II
meurtriers d'autres victimes qu'eux-mêmes; on en vit qui sauvèrent leurs maîtres au prix de leur tête, changeant de vêtement avec lui et attendant la mort^. Appien rapporte quelques autres exemples du temps des guerres civiles, et Sénèque , qui en avait cité plusieurs , en prend de plus récents à Tépoque, non moins redoutable, des délations, sous Tibère 2. Mais ces exemples sont des faits particuliers, auxquels on peut opposer leurs contraires. La vengeance des esclaves ne s'arrêta pas toujours devant la crainte des plus cruels supplices^ : comment se fût-elle contenue devant l'impunité ? Comment n'eût-elle point cédé aux entraînements des proscriptions , qui faisaient appel à toutes les mauvaises passions de leur race, et les soulevaient contre leurs maîtres , par l'appât du sang, de l'or et de la liberté? Combien de fois l'esclave ne se fit-il pas lui-même le bourreau de son maitre ? Combien de fois des mères éplorées tendirent vainement les bras à leurs servantes en furie^? Appien mêle aux exemples de dévouement que nous avons cités des exemples de ces trahisons d'affranchis ou d'esclaves^; et pourtant, en plus d'une occasion, le sentiment public s'en émut et les fit réprimer. Un esclave , qui ap-
VI, VIII, 7; Macrob. Sat. I, n, p. 257. Martial y fait aussi allusion. (Ep, III, XXI, 1.)
» App. B. cil'. IV, 29. Cf. Sén. De henef, III, 25.
' «Sub Tiberio Caesare fuit accusandi frequens et pêne publica «rabies, quse omni civili bello gravius togatam civitatem confecit. *
(Ibid.2^.)
3 « Crudelitatem privatorum serviles quoque manus, sub certo crucis «periculo, ultœ sunt. » (Sén. De clem. I, 26.)
* Luc. Pkarsal II, i48 et aS. — ^ App. B. civ. IV, 26, 29 , 89, 5i.
portait à Grassus des preuves écrites contre Garbon, lui fut renvoyé chargé de chaînes ^ ; un autre , qui dénonça son maître pendant la rivalité de Marins et de Sylla, fut récompensé de la liberté, comme délateur, et puni de mort, comme traître*; et, pendant le second triumvirat, un misérable, qui avait acheté la liberté par une semblable trahison, ayant poussé Tinsolence jusqu'à se porter adjudicataire des biens du proscrit contre la famille dépouillée , le peuple contraignit les triumvirs à le rendre à cette famille comme esclave; un autre ayant révélé la pieuse ruse d'un de ses compagnons, qui avait pris les habits de son maître, pour le sauver , au prix de sa vie^ le peuple n'eut point de repos qu'il n'eût contraint les magistrats à mettre le traître en croix, et le serviteur fidèle en liberté^.
Il y a donc parmi les anecdotes une sorte de compensation , et les unes pourront être plus nombreuses que les autres , selon que le moraliste voudra prendre la question au point de vue de la bienfaisance ou de la dureté du maître. Mais où est le fait le plus général ? L'historien l'a marqué dans ce jugement sur les proscriptions: « La fidélité fut extrême parmi les femmes , moyenne parmi les affranchis, plus rare parmi les esclaves*. . . » Il n'en fut pas autrement de l'époque des délations , sous l'empire. Quand cette loi protectrice des familles, qui défendait de recevoir le témoignage de l'esclave contre son maître , éludée par
» Val Max. VI, VII» 2.
* Tite-Live, Ep, LXXVII. « Servus , ut praBmium proraissi indicii ha- « béret, manumissus est, et,obscelu8 proditi domini, de saxo dejectus « est. » C'est la logique des proscriptions.
^ App. B. civil, IV, 29. — ^ Vell. Paterc. TI, l.vvii, 2.
Tibère, eut été ouvertement supprimée par Gaïus, ce fut un débordement d'accusations : on en peut juger par retendue et la durée des satisfactions sanglantes que Claude en voulut tirer ^ ; et le mal ne cessa point alors. Tacite, en flétrissant toute cette période de despotisme, Pline comparant Trajan à ses prédécesseurs, témoignent tous deux du zèle des esclaves à répondre aux provocations qui leur étaient adressées 2. Et Sénèque en appelait non point seulement aux souvenirs de ces derniers temps, mais aux traditions de toute Thistoire, quand il disait : « Rappelezvous les exemples de ceux qui ont péri dans des embûches domestiques , par la force ouverte ou par la fraude , et vous verrez que la vengeance des esclaves ne compte pas moins de victimes que celle des tyrans^. » C'est qu'en effet , l'esclave était comme un ennemi introduit au sein de la famille : autant d'esclaves, autant d'ennemis disait le proverbe; ils avaient pour armes familières la trahison, aux époques de trouble ; la délation , aux temps de tyrannie; et, dans les temps ordinaires, le poison et les embûches secrètes.
Les empereurs qui encouragèrent le plus ces délations ,
^ Suét. Calig. 9, et Dion Gassius, LX, i3, p. 961, cité plus haut. Une loi d*Âuguste défendait aux exilés d'emmener plus de vingt esclaves ou afiranchis. (Dion, LVI, 26 , p. 826, 1. 84.) Caligula leur en accorda en aussi grand nombre qu ils voulaient, comme autant de gardes attentifs à leurs démarches, prêts à les dénoncer. (Dion, LIX, 8 , p. 911, l. 3o.)
* Tacite, Hist. 1,2; Pline , Pane^. xlii, 3 et 4.
^ «Recognosce eiemplum eorum qui domesticis insidiis perierunt, «aut aperta vi, aut dolo : intelliges non pauciores servorum ira ceci- « disse, quam regum. » (Séo. Ep, iv^ 6.)
dont ils profitaient , voulurent s'armer de rigueur contre ces dangers domestiques, où Tesclavage était seul en cause. Nulle pensée de vengeance ne pouvait naître dans l'âme d*un esclave, sans être supposée commune à ses compagnons. Tous devenaient en quelque sorte solidaires du crime : suspects, s'ils ne l'avaient deviné, coupables, s'ils ne l'avaient prévenu : et, quand le maître périssait par violence, tous étaient conduits au supplice. C'était l'usage, ce fut l'objet du S. C. Silanianus qui , au temps de Néron , vint le consacrer; — t attendu , » disait la loi, « que la sécurité des maisons serait absolument compromise, si les esclaves n'étaient forcés, au péril de leur tête, de protéger leurs maîtres contre les domestiques ou les étrangers^. » — Par maître, on entendait, non-seuiement le père, mais les fils de famille, même émancipés; par esclaves, les affranchis du testament, les affranchis sous condition {statu liberi)^. On excepte l'enfant , l'aveugle et le fou , le sourd et le muet , si leur infirmité leur a été un obstacle; les malades, mais si la maladie était si grave qu'elle les clouât au lit; et les esclaves enfermés, si leurs chaînes étaient si fortes qu'ils n'eussent pu les rompre^. Telle était la loi : une occasion
^ « Quum aliter nulla domus tuta esse possit , nisi periculo capitis «sui, custodiam domini tam ab domesticis quam ab extraneis praestare «servi cogantur, ideo S. G. introducta sunt de publica quacstione a fa- «milia necatonim habenda.» (L. i,pr. (Ulp.) , D., XXIX, y. De S. C. Silan,) Cf. ce quen dit Tacite (Ann, XIII, 82) iFaclum est S. con- «sultum, ultionijuxtaet securitati, etc.» Les jurisconsultes étendaient Tesprit du décret au cas du suicide. Les esclaves qui n'empêchaient pas leur maître de se tuer, ruicnt punis de mort. (L. 1, S 22 , eod.)
' L. 1, S 1 et suiv. eod,
' L. 3 pr, et S 6 (Ulp.). D., XXIX, v. De S. C. Silan. L'enfant
de rappliquer se présenta sous Néron, à la mort de.Pédanius dont nous avons parlé au chapitre du Nombre des esclaves. 11 s'agissait de mener à la mort quatre cents hommes coupables de s'être trouvés sous le même toit que leur maître ! La foule , émue de pitié à la vue de tant d'innocentes victimes, s'emportait jusqu'à la sédition , et dans le sénat même il y avait partage; mais C. Gassius vint défendre les principes : « Nos ancêtres, dit-il , se défiaient du génie des esclaves alors qu'ils naissaient dans le même champ ou dans la même maison, et qu'ils recevaient, avec la vie, l'amour de leurs maîtres. Mais, depuis que nous avons introduit les peuples dans nos familles , avec leurs coutumes diverses , leurs superstitions étrangères, leur incrédulité, ce n'est que par la crainte qu'on peut contenir cette tourbe impure^»Et ce grand massacre s'accomplit froidement, malgré le soulèvement populaire : le peuple, pauvre et issu d'esclaves, n'avait pas les mêmes raisons de redouter ces complots^.
L'esclavage n'était pas seulement un danger dans la famille; il fut aussi, comme nous lavons vu ailleurs, un péril dans l'État.
Rome n'avait pris contre les esclaves aucune des mesures répressives que nous avons trouvées à Sparte ; et de même elle n'avait adopté en leur faveur aucun des ménagements de la politique d'Athènes. Elle les abandonnait aux maîtres, et ne s'en occupait pas davantage: ac-
n était plus excepté, s'il paraissait être dans la complicité du crime. (L. i4 (Marcien) , eod.)
' Tacite, Ann. XIV, 42-A4.
' «Gonglobata multitudine et saxa ac faces minitante.» (Ihid, 45.)
cep tant, sans les provoquer, toutes les conséquences du despotisme domestique, parce qu'elle se sentait assez forte pour les contenir. Mais, dans les premiers siècles de la république , la division profonde des deux ordres et Tentier assujettissement de la plèbe aux patriciens donnèrent plus d'une fois aux esclaves des soutiens et toujours , au moins, des espérances. Quoique moins nombreux , quoique moins froissés, peut-être, par la simplicité des mœurs de ce temps, ils ne laissaient point de conspirer, et souvent, au grand péril de l'Etat. Leur idée fixe était d'incendier la ville et de surprendre le Capitole. Ce fut le but d'une première conjuration, en 499 (av. J. G. ) : elle fut découverte, et les coupables, mis en croix; mais, dès l'année suivante, nouveUe conspiration partagée par la classe inférieure , où l'on commençait à comprendre qu'en chassant les rois on n'avait pas chassé la tyrannie : les chefs encore furent punis de mort^. Un peu plus tard , pendant les guerres contre les Volsques, ce sont les exilés qui se joignent aux esclaves, elle complot débute par un succès : Herdonius,avec quatre mille cinq cents hommes, occupe la citadelle et tue l'un des consuls ; mais il succombe sous les eflTorts des patriciens , et des croix se dressent encore pour les vaincus^. En 4 16, autre conj uration ; et,r,cette fois , elle parait avoir eu d'assez vastes ramifications dans les campagnes. C'est toujours la pensée de brûler la ville
» Denysd^Hal. V, 5i et 53.
^ T. Live , III , .1 5. Cf. 18, et Denys d'Haï. X , 1 6. On avait dû garder toutes les voies qui aboutissaient au Capitole, de peur que le reste des esclaves et le petit peuple n'allassent se joindre à ceux qui roccupaient.
et. d'occuper la citadelle» à la faveur de la confusion ^ Les conjurés voulaient, de plus, tuer les maîtres et se substituer à leur place , en prenant leurs femmes et leurs biens : ce que réalisèrent, par des moyens moins violents et plus heureux d'abord, les esclaves de Volsinies, qui, maîtres du gouvernement, eurent la bizarre idée de donner à leur entreprise une forme légale, s'emparant des biens par des testaments imposés aux maîtres , et autorisant, par ordonnance , tous les caprices de leurs passions brutales envers les femmes^.
Le commencement des guerres puniques, et, plus tard, les victoires d'Annibal en Italie, donnèrent encore des espérances aux classes serviles, et ramenèrent quelques complots^. Mais le triomphe de Rome semblait devoir les décourager, et Tunion des deux ordres donnait dès lors à la république des garanties plus fortes contre ces mouvements intérieurs. Toutefois, l'accroissement du nombre des esclaves et toutes les suites que nous en avons marquées offraient aussi plus d'occasions à ces tentatives. Une guerre servile fut sur le point d'éclater, dès
^ «Servitia, urbem ut incenderent, distantibus locis conjurarunt; tpopuloque ad opem passim ferendam tectis intento, ut arcem Capi- «toliâmque armati occuparent.» (T. Live, IV, ^5. Cf. Den. d^Hal. Excerpt V, p. 468 (éd. Angelo Mai).
* Tite-Live , Epiu XV, et Val. Max. IX, i, 2.
' Avant le combat de Duilius, 3,ooo esclaves et 4,ooo des alliés', destinés au service de la flotte, conjurèrent la ruine de Rome, qui, privée de troupes, ne dut son salut qu à la délation. (Oros. IV, 7.) £n 317, entre les batailles de Trasimène et de Cannes, il y eut un nouveau complot, dénoncé par deux traîtres et puni par le supplice de vingt-cinq esclaves. (T. Live, XXII, 33.)
198, aux portes de Rome : c'est en quelque sorte Carthage captive qui faillît surprendre son fier vainqueur. Des otages, donnés par le traité de 201 , étaient gardés à Sétia ; ils étaient des plus nobles familles, et avaient à leur service un grand nombre de serviteurs. Les esclaves se trouvaient aussi fort nombreux chez les habitants de la ville: on sortait de la guerre punique; c'étaient en grande partie des honmies de même race, achetés du butin. Ils s'entendirent et eurent bientôt communiqué leurs prcgets aux esclaves du territoire de la ville et des terres voisines de Norba et de Circéi. Tout était prêt: on n'attendait que l'occasion prochaine de jeux annoncés à Sétia pour attaquer le peuple au milieu du spectacle; et puis, les habitants surpris et égorgés dans ce soudain tumulte, on s'emparait de Norba et de Circéi. Le complot fut encore découvert; deux esclaves vinrent, avant le lever du jour , exposer au préteur C. Lentulus le plan des conjurés. D convoque le sénat , prend ses ordres et part avec cinq lieutenants: quant aux soldats, il en ramassait sur la route, enrôlant, sous le serment militaire, ceux qu'il trouvait aux champs; et, avec cette troupe improvisée d'environ deux mille honames , il arrive brusquement à Sétia. Les chefs de la conspiration sont arrêtés, les esclaves fuient; on les poursuit dans les champs, on les traque partout : mais on ne saisit point tous les coupables et on n^efiTraya pas leur audace. Ils songeaient à se jeter dans Préneste. Cornélius les devança encore; et cinq cents qui étaient du complot furent livrés au supplice. La ville n'en était pas moins dans la terreur : que des otages, des captifs de Carthage, aient pu concevoir un tel projet]
On établit des postes dans tous les quartiers, on donna ordre aux magistrats inférieurs d*y faire la ronde, aux triumvirs de la prison, de redoubler de vigilance, et Ton écrivit aux alliés du Latium , de retenir les otages en chartre privée , de ne point donner aux captifs moins de dix livres de fers , et de ne les garder que dans la prison publique ^
Ce danger à peine contenu dans le Latium, un autre éclate en Étrurie. Un soulèvement d'esclaves y répand partoutreCfroi , et il faut, pour en triompher, un préteur et une légion: les uns sont dispersés et tués, les autres pris; les chefs du complot sont frappés de veines et mis en croix, le reste rendu aux maîtres^. Puis c'est en Apulie (i85); des bandes de pâtres conjurés infestaient de leurs brigandages les grands chemins et le domaine public. Le préteur qui avait Tarente pour province crut devoir user d'une extrême rigueur: sept mille furent condamnés, beaucoup échappèrent, beaucoup subirent le dernier supplice^.
Déjà; dans ces complots, il n'était plus question de prendre et de remplacer Rome. La république avait accru ses forces^ étendu sa domination et son empire; et l'esclavage, quoiqu'il eût suivi le même progrès, demeurait faible , parce que la dispersion et l'isolement ne lui permettait pas d'user de même de ses moyens d'action. C'étaient des efforts audacieux , mais toujours partiels et
» T.Live, XXXII, 26.
' «Etruriam infestam prope conjuratio scrvorum fecit. » (Ibid, 36.) ^ «Magnus motus serviiis eo anno in Apuiia fuit, etc. (Tite-Live, XXXIX, 29.)
RÉACTION DE LESCLAVAGE. 299
nécessairement inférieurs aux ressources que Rome trouvait dans son organisation pour les combattre. Il y avait pourtant dans cette lutte quelque chose d'inquiétant pour rÉtat; car ces mouvements, tout limités quils fussent, étaient des appels à Tesclavage. Us ne pouvaient pas tenir Rome en échec sur un seul point, sans danger pour la masse ; et il y avait telle partie de la République où une situation plus isolée et une moins forte surveillance, un nombre plus considérable d'esclaves et un joug plus dur pouvaient multiplier les occasions de révolte et les chances de succès : telle était la Sicile. C'était là que devait éclater tout ce que l'abus de l'autorité domestique avait amassé de ressentiment au sein de l'esclavage. Mais la Sicile n'était que ce que lltalie l'avait faite : c'est en Italie qu'il faut rechercher le principe de ce vaste incendie dont elle fut le foyer.
La Sicile était devenue la nourrice de Rome ; c'est elle qui devait produire pour l'Italie ce blé que l'Italie dédaignait de produire. Les chevaliers romains s'y étaient partagé les terres de la conquête ; et les Siciliens rivalisaient avec eux dans un genre d'exploitation qui n'avait point de concur^ rence au dehors : ils le faisaient au moyen des esclaves. Ils en avaient demandé à toutes les guerres de Rome, et ils les avaient entassés dans cette ile , sans autre précaution que de les marquer à leur signe , comme on fait du bétail, et de les appliquer à un travail incessant^. Aveuglés par les inspirations d'une impatiente avidité, ils cherchaient à augmenter leur gain , non-seulement par un surcroît de travail , mais encore par une réduction dans
^ Diod. Fragm, XXX[V, ii, 27 et 32.
les distributions ordinaires de vêtements et de vivres; si bien , que , pour se procurer le nécessaire , les esclaves se répandaient par bandes dans le pays et s'y livraient au meurtre et au pillage, à l'exemple de ce qui se pratiquait en Italie. Là, déjà, les campagnes étaient livrées aux patres, et la vie pastorale avait tourné au brigandage , les maîtres ne donnant à leurs esclaves , pour tout moyen de vivre, que la liberté d'y pourvoir comme ils le voudraient et comme ils le pourraient*; et en Sicile, terre de conquête, l'impunité était bien plus sûre. En Sicile, le vol ne fut pas seulement permis , il fut commandé; et les grands du pays, unis aux chevaliers par la fortune, les égalaient, les surpassaient même dans cet excès d'audace qui retombait sur les faibles^. Un jour des esclaves se présentaient, presque nus, à leur maître Damophile, natif d'Ënna; ils se plaignaient de leur dénûment. Damophile, irrité, leur demanda pourquoi ils parcouraient en cet état le pays , quand ils pouvaient se procurer, par la force, des vêtements, et en fournir à ceux qui en manquaient aussi. Puis il les fit attacher à des pieux, avec ordre de les déchirer de coups, et les renvoya sans pitié, couverts de leur sang 3.
Ces habitudes de brigandage, tolérées, imposées même à des hommes que la morale n'arrêtait pas, que poussait le besoin , et qui avaient, dans leur organisation physique,
* C'est ce que dit textuellement Diodore, Fr. XXXIV, ii, 27 : E/$
TOtaôrriv yàp auvi^detav p(fStovpylas tous vofieîs ijyayov ol taroXXot); oixéras xexrniiévot t&v VtaktKùiv, âare tpo^às fièv fiii 'tsapé/^eiv, èmrpéiretv èè Ari<7Te^etv. (Cf. ihid, 2.)
^ Diod. ibid, II, 2. ^ ^ Diod. ibid 38.
tant de force à l'appui de leur audace , multiplièrent en peu de temps les crimes à Tinfini. « Ils commencèrent par assassiner sur les grands chemins les voyageurs isolés , plus tard, ils attaquèrent par bandes, et pendant la nuit, les fermes et les maisons de campagne des propriétaires trop faibles pour s'y défendre; ils s'en emparaient par force, les pillèrent et égorgèrent ceux qui osaient résis- , ter. Leur audace allait donc en croissant, à tel point, qu'en Sicile les voyageurs ne pouvaient plus hasarder de se raiettre en route , lorsque le jour était tombé , et que les hommes qui vivaient ordinairement à la campagne n'y trouvaient plus de sécurité. La violence et le brigandage régnaient partout; et des assassinats sans nombre se commettaient de tous côtés. Les bergers, accoutumés à coucher en plein air et à porter des armes, étaient, par l'habitude d'une telle vie , remplis de courage et d'audace : armés de massues, de piques et de houlettes très-fortes, couverts de peaux de loups et de sangliers , ils avaient un aspect effrayant qui différait peu de celui d'un guerrier. Une troupe de chiens robustes, qui les suivait, leur procurait d'ailleurs une subsistance assurée ; et la nourriture abondante en lait et en viande , qui ne manquait pas à ces sauvages, fortifiait leur corps en même temps qu'elle entretenait les farouches penchants de leur âme. » — La Sicile était redevenue le pays des Cyclopes ; on se fût dit aux jours de Polyphême ! — « Ainsi l'audace des esclaves s'étant armée, pour ainsi dire, de la protection des mattres, tout le pays fut inondé de ces malfaiteurs qui se divisaient en corps d'invasion. Les gouverneurs des provinces avaient bien eu la volonté de réprimer Tau-
dace des esclaves, mais ils n'osaient pas les punir, retenus comme ils l'étaient par l'influence et le crédit dont jouissaient les maîtres. Us furent donc forcés d'abandonner le pays à ce brigandage oi^anisé ; car la plupart des propriétaires de Sicile étant des chevaliers romains, juges dans les procès que l'on intentait souvent aux gouverneurs de provinces , ceux-ci redoutaient une autorité qui pouvait les condamner ^. »
Les gouverneurs avaient tout soufifert , tant qu'ils avaient vu la main du maître dans ces actes des esdaves, et que le mal n'était tombé que sur le paysan. Mais les esclaves ne pouvaient point s'arrêter là. Leurs maîtres les avaient armés et continuaient de les accabler de mauvais traitements et d'outrages : s'ils employaient ces armes à la vengeance ! c'était pour eux le premier des besoins.
Depuis longtemps, déjà, ils y avaient songé. Ces loisirs qu'on leur laissait pour le crime , ils en profitèrent aussi pour concerter leur ressentiment. Us s'étaient rapprochés, ils s'étaient entendus : car on avait négligé à leur égard lés mesures de prudence que conseillaient jadis et Platon et Arîstote. Presque tous, ils venaient de l'Asie, et le plus grand nombre, de la Syrie, qui avait la réputation de fournir les plus robustes laboureurs; et vainement alors eût-on recouru à la politique du prudent Caton, qui entretenait toujours quelque dispute parmi les siens, suspectant et craignant leur bonne harmonie ^r l'ennemi de tous c'était le maître; la même langue, le même sang,
' Diod. Fragm, XXXIV. ii, aS-Sa (trad. de Miot, t. VII, p. 233.) Cf. 2-4.
« Plut. CaLMaj. 21.
les unissaient dans la haine de ce joug et dans la volonté d'y mettre fin.
En de telles dispositions , leurs âmes s'ouvraient à toutes les inspirations qui pouvaient y répondre : Us en reçurent du Syrien Eunus qui avait pris sur eux un magique empire. D'abord il faisait le devin , et prétendait recevoir en songe les révélations de l'avenir; puis, quand la crédulité se fut accrue par ses premiers prestiges, il ne se borna plus à la science des oracles, il prétendit avoir des communications directes avec les dieux, visiblement manifestés; et pour ne plus descendre de cette région surnatutnrelle aux yeux du vulgaire , il ne rendait plus de réponse sans vomir des étincelles et des flammes : un peu de feu et une coquille de noix faisaient tou's les frais du miracle ^ Le maître d'Eunus n'avait rien fait pour combattre son influence et diminuer , parmi les esclaves , sa bizarre réputation. Peut-être en tirait-il profit? Au moins se plaisait-il à l'introduire dans ses festins , pour égayer les convives du sérieux de ses prédictions. L'esclave annonçait qu'il serait roi, et l'on s'amusait à l'interroger sur l'usage qu'il ferait de sa puissance souveraine; plusieurs, prenant sur la table quelques portions de viande, les lui offraient avec prière de s'en souvenir, quand il régnerait^.
Mais ces prédictions , qui étaient pour les maîtres un sujet de divertissement, nourrissaient les espérances des esclaves; et il ne fallait plus qu'une occasion, il ne Êdlait qu'une parole d'Eunus pour que la guerre servile éclatât : l'occasion, la voici.
* Diod. Fragm, XXXIV, ti, 7. Cf. M. Michelet, Histoire romaine , II, p. 125. — » Diod. XXXIV, II, 5-9. Cf. 41.
Ce Damophiie, dont nous citions tout à l'heure la dureté et l'insolence, avait le premier rang parmi les riches de la Sicile. Émule des Italiens établis dans sa patrie , lui aussi avait eu l'ambition des grands domaines, des latifundia; il y avait entassé nombre d'esclaves, esclaves de travail , esclaves de luxe , et il faisait vanité de les trdner dans son cortège à travers le pays, armés conmie des soldats ou parés des plus riches vêtements. Mais cette magnificence recouvrait le même fond de cruauté et d'avarice : les esclaves, libres on non d'origine, qui entraient chez lui, subissaient la marque et quelquefois les fers; et, pour ceux à qui il imposait le plus dur travail , nous avons dit ce qu'ils recevaient, quand ils avaient l'audace de venir lui demander des vêtements ou du pain^ « Il ne se passait pas de jour, continue Diodore , que ce même Damophiie ne fît mettre injustement à la torture quelques-uns de ses esclaves ; et sa femme, Mégallis, qui se plaisait à exercer les mêmes rigueurs , était la première à provoquer des châtiments contre ceux qui commettaient quelque faute, soit hommes, soit femmes. Poussés à bout par les mauvais traitements qu'ils recevaien t des deux époux , les esclaves, n'envisageant pas, dans l'avenir, de maux plus funestes à craindre que ceux qu'ils éprouvaient , prirent enfin la résolution de se révolter contre leurs maîtres 2. »
Ils s'adressèrent à Eunus et lui demandèrent si les dieux permettaient de réaliser leurs complots; et Ennus, sanctionnant sa parole de ses prestiges ordinaires, leur répondit que non-seulement ils le permettaient, mais qu'ils commandaient de le faire, sans perdre un moment. Lui-
» Diod. XXXIV, II, 34-37. — «ifciU 37 (tr. de Miot,t. Vri,p. i4i).
même se mit à leur tête , et , sous sa conduite , quatre cents esclaves réunis à la hâte s^emparent d'Enna, forcent les maisons et portent partout le déshonneur et la mort, avec un raffinement inouï dans le massacre et dans Toutrage. Tous les esclaves de la ville avaient répondu à cet appel; et , après avoir tué leurs maîtres , ils se tournèrent contre les autres citoyens. Mais tous voulaient tremper dans le sang de Damophile et de sa fenmie. On les arrêta dans une maison de campagne, on les traîna vers la ville, garrottés et avec mille insultes. On les introduisit au théâtre, où les esclaves s'étaient réunis pour donner à leur vengeance plus de solennité. Là, Damophile, qui cherchait encore à échapper à la fortune par son adresse, fut égorgé par deux esclaves; et Mégallis, livrée aux femmes, fut, après bien des tortures, précipitée du haut d'une tour. Leur fille seule avait été épargnée. Aussi simple dans ses mœurs et douce de caractère, que ses parents étalaient de faste et de dureté, on Tavait vue mettre son plaisir à consoler les esclaves qu'ils condamnaient aux verges , à procurer des vivres à ceux qu'ils jetaient dans les fers. Aussi fut-elle, dès le premier instant, l'objet de leur sollicitude; et celui qui porta le coup mortel à son père voulut veiller lui-même à ce qu'elle arrivât, environnée de soins et d'égards, jusqu'à Catane où était sa famille : « Exemple qui prouve , » dit Diodore , « que les excès commis par ces esclaves ne proviennent pas d'une cruauté naturelle de caractère, mais étaient une revanche des mauvais traitements dont ils avaient été victimes ^ »
^ Diod. Fragm. XXXIV, ii, io-i5 (trad. de Miot, t. \II, p. 226). Cf. 39-/10.