‹ Histoire de l'esclavage dan l'antiquitéChapitre 24 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

Asie , les nouveaux mouvements de Mithridate , on voyait se former et s enraciner en quelque sorte, au sein de ITtalie même, cette guerre d'esclaves^, et quels esclaves! L'historien Florus, avec son emphase ordinaire, a l'air de les prendre en pitié ! « On supporte encore, » dît-il, « la honte desguerres serviles ; car les esclaves, soumis à tout par la fortune, sont encore comme une seconde race d'hommes, et ils sont associés aux bienfaits de notre liberté. Pour la guerre de Spartacus, je ne sais quel nom lui donner. Quand on a vu des esclaves soldats, des gladiateurs généraux, la basse origine des uns, la détestable condition des autres, ajoutent l'outrage à l'infortune ^. » Il rougirait de les appeler ennemis [pudet dicere , hostes ^ ! ) ; mais , à Rome , on ne rougissait pas, on tremblait de les combatti^e. Aux comices prétoriens, nul n'osait briguer une charge exposée à tant de périls. Depuis deux ans ils triomphaient. Enfin Licinitis Crassus se présenta et fut nommé : c'était bien à lui , avatit tous les autres, à tenter les hasards de cette guerre

^ Appien dit qae , plus tard encore, Mithridate comptait sur la haine de iltalie contre Rome, haine si forte qu'elle l'avait entraînée à soutenir même Spartacus : ^Sei Se, xal ëvay/os tiiv îroûJav ay^eShy dtfaaav ebro PcûfieUtûv âTcoarSûrav vTtd é/dovs, xai èisï 'oKsigtov adroh 'aeTtdXe^ifixvtaVf SirapTflfx^ Te fiovofid^ep crvcrrôiffav èic* aCroùs, dvSpl èv oCêefuSs â&tiffevf SvTt, (B. Mithr, 109.)

* « Enimvero servilium armorum dedecus feras : nam et ipsi per « fortunam in omnia obnoxii , tamen quasi secundum hominum genus «snnt, et in bona libertatis nostrae adoptantur. Bellum Spartaco duce «concitatum, quo nomine appellem, nescio : quippe quum servi mili- «taverint, gladiatores imperaverint , illi infimae sortis homines, hi pes- «simae, auxere ludibrio calamitatem. » (Florus, III, xx, i et suiv.)

3 Ibid. 12.

servile, iui dont Timmense fortune devait tant au travail de ses esclaves ouvriers. On lui donna six nouvelles légions. Contre dès hommes si braves, qui faisaient métier de la mort , il ne pouvait vaincre que par la discipline. Pour l'établir plus fortement, il ne recula devant aucun moyen. Dans un premier combat, les troupes confiées au lieutenant Mummius avaient fui : il les fit décimer, à la manière des ancêtres (23). Mais, tandis que Crassus retrempait dans le sang de ses légions la discipline de la vieille Rome, le désordre se mettait dans l'armée de Spartacus. Les Gaulois, les Germains, se séparaient encore, et se faisaient battre en Lucanie. Spartacus, devant ces exemples, conçut un grand projet; il voulut gagner la Sicile, cette terre classique des guerres d'esclaves , où la révolte avait montré tant d'ensemble et de discipline autrefois^, où elle couvait toujours sourdement : « Deux mille hommes eussent suffi, » dit Plutarque, « pour y rallumer la guerre servile à peine éteinte , et qui ne demandait qu'une étincelle pour prendre feu 2.» Il s'approcha du détroit; il traita avec les pirates, cette autre puissance qui dominait alors toute une partie du monde romain. Craignirent-ils de perdre la Sicile où ils trouvaient tant de facilités sous le gouvernement de Verres ? Que la trahison fût où ne fût pas calculée (et, après tout, elle était impolitique) , ils trompèrent Spartacus, reçurent ses présents, et le lais-

^ L'armée de Spartacus, en Italie, était surtout recrutée de pâtres, accoutumés à toutes les libertés de ce genre d'esclavage; les révoltés de Sicile étaient plus généralement cultivateurs, formés à la discipline par les dures et sévères habitudes de leur travail.

' Plut. Crassus, 10.

sèrent avec ses troupes sur la plage. Spartacus tenta de passer dans File sur des radeaux ; mais la tempête trahit cette fois son audace. Il se résigna donc à rester en Italie, sans s'éloigner encore de la Sicile : il campa près de risthme de Rhégium. Crassus prétendit Ty enfermer ; il ût creuser d'une mer à Tautre un fossé large de i5 pieds, long de i5 lieues, fortifié d'une haute et épaisse muraille. Spartacus le laissa faire ; et, pour montrer sa confiance de vaincre , pour donner une déclaration puMique de ce qu il acceptait dans la défaite, il fit mettre en croix, k la vue des deux camps, un captif romain^. Il vécut d'abord de ce que lui offrait la presqu'île ; puis , quand ces ressources touchèrent à leur fin, par une nuit de neige et de vent, il combla le fossé et le franchit avec un tiers de son armée. Crassus craignit un moment qu'il n'allât droit à Rome.

Cette diversion n'en était pas moins inquiétante pour lui. Spartacus lui échappait, quand il croyait le tenir, quand il touchait au terme si impatiemment désiré de cette guerre , quand le moindre retard pouvait lui en ravir le fruit : car, dans un moment de découragement etcle crainte, il avait écrit au sénat qu'il fallait rappeler LucuUus d'Asie, Pompée d'Espagne ; il avait en quelque sorte abdiqué la victoire, et l'honneur en devait être acquis à celui des deux généraux qui arriverait pour la recueillir. Dans une première attaque dirigée par Crassus contre un corps séparé de gladiateurs, Spartacus était venu lui enlever l'avantage ; dans une seconde , conduite par les lieutenants du proconsul, Spartacus aurait vaincu, si Crassus, à son

'* App. B, cil». 1 , 119.

tour, n'était venu rétablir le combat. L'échec fut grave pour le chef des gladiateurs : il y perdit douze miHe soldats, tous frappés à la poitrine ; mais il y répondit en battant le lieutenant de Grassus, et Scrofa, son questeur, qui le poursuivaient. Déjà il gagnait les montagnes de Pétilie, reprenant, après trois ans de guerre, cette route que, par ses victoires, il avait voulu se frayer au début, la route du nord, le chemin de la Thrace. Mais son dernier succès fit renaître les illusions et les résistances de ses soldats. Us voulurent poursuivre les chances de la guerre , et forcèrent Spartacus à les ramener contre les Romains. C'était aller au-devant de tous les vœux de Grassus. Déjà on annonçait le retour de Pompée, et c'est lui qui eut rencontré sur son chemin la bataille et la victoire. Grassus se mit encore en devoir d'environner les gladiateurs d'un retranchement ; mais Spartacus n& songeait plus à fuir. « Il mit en ligne toute son armée , et , lorsqu'on lui amena « son cheval , il tira son épée et le tua en disant : « Si je « suis vainqueur, j'en trouverai d'autres; si je suis vaincu, « je n'en aurai plus besoin. » Puis s'ouvrant un passage au milieu des bataillons, à travers les armes et les morts amoncelés, il cherchait Grassus. N'ayant pu le joindre, il tua deux centurions qui s'étaient attaqués à lui; mais déjà ses compagnons avaient été dispersés. Demeuré seul et entouré d'ennemis , il se défendit longtemps encore avec le courage d'un héros, et succomba enfin accablé par le nombre ^ » Grassus avait donc vaincu , mais Pompée venait d'arriver; il était justement tombé sur cinq mille gladiateurs qui fuyaient de la bataille, et qu'il eut peu de * Plut. Cross. 1 1.

peine à détruire ; et il écrivait au sénat que Crassus avait bien défait Spartacus, mais que lui seul avait airaché les dernières racines de la guerre : « ce que les Romains aimaient à entendre et à répéter après lui, » dit Plutarque }. — Rien ne servit à Crassus d*avoir fait dresser, sur la route de Capoue à Rome, dix mille croix de gladiateurs^ !

Si ces rigueurs avaient pu effrayer les esclaves, les Romains eux-mêmes auraient pris soin de les ramener au combat. Ces armes , qu'on leur fefu^it en temps ordinaire sous peine de mort^, et qu'on leur avait données de temps à autre, avec la liberté, dans les dangers de Rome (2d)> leur furent offertes plus régulièrement dans les troubles intérieurs. Complices des conjurations ou soldats des guerres civiles, ils furent associés à toutes les révolutions de la république, et eurent la triste consolation de contribuer, pour leur part, à la ruine de ses libertés. Déjà Satuminus, cet instrument de Marins, dans le mouvement qu'il préparait au sein de Rome, leur avait montré, pour les attirer aux. armes, le bonnet d'affranchi comme étendard ^. Marins leur avait fait un appel plus direct quand Sylla s'empara de la ville 5; et l'on avait vu ce dernier, après la victoire, introduire dans les tribus romaines dix mille esclaves qu'il avait affranchis^. Catilina, quand il

» Plut. Pomp. 21.

' . . . Udvret ditdikovxo , ^"kitv k^aHitr/ùdùiyv , oîT^ri^épres expefMur^aav dvà SXrtv t^v es Peùnviv ànp Kaivivs ôSàv. (App. B. civ. I, 120.)

« Plin. Ep. X, 38 et 39.

^ «Saturninus a quo, in moduni vexitli , pileum servituti ad arma «capienda ostentatùm erat. » (VaL Max. VIII , vi, 2.)

* Pïut. Syll. 9. — * App. B. civ. I, 100.

reprit aux anciennes conjurations serviies leurs idées de destruction et d'ipcendie , comptait surtout, pour les réaliser, si|r les esclaves de la ville ^ ; il comptait sur les esclaves de ritaiie pour augmenter ses forces ; et le sénat apprenait que des mouvements allaient éclater partout parmi eux, à Gapoue, en Apulie^. On n'avait point assez de soldats pour y veiller; on avait trop de gladiateurs, et on les dispersait, comme on pouvait, dans les différents municipes, aûn de les isoler et de les contenir^. Cela n'empêcha pas Catilina de trouver plus d'esclaves qu'il n'en voulut, quand il commença la guerre; il fut même contraint de les refuser, de peur de donner à son entreprise les apparences d'une guerre servile, de ne pouvoir plus la dominer peut-être, et, au moins, de soulever tous les hoDGimes libres contre lui ^.

Cette réserve, qui lui était commandée par l'intérêt même de sa conjuration, ne se rencontre plus dans les troubles qui se continuèrent à Rome après lui. Cicéron , tout en montrant parmi les causes de sa chute et de son

^ « Per eas (mulieres) se Catilina credebat posse servitia urbaoa sol- «licitare, urbem incendere. » (Sali. Catil, aâ. )

^ « Gapuse atque in Apuiia servile beliuzn moveri. » (Ibid, 3o. Cf. Gic. ProSexùo» à-)

^ « Itemque uti gladiatoriaB famili» Capuam et in csetçra municipia «distnbaerentur, pro cujusque opibus.i (Sali. CcU, 3o.) Cicéron eut, plus tard, à défendre P. Syiia d'avoir, à cette époque, aciieté des gladiateurs dans des vues séditieuses. (Pro P. Sali, ig,)

^ «Servitia repudiabat, cujus initio ad eum magnae copise concur- «rebant, opibus conjurationis fretus, simui aiienum suis rationibus «existumans, videri causam civium eum servis communicavisse. » (Sa». Calil 56. Cf. M et 5o, el Dion Cass. XXXVIl, 33. p. i33.)

exil les prisons ouvertes, les esclaves soulevés, fait grand honneur à Milon d'avoir étouffé les efforts et les fureurs de Clodius en achetant des gladiateurs pour Tintérêt de l'État, qui était tout entier dans son salut ^. Et, pendant les guerres civiles, on ne devait pas y mettre plus de scrupule. De part et d'autre on accueillit, on rechercha de tels auxiliaires. On se disputait toujours les gladiateurs et les pâtres , ces anciens soldats de Spartacus ^, et , plus d'une fois, on brisa encore les fers des esclaves enchaînés^. Il y en a dans le camp de Labiénus après la défaite de Pompée, dans les deux armées en Afrique, dans l'armée d'Espagne^; et, à la mort de César, les conjurés avaient une escorte de gladiateurs, quand ils allèrent occuper le Gapitole au nom de la liberté^.

Inaugurée sous de pareils auspices, la seconde guerre civile ne suivit pas une autre voie. Antoine vaincu se chercha des soutiens jusque dans les bagnes de l'escla-

^ «Uonori summo nuper nostro Miloni fuit quod, gladiatoribus «emplis reipubiicse causa, quas salute nostra continebatur, omnesP. «Giodii conatus furoresque compressit. » (Cic. De o^. II, 17. Cf. Pro Sexiio, 64, les gladiateurs achetés dans une peru^e/octi^iuepar Ciodius.)

« César, B. civ, I, i4; III, 21. Cf. I, 56. — » Ihià. III, 22.

* L'auteur de la Guerre â^Espagne dans les Commentaires de César, 12 et 20; Hirtius, Guerre â^ Afrique, ihid. 19 et 85. Caton ne refusait pas le concours des esclaves à la défense d'Utique, pourvu que les maîtres consentissent à les affranchir. (Plut. Cat Min. 60.) Sdon Hirtins, il en aurait lui-même fait la proposition. (B, ajric, 88.) C'est le parti qu'avait pri^Octavius pour défendre Salones. (César, B. civ, Ilf, g.)

"^ • Stipati gladiatoribus D. Bruti , manu Capiiolium occupavere. « (Vell. Paterc. Il, lviii, 2.) Cf. App. B. civ. IF, 120 : Éf rdKairiTwXior «Tt)v Toit fiovofid^ots dvéOopov.)

vage^ ; Octave prélevait aux mêmes sources jusqu'à vingt mille hommes pour ses flottes 2; Sextus Pompée courtisait en quelque sorte ses aflranchis et ses serviteurs pour les retenir autour de lui^. Fidèle à ses engagements, Sextus, dans son traité avec les triumvirs, avait stipulé la liberté de tous ceux qui avaient combattu sous ses ordres. Mais , après la victoire , Octave envoya à toutes les armées des lettres qui devaient être ouvertes un même jour, et obéies aussitôt : c'était d'eux qu'elles parlaient. Tous furent ramenés à Rome et rendus à leurs anciens maîtres ou à leurs héritiers , par respect pour le droit de propriété ; ceux qu'on ne réclamait pas furent mis à mort près de la ville d'où ils avaient ftii^.

Ces manques de foi faisaient que les esclaves voyaient plus clairement encore à quels intérêts ils devaient songer pendant ces troubles. Aussi , parallèlement à ces guerres

» Cic. Ep. ad Div. XI, lo et i3 (D. Brulus à Cicéron ).

' Suét. Aug. 16. Cf. Dion Cass, L, 12, p. 612, 1. 45. Pour ce service on pouvait d'aiiieurs , en tout temps , employer des esclaves ; mais cela s'était particulièrement fait dans les guerres du triumvirat. Ceux qui en avaient devaient en fournir, ceux qui n'en avaient pas devaient en acheter. (Dion Cass. XLVII, 17, p. 5o3, 1. 86, et XLVIII, 49, p. 564, 1. 29; XLIX, 1, p. 570, 1. 33.)

* « Libertorum suorum iibertus , servorumque servus. » (Veil. Paterc. II, Lxxiii, 1.) Cest surtout avec les esclaves et les pirates quil occupa la Sardaigne et la Sicile. (Florus, IV, viii , 1 . )

* App. B. civ. V, 72 et i3i. C*est un titre qu'Auguste n'a garde d'oublier dans le monument d'Ancyre : eo bello servordm qui pdgis-

SENT A DOMINIS SUIS ET ARMA CONTRA REMPUBLIGAM TDLERONT TRI6INTA FERE MILLIA CAPTA DOMINIS AD SUPPLICIOM SUMENDUM TRADIDI. (Colou.

V, 1.) On trouve ce texte en cnlier à la (in du savant livre de M. Egger, Sur les historiens d'Auguste.

330 PARTIE II. CHAPITRE Via

civiles où ils combattent souvent pour les autres, trouvet-on la continuation des guerres serviles dans les brigaqdages : c était le nom officiel de leurs révoltes contre la société qui les opprimait. Ils se montrèrent plus audacieux et en Italie et en Sicile, après cet acte insigne de perfidie d'Octave : pillant par bandes le voisinage de Rome , plus semblables à des troupes de fourrageurs qu*à de simples brigands^ ; et il fallut qu'on prit les mesures les plus énergiques pour les contenir. Ces mesures durent se renouveler plus d'une fois sous le règne du même prince. Sous Tibère , un autre mouvement d'esclaves , à Tappel d'un ancien prétorien , allait remuer toute lltalie du sud, s'il n^eât été comprimé, dès l'origine, par un heureux concours de circonstances. Il fallut en ramener, sous bonne escorte, et le chef et les principaux auteurs dans la ville , pour la rassurer ; car dès lors, dit Tacite , elles'eflfrayaitde voir s'accroître à l'infini le nombre des esclaves dans les familles, quand la race ingénue diminuait tous les jours 2. Sous Néron , autre mouvement de gladiateurs à Préneste ; et le peuple se rappelait déjà Spartacus et les anciens revers^. Mais à quoi bon ces tentatives ? N'avaient-ils point, pendant la guerre, leur place régulièrement marquée à côté des hommes libres dans les armées, qu'il s'agît de défendre l'empire

' App. B. civ, V, i3a.

* Tacite, il nu. IV, 27. Rappelons aussi que, peu d'années plus tard, on faisait un crime à Lépida de troubler la paix de lltalie par les troupes d esclaves mai disciplinés qu'elle avait en Galabre. [Ànn, XII. 65.)

^ • Jam SpartacTim et vetcra mala rurooribus feroute populo, t [Ann. XV, 46.)

REACTION DE L'ESCLAVAjGE. 331

avec Othon contre Vitellius, avec Vitelliqs contre Vespasien, ou de Tattaquer avec Sacrovir ? « Ignobles appuis, » dit Tacite, avec un dédain qu'on ne partageait plus; « ignobles appuis, mais appuis recherchés par les généraux les plu3 scrupuleux , grâce à la guerre civile ^ ; » et les homnies libres, à leur tour, dans les brusques alternatives de ces révolutions, n'étaient-ils point heureux de trouver un asile parmi eux , afin d'échapper à la mort sous le déguisement de l'esclavage^?

La conduite des esclaves envers leurs maîtres répondit donc à la conduite des maîtres envers eqx : reconnaissance pour les bienfaits; pour les abus de pouvoir, ressentiment et vengeance ; et, à ce point de vue, il semble qu'on doive se faire , des rapports généraux du maître et de l'esclave , non point une seule idée , mais deux idées contradictoires. L'histoire , au moins , fournit des arguments aux avocats des deux causes ; mais qui les veut juger doit les prendre de plus haut. Il ne faut pas seulement compter les faits, il faut les peser, les rapporter à leur principe, et voir où est la règle, où est l'exception. Les exceptions

' « . . .Àc déforme insaper auxiiium, duo miilia gladiatorum , sed per ' «civilia arma etiam severis ducibus usurpatum. » (Tacit. Hist. II, 1 1.) Cf. II, 35 et III, 57, où il montre avec quelle indifférence et quelle mollesse ils faisaient leur service. (Voyez aussi Suét. Viiell. i5, et pour Sacrovir, Tacite, Ann. III. 43.)

^ Marius, lieutenant de Brutus, proscrit, s'était fait passer pour esclave, et fut acheté par Barbuia, qui obtint sa grâce. Après la bataille d'Âclium, Barbuia, proscrit à son tour, se fait passer pour esclave, et est acheté par Marius, qui put lui rendre bienfait pour bienfait. (App. B.civ. ÏV, A9.)

peuvent être nombreuses, au moins dans les apparences de lliistoire , s'il a plu au moraliste de consigner de préférence ces anecdotes dans les recueils qui nous sont restés. Mais les faits qui dérivent du principe n'en ont pas moins une valeur générale, et c'est par là qu'il faut juger. Or le principe de la condition des esclaves à Rome était la rigueur : la conséquence en fut la haine, le désir de la vengeance, et l'histoire générale vient d'ailleurs confirmer cette induction logique. Malgré le danger des conspirations, malgré les justes craintes que devait inspirer à l'esclavage dispersé la forte et puissante organisation du gouvernement, l'esclavage conspira, l'esclavage se souleva; et ses mouvements, plus ou moins concertés, plus ou moins étendus , ont laissé une longue trace dans toute la suite des siècles que nous avons parcourus : énei^que protestation contre le joug qui l'accablait.

On ne devait pas attendre autre chose des sentiments développés par cette condition dans les classes serviles, et ce n'est pas la seule réaction que Rome elle-même ait eu à subir : car l'esclavage exerçait une double influence sur les races asservies et sur les races libres. Nous l'avons montré en Grèce, nous avons à le constater à Rome par des faits non moins décisifs.

Les dangers de l'esclavage pour les maîtres et pour les républiques furent un des premiers eflFets de cette condition contre nature où l'homme avait été placé par la force. Toutefois ces dangers furent toujours, sinon prévenus, au moins contenus à Rome : car Rome était encore assez puissante pour résister dans une lutte ouverte. Mais il y eut d'autres influences, d'autant plus redoutables que l'on s'en défiait moins, qu'on les acceptait même. Insinuées dans les mœurs, elles formèrent peu à peu les habitudes de la vie privée et les usages publics ; elles dominèrent alors toute cette société qui avait cru mettre l'esclavage à son service: et ce fut, comme en Grèce, pour la dépravation de. la famille et la ruine de l'État.

L'influence de l'esclavage se marque dans la vie des hommes libres comme dans celle des esclaves, et les scènes de Haute, qui .nous l'ont fait voir pour ceux-ci , ne s'appliquent pas moins aux premiers. Les uns et les autres sont en parfait accord de caractère : c est bien l'esclavage en action et la société où règne l'esclavage; et si, au temps de Plante, ces peintures peuvent n'avoir qu'une application restreinte encore, bientôt, nous l'avons dit, le progrès des mœurs nouvelles, apportées de la Grèce, aura élevé Bome entière au niveau de ce théâtre originairement emprunté.

Quel est le ressort de toute cette comédie ? C'est , comme sur le théâtre moderne , Tamour, mais Tamour de Tesclave , de la courtisane; et toute Faction participe au caractère de ce personnage : il ne s'agit plus de sentiment, mais bien d'argent; toutes les mœurs se conforment à ses habitudes de vie. Ainsi se groupent autour d'elle et le fils de famille dont toute l'ardeur tourne à l'escroquerie, et le père de famille dont la vertu consiste à ne se point laisser duper; puis ceux qui exploitent le premier aux dépens du second , le leno qui tient la courtisane , l'usurier qui ofire de quoi l'avoir (les deux rôles sont parfois cumulés); et les esclaves dont l'industrie aide à l'obtenir à meilleur compte : car l'esclavage , qui fournit si souvent à la pièce l'objet de l'intrigue dans la courtisane , lui en donne aussi l'agent principal parmi tant de serviteurs empressés à conduire au but le jeune maître, moyennant l'entier sacrifice du devoir et de la dignité.

Ce sont les mœurs du théâtre , ce sont les mœurs de la société elle-même où Ion retrouvait les mêmes causes et les mêmes moyens d'action. A toutes les époques de la vie, l'esclave paraît à côté de l'homme libre, avec le devoir de le servir , et , trop souvent , avec la force de le dominer; et la loi, impuissante contre cet ascendant que la nature accorde, sans nul égard aux distinctions sociales, ne prit même aucune mesure pour éviter les occasions où la faiblesse de l'âge devait inévitablement livrer la race libre aux races serviles.

L'esclave s'empara du Romain dès son enfance; il régna sur la jeunesse par l'éducation. Sous l'influence de cet esprit nouveau qui prétendait introduire dans la république

les idées et les habitudes de la Grèce, on lui demanda des maîtres, ott les trouvait parmi les esclaves, et on les accepta sans tenir compte de ce que le seul caractère de l'esclavage devait enlèvera l'autorité morale de leur direction. Les meilleurs eurent le droit de donner un avis, mais non la force de le rendre obligatoire. C'est ce que Plante a exprimé dans les Bacchis par les doléances de cet esclave honnête : « Aujourd'hui, avant que l'enfant ait sept ans, si on le touche du bout dû doigt, il casse la tête à son précepteur avec ses tablettes; et, si l'on s'en plaint aux parents : oh! mauvais vieillard, si tu touches cet enfant qui se conduit si bravement I et le maître s'en va , la tête huilée comme une lanterne ^ »

Cette récompense de la morale n'engageait pas à y persévérer. Aussi beaucoup de précepteurs se montraient-ils plus accommodants, complices des désordres qu'ils auraient dû réprimer; et le peu de soin qu'on prenait à les choisir devait rendre cette indulgence plus facile, cette complicité plus commune. Que demandait-on, eneifet, à l'esclave à qui on remettait la charge d'élever les enfants ? L'usage de la langue et des lettres , dans lesquelles le bon ton voulait qu'on lesfonhât. Il semblait qu'on le méprisât trop, pour lui demander d'autres garanties; parce qu'on avait à proposer aux enfants les souvenirs des ancêtres et les grands

' At nunc , priusquam septuenni *st , si adtigas enm manu>

Extemplo puer psedagogo tabula disrampit caput.

Eho ! senex minnini preti ,

Ne adtigas puerum istac causa, quando fecit strenue. Itmagister, quasi lucerna , uucto expletus linteo.

( Plaute , Bacehid. IH , m , hob. )

exemples de la patrie , il semblait qu'il fût sans danger de les confier au contact des mœurs serviles : comme si Tinstinct du caractère national et le sentiment de la fierté ro-* maine sufiisaient pour les en préserver. Mais le mal , qui est dans la nature de Thomme , connaît peu ces distinctions établies par le droit des gens : il accepte toutes les in» fiuences qui concourent à le développer, sans demander leur origine; et plus d'une fois lesclaye communiqua à ces jeunes âmes le principe même de ses propres vices. Que ne devait-on pas craindre alors d'un système d'éducation appuyé sur des bases aussi corrompues que nous le montren t les au leurs de l'empire ? « Auj ourd'hui , dit Plutarque , s'ils ont quelques bons esclaves, ils font les uns laboureurs de leurs terres; les autres, patrons de leurs navires; les autres, facteurs; les autres, receveurs; les lautres, banquiers pour manier et trafiquer leurs deniers; et, s'il s en trouve quelqu'un qui soit ivrogne, gourmand et inutile à tout bon service, ce soit celui auquel ils commettront leurs enfants^ ; » et Tacite flétrit le même abus avec l'autorité de sa parole : « A présent l'enfant , dès sa naissance, est abandonné à quelque servante grecque à qui l'on joint un ou deux esclaves pris dans la foule, et souvent, c'est le plus vil et le moins propre à cet emploi 2. » Telle fut l'éduca-

* Plut. De educat puer. 7, p. 4. (T. VIII , p. 10 de la Irad. d'Amyot, reproduite par M. Naudet dans une note sur les deux Bacchis. )

^ « At nunc natus infans delegatur grsculaB alicui ancillae , cui adttjungitur unus aut alter ex omnibus sen'is, plerumque vilissimus, nec « quisquamministerio accommoda tus. v (Tacite, De cansis corr. eloq, 39.) Qu'élait-ce quand la jeune fille elle-même était confiée à un pédagogur de cette espèce? (Val. Max. VI, i, 3.)

tion des derniers temps de la république , telle fut Téducation de Tempiré; et les empereurs ne durent point combattre ces tendances : car, sans nul doute, la servilité de renseignement contribua beaucoup à cette dégradation des âmes, qui avait plié et qui contenait Rome sous leur

joug.

L'esclave précepteur suivait son jeune maître au delà des limites mêmes de Téducation ; guide assez mal mené, s'il prétendait retenir sur sa conduite le droit de censure : « Es-tu mon esclave ou suis-je le tien ? » répondait Plistoclère aux remontrances de Lydus , son pédagogue ^ Mais, s'il s'était fait une loi de céder à ses fantaisies, de flatter ses passions, c'était en le corrompant davantage qu'il maintenait sur lui sa vicieuse influence ^ : et que d'occasions de perte n'oflrait point l'esclavage , sous l'empire de ces mœurs païennes qui avaient divinisé les plus honteux penchants? Ici Rome ne diflere point de la Grèce, si ce n'est par un progrès plus rapide dans la sensualité et les plaisirs honteux. L'esclavage se prêtait sans eflbrt à la complicité qu'ils demandent : il dispensait de l'honnêteté. Sur les esclaves tout était permis : la loi n'y voyait rien

' Tibi ego, aut tu mihi servos esP

(Plaute, Baeek. I»ii, laS.)

^ Hoccine boni esse opiicium servi existumas ,

Ut heri sui conrumpat et rem et filium? Nam ego ^um conruptum duco, quom bis factis studet , Quo nemo adaeque juventute ex omni Attica Antehac est babitus parcus , nec magis continens : Is nunc in aiiam partem pahnam possidet. Virtuie id factum tua et magisterio tuo.

(PUutc, MottelLl.i, 96.)

à reprendre \ et lopinion n'en détournait guère davantage. Entre la jeune esclave, élevée pure dans le travail, et celle que son maître avait vouée à la prostitution, il n y avait, pour ainsi dire, pas de différence dans Testime publique : Tune comme Tautre accomplissait le devoir de sa condition; et toute la honte, quant à la dernière, retombait sur ces êtres infâmes, qui, après avoir corrompu sa vertu, trafiquaient de sa beauté^. Quand la religion tolérait tout , quand tout était autorisé par la nature même des esclaves , où la morale eût-elle pris ses défenses, si ce n'est peut-être dans cet intérêt de la famille, qui eût condamné ces folles amours pour leurs suites ordinaires, la prodigalité et la ruine des maisons^? Mais les pères eux-mêmes se montrent, dans Plante, fort indulgents pour ces libertés de jeunesse, qu'ils ont partagées ou qu'ils partagent encore , comme fait , dans YAsinaire , ce méprisable Déménète.

Ces influences auxquelles on abandonnait la jeunesse continuaient de gouverner l'âge mûr. Dans les Ménechmes, un autre père s'étonne d'entendre sa fille reprocher à son mari d'avoir une maîtresse^. C'était ainsi que les

' Lucien, Indoct. 2 5.

^ « Si qua y cauponam exercens in ea corpora qnœstuaria habeat, ul f mulue adsolent, sub praetextu instrumenti cauponii, prostitutas mu- «lieres habere, dicendum banc quoque lenx appeilatione contineri. » (L. 43, S 9 (Ulp.), D. XXIII, II, De riiu nuptiaram.) L'éloge que se donne C. Gracchus, dan» ie fragment d'Aulu-Geile (XV» 12), est une condamnation des mœurs publiques.

^ Dans ce cas, on s'en prenait volontiers à lesclave gouverneur. ( Voy. Calp. Flaccus, Declam. xvii. )

* At enlm lllc hinc amat meretricem ex proxuino. — Sane saj>it.

hommes aimaient surtout à oublier les inconvénients inséparables des femmes richement dotées. Seulement, il faut le dire, ces fières femmes (dote fretœ, feroceis)^ qui souvent, dans un âge émérite, avaient acheté leur mari argent comptant^, n'étaient point toujours d'humeur à soui&îr un partage de leurs droits; et elles n'avaient pas besoin, pour les faire respecter, de cette douteuse médiation d'un père. Le vieux Démonès, dans le Rudens, n'ose accueillir sous son toit les jeunes filles naufragées qui lui demandent asile, craignant la maîtresse du logis : « Allez à cet autel, » dit-il , « qu'il vous serve de refuge plutôt qu'à moi^. ■ — Les mêmes principes enfin dominent encore la vieillesse; et, comme nous venons de le montrer par ces exemples, elle les professait alors même qu'elle ne les pratiquait pas.

Serviren* tibi

Postulas viros ? Dare una opéra pensum postules , Inter ancillas sedere jubeas, lanam carere.

(Plaut. Menœchm. V, ii , 70a et suiv.)

L'esclavage offrait, d'ailleurs, aux femmes des compensations, témoin Martial (Ep. XH, lviii) :

Ândllariolum tua te vocat uxor, et ipsa Lecdcariola est; estis, Âlaude, pares.

^ Plaute, Menœchm. V, 11, 680. Cf. Epidic. II, i, i64.

' Quibus anus domi sunt uxores , quae vos dote meruerunt.

( Plaute , Moêtell I , m , a8i . )

^ Vos confugite in aram potius quam ego.

(Plante, ^uden$, IV, it, g54.)

Cest dans ce même sens que Mercure rappelle à Jupiter le souvenir de Junon , ce modèle de la matrone de haute lignée ( Amph, I , u, 353) ;

Ëdepol , nœ illa si istis rébus te sciât operam dare , Ëgofaxim te Amphitruonem esse malis, quam Jovem.

340 PARTIE If, CHAPITRE IX.

Cette corruption de )a vie privée se manifestait dans tous les lieux, dans toutes les circonstanœs où elle avait à se produire publiquement; dans les bains, où les femmes étaient confondues avec les hommes, jusqu'aux édits de Trajan, d'Adrien, de Marc-Aurèle, qui luttèrent contre cet usage rebelle à leurs décrets ^ : les courtisanes, c est-àdire les fenmties esclaves, avaient pu seules abaisser les premières ces barrières de la pudeur, qui furent si souvent franchies après elles par ces matrones de Fempire, jalouses du cynisme de leur prostitution^. Et le même esprit régnait avec plus de scandale encore , conmie avec plus de solennité , dans ces théâtres , où tout un peuple , hommes et femmes (les vestales avaient la première place^), participait du regard à ces vivantes images de la débauche, figurées par des esclaves : scènes immondes dont la satire , sous des voiles plus ou moins transparents , a laissé voir les monstrueuses nudités.

Cette corruption de mœurs venait sans doute d'une cause plus générale; mais on ne peut méconnaître combien l'esclavage servit à l'étendre. Pour que la dépravation publique' pût aller jusque-là, il fallait qu'il y eût, au sein de la société, un être semblable à l'homme et dépouillé par l'opinion de toutes les obligations morales

^ «Muiierum. . . cum viris lavautium. » (Pline, XXXIII, liv, 3.) Cf. Spartien, Adr. 18; J. Capitol. M. Anton. Phil 28, et Lampr. Alex. Sever. 24.)

' Tac. Ann. XV, 87, et Juvén. Vl^passim.

^ c Virginibus vestalibus iocum in theatro separatum et contra prae- Atoris tribunal dédit.» (Suét. Aug. 44] Et pour les jeux de gladiateurs, Gic. Pro Murcna, 35.

que la conscience humaine proclame; un être qu'on pûl tourner au vice comme à la vertu , sans outrager sa nature , dont tous les excès fussent licites, du moment qu'ils étaient commandés. Tel était l'esclave : et dès lors on se fit moins scrupule d'user, comme d'un instrument légitime, de cet instinct au mal si bien cultivé dans son âme; et, par cette complicité , on entra plus aisément le front levé dans la carrière du crime. On avoua tous les désordres; on en vint à les mettre en spectacle et à faire du vice , qui en était le principe , la loi suprême des mœurs , par la sanction d'une assemblée qui ne rougissait plus.

L'esclavage, à Rome, nous a donné une preuve nouvelle de son influence pour corrompre les mœurs; mais combien ne servait-il pas davantage encore à les endurcir? Les conclusions sortent d'elles-mêmes du tableau où nous avons retracé la condition des esclaves. Un seul mot résume tout : Rome fut la ville des gladiateurs. Nul spectacle n'eut jamais, sous la république, l'attrait de ces jeux sanglants où des hommes, dressés et nourris ensemble, devaient interrompre une conversation commencée , pour venir s'immoler froidement au plaisir de la multitude^ : scènes non pas de sang, mais de mort : car le peuple n'entendait pas que des ménagements peut-être bien concertés lui ravissent sa victime^ ; il se serait cru

1 Cic. Pro Sexiio, 58 et Sg; Tusc. IV, 21, et Sén. De ira, II, 8.

* Celui qui donnait les gladiateurs pouvait bien moins encore les retirer; ceûl été se perdre, dans sa magnificence, par Tirréparablc soupçon de lésinerie. César seul Tosa, et on le rapporte dans son histoire : «Gladiatores notos, sicuti infestis spectatoribus dimicarcnt, vi «rapiendosrcservandosque mandabat.» (Suct. Cœs. 2().)

joué, si la fin du combat n*eût donné la preuve qu'il était sérieux. Aussi Tétait-il ^ : et, quand le vainqueur lui-même s'arrêtait devant son ennemi renversé , le peuple lui commandait d'achever sa victoire; la femme, la viei^ timide, faisaient du pouce le léger signe qui enfonçait le couteau dans la blessure du vaincu (25).^

Ces scènes de meurtre, grâce à l'esclavage, firent Téducation des Romains. Gicéron , sans nier ce qu'elles avaient de cruel, les admet à ce titre. H trouve que l'on peut parler un langage plus sensible aux oreilles, sans doute» mais que , pour les yeux , il n'est pas de pluâ fort enseignement contre la crainte de la douleur et de la mort 2; et ce qui lui semblait bon fut bientôt jugé nécessaire. Pour enlever la jeunesse à l'impure influence des représentations mimiques , on ne trouvait , sous l'empire , rien de plus efficace que les combats de gladiateurs : Pline le dit à la gloire de Trajan ^, Faut-il s'étonner des résultats de semblables le-

^ Suétone cite un cas où il ne Tétait pas : il s'agit de combats d*animaui. Caligula , pour se moquer du peuple, écartant l'appareil ordinaire, exposait à des bêtes furieuses de misérables gladiateurs accaUés de vieillesse, des pères de famille bien connus, mais d'une insigne débilité. [Calig.26.)

^ « Crudele gladiatorium spectaculum et inhumanum nonnullis vi- « deri solet, et haud'scio an îta sit ut nunc fit. Quum vero sontes ferro «depugnabant, auribus fortasse mult», oculis quidem nulia poterat « esse fortior contra dolorem et mortem disciplina. » (Cic. Tusc, H, 17, S4i.)

^ « Visum est spectaculum inde , non énerve nec floxum , nec quod «aiiimos virorum moUiretac frangeret, sed quod ad pulcbra vulnera « contemptumque mortis accenderet , quum in servorum etiam noxiof rumqae corporihus amor laudis et cupido Victoria; cerneretur. » (Pline, Paneg, xxxiii, 1.)

çoDsP Les habitudes de ceç fêtes publiques reportées dans la vie privée; des gladiateurs de chambre (cubicularii); les salies de festin converties en amphithélitres; le sang mêlé au vin dans ces oi^es sacrilèges ; un complet retour à ces usages de la Campanie et de la Toscane, bassement féroces aux jours de leur décrépitude , usages qu'on eût refusé de croire, si l'empire ne les avait reproduits ^ Voilà tout ce qu'on en obtint : on excita la cruauté sans réveiller le courage dans ces âmes corrompues; ou quel courage? On voulait, dit-on, faire des soldats : on fit des gladiateurs. Des hommes li}>res vinrent s'engager aux lanistes, sous la formule consacrée du serment de cette nouvelle milice. La loi les flétrissait; mais, dans cette commune dégradation de tous les arts mercenaires, ce fut un métier conmie un autre,. une manière de vivre en escomptant sa vie 2; et plusieurs s'y jetèrent non par .besoin , ni par spéculation , mais par attrait. Quand , après ces sanglants abus de la liberté, Rome s'inclinait déjà sous la domination des Césars, on vit des citoyens ambitionner ces fonctions qui offraient , dans leur servilité même , comme une image des anciennes vertus, le mépris de la mort, la valeur, et une

' Quin etiam , exhilarare viris convivia cœde

Mos olim, et miscere epulis spectacula dira Gertantum ferro ; sœpe et super ipsa cadentum Pocula, resporsis non parco sanguine mensis.

(Sil. Itol. Pan. XI, 5i.)

Comparez J. Capitolinus, Verus, 4 : « Gladiatorum etiam frequentius • pugnas in convivio habuit , » et encore T. Live , IX , 4o , pour les GampanSens; Nicolas Damascène , ap. Athén. IV, p. 1 53 yj, pour les Toscans. * «Eadem... illius turpissimi auctoramenti verba sunt, uri, vinciri iferroque necari. Ab his qui manus arenae locant, et cdunt ac bibunl

sorte de gloire jusque dans leur ignoinioie ^. César avait employé des chevaliers, des sénateurs, à dresser ses esclaves de combat^ : les chevaliers , les sénateurs, briguèrent à leur tour la faveur de combattre avec eux (26). On le permit aux uns, on le défendit aux autres, puis on finit par le permettre à tous (27 ) ; et les empereurs eux-mêmes en suivirent lexemple. Pour précéder Commode dans l'arène , que manqua-t-il à Caligula? Du cœur (28). On y vit même des femmes d'une illustre origine. Ni l'indignation de Tacite, ni la verve de Juvénal, n'eurent assez d'in- . fluence pour détruire des abus soutenus par l'opinion , même contre la loi (29).

Ainsi l'on voyait se confondre, dans une sorte de communauté d'habitudes et de vie, les esclaves et les hommes libres. Les hommes libres ne se bornaient plus à être simples spectateurs des prostitutions ou des meurtres forcés des esclaves au théâtre; ils s'associaient à leurs jeux meurtriers dans les luttes de l'arène , ils les associaient à leurs débauches dans les orgies de palais, semblables à ce que l'histoire n'a pas craint de nous dévoiler, à la cour de Néron ^. La fusion s'était progressivement accomplie dans les mœurs, fusion déplorable, puisque, loin de relever l'esclave , elle abaissait l'homme libre à son niveau ; et ce niveau avait été placé , par l'opinion

«quaeper sanguinera reddant, cavetur, ut ista, vei inviti, patiantur.» (Sén. Ep. XXXVII, 1. Cf. Quintil. Declam. cccii, p. 21 4.)

^ «Ego mirmillonem sub G. Caesare de raritate munerum audivi « querenteni. Quam beila, inquit, aetas périt ! A vida estpericuli virtus. » (Sén. De Prov. iv, à. Cf. Epictet. Diss. l, xxix, 87, et S. Basile, Ik spir. sancto, 29, t. III, p. 64, c.)

* Suét. Cas. 26. — 3 D. Cass. LXII, i5, p. ioi3.

comme par la loi , au-dessous du point où la pudeur commence avec le respect de soi-même , qui nait de la conscience de la personnalité.

L'esclavage avait donc corrompu la famille, corrompu la vie privée jusqu'à lui ôter la honte de se produire en public avec ses turpitudes. Il corrompit aussi la vie publique, il ruina la constitution de Rome, comme il avait ruiné celle de Sparte et d'Athènes; et ce nouvel exemple prouve que, si grand que soit le colosse, il n'échappe point à l'action destructive de ce ver méprisé.

Athènes avait accueilli toutes les formes du travail, agriculture, industrie, commerce; Sparte les avait rejetées toutes. Rome, établie dans des conditions fort différentes, n'avait suivi ni l'une ni l'autre dans sa manière de vivre : laissant l'industrie et le commerce, réduits à n'être que métiers et trafic, aux hommes des derniers rangs de la plèbe, aux tribus urbaines, elle avait adopté l'agriculture comme la plus noble occupation du citoyen, comme la meilleure école du soldat ^ C'est par le travail de la terre que, bien supérieure à Sparte en intelligence politique , elle forma cette robuste population qui soumit l'Italie et fit de l'Italie l'instrument de la conquête du monde.

Nous avons dit, en parlant du travail, dans cette première période de son histoire , quelle sage et grande politique elle avait d'abord appliquée aux peuples vaincus. Elle avait commencé par les attirer, hommes et terres , dans le sein même de la cité; et, quand elle se montra, ' Dcnv» d'Halic. II, 28.

vis-à-vis des hommes, plus avare de ses privilèges, elle continua enèore à faire d'une portion de leur territoire un sol romain. A chaque progrès de sa domination, une partie de la contrée soumise était laissée aux anciens habitants, qui entraient, à des degrés divers, dans la hiérarchie de son alliance; l'autre, enlevée par le droit de la conquête , appartenait à l'État. On la distribuait, à l'image de l'ancien territoire de Rome et dans des mesures analogues, entre un certain nombre de colons. Quant aux parties incultes et à celles dont on réservait le partage, on les abandonnait à qui en voulait , mais seulement à titre de jouissance et moyennant une redevance déterminée : c'était, en général, un dixième des fruits de la terre, un cinquième du produit des arbres et un impôt proportionnel sur le bétail grand ou petit. Par là Rome assurait la vie, le bien-être et l'accroissement de ses citoyens ; elle maintenait à côté d'eux, sous leur garde, et protégeait, dans les conditions de son alliance, la population libre de ITtalie ; elle alimentait et fécondait la double source de sa force militaire, auxiliaires et légions^.

Mais ce plan , si fermement conçu par la haute sagesse qui gouvernait l'État, fut traversé de bonne heure par ravarice des particuliers. Le noble avait accaparé, par l'usure, le patrimoine des citoyens; il avait accaparé, par des surenchères, la possession des terres publiques. Maître de la propriété privée, et fermier du domaine, il menaçait, d'une usurpation semblable, la propriété même de l'État. Bientôt, en effet, par la continuation des baux et l'omission des fermages , par le déplacement des bornes ,

* App. B. viv. K 7.

et surtout par la conniveDce des consuls ou des censeurs, les terres publiques vinrent se confondre dans leur domaine privé. Le temps , recouvrant la fraude , consacrait la fusion, et cette propriété nouvelle, passant d'un maître à Tautre, venait, à chaque mutation, demander à Tautorité publique conmie une sanction de plus.

Terres privées et publiques, terres divisées ou réservées, tout venait donc s'absorber et se perdre dans cette forme unique de propriété , les grands domaines , latifundia.

Ce seul fait et la simple substitution de la grande à la petite culture portaient déjà une grave atteinte à la consti^ tution de Rome, et menaçaient la sûreté de l'État. Au premier abord, l'assertion peut paraître étrange : car la grande culture donne un produit net plus considérable, et ce produit est l'élément principal de la richesse d'une nation. Mais à quel prix est-il obtenu? Si la petite culture, au point de vue économique, le cède à la grande, si elle laisse disponible une moindre part de son produit brut, c'est surtout parce qu'elle en donne davantage au salaire du laboureur, c'est parce qu'elle entretient plus de bras. La grande culture dépense moins et donne plus de revenus; la petite culture consomme davantage, et, dans un pays qui n'a point d'industrie , assure une plus nombreuse population de travailleurs. Or que fallait-il à l'Italie? La richesse? La conquête lui livrait celle du monde. Il lui fallait, pour y maintenir sa place, une nombreuse population d'hommes libres. Sa force était donc véritablement rattachée au maintien de la petite culture , et ce n'est pas sans raison que ceux qui voulaient poser les fondements de Rome pour l'éternité mesuraient, d'une

niain si avare, le champ où se devait contenir le citoyen. Les latifundia, par le changement que leur extension apportait au régime agricole, diminuaient donc la population libre. Quand cent domaines n'en formèrent plus qu'un seul , pour cent maîtres il y en eut un , et les autres ne pouvaient déjà plus rester tous sur leur terre aliénée, même à titre de cultivateurs à gages. Mais ce mal eût été peu de chose, si Tesclavage n'eût été là pour l'aggraver. Chassé de son patrimoine comme maître, chassé du domaine de l'Etat comme fermier, le plébéien se vit, en outre , presque généralement exclu du travail rustique. On l'y retint seulement comme colon partiaire pour ces terres éloignées où le villicas esclave se fût trouvé presque en dehors de tout contrôle ; on l'y retint à des conditions où l'on ne comprend pas qu'il ait pu vivre. Ce bail que nous appelons à mi-fruit, et qui laisse au fermier la moitié des productions , devait, selon la règle de Gaton, lui en abandonner le neuvième quelquefois, et le cinquième tout au plus ^. On prit encore l'homme libre comme ouvrier pour* ces terres insalubres où la vie de l'esclave, capital précieux , eût été trop compromise , pour ces gros ouvrages qui n'ont qu'un temps et demandent un surcroit d'activité et de courage, la récolte, la vendange. On l'appelait aussi, comme mercenaire, pour tous les soins que le service intérieur ne réclame qu'acddentellemenl^. Mais, en toute autre occurence , on aimait mieux l'esclave , comme un ouvrier que le voisin ne pouvait pas attirer à lui par

' C'est le bail qu'il appelle politio. (De re rast. cxxxvi. Cf. M. Durcau de la Malle, Écon. polit des Romains, t. Il, p. 69 cl suiv.)

^ Calon , V , à ; Varron , 1 , xvi , 4 ; xvii , 2 ; Columellc , I , viu 4 et 6*

Tappàt du salaire , que le consul lui-même ne pouvait pas enlever brusquement pour le service de la légion. Ainsi l'intérêt public s'effaçait devant l'intérêt privé. Cette population de travailleurs que le âénat voulait libre pour la garder militaire , le citoyen la faisait esclave pour la soustraire au service de l'armée, usurpant ainsi non plus seulement la propriété, mais la force même de l'Etat ^

Un coup d'oeil , jeté sur l'ensemble des révolutions intérieures de Rome, nous fera suivre le progrès de ces fatales influences, dans le tableau même des efforts tentés vainement pour y porter remède.

Le mal était ancien : il nous est signalé, dès les premières années de la république , par une loi où se produisit la seule pensée de réforme possible, la loi agraire de Sp. Cassius. Il voulait reprendre aux riches, pour les partager au peuple, ces terres dont ils commençaient à faire leur propriété par, un usage continu^. Mais sa loi, juste à l'égard du peuple, ne Tétait pas moins envers une nation vaincue, les Berniques, admis au partage par une autre proposition relative à leur territoire. Le sénat en profita pour le perdre, et la loi ne resta que comme une arme impuissante entre les mains des tribuns, jusqu'à Licinius Stolon.

La loi de Licinius réduisait à 5oo arpents les possessions des citoyens dans le domaine public, et parta-

* Ùvitroîç es avrà yeapyoTs xeâ 'utotiiéfft ;^fi6fxe»oi , rov |xi^ tous èXeudépovf es ràs arpareias d-nd tifs ytœpyias 'oeptcrnSv, (App. B. civ. I, 7.)

' « Adjiciebat huic muneri agri aliquantum , quem publicum possideri • aprivatis criminabatur. Id niultos quidem patrum, ipsos possessores, «periculo rerum Auarum terrebat. » (T. Livc, IT, 4i.)

geait le surplus aux pauvres, probablement en lots de sept arpents, selon Tancien usage ^; elle faisait une part à la petite propriété à côté de la grande ; elle faisait une part au travail libre , même sur la grande propriété , en ordonnant que Thomme libre y fut employé, dans une proportion déterminée, à côté de l'esclave ; elle fixait enfin une limite à l'entretien des troupeaux comme à la possession des terres ( loo têtes de gros bétail et 5oo de petit) : tous les abus que Rome avait à craindre se trouvaient réprimés ou prévenus (3o).

Quand Licinius eût respecté le passé , sa loi eut sauvé Rome, si elle avait pu s'imposer à l'avenir et se perpétuer sans atteinte. Le territoire de la république n'était rien encore. Elle était au lendemain de l'invasion gauloise et seulement à la veille de la guerre des Samnites : L'Etrurie, le Latium, étaient encore à combattre et à conquérir presque entièrement. Mais la victoire avait corrompu les mœurs publiques, le sénats moins inquiet de l'issue des luttes engagées au dehors , tint moins fortement la main à l'emploi si judicieux des terres de l'Italie ; et les nobles, qui avaient perdu le frein du tribunat, depuis que les chefs du peuple se voyaient attirés dans leurs rangs par le partage d'honneurs plus élevés, ne ménageaient pas plus les alliés, qu'on n'avait fait jadis les plébéiens. Les domaines s'étaient donc agrandis comme autrefois, et

^ Il ne faut pas, du reste, confondre avec ce tribun un Licinius (Grassus) , qui, trois cent soixante-cinq ans après Texpulsion des rois, en 609 de Rome (làà avant J. G.) , aurait présenté une loi pour faire an peuple un partage déterres, par lots de 7 arpents. (Varron, 1, 11, 9. Gf. Golum. I, m, 10.)

dans une bien plus large mesure , par 1 absorption légale fies propriétés privées et par lusurpation des terres publiques; les latifandia s'étaient étendus à Tltalie entière, et Tesclave, venant à la suite, chassait de toutes les parties du sol la race libre ^. On ne s'arrêta point là : Fesclave, substitué à l'homme libre dans tous les détails de la ferme, direction ou travaux, dégoûta de cette forme d'exploitation , par des infidélités ou par des négligences qui en compromettaient les profits^. A la grande culture, qui avait diminué déjà le nombre des travailleurs, on préféra un autre mode qui permît de le réduire encore et de le moins .surveiller , qui demandât moins de mise de fonds, qui courût moins de chances de perte, qui donnât, en un mot, un produit net plus grand et plus sûr; et on crut le trouver dans le système des pâturages'.

' Pellitur paternos

In sinu ferens deos , Et uxor et vir, sordidosque natos.

(Horace, Od. II. xviii, aS-ag.)

Cf. Sali. Ju^, 4i; Sén. Ep. xc, 38, et Quint. Declam, xiii. 2, p. 297. Il faut lire en entier cette déclamation sur les abeilles du pauvre,

^ « Pnecipue irumentarium (agrum) quem maxime vexant servi, «qui boves elocant eosdemque et caetera pecora maie pascunt, nec in- «dustrie terram vertunt, iongeque plus imputant seminis jacti quam « quod severint; sed nec quod terrx mandaverint sic adjuvant, ut recte aproveniat : idque quum in aream contulerint, per trituram quotidie «minuunt, vel fraude, vel negligentia; nam et ipsi diripiunt et ab «aliis furibus non custodiunt, etc.» (Golum. I, vu, 6.)

^ « Âlii dant primatum bonis pratis , ut ego quoque : a quo antiqui «prata parata appellarunt. m (Varron, I, vu, 10.) « Prati cui veleres a Romani primas in agricolatione tribuerunt, etc.» (Colum. II, xvi, 1.) Gaton, dans son Traité d'agriculture (i, 17) donnait aux prairies le cinquième rang; mais le blé n'avait que le sixième.

Les pâturages envahirent les cultures, les latifundia devinrent des déserts où le pâtre errait librement avec ses troupeaux.

Telle fut la marcbe de la décadence : les grands domaines avaient réduit considérablement le nombre des maîtres ; le travail servile réduisit le nombre des hommes libres dans la même proportion , et les pâturages venaient à leur tour réduire le travail sous l'une et l'autre de ces deux formes. Les pauvres voyaient leurs ressources diminuer et le pain renchérir; mais les riches, moins préoccupés de leurs champs, pouvaient s'adonner entièrement à tant d'autres moyens de s'enrichir, offerts par la conquête du monde: les fournitures des armées, le fermage des impôts, la vieille usure, étendue aux provinces, dans un monde placé, en quelque sorte, hors la loi; et, si l'Italie ne produisait plus de quoi fournir à la subsistance de ses habitants, qu'importait à cette fière aristocratie? Le monde n'étaît-il pas esclave de Rome, et ne pouvait-il suffire à ses besoins?

Chaque pas que l'on fit dans cette voie funeste est marqué par un progrès de l'avidité des maîtres; et Caton, ce type du vieux Romain, avait, en quelque sorte, tracé la route par ses livres et par ses exemples. Déjà, en commençant son traité sur l'agriculture , il se demande s'il ne faut pas la sacrifier à ces manières plus lucratives d'employer son temps et son argent ; et , s'il persiste dans son premier dessein , ce n'est pas seulement parce que les soins rustiques ont pour eux l'autorité des ancêtres, parce qu'ils produisent une plus forte race d'hommes, parce qu'ils donnent un gain plus honnête : c'est aussi parce

que, après tout, ils donnent des proGts plus sûrs; il écrit son traité, afin, s'il est possible, de les rendre plus grands ^ Aussi, n'y a-t-il pas de plus redoutable adversaire du travail libre ; et , s'il faut y recourir, il a grand soin de défendre qu'on ne garde le colon ou le mercenaire au delà du terme convenu , comme s'il craignait une sorte de prescription contre le droit du maître, sur le fond même de sa propriété 2. Mais ces cultures, où il ne voudrait que des hommes à lui, ne le satisferont bientôt plus. Il les abandonne pour les pâturages, pour ce mode d'exploitation qui dépend moins des hommes et du temps , « qui peut braver Jupiter, ».el il érige sa méthode en système sous 'la forme la plus absolue : « Que doit être, » lui demandait-on «le père de famille, pour le plus grand « intérêt de son bien ? Bon éleveur de troupeaux. Et en « second lieu ? Eleveur médiocre. En troisième lieu ? « Mauvais éleveur. » L'agriculture ne vient qu'après ce troisième degré de l'art pastoral mal appliqué , au quatrième rang^; et il la fera descendre plus bas encore, car bientôt les pâturages ne seront plus à ses yeux le meilleur parti qu'on puisse tirer d'un patrimoine : le bétail

^ lEst interdum praestare mercaturis rem quœrere, ni tam pericu- «losum siet; et item fenerari, si tam inhonestum [non] siet, etc. « (Caton, De re rust. prœf, 1 .)

* • Operarium , mercenarium , politorem , diutius eundem ne habeat «die.» (Cat. v, 4)

^ « A quo quum quaereretur, quid maxime in re familiari eipediret ? «Respondit: Bene pascere. Quid secundum? Satis bene pascere. Quid « tertium P Maie pascere. Quid quartum ? Arare. Et quum ille , qui quae- «sierat, dixisset : Quid fenerari? Tum Cato : Quid hominem inquit oc- « cidere?. . .» ( Cic De of M , 25. Cf. Coluni. VJ , Prœf. 4.)

peut mourir ! il ne cherchera plus à faire fructifier que son argent; et, malgré ses premières malédictions, il en arrivera à Tusure et aux formes d'usure les plus décriées : il faut y joindre seulement une dernière industrie , la méprisable industrie d'éleveur et de marchand d'esclaves^ I

Deux principes, antérieurs à Gaton, sans doute, mais formulés par lui et consacrés de sou autorité, expliquent donc la double révolution qui s'était accomplie à la campagne : «Mieux vaut l'ouvrier acheté que loué, » et l'esclave avait supplanté l'homme libre dans presque tous les travaux rustiques ; « Pâturage vaut mieux que labourage : > et l'esclave, qui avait chassé l'homme libre de l'agriculture, s'en voyait presque chassé à son tour. Nous en avons dit les causes : quelles en furent les suites?

L'esclave, chassé de la culture, était pourtant resté sur le domaine du maître; et, en attendant que l'équilibre se rétablît entre les besoins du travail et le nombre des travailleurs, instrument inutile, il ne vivait que de privations ou de vols. La vie servile fut comme un mélange des misères de Yergastulum et des brigandages de la vie pastorale : il en sortit la haine du joug avec plus de moyens de le rompre, ces guerres serviles dont nous avons parlé. Le citoyen , réduit à la même condition , eut aussi sa forme de brigandage dans ces lointaines expéditions où il était invité à s'enrôler pour des intérêts qui ne le touchaient plus beaucoup (3i). S'il répugnait à ces fatigues quelquefois productives, mais souvent mortelles, il trouvait, lui aussi, dans la ville, les misères de Yergastulum. ' Plut. Car. Maj. 21.

C'est là qae s entassaient, chaque jour, ces familles chassées de la campagne ; et qu'y rencontraient-elles ? l'esclavage exploitant encore , au service ou au profit des riches, la plupart des métiers.

Il y a, dans la situation de Rome à cette époque et dans celle de l'Angleterre jusqu'à ces derniers temps, des analogies et des différences qu'il n'est pas sans intérêt de rapprocher ici. En Angleterre aussi règne le système des latifundia. Les grands domaines couvrent le pays; et les riches, maîtres du sol, ont chassé la plus grande partie de la population vers les villes ^ Mais, dans les villes, les pauvres trouvent l'industrie; et ainsi il se fit comme une double part entre les deux classes :. l'une fournit à la subsistance, l'autre aux besoins divers de la vie; et, comme pour établir un plus juste équilibre entre la production et la consommation des deux côtés , en même temps que l'Angleterre maintenait à son agriculture le monopole du marché national, elle voulait ouvrir à son itidustrie le marché du monde. Pourtant les deux parts ne sont pas égales. En effet, la production agricole, si longtemps protégée contre la concurrence extérieure par les tarifs, l'est aussi et le sera toujours contre la concurrence intérieure, par les limites mêmes du sol ; la production manufactivrière, sans limites au dedans, se trouve de même, au dehors , sans garantie suffisante. L'aristocratie est sure du placement de ses blés ; l'industrie ne l'est pas autant de l'écoulement de ses marchandises : si le travail intérieur

* La population agricole des Iles Britanniques est de 9 millions , la population industrielle de i4. (V. M. Buret, De la misère des classes laborieuses en France et en Angleicrre. )

dépasse le niveau ordinaire, si quelque voie se resserre, si quelque nation jalouse élève , par des larifs , des digues imprévues à cette inondation ! Il y a donc là un double danger. Pour le vaincre, on fera plus d'efforts; on réduira le prix de revient, on réduira le nombre des travailleurs : car il y a entre les classes inférieures de TAn^eterre et de Rome une analogie en ce point même, où nous avions signalé une différence. Cette population , chassée par la grande culture, de la campagne vers la ville, trouve encore là des maîtres, et des maîtres ayant aussi, pour exploiter rindustrie, de redoutables instruments, des instruments, en quelque sorte, animés, comme on le disait des esclaves : les machines, dont le travail sera de jour en jour étendu et rendu plus ingénieux et plus actif, afin de remplacer un plus grand nombre d'ouvriers salariés ^. Aussi , dès à présent, les familles agricoles qui sont chassées par l'insulBsance du travail vers les manufactures n'y trouventelles plus de place : et combien de familles ouvrières sont rejetées hors du mouvement de Vindustrie, comme des bras inutiles? Que deviennent-elles? Elles avaient jadis la taxe des pauvres que nous retrouverons à Rome sous un autre forme; elles ont aujourd'hui «la maison de travail » le workhouse : il semble qu'on ait voulu traduire le mot ergastuïum ! Véritable esclavage, en effet, et la plus dure des formes de l'esclavage : c'est la vie assurée , à la condition de renoncer à la famille; le pain de chaque jour avec le

* Nous avons dit que la population industrielle de rAnglelerre était de i4 millions; les machines à travailler le coton représentent à elles seules, selon M. Burct, 8/i millions d ouvriers.

travail de la meule ^ L'esclavage antique, avouons-le, réservait ordinairement ce supplice aux criminels; et quant à la famille, on ne la reconnaissait pas légalement, il est vrai, mais, en général, on ne la divisait pas.

Tels sont de nos jours, et jusque chez un peuple qui tient , avec la France , le premier rang dans la civilisation du monde, les conséquences d'une vicieuse organisation sociale. La race anglaise ne périra pas, sans doute : les machines , si puissantes qu'on les crée , ne remplaceront point partout le travail libre; et les workhouses, autre machine inventée, non pour recevoir, mais pour repousser par la terreur 2, si nombreuses qu'on les fasse, ne suffiront heureusement jamais pour engloutir les malheureux. Ils vivront I l'aristocratie seule est menacée dans ses privilèges, et elle est entrée, sous la conduite de chefs éclairés, dans les voies d'une sage politique de concessions. Mais Rome, grâce à l'esclavage, voyait s'éteindre l'antique population italienne , et par là, tout était compromis. Com ment soutenir, en effet, sans les légions d'Italie, le poids de ce vaste édifice , si lourd au monde ? Comment, avec une assemblée presque indifférente aux anciennes traditions, rendue vénale par la misère, prévenir les projets des ambitieux ? Comment enfin être assuré de vivre , si tout Jç travail était abandonné aux mains des esclaves.^ et la guerre servile venait d'apprendre ce qu'on devait attepdre d'eux ! Mais le danger n'était point seulement dans la situa-

* Voyez, sur tous ces points, auxquels nous ne faisons que toucher, les détails pleins d'un si triste intérêt du livre de M. Buret.

* C'est ce qui a été assez naïvenuîut avoué dans des pièces oiBciclles. (Ibid.)

tion de la race libre des campagnes, il était dans le dépérissement des cultures. Rome était-elle certaine d'avoir toujours le monde pour tributaire? et, si un jour il échappait à sa main affaiblie , pouvait-elle compter que ce sol obligé donnerait encore ce que, depuis si longtemps, on ne lui demandait plus? Le temps a répondu. Cette terre, abandonnée en vagues pâturages, a lentement absorbé les eaux des pluies et du débordement des rivières : le soin • que Tancien colon prenait de les aménager pour la rendre plus salubre, fut oublié; et ces infiltrations, qui Teussent fécondée dans la culture, l'ont corrompue dans la stagnation. C'est de cette cause que proviennent, selon les cônjectuires les plus vraisemblables, ces exhalaisons pestilentielles qui échappent à l'analyse de la science et empoisonnent l'air le plus pur^ Les plus belles portioQs de. ce champ romain, si convoité, si délaissé, ce sont aujourd'hui et c'étaient, dès l'antiquité déjà , les marais Pontins et la Maremme !

La force, la liberté, la vie même de la république, étaient donc en péril quand parurent les Gracques. Leur époque est décisive dans l'histoire du travail libre et de l'esclavage : c'est le moment où la question se pose et se résout; on nous permettra donc de nous y arrêter un peu davantage ^.

Les Gracques, issus d'un illustre plébéien, et, par leur

' M. Dureau de la Mailc, Econ. pol. des Romains, t. II, p. 47 et suiv.

^ Nous renvoyons d'ailleurs aux histoires générales de MM. Poirson, Michelet, Dumont et Duruy, et au savant traité Des lois agraires ^ publié récemment par M. A. Macé.

mère, du chef reconnu de la race patricienne, de Scipion l'Africain, avaient, à ce double titre, leur place marquée dans l'aristocratie de Home : ils préférèrent la prendre à la tête du peuple. Le tribunat fut pour eux , non pas un marche-pied vers des honneurs plus élevés, mais un but; et ce fut dans la pensée de lui rendre son action et sa force, que Tibérius, Tainé des deux frères, s'y fit porter, en i33.

On attribua sa résolution à son ressentiment contre le sénat, qui, pour se dégager des conditions du traité de Numance, avait voulu le livrer avec le consul, par une comédie renouvelée des Fourches Caudines. On disait aussi qu'il avait subi l'influence du rhéteur Diophane , du phir losophe Blossius et de sa mère^ Il est possible que cette philosophie de Zenon, si forte parmi les disciples qu'elle eut en Italie, ait contribué à affermir sa volonté, et que la grande âme de Comélie ait été complice de son âme. Mais il ne s'inspira que de la vue des misères publiques et du sentiment des dai^ers de l'État. Il avait été frappé de ce grand et triste contraste de Rome et de l'Italie : en Italie, ces terres sans culture, à Rome ces bras sans emploi; la terre et le peuple se corrompant également dans cet isolement stérile^. Que fallait-il pour leur rendre la force avec la vie ? Les rapprocher, les réunir; rendre ces hommes désœuvrés à ces

» Plut. Tib, Gracch. 8, Cf. Floru8,III, xiv, 2.

' «Son firère Caîus a écrit, dans un Mémoire, que Tibérius, iraversant la Toscane pour se rendre à Numance, et voyant cette solitude du pays, et, pour laboureurs ou pâtres, des esclaves étrangers ou barbares, conçut la pensée de cette loi, qui fut pour eux la source de tant de maux.» (Plut, ibid.)

terres délaissées. Ce fut la pensée de Tibérius : il la mûrit avec les plus sages patriciens, les plus graves jurisconsultes de Rome, un Crassus, un Mucius Scœvola, un Appius Claudius; et, nommé tribun, il proposa sa loi agraire. C'était au fond la loi de Licinius. Il réduisait les possessions du riche, dans le domaine public, à 5oo arpents; mais il joignait à sa proposition plusieurs mesures qui en adoucissaient la rigueur : le père de famille pouvait , avec les 5oo arpents, en retenir 25o pour chaque fils non émancipé; et quant au surplus, on ne le reprenait pas, on le rachetait, par une convenable indemnité, pour le diviser au peuple ^ Cette portion des terres publiques, laissée aux riches, on la leur donnait en pleine propriété, avec le droit d'en user conmie de leur bien; ces parts faites aux pauvres, on les déclarait inaliénables, comme le propre domaine de l'Etat 2.

La loi était donc juste. Le domaine de l'État est imprescriptible; et ces terres, primitivement données à ferme, par quelques détours qu'elles fussent arrivées à se fondre dans la propriété du citoyen, à quelque titre qu'elles fussent échues au dernier détenteur, n'en étaient pas moins terres publiques, et pouvaient être reprises purement et simplement par l'État. La loi était équitable: car, loin d'user de la rigueur du droit, elle donnait en propriété ce qu'elle ne reprenait pas; elle payait ce qu'elle devait reprendre, faisant ainsi une part, à côté des nécessités publiques, aux habitudes de la grande

' Tilv è^aipeiov dt'ev iifiris niriaiv es dei ^é^ouov. (App. /i. civ. 1, 1 1.) * Ovèè œveïoOat Tsapà rcov n'Xripouiiévcov, ô yâp toi rpân^f^os, nat TÔSe vpoeiSôftevos , fi-nrfyôpeve (lif ^aoSKeïv. [Ibid. lo.)

propriété et aux faits accooipiis ^ Elle était en lin , je ne dis pas opportune, mais urgente : c était le salut de Rome et de lltalie. La population libre avait abandonné les campagnes aux esclaves; et que ne devait-on pas craindre, s'ils prétendaient les tenir à d'autres conditions que celles de l'esclavage, comme ils venaient de le tenter en Sicile ? Un exemple si récent devait frapper les esprits; et Tibérius, opposant au dépérissement de la race libre l'accroissement des classes serviles, tirait ses principaux arguments des souvenirs de ce danger. Mais il fallait surtout convaincre les riches, et, pour les entraîner, Tibérius mettait en jeu tout ce qui pouvait Içs émouvoir: « Les bêtes sauvages qui habitent l'Italie , » disait-il , « ont un antre et une tanière où elles peuvent s'abriter, et ces braves, qui combattent et qui meurent pour la défense de l'Italie, n'ont que l'air et la lumière, et rien d'autre en commun ; sans demeure, sans une pierre où ils puissent reposer, ils errent avec leurs enfants et leurs femmes. Leurs généraux mentent lorsque, dans les combats, ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et leurs -foyers sacrés. Parmi tant de Roriiains, il n'y en a pas un seul qui ait un autel de ses pères ou un tombeau de ses aïeux. C'est pour le luxe et la richesse d'autrui qu'ils

* «Et il semble, dit Piutarque , que jamais l'injustice et la cupidité ne furent attaquées avec plus de modération et dHnduigencc ; car ces hommes , qu'il aurait fallu punir de leur mauvaise foi , et dépouiller» avec amende, des terres qu'ils avaient usurpées contre les lois, il se contente de les en faire sortir avec indemnité, laissant la place aux citoyens pauvres. » (Plut. Ti6. dr. 9.) Voir, sur le vrai sons de cette loi, la note 32 » à ia lin du volume.

combattent ou quils meurent; et on les appelle les maîtres du monde , lorsqu'ils n'ont pas à eux une seule motte de terrée » Il faisait appel à leur pitié, à leur justice; il s'adressait aussi à leur ambition, quand il leur montrait les produits passés et futurs d'une forte et nombreuse population d'hommes libres, tant de provinces conquises, tant de royaumes encore à conquérir ! et la conquête leur créait des intérêts de plus d'un genre parmi les peuples: «Il s'agit de savoir,» ajoutait-il, «si Ton gagnera ce qui reste ou si l'on perdra ce qu'on a 2. »

Cette vive intelligence des grands intérêts de la patrie s'attaqua vainement au froid égoïsme des riches ; ces craintes, ces espérances, s'évanouissaient devant le sentiment de ce danger plus immédiat dont la loi menaçait leurs biens. Etait-il juste de leur reprendre l'héritage de leurs pères, les dots de leurs femmes, les fruits mêmes de leur travail ? car beaucoup avaient acquis ces biens à titre onéreux ; plusieurs en avaient doublé la valeur par des plantations, par des constructions, par des améliorations de diverses sortes; et, alors même qu'on les leur payait, l'indemnité pouvait-elle atteindre au prix qu'ils y attachaient par l'influence de l'habitude et des souvenirs*? La loi ne paraissait donc ni juste, ni équitable; et, quand on refusait de voir les strictes exigences du droit public et les adoucissements des mesures de Tibérins, comment l'eut-on trouvée opportune , comment eût-on ouvert les yeux sur ces nécessités si graves que le tribun montrait au delà de l'intérêt présent !

Les riches, un instant déconcertés par le rang de ' Plut. T. Gracchns, 9. — - App, R civ, 1 , 11. — ^ IbuL 10.

Tibérius et des patrons de sa loi , émus par le spectacle de cette foule pleine d'espérance, se rassurèrent bientôt par leur masse, et trouvèrent, dans le tribunat même, un moyen de paralyser l'acte du tribun ; ils gagnèrent Octavîus, qui frappa du veto la proposition de son collègue. Tibérius la retira, mais pour en reproduire une autre qui n'était plus que d'une stricte et dure justice. C'était l'ancienne loi , moins ces mesures d'équité par lesquelles il l'avait adoucie : tous ceux dont les possessions dépassaient les limites légales devaient s'y réduire à l'instant, et rendre le restée Cet acte de rigueur, qui sans doute n'était qu'une mesure d'intimidation, ne désarma point Octavius. Vainement Tibérius essaya-t-il de le ramener au sentiment de son devoir de tribun ; vainement lui offrit-il de prendre le peuple lui-même pour juge, en le faisant vofcr sur la déposition de l'un des deux, et d'abord sur lui-même. Octavius refusant, c'est sur lui seul que l'on vota ; il fut destitué, et la loi passa^ : maïs, pour la faire passer, le tribunat avait perdu la force dont il avait besoin pour la faire vivre et la défendre ; il avait perdu sa propre essence et sa nature : l'inviolabilité.

Les ennemis de Tibérius ne manquèrent pas d'en profiter. En se découvrant lui-même il leur avait donné des armes. Ils en usèrent perfidement pour le ruiner dans l'affection du peuple , avant de lui porter le dernier coup. Ils demandaient si l'on devait tant se réjouir d'avoir acheté une loi au prix de cette magistrature populaire. . . Ni les

* Plut. T.Gracchus, lo.

* App. B. dv. I, 12, et le récit plus dramatique encore de Plutarquc, Tib,Gracch. io.-i3.

alTrouls dont Tibérius était Tobjet, ni cette haine qui déjà frappait autour de lui ses victimes, ni le spectacle de ces jeunes enfants, que le tribun en deuil venait recommander à la tutelle du peuple , ne mettaient les esprits en défense contre ces insinuations dangereuses^. Déjà il fallait qu'il en vînt à des justifications. « Qu'est-ce que le tribunat,» disait-il, «et pourquoi l'inviolabilité qu'on y rattache? Le tribun n'a-t-il point été créé pour les intérêts du peuple, et peut-il être encore inviolable, quand il se tourne contre la cause pour laquelle il a été revêtu d'un caractère sacré^?» Mais qu'est-ce qu'une inviolabilité qui peut être mise en question et reniée ? Tibérius avait-il eu tort de la méconnaître ? On hésite à le dire. Sans doute, la loi agraire valait bien alors ce tribunat , vaine ombre de lui-même, que les chefs du peuple, passant à la noblesse, avaient laissée derrière eux , comme pour donner le change à sa misère par un faux semblant de protection. Mais cette ombre était chère encore au peuple ; et Tibérius, qui avait voulu lui rendre la vie, ne pouvait pas en détruire les formes consacrées. Ce fut ce qui le perdit. Si le peuple, en effet, ne se laissa point entraîner jusqu'au ressentiment, il en vint au moins à l'indifférence; et, aux élections tribunitiennes , alors que Tibérius avait besoin de tous ses partisans pour se faire continuer au pouvoir et assurer le maintien de son œuvre, les tribus rustiques lui firent défaut ^

' Plut. TikGr. i3.

^ lepov Tov Sijfiap^ov elvctt , xat aarîXov , ôVi t^ ^TffA(^ xaBeiyaiœrat , xai rov Si^fiov 'UfpoéffjriHev, . .èàv Se «axaXvr? tov êri(xov , ovSè Sv^apy^ôs èaii, X. T. X. (Plut. ibid. i5.)

' App. 1i. civ. r, i3 ci 1 'j

Les tribus urbaines ne pouvaient lui venir en aide que dans une lutte armée, et le tribun vint les solliciter luimême, au moins pour se défendre^ Mais Rome n était point habituée encore à ces guerres intestines. La vue du grand pontife et du sénat, qu'il entraînait après lui, troubla et dissipa cette multitude incertaine ; et Tibérius, attaqué dans le Capitôle, vint tomber aux pieds des statues des rois 2.

Le tribun n'était plus, mais la loi riestait, et le sénat parut vouloir la maintenir. Content de la mort de Tibérius, il éloigna même le meurtrier, et, comme pour donner au peuple un gage de plus de sa bonne foi , il conserva au parti du tribun le soin d'exécuter son oeuvre^. Ce fut de sa part une habile politique : car, autant la proposition de la loi était facile et populaire , autant son exécution devait rencontrer d'obstacles et susciter de haines. Il était juste que le parti qui en avait posé le principe en recueillît les conséquences; et le sénat ne doutait pas que la loi , dont il eût fortifié les racines en cherchant à les détruire, ne pérît, en quelque sorte, d'elle-même, parmi les difficultés de l'application.

Ces difficultés sont une preuve irréfutable de son véritable caractère. S'il se fût agi de réduire tout patrimoine, en général, à la mesure déterminée, rien de plus injuste sans doute, mais rien de plus simple : c'était une question d'arpentage. Mais, s'il s'agit exclusivement du domaine public, en même temps que l'exécution devient juste, les difficultés commencent : car, avant de mesurer, il faudra distinguer, et c'est dans cette distinction du domaine public

» App. B. CI». 1 , 1 4 et 1 5 . et Plut. T. Gracch. 1 0. — 2 App. D. civ. 1 , 16. — ^ Phil. Tih. Gracch. 21.

et du domaine privé que réside tout l'embarras ^ Alors il faudra remonter à Torigine des biens, rechercher les titres et les contrôler, avant de les admettre; il faudra suivre ia terre livrée au premier colon, comme domaine public, entre les mains d'une seconde, d*une troisième personne qui Ta acquise à titre onéreux souvent , et toujours de bonne foi. Contre TÉtat, point de prescription, sans doute : la prescription, établie pour être la gardienne des sociétés, en serait la ruine , si elle s'appliquait aussi au domaine public. Le domaine privé est sous la garde du particulier : il en abdique la propriété lorsque, trop longtemps, il le néglige , et on peut l'abandonner en conséquence à celui qui l'a pris et cultivé, vacant; mais le domaine public est sous la sauvegarde de tous : nul ne peut s'en emparer sans usurpation , et cette usurpation vicie à tout jamais le titre du possesseur. Cependant, lorsque la négligence du gouvernement a toléré, autorisé même, en quelque sorte, ces abus, il devient presque impossible de conformer le droit strict aux exigences de l'équité; et ce droit suprême devient une suprême injustice. Celte foule de citoyens qui avaient acquis à titre onéreux quelque partie du domaine usurpé, qui l'avaient fécondée

* En admettant, avec Plutarque, que Tibérius, irrité de l'opposition d^Octavius, ait réellement changé sa loi (ce dont Âpplen ne parle pas), il nen serait pas moins certain que la loi votée ne concerna que le domaine public; car on nomma en même temps, dit Plutarque luimême, des triumvirs pour distinguer et partager les terres, «ri rifv Stoixptatv xai Stavofti^v. (Tib.Gracch. i3.) C'est ce que prouvent encore, indépendamment de tous les détails donnes par Appien , le texte cité de Cicéron , et YEpitome de Tite-Live. (Voir la note Sa à la fin du volume. ]

de leurs sueurs, transformée par le travail, qui l'avaient couverte de plants de vignes, d'oliviers, de bâtiments, si bien que le fonds même n'était plus que l'accessoire, si l'on regardait comme principal ce qui valait le plus, en étaient dépouillés , sans qu'on fût même certain du droit de l'État à ces reprises : car, au milieu de cette profonde obscurité des origines, l'État, pas plus que les particuliers, ne pouvait toujours produire ses titres; et, dans le doute, n avait-on pas le droit de protester? Aussi, les plaintes arrivaient-elles de toute part. Elles choisirent, pour organe, Scipion Émilien, qui, fort de sa gloire, n'avait pas craint de s'aliéner la foule, en approuvant hautement cette politique de meurtre dont Tibérius avait été la victime^; et le sénat, couvert par son initiative, fut, en quelque sorte, populaire, quand il reprit aux triumvirs leurs pouvoirs pour les remettre aux mains du consul Tuditanus. Celui-ci saisit le prétexte d'une guerre contre les Illyriens pour s'y soustraire, et l'affaire en resta là. Cette suspension, faisant tomber les plaintes, laissa renaître le regret de la loi. Tout le ressentiment de la plèbe se tourna contre Scipion ; peut-être contribua-t-il à sa brusque mort : il le suivit au moins jusque dans ses funérailles 2.

Mais le sénat triomphait : il éloignait Papirius Carbon , l'un des triumvirs, par la séduction du triomphe; il éloignait Caïus Gracchus, nommé questeur, et le retenait éloi-

' A la nouvelle de sa mort, il se serait écrié avec Homère : ùs ohtokono xoi étXXos 6 rts jotavrcl yz pé^ot.

Wut. T. Gracch. 21; Diod. Fragm. XXXIV, vu , 3.) * App. B. civ. I, 20.

gné par la force du devoir; il imposait au mécontentement du parti italien par la destruction de Frégelles. Il triomphait, et ne voyait personne qui pût lui contester son triomphe, quand revint Caïus^

On disait que Caïus avait d'abord voulu fuir ces honneurs périlleux de la popularité. On Tavait vu, après la mort de son frère, rechercher, avec une sorte d'aflFectation , l'obscurité , et se condamner au repos. Mais , quand il aurait prétendu s'y renfermer, il en eût été. arraché par la faveur de la multitude : un jour qu'il défendait en justice un de ses amis, le peuple tout entier accourut pour l'entendre, et s'émut jusqu'au transport, à l'heureux augure de cette voix amie^. Quand il aurait eu la force de se contenir lui-même , il eût été poussé en avant par le souvenir de son frère : son ombre, dît Cicéron, lui apparut une nuit, lui reprochant ses lenteurs et lui rappelant sa destinée: «une même vie,» lui dit-elle, «une même mort , nous sont marquées par le destin : la cause du peuple les réclame^. »

11 revint donc, malgré le sénat, justifia son retour, et fut nommé tribun.

^ M. Poirson, Histoire romaine j t. II, p. 652 (table). Son histoire (les Gracques est un des récits les plus complets et les plus savants. Voyez aussi plusieurs belles pages, pleines du vrai sentiment de ce grand drame, dans M. Michelet, Hist. rom. II, p. i3o-i4d.

^ Plut. C. Gracch. i. On sépare à tort, dans les éditions, cesdcu^t. vies , qui n'en font qu'une.

^ T/ Srjra, ^a/r?, Faïe, ^paSivets; ovx êartv àitoèpaais , àXX' eh \l^'9-> •i\\Liv dyL<porépots ^ios, eJs Se B-évaros, vitèp rov Si^fiov iitoXtTevofiévo ^ ^ 'aéitpoitau. (Phif. C Gracch. \. Cf. Cic. De divin. I, 27 (56), et Va.^* Max. T, vn, fi.)

> En reprenant le rôle de son frère, Caïus y apportait le même désintéressement, la même conviction, avec un génie plus ardent et une véhémence de parole qui trouvait son autorité dans la pensée du sacrifice de Tibérius et de celui qu'il allait accomplir à son tour^. Les premières lois du jeune tribun furent comme une satisfaction publique aux mânes de cette chère victime. Puis il reprit l'œuvre à laquelle elle s'était dévouée, la loi agraire; et , pour ne point subordonner le soulagement du peuple aux lenteurs du partage des terres occupées, il faisait établir des colonies, donner aux pauvres les terres domaniales vacantes; et il instituait, en faveur de la multitude qui restait à pourvoir, une vente mensuelle de blé au-dessous du cours (33).

Mais ces mesures étaient insuffisantes. Pour assurer la vie de la race libre, pour lui créer une existence digne et respectée, il fallait la rattacher au sol plus généralement, et par des liens plus durables; il fallait faire passer la loi agraire , non pas seulement dans le droit, où elle n'était plus qu'une lettre morte , depuis la mort de Tibérius, mais dans la réalité ; il fallait obtenir le désintéressement et acheter même, au besoin, le concours des riches possesseurs de Rome et de l'Italie. Déjà Tibérius semblerait avoir eu la pensée d'une combinaison qui, étendant les bases de son influence, eût donné plus d'appui à sa loi.

^ Cicéron a cité ce trait , auquel le regard , la voix , le geste de Caïus donnaient tant de puissance *. cQuo me, miser, conferam? Quo «me vertam? In Capitoliumne? at fratris sanguine reduudat. An « domum ? Matremne utmiseram lamentantemque videam et abjectam. » ( Deoratlll, 56.)

Page 1