GUERRES CIVILES
« Ce n'est pas seulement lorsque Ton est revêtu d'un pouvoir politique qu'il convient de traiter avec douceur ceux qui dépendent de notre autorité ; mais , dans la vie privée même, la prudence nous prescrit d'user d'humanité envers nos domestiques; car, si, dans la cité, l'arrogance et l'extrême sévérité font naitre les discordes civiles entre les citoyens, de même, dans les maisons des simples particuliers , des vices semblables engendrent les complots des esclaves contre les maîtres, et quelquefois donnent lieu à d'effrayantes rébellions qui menacent le repos des villes : plus les maîtres sont cruels et injustes, plus les hommes rangés sous leurs lois finissent par pousser leur ressentiment jusqu'à la férocité. Celui que la fortune a placé dans une condition inférieure peut consentir à céder à ceux que le sort a mis au-dessus de lui les honneurs et la gloire ; mais , lorsqu'il se voit privé de la bienveillance à laquelle il a de justes droits, l'esclave révolté traite ses maîtres en ennemis ^. »
Voilà le jugement que Diodore de Sicile, éclairé par l'histoire, portait sur le régime de l'esclavage, voilà les garanties qu'il réclamait pour les esclaves, les dangers qu'il
' Diod. Fragm. XXXIV et XXXV, ii, 33 (éd. Didot); trad. do Miol, i. Vif, p. 255.
montrait aux maîtres, s*ils persistaient dans leurs habitudes de dureté et de mépris : et pourtant, ces droits que la nature de Thomme laissait, avec son empreinte. sacrée, dans les classes asservies, furent toujours méconnus; et les maîtres, en leur imposant leurs caprices, leur commandaient la résignation , le silence et la docilité. On voulait quelles souffrissent, quelles se résignassent aux duretés mêmes d'un commandement injuste :
Indigna, digna habenda sunt, herus quœ facit';
et Phèdre, l'affranchi, avait une fable qui aboutissait aux mêmes conclusions. C'est un esclave qui se plaint à Esope : « J'ai des coups, dit-il, par-dessus les épaules, et le fouet ne manque jamais; on m'envoie à la campagne servir la famille rustique; si le maître donne à souper dehors, je lui porte le flambeau sur la route; j'ai mérité la liberté, et je blanchis dans l'esclavage : » il veut fuir. «Un mot, » lui dit Esope. « Sans avoir rien fait de mal , tu éprouves tous ces inconvénients : que sera-ce si tu manques au devoir, à quels maux ne dois- tu pas t'attendre .^ • Cette réflexion le détourna de la fuite ^ » Dans la fable; mais,
dans la réalité, il est douteux qu'elle ait eu le même succès: témoin tant d'autres expédients par lesquels ou voulait prévenir ces tentatives de l'esclave, ou les faire avorter, l'anneau qui lui serrait le pied, le collier qu'il portait au
* Plaute, Captiv. II ,*i, i33. De même encore Sosie dit à son maître qui veut le châtier, quoique sans raison [Amph. II , ir, 4oo] :
. . . Tuus sum ; Proinde ut commodum *st et lubet, qnidquo facias.
^ l*hu»dr. Fab. nov. xi.v.
cou, la flétrissure qui le marquait au front, et ces proclamations ou affiches, et ces chercheurs jurés (fagitivarii), et ces récompenses à qui le ramènerait , et ces peines à qui lui donnerait un asile ^ Ni le mauvais succès , ni les châtiments terribles dont il était suivi n'eurent la vertu qu'on attribue au conseil d'Ésope. La douceur même n'y suffit pas toujours, si l'on en croit les consolations de Senèque à son ami Lucilius , dont il vantait ailleurs la modération et la clémence 2. L'esclave, en général, ne restait indifférent que quand il ne pouvait que changer d'esclavage, comme cet âne de la fable: « Si je dois porter mon bât^ ! >»
Mais ce n'était pas seulement une possession incertaine, c'était une dangereuse propriété. Il y eut, sans doule, au sein des classes serviles, des exemples d'affection et de dévouement sincère ; tous les maîtres n'étaient pas cruels, et leur humanité pouvait quelquefois, contre l'influence même de l'esclavage , réveiller les plus nobles sentiments de l'homme dans ces âmes si souvent dégradées. On citait les esclaves de Grumente , qui avaient fait sortir leur maîtresse de la ville prise d'assaut , en feignant de la conduire au supplice; l'esclave de Vettius emmené captif, le tuant
^ Voyez le chapitre précédent et cel.ui qui y correspond dans l'His loire de l'esclavage en Grèce. Une pièce perdue de Plautc était intitulée les Fugitifs.
* Sénèque, Ep. cvii, i et 5. Cf. les éloges qu'il donne à .son humanité, dans sa lettre xlvii, i.
' Ergo quid refert mea
(^ui scrviam , clilellas dum porlem meas ?
(Phèdrt, I, XV, 9. )
our railranchir, et se tuant après lui (20); et de semlables traits pouvaient surtout se recueillir aux jours les •lus mauvais des guerres civiles. 11 y eut des esclaves qui lon-seulement résistèrent aux provocations et se turent or la retraite des proscrits , comme les esclaves de Varron, nais qui se firent eux-mêmes leurs gardiens et leurs proecteurs. On en vit se prêter à leurs stratagèmes, se consîtuer les satellites d'un Apuléius et d*un Aruntius , quand, >our mieux fuir , ils prirent Thabit de centurion et feignirent de poursuivre les traîtres; ou encore, accompagner comme licteurs Pomponius qui, revêtu des insignes le la préture, osa traverser Rome, monter, à la porte de a ville, sur un char de TÉtat, parcourir lltalie et passer m Sicile, au camp de Pompée , sur un vaisseau des triumrirs^. D'autres fois, leur affection ne se borna point à se- X)nder, elle inventa des ruses: ainsi, pendant les mas- ^cres de Marins, les esclaves de Cornutus jetaient dans les lammes du bûcher un cadavre inconnu qu'ils donnèrent lux soldats comme leur maitre^; et, dans les proscriptions du second triumvirat, un esclave de Restion faisait plus : devenu tour à tour l'objet des bontés et des rigueurs ie son maître , qui , pour certains crimes , l'avait fait marquer, il le rejoignit dans sa fuite et, loin de le trahir, le cacha dans une grotte; puis, comme cette retraite allait être découverte, il se jeta sur le premier passant, le tua et le présenta aux bourreaux comme son maître, appelant en témoignage de sa vengeance les stigmates qu'il portait au front^. Quelquefois les esclaves ne livrèrent point aux
1 Appien, B. civil. IV, 47, 43, 46, 45. — ^ Ihid. I, 78.
^ Ihid, IV, 43. Cf. Dion Cass. XLVII . 10, p. 498, l 68; Val. Max.