II
II aurait voulu, selon Plutarque, associer les chevaliers aux sénateurs dans les jugements , ii aurait, selon Velleius, promis le droit de cité aux Italiens^; et, ce qui confirmerait au moins cette seconde assertion, c est qu après sa mort ses partisans regardaient cette mesure comme le meilleur moyen de lever tout obstacle à Texécution de la loi agraire , et que Fulvius , Tun des triumvirs, songeait à laccomplir avec l'autorité consulaire dont il était re* vêtu 2. Quoi qu'il en soit des antécédents , Caîus adopta ces projets ; et, continué une seconde année au tribunat, il proposa les deux lois qui donnaient aux chevaliers le droit de jugement 3, aux Italiens les droits de la cité, ou du moins le titre de citoyen avec le droit de suffrage (34). Les provinces mêmes ne furent point oubliées dans ses plans de réforme. Sans changer leur droit , il en rendait la condition moins dure en les protégeant contre l'arbitraire. Des blés que Fabius avait injustement exigés de l'Espagne furent vendus, sur sa proposition, et l'argent, rendu aux villes qui les avaient fournis , avec une sévère réprimande au préteur qui les avait extorqués^.
L'autorité de Caïus semblait ne plus connaître de bornes. Simple tribun, il remplissait, en quelque sorte, tous les pouvoirs, cumulant les devoirs des censeurs et
. ' tt Polliciiusque toli Ilaliaî civilatem.» (Vell. Paterc. Il, ii, 3.)
^ App. B. civ. 1,21.
^ App. ibid. 22 \ Vell. Pat. II, vi , 3, etc. On ne peut admettre ici ce. que Plutarque avait déjà dit de Tibérius, et peut-être aussi légèrement, que le droit de jugement fut partagé entre les sénateurs et les chevaliers. (Ibid. 5.)
* Plut. C. Gnurh. 6.
des édiles, proposant et dirigeant les plus grands travaux , faisant bâtir des greniers publics et continuer des routes qu'il poussait en ligne droite à travers les terres ^ comme pour mesurer la force de résistance que la propriété privée voudrait opposer aux sacrifices réclamés par TÉtat. Et pourtant il n'afla pas plus loin; car il sentait une autre force qui, pour avoir cédé jusque-là, n'en conservait pas moins toute sa puissance : le sénat. Caïus , dans l'ensemble de ses réformes, avait fait à chacun sa part. Pour assurer au peuple le bénéfice de la loi agraire, il donnait aux chevaliers le droit de jugement; à l'Italie, le droit de cité. Le sénat seul perdait à chacune de ces mesures sans aucune compensation , mais il n'avait renoncé à aucune espérance; et, pour détruire cette influence croissante de Caïus , il l'attaqua dans sa base , la popularité. Il lui suscita son collègue Livius Drusus. Caïus avait proposé deux colonies à prendre parmi les citoyens les plus honnêtes; Drusus en proposait douze à prendre parmi les plus pauvres. Caïus réservait à l'État une redevance annuelle sur ces terres distribuées aux colons choisis; Drusus supprimait toute redevance, et il ne manquait point de dire, dans chacune de ses harangues, qu'il agissait de l'aveu et avec le concours du sénat. Le peuple commençait à se rapprocher de Drusus; il en venait à croire qu'il y avait dans cet agent des sénateurs plus de désintéressement, parce que, fort peu en peine du sort de ses projets, il se refusait de prendre part à leur exécution et demeurait étranger au maniement de fonds qu'ils exigeaient. Et Caïus, quand il était sourdement attaqué dans l'esprit * Plut. C. Gracch. 6 et 7.
du peuple, sortait de Rome, lui, tribun, pour l'entreprise la plus impopulaire ^ : rétablissement d'une colonie à Carthage! Cette double faute fut habilement exploitée. Les lois de Caïus avaient pour chacun leur bon côté et leur revers : les chevaliers et les riches Italiens, déjà pourvus de leur part d'avantages , remarquaient plus volontiers les inconvénients qui leur restaient à subir; et le peuple lui-même se laissait émouvoir par des bruits de soulèvements en Italie : on faisait rejaillir sur Caïus les soupçons qui poursuivaient son ami, le séditieux Fulvius^. Lorsqu'il revint, il était déjà trop tard : la classe noble lui était hostile; la classe riche pour le moins indifférente; il ne lui restait que la classe pauvre, la populace. C'est parmi elle qu'il alla prendre sa demeure; c'est sa faveur qu'il recherchait , quand , la veille d'un spectacle public , pour qu'elle y fût à son aise et sans payer, il faisait abattre les échafaudages élevés par ses collègues dans une pensée de spéculation , au risque d'exciter leur jalousie. Cette mesure tourna, dit- on, contre lui , lors de sa candidature à un troisième tribunat : on prétendit qu'il ne fut point élu , parce que les autres tribuns altérèrent le résultat des suffrages. Il échouait donc, et il voyait le peuple élever au consulat Opimius, le destructeur de Frégelles, qui débutait par abroger plusieurs de ses lois , et prenait jour pour l'abolition de toutes les autres. Caïus voulut les défendre^; et, pour le faire, il ne
• Plut. C. Gracch. 9 et 10; Appien, B. civ. 1 , 28 et 24. ' Plut. ibid. 10; M. Michel et, Histoire romaine, U^ p. i38-i42. '^ Plut. ibid. 12 et 1 3. Le récit d' Appien est désormais trop incomplet pour prévaloir sur le récit de Plutarque.
craignit point de sortir de la légalité. Simple particulier, il fit appel à la force contre les pouvoirs mêmes de TEtal : il ne répondait que trop à Tattente de ses ennemis, qui l'irritaient à plaisir pour le pousser à la violence et y trouver le droit de l'accabler. Ainsi, au jour marqué parOpimius, les deux partie étaient en présence, quand un licteur du consul, ayant insulté les amis des Gracques, fut tué. Son corps, promené sur un lit funèbre, fut accueilli par le sénat avec les marques de la plus vive douleur; mais le peuple s*indigna pourtant de ces honneurs rendus à un mercenaire, en pensant à Tignominie prodiguée aux restes de Tibérius, son tribun. La lutte n'avait été ajournée que pour être plus décisive. Le sénat avait investi Opimius de l'autorité dictatoriale par la formule qui déclarait la République en danger : il fallait songer à défendre le parti même, et non plus seulement les lois. Fulvius allait partout, soulevant la multitude; Caïus seul restait calme et triste au milieu de ce bruit. En quittant le Forum , il s'arrêta devant la statue de son père , la regarda longtemps, sans mot dire, versa des larmes, el continua sa route. Le peuple ému l'accompagna jusqua sa demeure; et, tandis que Fulvius passait la nuit dans le désordre, cherchant à s'étourdir, lui et ses compagnons, sur les afiaires du lendemain , devant la porte de Caïus, on veillait, dans le silence et le recueillement, comme aux approches d'une grande calamité publique. Caïus aussi avait fait ses réflexions; mais la lutte était inévitable. Déjà Fulvius , tiré du sommeil de l'ivresse , avait distribué à ses compagnons les armes qu'il avait conservées comme trophées des Gaulois, et il marchait avec un grand bruit
pour occuper le mont Aventin. Le frère de Tibérius ne pouvait point laisser ses partisans mourir sans lui. Il sortit, refusant ses armes et ne prenant qu'un simple poignard, comme s*il allait non au combat, mais au sacrifice. Sa femme l'arrêta sur le seuil, devinant sa pensée; mais elle ne put le retenir, ni par ses prières, ni par ses larmes. Il se dégagea doucement de ses bras, poursuivit en silence, et vint rejoindre les siens. Il voulait encore, s'il était possible , prévenir l'efFusion du sang. Le fils de Fulvius, jeune enfant d'une touchante beauté, fut chargé d'un message de paix pour le consul. On le renvoya avec des menaces. Caïus voulait descendre lui-même vers le sénat; ses amis le retinrent et envoyèrent encore le jeune fils de Fulvius : on le garda cette fois. Opimius était pressé d'en finir. L'infanterie et les archers crétois mirent facilement le désordre dans cette troupe mal disciplinée. Fulvius fut égorgé, dans un bain public, avec l'ainé de ses fils. Pour Caïus, personne ne l'avail vu combattre ni tirer l'épée. Quand tout espoir fut perdu, il entra dans le temple de Diane et voulut user contre lui-même du poignard dont il s'était pourvu : deux amis le désarment, le contraignent à fuir, et se font tuer au passage du pont Sublicius pour retarder ceux qui le poursuivent; mais la multitude , témoin de son danger, ne savait lui venir en aide que par des paroles et des vœux impuissants! C'en fut assez pour Caïus. Avant de quitter les autels de Diane , il avait invoqué la déesse contre ce peuple ingrat qui courait volontairement à la servitude : comme pour consacrer sa malédiction, il entra dans le bois des Furies et s'y fil tuer par sou esclave, qui se tua sur son corps.
Trois mille hommes furent massacrés et jetés au Tibre dans cette sédition; le jeune enfant qui, porteur de propositions pacifiques, avait été retenu avant le combat, fut lui-même froidement égorgé après la victoire : digne victime de ces autels qu Opimius vouait à la Concorde ^ ! La malédiction de Caîus fut entendue, et le peuple, qui Tavait laissé périr, eut bien encore d'ambitieux démagogues , mais plus de défenseurs dévoués ; exceptons Livius Drusus, qui, par une sorte d'expiation du rôle de son père, reprit Toeuvre de Caïus et périt par le contrecoup des espérances qu'il avait fait naitrjc, sans avoir la force de les réaliser 2. Dès ce moment , le sort de la classe libre fut arrêté. Pour la maintenir en face d'un esclavage qui envahissait tout, pour la rendre telle qu'il la fallait à Rome , forte et honnête , les Gracques avaient voulu lui donner des terres, c'est-à-dire du travail et du pain. On lui refusa les terres, on lui ôta le pain du travail, pour ne lui laisser que le pain de l'aumône publique. Cette mesure, que Caïus n'avait prise que secondairement et en attendant l'autre, fut la seule qui lui survécut, et elle s'étendit même après quelques vicissitudes (35 ). Mais était-ce avec cela qu'on pouvait faire revivre l'antique race italienne .î^ Transportons-nous vers la fin de la république et voyons le progrès accompli.
* Plut. C Gracch. i4-i8 ; App. B. civ, I, 26. Le peuple devait une réparation aux deux frères. Il leur dressa des statues, consacra les lieux oii ils avaient péri , et Ton y portait les prémices des fruits de la terre. Plusieurs venaient même y faire des sacrifices avec des supplications et des prières comme dans les temples des dieux. (Plut, ibid, 18.)
^ Je soupçonne fort que le sénat jouait la comédie en paraissant ie soutenir.
37a PAHTIË n, CHAPITHE IX.
pour occuper le mont Aveutin. Le frère de Tibérius ne pouvait point laisser ses partisans mourir sans lui. Il sortit, refusant ses armes et ne prenant qu'un simple poignard, comme s'il allait non au combat, mais au sacrifice. Sa femme Tarréta sur le seuil, devinant sa pensée; mais elle ne put le retenir, ni par ses prières, ni par ses larmes. Il se dégagea doucement de ses bras, poursuivit en silence, et vint rejoindre les siens. U voulait encore, s'il était possible , prévenir reffusion du sang. Le fils de Fulvius, jeune enfant d'une touchante beauté, fut chargé d'un message de paix pour le consul. On le renvoya avec des menaces. Caïus voulait descendre lui-même vers le sénat; ses amis le retinrent et envoyèrent encore le jeune fils de Fulvius : on le garda cette fois. Opimius était pressé d'en finir. L'infanterie et les archers Cretois mirent facilement le désordre dans cette troupe mal disciplinée. Fulvius fut égoi^é, dans un bain public, avec l'ainé de ses fils. Pour Caïus, personne ne l'avait vu combattre ni tirer l'épée. Quand tout espoir fut perdu, il entra dans le temple de Diane et voulut user contre lui-même du poignard dont il s'était pourvu : deux amis le désarment, le contraignent à fuir , et se font tuer au passage du pont Sublicius pour retarder ceux qui le poursuivent; mais la multitude, témoin de son danger, ne savait lui venir en aide que par des paroles et des vœux impuissants! C'en fut assez pour Caïus. Avant de quitter les autels de Diane, il avait invoqué la déesse contre ce peuple ingrat qui courait volontairement à la servitude : comme pour consacrer sa malédiction, il entra dans le bois des Furies et s'y lit tuer par sou esclave, qui se tua sur son corps.
Trois mille hommes furent massacrés et jetés au Tibre dans cette sédition; le jeune enfant qui, porteur de propositions pacifiques, avait été retenu avant le combat, fut lui-même froidement égorgé après la victoire : digne victime de ces autels qu'Opimius vouait à la Concorde ^ ! La malédiction de Caïus fut entendue, et le peuple, quiTavait laissé périr, eut bien encore d'ambitieux démagogues, mais plus de défenseurs dévoués; exceptons Livius Drusus, qui, par une sorte d'expiation du rôle de son père, reprit l'œuvre de Caïus et périt par le contrecoup des espérances qu'il avait fait naître, sans avoir la force de les réaliser 2. Dès ce moment, le sort de la classe libre fut arrêté. Pour la maintenir en face d'un esclavage qui envahissait tout, pour la rendre telle qu'il la fallait à Rome , forte et honnête, les Gracques avaient voulu lui donner des terres, c'est-à-dire du travail et du pain. On lui refusa les terres, on lui ôta le pain du travail, pour ne lui laisser que le pain de l'aumône publique. Cette mesure, que Caïus n'avait prise que secondairement et en attendant l'autre, fut la seule qui lui survécut, et elle s'étendit même après quelques vicissitudes (35 ). Mais était-ce avec cela qu'on pouvait faire revivre l'antique race italienne? Transportons-nous vers la fin de la république et voyons le progrès accompli.
* Plut. C. Gracch. i4-i8 ; App. B. civ, I, 26. Le peuple devait une réparation aux deux frères. Il leur dressa des statues, consacra les lieux oik ils avaient péri , et Ton y portait les prémices des fruits de la terre. Plusieurs venaient même y faire des sacrifices avec des supplications et des prières comme dans les temples des dieux. (Plut, ibid, i8.)
^ Je soupçonne fort que le sénat jouait la comédie en paraissant ie soutenir.
Les vieilles maximes de Gaton avaient prévalu dans les campagnes. L'expérience en avait démontré le danger pour rÉtat, mais elle semblait en prouver Tutilité pour les pères de familles. Les abus allèrent donc se multipliant. Les écrivains de ces derniers temps nous montrent les grands domaines enveloppant des territoires entiers de peuples ^ et, dans ces lieux où un Cincinnatus consacrait au travail ses mains connues de la victoire , des pieds enchaînés, des mains coupables, des fronts flétris^; la terre livrée aux plus mauvais esclaves, comme un coupable au bourreau ^, livrée aux bêtes. . . c était , nous Tavons vu , le dernier mot du système des latifàndia'^. Dans ces con-
' Tanc longos jungere fines
Âgroram, et quondam daro sulcata Camilli Vomere et antiques Curiorum passa ligones , Longa sub ignotis extendere rura colonis.
(Lacain, PAan. I,i68.)
» Pline, XVIII, IV, 4-5. Cf. Sén. De benef. VII, lo. Cicéron a beaucoup de peine à réfuter cet argument de Taccusation contre Roscius, savoir : que son séjour à la campagne était une preuve de la haine que lui portait son père; il faut qui! en appelle à Tantiquité. (Pro S. Roscio, 18.]
^ «iQui rem rusticam pessimo cuique servorum, veluti carnifici, « noxae dedimus, quam majorum nostrorum optimus quisque et optime « tractaverit. » (Colum. I, prœf. 3.)
* tMore praepotentium qui possident fines gentium, quos ne cir- « cumire equis quidem valent, sed proculcandos pecudibus et vastandos • (ac populandos) fcris derelinquunt , aut occupatos nexu civium eter- « gastulis tenent. » (Colum. I , m , 1 2. ) Cf. Varron, II, prœf. 4 : « Itaque « in qua terra culturam agri docuerunt pastores progeniem suam , qui «condiderunt urbem, ibi contra progenies eorum, propter avaritiam, «contra leges ex segetibus facitprata. » Quant aux villœ, on les consacra à Tentretien de ces poissons rares et de ces oiseaux délicats, etc., si
ditions, que restait-il à rhomme libre P Tout ce qui ne convenait ni aux esclaves ni aux troupeaux : les terres malsaines, les gros ouvrages, les travaux rebutants. Varron et Columelle, tout en déplorant l'abandon des campagnes par les maîtres, ne craignent pas de formuler ainsi la pratique de leur ^oïsme, et de paraître la consacrer de leur autorité même , comme Aristote formulait les principes de la tyrannie , sans plus de spuci de la liberté ^ Aussi que trouvait-on généralement dans ces travaux ? De malheureux colons que la misère fixait au sol avec leur famille, ou des populations entraînées sur la pente de l'esclavage par le lien de la dette qui les assujettissait au créancier 2. C'était déjà pour eux comme une
recherchés à la table des riches. ( Voyez le III* livre de Varron , le Vlir livre de Columelle, et les curieux chapitres de M. Bureau de la Malle sur ce genre d*exploitation et sur les profits qu'où en tirait. (Écon, polit. Ul, 18-21.)
* «De quibus universis hoc dico : gravia loca utilius esse merce- « nariis colère, quam servis, et in salubribus quoque locis opéra rustica « majora , ut sunt in condéndis fructibus vindemiae aut messis. » (Varron , I, XVII , 3. ) c ...Quum per domesticos colère non expédient : quod tamen « non evenit , nisi in his regionibus , quae gravitate cœli , solique steri- « litate vastantur. Gaeterum , quum mediocris adest et salubritas , et «terrae bonitas, nunquam non ex agro plus sua cuique cura reddidit, «quam coloni. » (Colum. I, vu, 4-6.)
* « Libéria , quum aut ipsi colunt , ut plerique pauperculi cum sua pro- « génie; aut mercenariis, quum conductitiis liberorum operis res ma- «jores, ut vendemias ac fœnificia, administrant. lique quos obaerarios «nostri vocitarunt, et etiamnunc sunt in Asia atque ^Ëgypto et in II- « lyrico complures. » (Varr. I, xvii, 2.) Nous ne pouvons, malgré des autorités graves , prendre le mot obœrarios comme un simple équivalent de operarios.
terre de servitude, et l'on devine aisément, si elle leur pesait! «Héritiers, s'écriait Martial, n*enterrez pas le pauvre colon : car la terre, si peu que ce soit, lui est lourde ^ »
Le mal s'étant ainsi accru, qu'on juge des conséquences! Mais les mêmes auteurs nous ont épargné la peine de recourir aux conjectures, par le tableau qu'ils nous ont retracé de ces funestes effets. « Nous adjugeons aux enchères, dit Varron, l'importation du blé qui nous manque. C'est à l'Afrique et à la Sicile que nous demandons notre pain, c'est à Cos et à Chio que notre marine va faire la vendange ^. • Columelle se plaint, dans les mêmes tenues, de voir l'Italie tributaire du monde ^ ; Tibère écrivait au sénat que la vie de Rome se trouvait désormais à la merci des flots et des vents ^ ; et Pline rappelait le principe du mal, en montrant cette terre méprisée et ses justes re-
' Haeredes nolite brevem sepelire colonum :
Nam terra est illi , quantulaconque , gravis.
(MarUal, Bp. XI, xiv. )
Les Romains jouent avec les mots les plus sérieux. Nous reprendrons, au tome suivant, cette question du travail libre dans les campagnes, sous Tempire.
^ Varron, II, praef. 3.
^ fltaque in hoc Latio et Saturnia terra, ubi dii cultus agrorum «progeniem suam docuerunt, ibi nunc ad hastam locamus, ut nobis « ex transmarinis provinciis advehatur frumentum , ne famé labore- « mus , etc. Nec mirum quum sit publiée accepta et confirmata jam vul- « garis existimatio, rem rusticam sordidum opus. » (Colum. 1, prsf. so.)
"^ (iQuod Italia externat opis indiget, quod vita populi romani per «incerta maris et tempcstatum quotidic volvitur. » (Tacite ^Ann. Ill, 54.) Cf. Xir, 4.'^ , oii Tacite reproduit presque littéralement les plaintes de Varron.
présailles : « Non lamen surda tellure. . . Sed nos miramur « ergastulorum non eadem emolumenta esse , quae fuerunt « împeratorumM »
Mais la noble terre , ainsi frappée dans sa production , ne Tavait pas moins été dans sa race. Cette douloureuse image poursuit Tite-Live jusque parmi les peintures du passé. Quand il voit dans Thistoire les petites nations voisines de Rome, et leurs luttes si énergiques, et leurs révoltes sans cesse renaissantes, il s'étonne d'en retrouvera peine la trace dans des pays qui, sans les esclaves, seraient un désert 2. Ce témoignage impartial de l'histoire est confirmé par les aveux de Cicéron dans un discours où, plaidant contre Rullus, il avait intérêt à combattre de telles assertions, comme la plus pressante raison des lois agraires. Il reconnaît expressément les progrès de la dépopulation en Italie, faisant une seule réserve; et l'exception est la plus éclatante preuve des vraies causes du mal. Un pays y avait échappé, en efiTet (chose étrange, ce semble), grâce aux rigueurs dont il avait été l'objet; c'était Capoue. Depuis sa défection dans la guerre d'Annibal , dépossédée de ses libertés , de son territoire , Capoue ne comptait plus ni nobles, ni propriétaires, ni, par conséquent, beaucoup d'esclaves; elle avait une population de s laboureurs, cultivant le sol au profit des Romains, et elle-
« Plin. XVIII. i\, 4-5.
-^ c Âuiinnumerahilem muititudineni liberoruin capitum in eis iuisse «iocis, quae nunc, vix seminario exiguo militum relicto, servitia ro- «mana ab solitudine vindicant. (Tite-Livc, VI, is. Cf. Sénèque, De henef. VII, lo: «Et vasta spatia terrarum colenda per viDctos, et fa- « miiia bellicosis nationibu5 major. » )
même n'était restée debout que comme uu asile de caïupagnards, un centre d'approvisionnement et de travail ^ Pas d usurpation intérieure, ni de spoliation du dehors; car le peuple de Rome veillait à son bien , et le sénat à ses prérogatives qu'il aurait crues en péril , si quelque citoyen eût obtenu la possession de cette riche terre de Capoue. Ainsi elle se maintint au milieu des influences qui étendaient la dépopulation sur les terres privilégiées, et elle restait, dans sa dégradation politique, la contrée la plus abondante en revenus et en soldats ^.
La population, chassée des campagnes, refluait vers les villes et surtout vers Rome , où Tappât des distributions publiques attirait tous les oisifs , tous les nécessiteux de ritalie^. Mais ces subsides, si onéreux qu'ils fussent au trésor, ne suffisaient point à l'entretien de ces familles
' « StatueruDt homines patientes , si agrum Gampanis ademissent , « magistratus , seDatum , publicum ex illa urbe consilium sustulisseDt, «imaginem reipublicae nullam reliqùissent, nihil fore quod Gapuam « timeremns. Itaque hoc praescriptum in monumentis veteribus repc- « rietis , ut esset urbs quae res eas , quibus ager Gampanus coleretur, « suppeditare posset , ut esset locus comportandis condendisque fruc- « tibus , ut aratores , cultu agrorum defessi , urbis domiciliis uterentur : «idcirco ilia xdifîcia non esse deleta.» (Gic. II, c. RuU. 82.)
^ « Deindo in bac assignatione agrorum ne illud quidem dici potest, « quod in cœteris , agros desertos a plèbe atque a cultura bominum li- « berorum esse non oportere. . . Totus enim ager Gampanus colitur et « possidetur a plèbe , et a plèbe optima et modestissima : quod genus « bominum optime moratum , optimorum et aratorum et militum , ab «hoc plcbicola tribuno funditus ejicitur.» [lh\à, 3o et 3i.)
^ 1l6 Te (Ttrnpéfftov , roU 'utévnat /ppriyo^fievov èv ^lévri ^^C-Vf "^^^ àpyov xai 'îsncû'/eùovta Koi ta/yepyàv rHç irakias Xec^v es rffv P(l>infv èitâyeim, f App. B. civ. II, 120.)
ruinées. Que leur restait-il P les arts manuels? Le travail libre, les métiers, sans doute, n'avaient jamais été complètement bannis de la classe libre , et nous rechercherons ailleurs les éléments qu'elle pouvait, dès le commencement de l'empire, faire entrer dans une nouvelle constitution du travail. Mais la foule des esclaves ne s'était pas moins accrue dans Rome que la plèbe ; et le travail servile n'y avait pas pris une organisation moins forte, sous l'influence de ces grandes familles qui en faisaient^ tout à la fois un instrument d'usage et de spéculation. L'homme du peuple retrouvait donc dans les occupations industrielles cette concurrence de l'esclave; il y trouvait cette dégradation dont l'opinion régnante frappait toute profession de ce genre. Plaute nous montre déjà à quel degré de l'estime publique étaient placés ces mercenaires du quartier toscan , ces petites gens des tribus urbaines qui allaient soit à la porte Trigémine, soit au Vélabre, vaquer à leurs minces trafics ^ ; et ce mépris n'avait point
' In Tusco Vico , ibi sunt homines qui ipsi sese vendiiant ;
In Velabro vel pistorem, vel lanium , vel aruspicem , Vel qui ipsi vortant.
(Plaute, Curcnl. IV, i, Ago.)
Cf. Captiv. 1 , 1 , 2 2 , et III , 1 , 423 , et ce qu*il en dit, en général , dans le Trinummas (I, ii, 178) :
Nihfl est profecto slultius , neque stolidius , Neque mendaciloquius , neque argutum magis , Neque confidentiloquius , neque perjurius, Qnam urbani adsidui civeis , quos scurras vocant.
M. Naudet , contre son habitude, ne me parait point avoir bien rendu le premier vers du Curculio, cité plus haut : les vers d'Horace auxquels il renvoie, et que nous donnons plus bas , le prouvent. Voyez, d'ailleurs,
diminué avec le progrès de la misère. Horace répétait les injures du vieux poëte contre cette foule que Ton trouvait toujours aux mêmes lieux ^ 'Cicéron rejetait dans les classes serviles et sordides les mercenaires, les vendeurs au détail, les artisans^; et Sénèque, parlant de quelques inventions faites par les philosophes en matière d^îndustrie, a grand soin d'ajouter quils ne les ont pas faites comme philosophes, mais bien comme hommes^. Cicéron aurait pourtant concédé à Tordre inférieur les arts où rintelligence domine, la médecine, l'architecture , même renseignement^ (cela ne regardait que le petit nombre) ; il tolérait dans le commerce les grandes spé-
les détails qu*il a donnes sur les professions mercantiles en usai;e parmi les tribus urbaines . dans sa préface du Mercafor.
' Edicit , piscator uti , pomarius, auceps ,
Unguentarius , ac Tusd turba impia vici , Cum scurris fartor, cum Velabro omne macelium Mane domuin veniant.
(Hor. Sat. II, m, aay.)
* Illiberales autem et sordidi quaestus mercenariorum omniumquc « quorum operse non artes emuntur; est enim illis ipsa merces aucto- « ramentum servitutis. Sordidi etiam putandi qui mercantur a mercato- « ribus quod statim vendant. . . Opificesque omnes sordida arte versanaturinec enim quidquam ingenuum habere potest officine.» (Cic. Deoff. I, ii2.)
^ « Hominis enim , non sapientis inventa sunt. . . Vilissimorum man- «cipiorum ista commenta sunt. Sapientia altius sedet, nec manus « docet : animorum magistra est. » (Sén. Ep. xc, 24-27 eipassim,)
' «Quibus autem artibus aut prudentia major inest aut non me. « diocris utilitas quaeritur, ut medicioa , ut architectura , ut doctrina urerum honestarum, ha' sunt ils, quorum ordini conveninntj honesla*. • (Cic. Deof. I, /i2.)
culations ^ (c'était Taffaire des chevaliers); il admettait parmi les formes de travail l'agriculture , et la proclamait , à la manière des anciens, la source la plus féconde de la richesse, la plus noble, la plus digne de l'homme libre ^ : mais le peuple n'avait plus de terre! Entre ces genres divers de fonctions qu'on lui vantait, mais en les lui refusant, ou qu'on lui offrait, mais en compagnie des esclaves, et sous le poids du même mépris, l'homme du peuple ne fit aucun choix. Exclu d'un côté, il ne se tourna point volontiers de l'autre; il chercha des ressources ailleurs : il en trouva dans son titre de citoyen. Bientôt, en effet, il se vendra pour vivre , il trafiquera de son vote : car sa voix a son prix, et malheur à qui voudra lui disputer, sous prétexte de brigue ou de corruption, ce dernier expédient ^. Si sa voix ne suffit pas, il louera son bras aux mêmes intérêts [operœ conductitiœ) ; et déjà même les corps de métiers ne seront plus que des foyers d'agitation ou d'émeute, supprimés, rétablis, étendus, sous rinfluence de la peur ou du besoin des troubles (36).
Voilà le peuple : où sont ceux qui maintiendront la république au milieu de ces orages? « Ils sont innombrables, dit Cicéron, et la preuve c'est que la république est debout. .. >• argument qui tombait avec elle. Ce sont,
' «Mercatura autem, si tenuis est, sordida putanda est. Sin magna « et copiosa, inulta undique apportans, muitisque sine vanitale (fraude) a impartiens, non est admodum vituperaoda. » (Gic. De off'.l, 1^2.)
' «Omnium autem* rerum ex quibus aliquid adquiritur nihil est u agricultura melius, nihil uberius, nihii dulcius, nihil homine libero j dignius. > (Ibid.) 11 renvoie à son Cato Major.
^ PluL Cat. Min. H.
d'après sa défiDition, les gens intègres et de bon conseil et qui sont bien dans leurs affaires ^ : mais le consul Philippe avait dit qu il n'y avait pas à Rome deux mille hommes ayant quelque chose (qui rem haherent) ^. C'est l'oligarchie des riches; et, s'il faut les caractériser par leur conduite à l'égard des lois dont nous parlons, ce sont ceux qui répugnent aux lois frumentaires , à cause des habitudes d'oisiveté qu elles créent parmi le peuple, et qui repoussent la loi agraire, pensant que leur enlever, à eux, leurs antiques possessions, c'est ravir à la république ses défenseurs^.— Il fallait des terres, en effet, pour assurer des défenseurs à Rome, mais l'État n'avait pas besoin seulement de ces défenseurs de tribune ou de conseil; et, cette terre, envahie par l'ambition des riches, il ne suffira pas de la frapper du pied , pour en faire sortir des légions. Voilà donc les hommes qui se proclament les honnêtes
^ «Quis ergo iste optimus quisque? De numéro si quasris, îddu- « merabiles : neque enim aliter stare possumus. Sunt principes con- «silii publici, sunt qui eo'rum sectam sequuntur, sunt municipales <i rusticaniquc romani, sunt negotia gerentes, sunt etiam libertini op- «timatcs — Omnes optimales sunt, qui neque nocentes sunt, nec naa tura improbi , nec furiosi , nec malis domesticis impediti, ELsto igitur « ut hi sint , quam tu nationem appellasti , quique integri sunt , et sani , «et benede rébus domesticis conslituti,* (Cic. Pro Sext 45.)
* Cicéron (De offic. Il, 21) trouve le propos criminel au premier chef (capitalis).
^ « Agrariam Tib. Gracchus legem ferebat. . . Nitebantur contra opti- « mates, quod ea discordiam excitari videbant, et quum locupietes pos- « session i bus diuturnis movercntur, spoliari rempublicam propug- «natoribus arbitrabantur. Frumentariam legem G. Gracchus ferebat... « Repugnabant boni , quod et ab industria ad desidiam avocari puta- «bant, et aéra ri um exhauriri videbatur. » (Pro Sext. 48.)
gens, les bons citoyens; leurs adversaires sont les Gracques et leur martyr Opimius, le meurtrier de Caïus^: qu'on juge de leur dévouement au bien de TEtatl Ils y tiennent en effet : car ils Tout fait semblable au leur, et l'intérêt public n'est pas distinct de leurs propres intérêts. Qu'ils prennent garde, pourtant: l'unité subsiste difficilement. sur un pareil terrain; et Caïus, dont ils ont voulu abroger les lois, a jeté parmi eux un élément de discorde : la loi des jugements. Cette division qui existait, dans l'ancienne Rome , entre les patriciens et les plébéiens, a reparu dans leur république supérieure, dans leur état d'optimates (quant ta nationem appellasti^). Il y a de nouveau deux ordres, les sénateurs et les chevaliers; et ils ne resteront pas toujours contents de ce partage qui , après la conquête, avait donné aux uns le gouvernement, aux autres l'exploitation financière des provinces. Vainement Cicéron , attaché par sa position et par son origine à l'un et à l'autre des deux partis, attaché sincèrement au bien de l'État, cherchera- t-il à les réconcilier, au prix même d'une mutuelle tolérance pour les abus les plus criants ^. La rupture s'accomplira entre eux, et la lutte doit être
* cNec vivi probabantur bonis, et mortui nuinerum obtinent jure c cassorum. > (De off. U^ 21.) «Praeclare vir de republica meritus, «L. Opimius indignissime concidit. > (Pro Sexiio, 67.) Son éloge revient en beaucoup d*autres passages.
* Cic. Pro Sextio, 63. Cf. 45. — « Bîcipitem ex una fecerant (Gracchi) • civitatem.t (Florus, III, xvii,3.)
' • Et in causa non verecunda, admodum gravis et copiosus fui. Ecce
« aliae deiiciae equitum , vix ferendae : quas ego non solum tuli , sed
«etiam ornavi.» (Cic. Ad Aitic. I, 17.) Il s'agit de prévarications des
chevaliers dans Texercice de leurs fonctions déjuges et de fermiers pu-