INFLUENCES DE L'ESCLAVAGE SUR LES CLASSES SERTILES
Deux influences dominaient toute la vie de Tesdave, 1** rinfluence générale de son état : Tesclave n'est rien, rien qu'une chose sous la main qui le possède; et 2^ l'influence particulière de son maître : le maître est tout pour lui; sa parole est la loi, et ses ordres, le devoir. La première de ces deux influences lui ôtait le fondement de la moralité humaine; la seconde lui imposait les obligations d'une sorte de moralité domestique : l'esclave n'a plus en lui de règles de conduite, c*est au maître qu'il' doit les demander.
Or quelle était cette morale du maître, et de quel principe faisait-il dériver les devoirs qu'il imposait à ses esclaves? Tout se ramenait à la loi qui gouvernait, en quelque sorte, leur condition dans son domaine : la loi de l'intérêt.
L'intérêt du maître pouvait prescrire au serviteur quelques vertus : il n'exigeait pas seulement, en effet, qu'il eût de la santé et de la force, les qualités du corps; il voulait en même temps certaines qualités morales, comme garantie de l'utile emploi des premières. A quoi bon la santé en lui, s'il est paresseux? A quoi bon ses forces, même ses forces régulièrement employées au travail, s'il en dissipe les fruits? Caton retranchait également de son estime un esclave ou un sol productif, dont les produits
étaient absorbés par les frais d'entretien^. Aussi attachaiton une importance capitale à ce point; et si, pour conserver en bon état les forces des hommes de peine, on se résignait à des ménagements, même coûteux, on ne devait point épargner les exhortations et les conseils faciles , pour développer en leur ânle ces qualités sans lesquelles les autres n^étaient rien. C'est ce qu'observèrent Caton , Varron et Columelle , quand ils retraçaient les devoirs de Isi famille et particulièrement du villicus, dont l'action, substituée à celle du maître , exerçait une influence directe sur l'exploitation tout entière. Us ne lui imposaient pas seulement des fonctions à remplir, Qiais des vertus à pratiquer : docili1(é, vigilance, application, économie; et les mêmes leçons se répétaient au théâtre pour les esclaves en général. «Il m'a acheté, disait l'un, pour lui obéir et non pour lui commander 2. — L'esdave, (disait un autre , doit apprendre à tout savoir et à ne rien dire*. — L'esclave doit avoir un frein à ses yeux, à ses mains, à sa bouche^. — Le modèle des bons esclaves, c'est celui qui prend à cœur les intérêts de son maitre ,
^ Gat. Dtf remit i, 6.
^ Dicto me émit audientem , haud imperatorem sibi.
(Plante, Menachm. 11, m, 353.)
C'est la morale <{ue Messënion avait pu tirer, en effet, de la première scène de ce même acte. (Voyez le vers 166. )
^ Plus oporiet scire servum quam loqui.
(Piaule, Afi7. Gior. ll.v, A78.)
" Domitos habere oporiet ocuios et manus
Orationemquc.
{Ihid. II, vi.ôGS.)
veille, dispose, s'inquiète pour lui, et lui conserve son bien, plus diligemment et avec plus de prudence que s'il était présent lui-même *. >»
Ces maximes , que Ton mettait dans la bouche des bons esclaves, comme pour en rendre Tautorîté plus forte, oa les leur faisait aussi pratiquer. Tel se montre à nous' le vigilant Gripus dans le Rudens^ ; tel encore Tyndare dans les Captifs. Pris et vendu comme son jeune maître, il change de rôle avec lui , pour lui assurer un retour plus facile à la liberté : ruse qui réussit , au grand péril du serviteur fidèle; car l'acheteur, furieux d'être trompé, veut s'en venger sur sa personne par les plus cruelles tortures. Mais ces menaces exaltent son dévouement. « Si je meurs, dit-il, et s'il ne revient pas comme il Ta dit, je laisserai ati delà du tombeau cet éclatant exemple, d'avoir tiré mon maître des mains de l'ennemi et de l'esclavage, pour le rendre à sa patrie, et d'avoir mieux aimé détourner sur ma tête le péril qui menaçait la sienne*. » Il y eut sans doute dans l'histoire des exemples de ces dévouements d'esclaves : nous en dirons quelques mots plus bas. Mais le maître, en conscience, sentait bien qu'il n'avait guère le droit d'y compter : la loi , qui le comman-
^ Piaule, Menœchm. V, vi, 870.
^ Nam ut de nocte multa impigreque exsurrexi ,
Lucrum prœposivi sopori et quieti ; Tempestate sœva expeririexpetivi , Paupertatem heri qui et meam servieniiam Tolerarem, opéra haud fui parcus.
(Plaalc, Rttdcnsy IV, ii , 822.)
' Piaule, Capf. Ilï, v,6i6.
dait à Tesdave, sous peine de mort, montre assez qu*on ne lui supposait pas une telle élévation de sentiment ^ ; et Plaute lui-même, quand il prête à son personnage tant de grandeur d'âme et de vraie noblesse, ne déroge point à Tc^inion qu'on se faisait des esdaves : car ce personnage est un homme libre, tombé jadis en servitude. Or de même que, parmi ces jeunes filles, ravies dès Tenfance à leur famille et élevées par un indigne prostitueur, il y a toujours comme un instinct d'une meilleure origine qui relève, par une sorte de dignité naturelle, la dégradation de l'état où la fortune les a jetées, de même il y a dans cette libre nature, s'ignorant encore, une force de sentiment qui la révèle , à travers les apparences de l'esdavage, aux âmes des spectateurs; et il n'ont pas besoin du dénoûment pour reconnaître un égal dans celui qui s'écrie devant la mort .: « Sacrifier sa vie au devoir,^ ce n'est point périr 2. »
L'esdave dévoué , dans Plaute , ce n'est donc pas Tyndare; c'est Palestrion dans leMiï^^jriorio^a^; c'est surtout Stasime dans le Trinummas : Palestrion , qui sert son premier maître avec d'autant plus de zèle, qu'il le sert contre son maître nouveau, le Militaire fanfaron^; Stasime, qui, tout en déplorant les prodigalités du sien, en prend sa part ,
^ «Quum dominus occiditur, auxilium ei familia ferre débet, et «armis, et manu, et clamoribus, et objectu corporis. Quod si, quum «posset, non tulerit, merito de easupplicium sumitur. w (L. 19 (Modest.) . D., XXIX, V, De S, C. Siliano,)
' Qui per virtutem perbitat, is non iulerit.
{Capt. III, V, 6a4.) '* ^(7. glor. II , I et passim.
et le détourne encore, autant qu'il le peut, d'un avenir dont il redoute l'issue : car enfin , si le msutre est réduit à se faire militaire, lui-même que deviendra-t-il? un goujat^ Le zèle de la maison du maître, le dévouement, l'obéissance, telles étaient donc les principales qualités demandées à l'esclave. Mais l'obéissance ne pouvait-elle pas consister à mal faire? et le dévouement être réclamé dans la complicité du crime? Si le maître poussait au vol; s'il autorisait la fraude^; s'il commandait la débauche? car il n'y avait point seulement des esclaves de travail; il y avait aussi des esdaves de plaisir, des esclaves dont la condition habituelle était de satisfaii:e les passions du maître , ou bien encore d'aller, à son profit, attendre , dans des lieux infâmes, ou chercher, au sein des orgies, le libertinage et la dépravation. C'est un fait commun, reconnu, avoué devant la loi. Hatérius avançait, dans un
* Sed si alienatur, actum *8t de colio meo.
Gestandus peregre clypeus , galea , sarciiia ; Ecfbgiet ex orbe , ubi enmt ikctœ nubtis ; Ibit istînc aliquo in maxumam malam crucem Latrocinatum, aut in Asiam aut in Gilidam.
. . . Quid ego nunc agam P Nisi uti sarcinam constringam, et dypeiun ad dorsum adoommodem, Fulmentas jubeam snbpingi soccis; non sisti potest. Video caculam militarem me futriram haad longius , Ut aliquem ad regem in saginam héros se oonjexit meus.
( Trin. II, ly. 553 » et UI , ii , 675. )
Ces détails pourraient encore rapporter le trait dont il s'agit à la Grèce.
' Quem quidem hominem inrigatum plagis pistori dabo ,
Nisi hodie prius comparassit mihi quadraginta minas.
( Plaute , Epidic. I , il , 111.)
plaidoyer, que Timpudicité était un crime dans FiDgénu , un devoir dans Tafiranchi, une nécessité dans Tesclave^; et Quintilien, ou Fauteur des Déclamations mises sous son nom, voulant montrer que le ravisseur d'une jeune (ille, par cela seul qu'il l'avait ravie, la savait libre, di- . sait, en se plaçant un moment dans le système de la défense : «Mais, si elle avait séduit tes regarda, qu'était-il besoin de violence? Ne pouvais-tu la gagner par un présent? et, si elle était rebelle, ne pouvais-tu la demander poliment à son maître [pro tua illa comitate)^? » U fallait donc encore obéir, car le maître l'avait voulu : c'était la loi et le devoir; point de principe de morale au delà de sa volonté. La crainte du maître était le commencement de la sagesse; et le propre du bon esclave était de prévenir ses ordres mêmes, en se conformant aux moindres indices de ses dispositions intérieures *.
Mais on voit où de tels principes devaient aboutir. Il avait été facile au maître de corrompre le naturel de l'esclave, et de se faire obéir quand il le poussait au mal; il lui fut plus difficile de le réformer et de le diriger vers le bien. On lui avait ôté le frein moral ; on n'en trouva point d'autre capable de contenir en son âme l'emporte-
^ « Impudicitiam in iogenuo crimen esse, in servo necessitatem , in « liberto ofiBcium. » (Reines, ad Petron. Satjr, 76 , p. 878 : c Nec turpe « est quod dominus jubet. » ) Cf. Horace, Sai. 1 , 11 , 117, et Lucien, Ep. Satarn, 29.
^ Quintii. Declam, ceci, p. 210 (éd. Lemaire).
' Âtque ita servom par videtar firugi scse instituere ,
Proinde heri ut sint , ipe item sit; voltum e voltu conparei : Tristis sit, si beri sint tristes ; hilarus sit» si gaudeant. ( Plaute , Amphilr. III , m , 798. )
ment des sens. Il entra dans cette morale de Tintérét plus loin qu'on ne Teût voulu : il laissa les applications pour aller droit au principe; et, sans s'inquiéter des formes, il en suivit l'esprit. Quel en fut le résultat? Justement ie contraire de celui qu'on croyait atteindre; car l'intérêt de l'esdave uni à celui du maitre, dans les rapports extérieurs de la famille. , y est , à l'intérieur, directement opposé. L'esclave aussi chercha donc son bien, et le prit où il le trouva, dans l'oisiveté, dans le plaisir, par la ruse, par la fraude, par les détours, le mensonge et le vol : c'étaient pour lui la ÊA dernière 4e la vie et les moyens d'y parvenir. Nous l'avons établi en parlant de l'esclavage en Grèce, et cela n'est pas moins vrai à Rome : car la constitution de l'esclavage ne différait point chez les deux peuples; et la nature de l'homme, toujours semblable, placée dans les mêmes conditions, soumise aux mêmes influences, donnera partout les mêmes résultats. Nous pourrions donc rappeler ce que nous avons exposé plus haut. Nous pourrions principalement reprendre à ce premier tableau les emprunts que nous avons faits au théâtre de Rome, pour tenir lieu des scènes qu'il imitait du grec et dont l'original est perdu. Haute surtout nous a donné ce droit par l'inspiration de sa verve et l'originalité de ses peintures; et c*est pourquoi, dans toutes les pièces où l'aveu même de Fimitation ne nous forçait point à reconnaître, au moins dans le cadre général , une copie de la Grèce , nous l'avons réservé comme spécialement romain. Ce n'est pas qu'il soit toujours le peintre des mœurs romaines de son époque ; il y avait encore parmi les citoyens une plus forte trace de ces habitudes antiques dont Gaton , contem-
porain de Piaute , laisse entrevoir quelque chose dans son Traité d'agriculture; mais il y avait aussi dans la société tine véritable intrusion des mœurs étrangères. Elles s'étaient établies au sommet de l'Etat; et de là, par l'autorité des plus grandes familles, par l'influence de leurs relations et la force de l'exemple, elles menaçaient de se répandre partout. C'est là ce que Piaute attaque sous cette forme toute descriptive, avec non moins de vigueur, mais avec plus d'habileté que le poète Naevius. S'il parle, comme on l'a dit, à la populace qui remplit le fond du théâtre , il lui parle bien un peu des sénateurs et des chevaliers qui occupent les premiers rangs; et ainsi, tout en retraçant des scènes grecques, il est dans la vérité de son temps et' de son pays. Je ne sais même si , par l'exagération de ses tableaux , il ne se rapproche pas quelquefois plus encore de Rome que de la Grèce. Le Grec captif à Rome ne fut pas, sans doute, moins habile que l'Asiatique et le barbare dans la Grèce , à se faire une vie supportable au sein de l'esclavage ; et elle^ consista toujours dans la bonne chère, la dissipation et le plaisir. Enfermé dans ce cercle fatal, il sut retrouver pour le mal tout ce qu'il avait de finesse et de ressources; et Piaute est par excellence le peintre de ces mœurs. Quel laisser sdler dans la gourmandise^, et quelle subtilité dans le voP! Gomme son esclave fait le bon apôtre devant le maître qui
* PœnuL I, II, Sog; III, vi, 801, etc.
^ Cave ta idem faxis , alii quod servi soient ,
Qui ad heri fraudationem callidum ingenium gérant. (Piaute, A*in. II, i, a4a.)
Les exemples en sont partout dans les pièces du poëtc.
se défie ^ et de quel dédain il paye la dupe qu'il a trompée ^. S'il aime le vin , lamour, ne lui opposez point la morale faite par les maîtres à son usage : il a pour lui la morale sacrée. Résister à i*amour ! Est-il un Titan pour combattre les dieux ^? U les invoquera tous au besoin , le dévot personnage! Sa mémoire possède tout le catalogue des divinités de ses deux patries, pour donner plus d'autorité à ses serments : «Que Jupiter, Junon, Cérès, Minerve, Latone, l'Espoir, la Bonne Fortune, la Vertu, Vénus, Castor, PoUux, Mars, Mercure, Hercule, le dieu des Màoes, le Soleil, Saturne et tous les dieux, me soient en aide, comme il est vrai »... et tout est faux *. Mais qu'est-ce que le parjure pour luiP C'est l'afiaire de sa langue, de la langue sa^bonne patronne ^. .
On devine le Grec , à cette légèreté avec laquelle il se joue de ce qu'il y avait de plus sacré dans le culte et dans le droit de Rome. Ce sont bien , dans les excès qu'il se permet en l'absence du maître , les habitudes de la licence
1 — Egone te jocolo modo ausim dicto aut facto fallere P
— Egon* abs te ausim non cavere , ne quid committam tibi ?
— Qoia tibi unquam qnidquam , postquam tnus sum , verborum dedi ?
— Ego enim cavi recte ; eam mihi debeo gratiam atque animo meo : Sat sapio» si abs te modo nno caveo.
( Plaate , Mostell. Ul , m , 865. j
^ Le même Tranion dans la MosteUaria; Pseudolu» dans la pièce de ce nom (V, ii, 1277); Chrysaiedans lesBacchis (IV, ix, 1019).
' Quid ergo fiidam? Deisne advorser ? Quasi Titan cum diis beliigerem ?
(Plaote, Pen. I, 1, a5.)
* Ut jurât ! servat me ille suis peijuilis.
( Plante, Bacck. IV, viii, 843.)
' . . .Nam si quid scelesle fedt, lingua pro illo pejerat.
(Plante, il«in. II, 11, 376.}
athénienne; et les serviteurs vraiment romains, que Ton retrouve à la campagne, le marqqent expressément, quand ils disent à ces débauchés : « Buvez jour et nuit, faites les Grecs ^. » Ils sont donc Grecs encore ; mais leur maître peut bien être Romain. Les Romains, qui s'initiaient à la civilisation hellénique , devaient , d'ailleurs , bien plus facilement subir rinâuence de ces Grecs, leurs esclaves; car le mot d'Horace est vrai dans l'acception la plus étroite : ce n'est pas seulement la Grèce captive, avec la séduction de ses lettres et de ses beaux-arts, c'est le Grec esclave, qui, par ses qualités et par ses vices, s'empara du farouche vainqueur. Et quand celui-ci , prenant aux mœurs de cette contrée ce qu'elles avaient de dissolution et de détours, eut besoin, pour s'en tirer, de l'habileté de son esclave, quel triomphe pour le vaincu ! Alors les rôles changent ; car, sur ce terrain , l'esclave est maitre. H faut qu'on le supplie , il faut qu'on le courtise. Il cédera pourtant, et il paraîtra se dévouer encore^; mais, en réalité, ce dévouement lui coûte peu : car il y a dans le mal quelque chose qui l'attire, et il y a, de plus, dans cet appel de son jeune maître, conmie un hom-
' Nunc dam tibi lobet licetque , pota , perde rem ,
Gonrumpe herilem filium , adulescentem optumum , Dies nocteisque bibite, pergraecamini , Âmicas emite , libérale, pascite Parasites, opsonate pollucibiliter.
Haeccine mandavit tibi, quom peregre hinc iit, senex. (Pkute, Moiiell. I, i, ao.)
^ Patiar ego istuc quod lubet.
Dum tibi ego placeam atque obsequar, meum tergum floccifacio. ( Epidie. I , ii , i Ao. )
Cf. ihid, m, II, 327, etAsin. I, ii, 106.
mage rendu à sa supériorité. Cette supériorité , Plaute la lui assure avec éclat, par la fécondité de l'invention et la verve de la mise en scène. En laissant à l'imitation de la Grèce, dans YAsinaire, dans les Bacchis, cette série d'intrigues qui forment comme le tissu de la pièce primitive, on peut cependant retenir, comme vraiment domiciliées à Rome, ces physionomies si expressives des Liban, des Léonidas, des Chrysale, avec leur finesse à concevoir un plan, leur audace à l'exécuter, leur présence d'esprit, leur habileté à rallier toutes ces ruses, après un échec , pour les ramener à la victoire ; et quel mépris pour les petites inventions , quelle ambition des grandes! c'est toute une Iliade de stratagèmes. Aussi, Chrysale rappelle-t-il avec complaisance le siège de Troie, quand , semblable à Ulysse et à ses compagnons , il s'abandonne à l'ennemi pour mieux s'en emparera Dans les pièces qui ne sont point expressément rapportées à la Grèce, bien que plusieurs traits y marquent encore l'imitation , on peut donc, à plus forte raison , attribuer encore à la famille urbaine lesMilphion (du Pœnvdns), les Tranion (de la Mostellaria) , les Épidique, les Pseudolus , tous ces esclaves qui , malgré les obstacles, grâce aux mille évolutions de leur esprit de ruse , mènent en vainqueurs l'intrigue au dénoûment.
Il n'y avait pas seulement inclination au mal , il n'y avait pas seulement envie de supériorité et satisfaction
' O Troja , o patria , o. Pergamum , o Priamc l periisti , senex.
Ego sum Ulysses, quojus consilio haec geruntur ;
Tura quœ heic sunt scribtœ literae , hoc in equo insunt milites. ( Plaute , Baceh. IV, ix , 884 , et la scène tout entière. )
d^amour- propre, dans ces machinations où l'esclave se jette entre* un père et un fils de famille : il y avait encore le secret plaisir de compter dans leurs rapports, à d autres titrés que ceux d'instrument ou de simple chose; il y avait aussi cette double jouissance de se faire de Tun une dupe et de Tautre un complice, un allié, et quelquefois même un esdave : et, s'il &ut laisser à la Grèce cette familiarité habituelle du serviteur avec le maître qui ne lui doit rien, il faut regarder conmie ^lement ordinaire à Rome ce ton d'égal , ce ton de supérieur, avec lequel il traitera le maître, lié à lui par les obligations du vice. C'est un trait de caractère que Plante s'est appliqué à mettre en saillie par les plus vives boutades et par les meilleurs tours. Avec quel dédain l'esclave accepte les compliments du maître! avec quel sansfaçon il répond à ses avances^! avec quelle brusquerie il coupe court à ses questions: « Ah! ton bavardage m'ennuie, tu m assommes^! » Quel plaisir il prend à irriter son impatience, à tromper sa curiosité! et comme il se rit de son désespoir^ ! Ce sont amusements d'esclaves : et il était bien juste que les maîtres, dont ils servaient les plaisirs, en fissent les frais à leur tour\
* Cedo taam mihi dexteram , agedum , Acanthio. — Hem l dabitur, tene.
{Merc. I, II, 147.)
^ MercaL 1 , 11, 1 53. «Je ne connais pas d'homme plus emporté que toi , répondait plus haut son maître à une autre insolence. » (Ihid. 1 49.)
' Qui potuit vidcrc ? — Oculis. — Que paclo ? — Hiantibus , etc .
{Ihid. 180.)
* Voyez encore les Bacchis, II, 11, 160 et 167, et IV, iv, 63 A; Pœml I, I, 73 et 84, etc.
Voilà ce qui, dans les scènes de Piaute, semble appartenir séparément ou en commun à la Grèce et à Rome. Ce sont des mœurs grecques, mais déjà transplantées^ en Italie et mêlées aux habitudes des plus nobles familles , comme le théâtre de Piaute est le théâtre grec animé du génie romain. La scène est donc restreinte encore; et, si Ton doit appliquer à la masse des esclaves à Rome , comme en tout pays, cet ensemble de mœurs qui résultent des principes fondamentaux de Tesclavage, il ne faut pas encore leur prêter, dans une sphère d'action bien étendue, ces nuances plus fines de caractère, et, en particulier, ce savoir-faire, cet esprit d'intrigue qui leur eût donné, comme sur ce théâtre, la part principale d'action dans la famille, et une sorte de domination sur tous les détails de la vie privée : ce sont les exceptions. Mais les exceptions vont se multiplier, la scène ira s'agrandissant; et bientôt les tableaux du comique seront d'une application presque générale. Aussi, quand on prend l'esclavage, non point à cette époque précise de la vie du poète, mais dans une période plus large, on peut, sauf quelques restrictions marquées plus haut , retrouver l'image fidèle de la classe servile dans les scènes de son théâtre. Ovide ne proclamait-il point la vérité tout actuelle encore, pour son temps et pour son pays , des pièces de Ménandre , quand il s'écriait :
Dum fallax servus, durus pater, improba lena Vivent, dum merelrix blanda, Menandros erit'.
Rome, en effet, en prenant à la Grèce et en augmentant
^ OviHe, ^mor, I, XV, 17.