II
Eunus avait été prodamé roi. Il prit pour lui le nom d^Autiochus, celui de Syriens pour son nouveau peuple^; et rassemblée publique des esclaves s'était inaugurée en décidant du sort des hommes libres : tous avaient été condamnés à mort, excepté ceux qui connaissaient le métier d'armurier; ceux-là furent enchaînés pour fabriquer des armes à leurs nouveaux maîtres. En attendant, le conseil qu*Eunus avait formé des plus habiles de ses compagnons organisait la guerre^. L'un d'entre eux , Achaeus, qui avait énergiquement condamné les massacres, se montra le plus intelligent et le plus brave dans les combats. En trois jours il eut équipé six mille hommes; et, entraînant une multitude qui se faisait arme de tout, haches et serpes, faux et broches, frondes ou simples bâtons durcis au feu , il porte partout le ravage, soutient l'attaque et triomphe des troupes envoyées contre lui. De ce côté, il y avait déjà dix mille combattants. Vers Agrigente, une autre bande d'environ cinq mille esclaves s'était formée sous un Cilicien nonmié Cléon, et les Romains espéraient les voir s'entre- détruire; mais Cléon alla se mettre aux ordres d'Eunus. Ils étaient vingt mille quand Lucius Hypseus vint de Rome pour comprimer le mouvement; en peu do temps ils comptèrent deux cent mille hommes armés (21); et ces hommes, ditFlorus , qui auraient dû être ramenés à leurs maîtres par des chasseurs de fugitifs (perfagitivarios) , faisaient fuir devant eux des généraux prétoriens^.
Ces succès eurent un retentissement funeste. Cent cinquante esclaves osaient déjà conspirer dans Rome; quatre cont cinquante à Préneste, quatre mille à Sinuesse; et
' Diod. XXXIV. 11, 24. — ' Ibid, i4-i5 ~ ' Florus. III, xix, 7 •
hors de lltdie , en Macédoine , en Attique où l'on comptait encore les esclaves en si grand nombre; à Délos qui en était le principal marché, des bandes se formaient et menaçaient d'un soulèvement universel. On le prévint en réprimant aussitôt ces tentatives encore isolées^. Mais, en Sicile, les rebelles n'avaient point rencontré de vainqueurs. Ils prenaient les villes, battaient les armées, pleins d'insultes dans l'attaque et- de cruauté dans la victoire : se souciant peu de faire à leur tour des esclaves, ils coupaient le poing, le bras même à leurs prisonniers 2. Ce n'est pas tout; la populace de Sicile , plus rapprochée de leur condition par sa misère que des riches par la liberté, applaudissait à ces révolutions de la fortune et y aidait même. On observa que, tandis que les rebelles épai^aient les habitations rurales, les produits de la terre, et jusqu'aux hommes libres occupés aux travaux des champs , cette foule urbaine, sous prétexte de marcher contre eux, se répandait dans les campagnes , portant l'incendie et le pillage là où les autres s'étaient abstenus'.
Il était temps de mettre un terme à ces désordres. Rome ne pouvait point reculer devant ses esclaves, quand Carthage , Corinthe et Numance , venaient de s'incliner sous sa loi. Et pourtant, pour les vaincre , elle n'eut point assez de sa force : si les ressources ordinaires de la stratégie étaient insujQisantes devant des positions formidables comme
' Diod. Fra^m. XXXIV, 11,19.
^ Diod. XXXrV» VIII , 1 . Pendant le siège des villes , ils insultaient aux habitants par des représentations mimiques où les esclaves se moquaient de leurs maîtres. (Ibid. ii, 46.)
' Ihid. 11 , 48.
celles de Tauroménium et d'Enna, que pouvait-elle contre des hommes habitués à toutes les privations et qui, pressés par la faim, mangeaient la chair de leurs femmes et de leurs enfants et s*entre-dévoraient eux-mêmes plutôt que de céder ^? On recourut à la trahison. La trahison introduisit seule Rupilius dans Tauronlénium ; et tous les esclaves qui restaient dans la ville , livrés d'abord à la torture, furent précipités du haut d'une tour. La trahison l'introduisit encore dans Ënna , après la mort du brave Cléon. Son frère Coma, pris vivant, s'étoufifa en retenant son haleine^. Quant au roi Ëunus, il s'enfuit, avec son escorte, vers les montagdes du centre de l'île, dont les détours et l'escarpement ofirent tant de refuges assurés. Mais ses gardes, le voyant poursuivi, sans espoir d'échapper, s'entr'égorgèrent. Pour lui, on le trouva caché dans une vallée profonde avec quatre de ses serviteurs, un cuisinier, un boulanger, un baigneur et le bouifon qui le divertissait pendant ses repas : reste bizarre de royauté qu'il avait conservé dans sa fuite. On dédaigna de tuer un pareil prince ; on le jeta dans un cachot où il mourut de pourriture^.
Rupilius avait désorganisé la révolte; il lui avait enlevé son port dans Tauroménium et sa place d'armes dans Enna. Toute résistance était devenue impossible, et il lui suffit d'une troupe d'élite pour parcourir les retraites des montagnes et traquer les fugitifs. Il laissa la Sicile pacifiée pour venir recevoir à Rome l'ovation : on eût craint-
' Diod. XXXIV. H, 20. — » Valère-Maxiine, IX, xii, i exter.
' Diod. Fra(/m.XXXïV, ii, 2i-2d.
de souiller par ces titres serviles la dignité du triomphe ^ Le triomphe n'était pas d'ailleurs assuré : car on n'avait pas détruit Tesclavage; et, tant que la Sicile contenait des esclaves, elle contenait un ennemi impatient d'éclater.
Avant que l'occasion en fût donnée, quelques tentatives se produisirent encore en Italie. Ce sont trente esclaves à Nucérie . deux cents esclaves à Capoue , dont les complots furent presque aussitôt réprimés que formés; puis un mouvement plus considérable dont un chevalier romain , nommé Vettius, s'était fait le chef. Passionné pour une jeune esclave, il n'avait pu l'obteqir de son maître qu'au prix de sept talents attiques, dont il signa l'obligation; mais le terme étant échu et les délais expirés, sans qu'il pût acquitter sa dette , il qe vit, dans le délire de son amour, qu'un moyen de ce débarrasser de ses créanciers, en gardant sa belle esclave : c'était de se faire roi. Il acheta des armures, en revêtit quatre cents de ses serviteurs et les décida sans peine à partager son entreprise : là où leur maître voyait la royauté et ses honneurs, ils trouvaient, eux, la liberté. Il conomaence par faire battre de verges et décapiter ses créanciers; puis, à la tête d'environ sept cents hommes, il va s'établir dans un camp où il appelle les esclaves d'alentour; leur nombre s'éleva bientôt à près .de quatre mille. Il battit, dans une première rencontre, le général L. Lucullus, qui, parti de Rome avec six cents soldats d'élite, avait réuni plus de quatre mille hommes en Campanie. Mais le vaincu trouva un traître dans un des principaux officiers de Vettius : Vettius se tua, et tous
* Florus, III, XIX, 8. C'est par erreur qu'il nomme ici Perpcnna.
les autres furent mis à mort, à Texception du transfuge^.
Cet événement, quoique peu grave en lui-même, fit quelque sensation dans la ville. Au moment où les barbares du Nord, Gimbres et Teutons, arrivaient aux frontières de la république et s'arrêtaient à y gagner des batailles, comme sûrs de pouvoir toujours aller à Rome en demander le prix, Rome voyait remuer dans son sein cette autre population de barbares asser^s, si impatients, que la plus folle raison avait suflB pour en trouver quatre mille tout prêts à la braver à ses portes. Mais cette révolte, comme le dit Diodore, n'était qu'un prélude. Le vrai théâtre de l'insurrection était la Sicile : le mal y était tel , que Rome elle-même le fit éclater, pour avoir voulu être juste, sans pouvoir l'être jusqu'au bout.
Pour combattre Jugurtha, Marins avait enrôlé des prolétaires dans la légion ; pour résister aux Cimbres, le sénat lui avait permis de prendre des auxiliaires jusque dans les pays situés hors des côtes de la Méditerranée , pays non soumis encore et restés barbares. Il en demanda à Nicomède, roi de Bithynîe, et l'on sait la réponse qu'il en obtînt: le prince n'avait plus de sujets, la plupart ayant été enlevés, faute de payement, par les fermiers de l'impôt, et vendus çà et là conmie des esclaves. Cette déclaration révélait une plaie commune à tous les peuples sujets ou alliés de la république; c'était, nous l'avons dit, la source nouvelle où, depuis la fin des grandes guerres, se recrutait de préférence l'esclavage. Mais le sénat n'osait point, à la face du monde, en avouer la légitimité; un décret défendit de réduire en servitude un homme né
' Diod. Frtt^m. XXXVI, ii, 1-6.
libre, parmi les peuples alliés, avec ordre aux gouverneurs de pendre à la liberté ceux qui en auraient été injustement privés. Ce décret ayant été publié en Sicile , en peu de jours huit cents esclaves firent reconn£utre leurs titres à Tingénuité ; et , de toute part , il en arrivait d'autres au tribunal du préteur. L'esclavage s'était ému jusque dans ses bagnes tes plus reculés : mais les maîtres s émurent à leur tour. Si l'on recherchait les origines de ces asservissements , quelle possession était assurée? L'exécution du décret, c'était presque l'abolition de l'esclavage. Ils s'adressèrent au gouverneur; et ce dernier, soit corruption , soit faiblesse , soit appréhension de ce nouveau danger, ferma son tribunal et répondit aux nouvelles réclamations par des réprimandes, renvoyant les esclaves à leui's maîtres.
Ces hommes libres que l'on voulait rendre à l'esclavage n'y revinrent pas ; ils se réfugièrent dans le bois sacré des Paliques, et là, sous la protection des vieilles divinités de la Sicile, ils formèrent ouvertement le plan de l'insurrection (22).
Leur audacieux appel fut entendu. Dans le territoire d'Ancylla, trente esclaves, appartenant à deux frères trèsriches, les égorgent pendant la nuit, et, sous la conduite d'un nommé Varius, parcourent les habitations, entraînant à la révolte les esclaves. Ils n'étaient encore que deux cents, mais ils occupaient une position très-forte, lorsque le préteur Licinius Nerva vint les combattre : ce fut encore à la trahison qu'il recourut. Il s'adressa à un brigand qui déjà, depuis deux années, faisait à lui seul une sorte de guerre servile, tuant tous les hommes libres et n'épar-
gnant que les esclaves, et qui, à ce titre, devait être accueilli comme un véritable précurseur parmi eux. Us l'avaient reçu en efifet; ils l'avaient mis. à leur tête, et il les livra. Mais nul esclave ne tomba vivaat aux mains du vainqueur : les uns se firent tuer en combattant, les autres se précipitèrent du baut des rochjers dans les abîmes ^.
Le préteur crut tout terminé par cette exécution * et il venait de licencier ses troupes, quand il apprit qu'un chevalier romain avait été assassiné par ses esclaves, et que ceux-ci, au nombre de quatre-vingts, propageaient autour d'eux la révolte. Il réunit ce qu'il put rappeler de soldats, mais n'osa point agir; et, ses hésitations encoura,géant les esclaves , ils se trouvèrent bientôt deux, mille. Le traître qui avait vendu les autres , les ayant attaqués cette fois à force ouverte, se fit battre, et les esclaves trouvèrent dans cette victoire des armes et la confiance qu'ils n'en useraient pas en vain 2. Us étaient déjà six mille , lorsqu'ils nommèrent roi un joueur de flûte nommé Salvius, qui avait eu le privilège de captiver leur esprit par ses extravagances et par ses prédictions^. Mais^ cette fois, le prétendu fou était un honm:xe de cœur et de talent. U tint ses soldats loin des villes , pour les préserver de la dissolution et de la débauche; il les partagea en trois bandes, et, par des opérations bien dirigées, amassa un immense butin. Bientôt il eut assez de chevaux pour former un corps de plus de deux mille cavaliers. Avec ce corps et
' Diod. Fragm. XXX VI, m, 4-6. — '- Ibid. iv, i-4. ^ àoxovvra rris leporrxomai éyntetpov slvou , xai raïs yvpatxeiais ^émç xvXo^Mvoiivia. (Ibid. 4.)
vingt mille hommes d'infanterie, il attaqua Moi^antine. Malheureusement, dans Tardeur de Tattaque, il n'avait pas songé à se défendre, et il vit son camp forcé par le générai romain. Mais il le surprit au retour, dispersa ses troupes, et recueillit le fruit le plus précieux de cette victoire, en donnant Tordre d'épai^ner ceux qui jetteraient leurs armes : avec des armes, il faisait des soldats ; car sa troupe grossissait tous les jours , et les Romains y contribuaient par leurs fautes. Ainsi Salvius, ayant repris le siège de Morgantine, offrait la liberté aux esclaves de la ville, s'ils venaient à lui ; les maîtres leur firent la même promesse s'ils restaient fidèles : et les esclaves, étant encore à leur discrétion , combattirent pour eux. Mais , le siège levé, le préteur refusa de ratifier l'engagement: presque tous passèrent à Salvius ^
La révolte gagnait tous les jours, et, conune dans la première guerre, la populace des villes, ennemie des classes supérieures, y concourait en portant la désolation dans les campagnes. Le désordre était partout, et nulle part l'autorité ne semblait en mesure de le combattre. Les magistrats , impuissants à remédier au mal , abandonnaient même les formes inutiles de la justice ; et rien , au sein de cette anarchie , ne venait troubler le crime dans son impunité 2. Chose remarquable ! ce furent les esclaves encore qui donnèrent le précepte et l'exemple de l'ordre et de la modération. Un esclave, Cilicien d'origine, comme autrefois Cléon, Athénion, avait formé une autre bande sur le territoire de Lilybée. Intendant de deux frères très-riches, il était connu des esclaves par son
' Dicd. XXXVI, IV, 5-8. — ^ JbUL vi, 1 , cl xi, i-3.
courage et par sa scieDce astrologique, prestige qui parait avoir toujours exercé le plus d'ascendant sur eux. Il arma les deux cents hommes qui servaient sous ses ordres» réunit des partisans dans le voisin^e , et , nonmié roi par les siens, il prétendit déjà oi^niser son peuple, n'admettant dans l'armée que les plus braves, retenant les autres à leur travaux domestiques, et défendant à tous le pillage, conmie sur une terre qui lui était promise par les dieux. Avec toutes ces réserves, il put encore compter une armée de plus de dix mille hommes; et une tentative sur Lilybée, quoique malheureuse, accrut encore la confiance des siens par le parti qu'il en avait su tirera Athénion et Salvius formaient donc, aux deux extrémités de la Sicile, comme un double centre de ralliement à la révolte. Un instant encore, comme dans la première guerre, on put croire que la rivalité des deux chefs, les mettant aux prises, permettrait aux Romains de n'être en quelque sorte que les spectateurs de leur destruction. Athénion avait été proclamé roi dès l'origine; Salvius victorieux se faisait confirmer ce litre après un sacrifice solennel dans le temple de ces dieux Paliques, premiers témoins et protecteurs du soulèvement: mais, cette fois encore, l'espoir de Rome fut déçu. Tryphon (c'était le nom que l'esclave-roi Salvius avait été chercher dans la succession d'Alexandre), invita Athénion à venir le joindre au siège de Triocale ; et Athénion s'y rendit , acceptant sans hésiter la seconde place près de celui qui l'avait devancé dans la révolte. La ville fut prise , et Tryphon , qui voulait y fixer sa demeure, ne négligea rien de ce qui ' Diod. XXXVI, V, 1-4.
pouvait concourir à la défense où à rembeiiissement de $a nouvelle capitale. Il y eut un palais pour lui, un forum pour les assemblées du peuple : car déjà il voulait donner à ses sujets une constitution régulière. Il avait créé un conseil qui siégeait avec lui dans les audiences, et luimême, par un bizarre mélange des usages républicains de Rome et des formes despotiques de TÂsie, ne paraissait en public que précédé de licteurs, avec la robe prétexte bordée de pourpre, le laticlave, et les emblèmes ordinaires de la royauté ^
Il était temps que Rome avisât au rétablissement de son autorité en Sicile. Les Teutons et les Cimbres revenaient de TEspagne vers Tltalie; et que n'avait-elle pas à craindre si, en s'approchant des Alpes, malgré Marins, ils pouvaient montrer derrière elle, à ses propres esclaves, cet exemple triomphant? Le vainqueur de Vettius en Italie, L. Lucullus, fut envoyé avec dix-sept mille hommes contre les rebelles de Sicile ; et , un instant , la mésintelligence des deux chefs, amenée par les rigueurs imprudentes de Salvius contre Âthénion, avait rendu à Rome Tespoir d'une scission parmi leurs partisans : mais ils s'étaient réconciliés à l'approche du danger. Us ne différaient plus que sur le plan de campagne à suivre. Âthénion voulait qu'on sortît de la ville , et son avis remporta : il comptait sur le nombre de *es troupes qui s élevait à quarante mille hommes , il comptait sur sa propre valeur; et, en effet, il allait assurer la victoire aux siens, quand, frappé de trois blessures et mis hors de combat , il dut les abandonner à leur découragement.
• Diod. XXXVI, VII, 1 el suiv.
Vingt mille homoies périrent dans la fuite ; lui-même., resté sur le champ de bataille, n*échappa qu'en faisant le mort. Il fallut bien revenir de force à l'avis de Salvius. On se renferma dans Triocale, et tous les efforts de Lucullus y échouèrent ^ Son successeur Servilius ne fut ni plus hardi, ni plus heureux^; et déjà Âthénion, devenu roi par la mort de Salvius, parcourait la Sicile, pillant sans être inquiété les villes et les campagnes, sévissant alors coqtre les esclaves comme contre les hommes libres, parce qu'il voyait autant de transfuges dans ceux qui ne le suivaient pas.. Ces progrès n'étaient pas seulement une humiliation , mais un danger sérieux. Rome avait détruit les Teutons, mais les Cimbres avaient franchi les Alpes , pleins de mépris pour les obstacles et de confiance dans la victoire. En même temps que Ton maintenait au commandement pour les combattre, Marins, .consul pour la cinquième fois , on envoya contre les esclaves son collègue Aquilius. Aquilius vainquit enfin par son courage et son activité. Il dispersa l'ennemi dans un premier combat ; dans un autre, il tua de sa propre main Athénion, et, blessé lui-même à la tête, il prit à peine le temps de guérir sa blessure pour attaquer le reste des rebelles. Tous succombèrent, à l'exception de mille hommes qui, conduits par Satyrus, pouvaient encore prolonger la résistance. Il les désarma par une capitulation, leur promettant la vie; et, en effet, il les couduisit à Rome comme esclaves. . . comme esclaves destinés àr combattre les bêtes pour lamusement des Romains ! Ces braves soldats sentirent que leur vie de bataille méritait une autre mort. ' piod. \XXVI, viii , i.et suiv. — * Ibid. ix, i.
Hs se refusèrent à cette ignoble lutte et s'entre-tuèrent sur les autels élevés dans l'arène ; leur chef Satyrus présida jusqu'à la fin à ce sanglant sacrifice et se fit tuer par un dernier esclave, qui se tua lui-même : mort digne d'un héros ; c'est un hommage que l'histoire ne lui a pas refusé ^ .
La révolte fut réprimée, mais non les brigandages qui furent pendant ces années, qu'on appelait temps de paix , la continuation non interrompue des guerres serviles. Les préteurs, pour les combattre, recouraient aux mesures les plus rigoureuses. Domitius avait défendu aux esclaves l'usage des armes , sous peine de mort ; et l'un d'eux, qui avait délivré le pays d'un énorme sanglier, fut mis en croix pour l'avoir tué avec un épieu : lâche et indigne cruauté, que Cicéron n'ose blâmer, que Valère Maxime approuve ^. Mais ces lois frappaient les esclaves inoSensifs, sans atteindre ceux qui, ayant pris les armes pour se révolter, savaient en user pour se défendre. Les mouvements se* perpétuèrent donc sourdement , se manifestant, de temps à autre, par des conjurations, par des révoltes partielles. Cicéron soupçonnait fort Verres d'avoir été impuissant à les contenir pendant les trois années de sa préture ; il citait le complot des esclaves de Léonidas, à Triocale, et l'un des griefs de l'orateur contre
* Diod. XXXVI, X, I et suiv.
^ Cicéron dit : «Durum hoc fortasse videatur; neque ego uliain in «partem disputo. Tantum inteiligo maluisse Domitium crudelem in «animadvertendo, quam in praetermittendo dissolutum videri.» (IT, In Verr. v, 3.) Et Valère Maxime (VI, m, 5) : «Ratio publici impcrii « practorem nimis aspcrum existimari non patitur. »
Vingt mille homoies périrent dans la fuite ; lui-niénie., resté sur le champ de bataille, n*échappa qu'en faisant le mort, U fallut bien revenir de force à Tavis de Salvius. On se renferma dans Triocale, et tous les efforts de LucuUus y échouèrent ^ Son successeur Servilius ne fut ni plus hardi, ni plus heureux 2; et déjà Athénion, devenu roi par la mort de Salvius, parcourait la Sicile, pillant sans être inquiété les villes et les campagnes, sévissant alors coqtre les esclaves comme contre les hommes libres, parce qu'il voyait autant de transfuges dans ceux qui ne le suivaient pas. Ces progrès n'étaient pas seulement une humiliation, mais un danger sérieux. Rome avait détruit les Teutons, mais les Cimbres avaient franchi les Alpes, pleins de mépris pour les obstacles et de confiance dans la victoire. En même temps que Ton maintenait au commandement pour les combattre. Marins, .consul pour la cinquième fois, on envoya contre les esclaves son colique Aquilius. Aquilius vainquit enfin par son courage et son activité. U dispersa Tennemi dans un premier combat ; dans un autre, il tua de sa propre main Athénion, et, blessé lui-même à la tête, il prit à peine le temps de guérir sa blessure pour attaquer le reste des rebelles. Tous succombèrent , à lexception de mille hommes qui , conduits par Satyrus, pouvaient encore prolonger la résistance. U les désarma par une capitulation , leur promettant la vie; et, en effet, il les cx)nduisit à Rome comme esclaves. . . comme esclaves destinés àr combattre les bêtes pour lauiusement des Romains! Ces braves soldats sentirent que leur vie de bataille méritait une autre mort. • Diod. \XXVI, vin, i et suiv. — « Ibid. ix, i.
Hs se refusèrent à cette ignoble lutte et s'entre- tuèrent sur les autels élevés dans l'arène ; leur chef Satyrus présida jusqu'à la fin à ce sanglant sacrifice et se fit tuer par un dernier esclave, qui se tua lui-même : mort digne d'un héros ; c'est un hommage que l'histoire ne lui a pas refusé ^ .
La révolte fut réprimée, mais non les brigandages qui furent pendant ces années, qu'on appelait temps de paix , la continuation non interrompue des guerres serviles. Les préteurs, pour les combattre, recouraient aux mesures les plus rigoureuses. Domitius avait défendu aux esclaves Tusage des armes , sous peine de mort ; et l'un d'eux, qui avait délivré le pays d'un énorme sanglier, fut mis en croix pour l'avoir tué avec un épieu : lâche et indigne cruauté, que Cicéron n'ose blâmer, que Valère Maxime approuve ^. Mais ces lois frappaient les esclaves inoSensifs, sans atteindre ceux qui, ayant pris les armes pour se révolter, savaient en user pour se défendre. Les mouvements se' perpétuèrent donc sourdement, se manifestant, de temps à autre, par des conjurations, par des révoltes partielles. Cicéron soupçonnait fort Verres d'avoir été impuissant à les contenir pendant les trois années de sa préture ; il citait le complot des esclaves de Léonidas, à Triocale, et l'un des griefs de l'orateur contre
' Diod. XXXVI, X, 1 et suiv.
^ Cicéron dit : «Durum hoc ferlasse videatur; neque ego ullam in «partem disputo. Tantum intelligo maluisse Domitium crudelem in ttanimadvertendo, quam in praetermittendo dissolutum videri.» (II, In Verr. v, 3.) Et Valère Maxime (VI, m, 5) : «Ratio publici impcrii i< prxtorem nimis aspcrum exisiimari non patitur. »
robustes et dispos « à qui ils distribuèrent les rôles dans leur petite armée ; et ils purent battre , sans plus de difficulté, le lieutenant d'un nouveau général, Varînus, son collègue Cossinius et Varinus lui-même : son cheval, ses licteurs, restèrent aux mains de Spartacus, et peu s'en fallut que le général n'y demeurât avec eux ^.
Chaque victoire lui gagnait des soldats ; soixante-dix mille esclaves se rangeaient déjà sous ses ordres. Avec une pareille armée il semblait qu'il pût tout oser. Cependant ses efforts n'avaient qu'un but : c'était de se rouvrir un chemin vers sa patrie. C'est là qu'il voulait jouir de la liberté; mais ses compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Initiés par l'esclavage à la connaissance du luxe , sans l'avoir jamais connu par eux-mêmes, ils voulaient , puisqu'ils avaient la force, en conquérir les jouissances, et préféraient aux forêts du Nord le beau climat de l'Italie, avec ses plaisirs et ses dangers 2. H avait fallu que , vainqueur, Spartacus s'arrêtât au pillage de la Grande-Grèce , et , quand il commença à réaliser son plan de retour, les esclaves
* Plut. Crassus, 8 et 9, et App. B. civ. I, 116.
^ Un fragment de Sailuste, cité par Creuzer ^ donne une idée de ces emportements d'esclaves contre lesquels Spartacus luttait vainement : «Acstatim fugitivi, contra praîceptum ducis, rapere ad stuprum vir- « gines matronasque. Alii in tecta jaciebant ignés. Multique ex loco u servi , quos ingenium socios dabat, abdita a dominis , aut ipsos trahe- « bant ex occulto. Neque sanctum aut nefandum quicquam fuit iras bar- « barorum et servili ingenio. Quae Spartacus nequiens probibere, mul- «tis precibus quum oraret, celeritate praevertere, mittere nuntios. ..» (Sali. Fraym. (éd. A. Mai), t. T, p. 477.) Ce texte est reproduit, avec moins d'étendue pour la première partie, dans le fragment ceci de l'édilion Panckouke.
germains se détachèrent déjà de lui, sous un chef nommé Crixus, séparation qui leur devint funeste : après quelques avantages, ils furent complètement battus par Gellius, près du mont Gargano. Spartacus effaça l'impression de leur défaite en battant, Tun après l'autre, les deux consuls, qui prétendaient lui couper le chemin vers le nord. Il immola trois cents captifs aux mânes de Grixus^, et il poursuivait cette retraite victorieuse; mais , les débordements du Pô lui faisant obstacle , il céda enfin aux désirs de ses compagnons. Forcé de combattre en Italie , c'est à Rome qu'il voulait marcher; et, pour rendre sa marche plus rapide, il brûla son butin, égorgea les prisonniers, les bêtes de sonmoie. Rien ne l'arrêtait du côté des Romains : les deux consuls furent battus encore ; mais il s'arrêta lui-même , ne trouvant son armée ni assez sûre, ni assez exercée pour tenter ce que n'avait point osé Annibal. Comme lui il se porta vers le sud de l'Italie ; il fit de Thurium sa place d'armes, y attira même le commerce, à condition qu'il fournirait à son armée ce qui pouvait la fortifier et non l'amollir; il complétait ses approvisionnements, il formait ses troupes par de continuels exercices ou par des courses qui, sans lès corrompre , les pouvaient exercer encore 2.
C'était dans la ville une grande terreur. Tandis qu'aux deux extrémités du monde romain on avait à combattre, en Espagne, l'énergique résistance de Sertorius, et, en
^ On eo dit autant d'Octave , après la prise de Pérouse : « Scribunt « trecentos ex dedititiis electos utriusque ordinis , ad aram divo Julio « exstructam , idibus martiis, hostiarum more, mactatos. » (Suët. Aug. i5.)
' Plut. Crassus, 9, cl App. B, civ. I, 117.