ces établissements secondaires ne sont que pour une part latinistes ou secondaires, sauf pour quelques grandes institutions. Dans la première période, la proportion dépasse à peine la moitié (i ii3 sur 1802 en 1860) ; elle ne l'atteint pas chez les laïques (472 sur 1002 en 1866). Certaines maisons n'ont de secondaire que le titre, et le baccalauréat du directeur ; on attire les

familles en flaltanl leur vanité. On verra aussi que l'initiative privée s'ingéniait à se plier aux exigences ou commodités de la clientèle en modifiant ses prix et ses programmes ; elle multipliait les petits établissements en ville ou à la campagne, partout où l'on pouvait espérer réunir quelques élèves, rebuts, fruits secs, ou candidats malheureux, fût-ce dans un appartement de quatre pièces au cinquième étage. Les petites maisons s'en tenaient aux classes élémentaires ou « commençaient » le latin, quelques-unes le grec. Pour aller au delà, il aurait fallu un personnel trop nombreux ou trop compétent, c'est-à-dire trop coûteux; les élèves passaient donc, au moins comme externes, au lycée ou dans les grands établissements congréganistes.

Enfin on devinera l'irrégularité ou la pauvreté de l'enseignement de ces petites institutions, où il fallait constituer tantôt une classe, tantôt une autre, et réunir des élèves de plusieurs classes, suivant les hasards de la rentrée ; on songera aussi à l'instabilité de ce personnel, employé tantôt ici, tantôt là, où se trouvent, avec quelques déclassés, quelques véritables professeurs et encore plus de répétiteurs en quête de leçons; souvent les plus capables sont attachés, comme des professeurs de gymnastique ou de musique, à plusieurs maisons, et comptés autant de fois.

Les notices officielles, lues de près, montrent encore que, dans la décadence des établissements laïques, les directeurs et les maîtres sont heureux de trouver une situation ou au moins des leçons, soit dans l'enseignement public, soit dans les maisons plus prospères, laïques ou congréganistes, qui absorbent de plus en plus la clientèle. Elles disent aussi que souvent l'installation matérielle, l'hygiène, la propreté même, la tenue des dortoirs en particulier, laissent à désirer. Plus d'ime fois c'est la discipline ou même la surveillance morale qui pèche, surtout dans quelques institutions consacrées à la préparation au baccalauréat ou au volontariat. On sait ce que vaut ce chauffage dans les « fours » médiocres, parfois dans les autres.

On rencontre trois ou quatre cas de poursuites disciplinaires pour irrégularités professionnelles ou morales*,

Les notices sont en général très circonspectes sur Tesprit de parti ou les tendances politiques, parce que l'inspection est limitée et sommaire. Il faudrait avoir ici les rapports spéciaux et confidentiels; ils manquent aux Archives, sauf rares accidents.

En i855, l'inspecteur d'Académie est « rassuré sur les sentiments d'amour et de reconnaissance que les directeurs professent pour le chef de l'Etat* ». En iSSy, le recteur ne trouve « rien de répréhensible sous le rapport des principes moraux et des doctrines politiques », et il considère comme sans importance « la faute commise par deux élèves de Moûgré, imputable uniquement à ces deux enfants et suivie d'un châtiment sévère' ». Mais en 1864, Duruy demande aux recteurs — en même temps qu'aux préfets — quelles sont les institutions où l'on a l'habitude de célébrer la Saint-Henri. Le recteur de Lyon répond : « Rien n'est venu justifier les assertions données là-dessus à Votre Excellence. Je n'oserais pas affirmer que le i4 juillet se passe comme les autres jours dans certains établissements dirigés par les congréganistes. S'il y a été cette année l'occasion d'une manifestation politique, elle a eu lieu bien à huis clos. L'autorité universitaire s'exerce d'ailleurs dans des limites si restreintes qu'il est bien difficile de lever le voile dont ils s'enveloppent* ».

* En i863, deux maisons sont, à la requête de Tinspecteur d'Académie, fermées par autorité de justice, celle de M. Franchet et celle de Tabbé Lofficial, qui est, de plus, condamné à 1000 francs d'amende.

* Rapports des inspecteurs sur les établissements libres (Arch, acad.), 3 Archives nationales, F^*^ n 99687.

* Archives nationales^ F*'' H 86468.

EnGn on trouve quelques notes sur la situation des grands établissements congréganistes pendant la guerre. Nous les résumons ainsi :

« A Oullins, où l'on avait cependant offert spontanément une partie de la maison pour établir une ambulance... il a fallu faire intervenir le préfet pour empêcher une occupation complète par les troupes. Les officiers voulaient jeter à la porte tous les ecclésiastiques. Au 6 mars le collège n'a encore qu'une aile des bâtiments à sa disposition.

«Aux Minimes, malgré le dévouement du Supérieur, qui avait ao malades à

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