‹ Histoire de l'esclavage dan l'antiquitéChapitre 26 sur 35 · II · texte numérisé non relu

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ici bien autremeot redoutable que dans Tancienne Rome; car il y a parmi ceux qui les mènent des ambitieux qui veulent les dominer, et il y a au-dessous d^eux une populace prête à seconder toute entreprise factieuse : £siible jadis devant Tunion des riches, mais désormais prépondérante; grâce à leur partage, son vote décidera de tout. Cette populace est le produit de Tesclavage. L'esclavage, par lui-même, n'avait pu triompher de Rome; mais, en chassant de la campagne l'homme libre, en lui disputant, même dans la ville, cette part de travail qui aurait pu le conserver honnête encore, sinon estimé, il avait créé au sein du peuple romain cette foule à vendre et par conséquent servile : force supérieure à lui par le mal qu elle a le droit de faire dans le jeu régulier des institutions de l'Etat, mais semblable à lui et désormiais presque confondue quand il s'agit de les renverser. Cicéron s'excuse de n'avoir point résisté par les armes au décret qui le bannissait, parce que la défaite de son parti eût livré la république aux esclaves M La classe pauvre, assi-

blics. Ce rôle pèse bien à l'orateur^ malgré la satisfaction de vanité qu il en tire.

^ cSin victi essent boni, quidsuperesset? Non ad servos videtis rem «venturam fcdsse?f (Cic. Pro Sextio, ai.) Il compte partout, parmi ses adversaires, les esclaves soulevés, servitio concitato, (Ihid, ad. Cf. 35 , 36, 4i.) Et ailleurs il parle dans le même sens des soulèvements populaires, populari concitaiione, (Ihid, 34>) Mais Sextius n'avait-il pas dû acheter lui-même des esclaves pour protéger la loi qui rappelait Cicéron (ibid. 39 et suiv. ; 6o ) ? et Cicéron , dans son traité Des devoirs, proclamait admirable ce Milon qui avait armé pour sa cause une si bonne troupe de gladiateurs. ( Deoffic. [I, 17, S 58.)

milée à l'esclavage par le mépris des gens de bien ^ n'en sera plus distinguée en effet dans les espérances des ambitieux. C'est sur elle, comme sur les esclaves, que Ton comptera dans ces conjurations qui, comme jadis, ont pour moyen Fincendie de la ville et pour but le bouleversement de rÉtat^; c'est à elle, comme aux esclaves, que l'on demandera les soldats des guerres civiles. Voilà la guerre qui peut la toucher encore; car, après la victoire, les dépouilles sont à Rome, les terres conquises, en Italie. Elle s'y jettera tout entière, et, de révolution en révolution , elle précipitera la république vers l'empire^.

César, qui, tout en aidant à ces conjurations, tout en soulevant ces guerres civiles, avait l'instinct d'une plus haute destinée, voulut, dès son consulat, tenter une ré-

^ Gicéron fait un crime à Rullus, deYant le peuple ( C. Rail. II, a 6), d^avoir dit:cUrbanam plebem nimium in repoblica posse; exhauc riendam esse. Hoc enim verbo usus est : quasi de aiiqua sentina , ac f non de optimorum civium génère ioqueretur. » £t lui-même , dans son discours au sénat (c. RuU. 1,7], appelait la colonie que le tribun voulait envoyer à Gapoue : « Ëgentium atque improborum manus. >

* cLiberti etpauci ex clientibus Lentuli, diversis itineribus, opi- « fices atque servitia in vicis ad eum eripiendum solUcitabant. * ( Sali. CatiL 5o.) '^

^ Gicéron, rappelant les confiscations de Sylla, s'écriait : cNec vero « unquam bellorum civilium semen et causa deerit, dum homînes per- « diti hastam illam cruentam et meminerint et sperabunt. Ex quo «débet inteUigi, talibus praemiis propositis, nunquam defutura bella « civilia. t (Gic. De offic. II, 8.) Appien ajoute que les conjurés, après la mort de Gésar, comptaient mal à propos sur le peuple, comme s'il pouvait réunir cette double condition de se vendre pour des largesses et d'aimer la liberté. (B. civ. II, i ao.) Voir sur les colonies militaires, si communes depuis le temps de Sylla, la note 37 à la fin du volume.

génération du peuple. Ce fut Tobjet de sa loi agraire. Il ne reprenait point le système complet des Gracques, qui, en frappant partout les grands domaines , étendaient à ITtalie entière le bienfait de leur loi ; il ne reprenait pas non plus le projet récent de Rullus, qui, en vendant toutes les possessions extérieures de Rome, promettait de lui racheter lltalie : heureux échange , s'il avait pu s'accomplir, et si le prix de ces conquêtes, passant par les mains de Rullus et des autres décemvirs, eût eu la chance d'arriver à la fin proposée ^. — Son projet, plus restreint, avait le mérite de soulever moins de craintes et d'être plus applicable. Il respectait les usurpations du domaine, celles qui avaient précédé les Gracques, celles qui les avaient suivis; il reprenait la pensée de Rullus, à peu près dans les limites d'un article de la proposition plus récente de Flavius, organe de Pompée ^ : il se bornait au domaine vacant (encore avait-il excepté d'abord le territoire de Capoue) , et, avec les ressources ordinaires de la république, il achetait de ceux qui voudraient vendre,

^ Ce fut grâce à ces considérations, on le sait, que Cicéron put ie faire rejeter par le peuple même. Il fut secondé, il faut le dire, par le progrès de la corruption publique. Beaucoup aimaient mieux avoir du pain à Rome que des terres en Italie; et le partage des domaines de TÉtat, laliénation de ses trésors tarissaient la source des distributions de blé.

* Cicéron , qui avait fait échouer devant le peuple la loi agraire de Rullus , avait été moins heureux en appuyant , auprès du sénat , celle de Flavius , au moins dans ces dispositions utiles et facilement applicables dont César s'empara. Voy. Cic. adAttl,iQ, et plusieurs allusions : II, I, i5 et 16 y et Ad div, XIII, 5 et 8 (lettres de recommandation aux commissaires de la loi.) Voyez M. Dureau de la Malle et M. Naudet dans les ouvrages cités.

sur le taux de l'estiaiation des censeurs, quelques-unes de ces solitudes de l'Italie, où Rome pût se décharger d'une partie de sa population oisive^. La loi, repoussée par les défiances du sénat, fut votée par le peuple, et 20,000 familles furent tirées de cette fange de la ville (ex fmce romalea) et rendues à la terre, au travail, à la dignité. Ainsi donc César avait porté la main au double mal qui minait Rome et l'Italie : mais ce n*était qu'un commencement de réforme, et déjà les terres disponibles de l'Etat se trouvaient épuisées ! Il eût fallu toucher aux grands domaines ; et, quand la victoire le rendit maître de Rome, il eût désespéré de se réconcilier jamais avec l'aristocratie, s'il eût joint ce grief à la perte de la liberté. . . Il renonçait à la loi agraire ; il dut donc accepter la loi frumentaire; car l'une était le complément forcé de l'autre : Rome devait nécessairement subir l'une des deux lois Semproniœ, Il l'accepta, mais en la réformant. Cette foule confuse qui, à la faveur des troubles antérieurs, surchargeait Rome et les distributions publiques , fut recensée ; une moitié environ (i5o,ooo sur 320,ooo) fut retranchée des rôles, et l'on prit des mesures pour remplir, d'une façon plus régulière, les vacances qui s'y produiraient à l'avenir^. Les ressources que César refusait à l'oisiveté, il les voulut offrir au travail. Il donnait des terres dans les

^ T6 Tfi yàp 'oXfiBos J&v voXiTÔûVy ûvépoyxov èv, rspàt re Ta épya Koi tfpos yecùpylai èxpéiseto, xai ta «rXeiora tt/j Xtaîklas T^pfifUûitéva a^is avptpxiiero, (Dion, XXXVIII , i, p. 1 49 , et la suite jusqu'au chapitre 7.) Les pères de famille de trois enfants furent envoyés dans ce territoire si convoité de Capoue. (Cf. App. B. civ. II, 10. )

' « Recensum populi , nec more nec loco solilo , sed vicatini per do-

provinces, en envoyant de Rome 80,000 hommes, en diverses colonies, au delà des mers; à défaut de terre, il donnait de l'occupation en Italie, en prescrivant d'employer un tiers d'hommes libres aux troupeaux qu'on faisait pdtre dans les pâturages de l'État. II repeuplait les campagnes, il exonérait la ville; et il y rappelait, il y fixait les classes dont la présence, loin d'être un embarras, pouvait lui prêter un utile concours, en interdisant tout voyage aux fils de sénateur et toute absence de plus de trois ans hors de l'Italie aux citoyens assez riches pour être tentés de voyager, assez jeunes pour concourir activement au service public (de ao à ^o ans) '.

Cette œuvre, interrompue par la seconde guerre civile, fut reprise par Auguste. Il s'effrayait de la corruption publique: c'était un principe de révolution permanent; et on ne le supprimait pas en fermant ou annulant les comices : cette populace oisive, quand elle n'aurait plus de voix à vendre , pourrait encore se vendre elle-même. Or

« minos iiisularum egit : atque ex viginti trecentiscpe millibas acci- « pientium frumentum ex publico , ad centum quinquaginta retraxit. « Ac ne qui novi cœtus, recensionis causa, xnoveri quandoque possent, « instituit quotannis in demortuorum locum ex îis , qui recensiti non «essent, subsortitio a praetore fîeret.» (Suët. Cœs. di. Cf. Dion Gass. XLm,2i,p. 356.)

^ «Octoginta autem civium millibus in transmarinas colonias dis- • tributis, ut exbaustae quoque urbi frequentia suppeteret, sanxit ne « quis civis major annis xx , minorve xl, qui sacramento non teneretor, «plus triennio continuo Italia abesset, neu quis senatoris filius, nisi « contubernalis aut cornes magistratus , peregre proficisceretnr ; neve «bi qui pecuariam facerent, minus tertia parte puberum ingenaonim ^ inter pastores baberent. » (Suét. Cœs. /i a. Cf. Dion, XLIII, s 1 , p. 356.)

ia cause de cette oisiveté, il crut la voir dans la mesure qui lui venait en aide : il pensait à supprimer les distributions publiques. Mais cet usage était moins une cause qu'un effet ; et, pour le supprimer, il eût fallu en détruire le principe: malgré tant de secours, depuis longtemps la misère était déjà tombée jusqu'à la mendicité (38) ; il eût fallu rendre au peuple le moyen de se suffire par le travail. Auguste s'efforça de diminuer les répugnances et les obstacles qui Ten éloignaient. Il assurait à l'agriculture et au négoce la même faveur qu'au séjour de la ville ; il offrait des facilités à l'industrie ; il donnait des secours aux famillespour élever leurs enfants (Sg) ; il créait des colonies et cherchait à y attirer les émigrants par une jouissance plus étendue des privil^es de la cité ^ Toutefois ce n'était point assez pour abolir les distributions publiques: il les réforma, comme César, en retranchant les intrus^; mais il les maintint et s'en fit même un titre à la faveur de la multitude : et ce fut, après lui, la politique des empereurs. Les plus sages , à son exemple , s'efforcèrent , nous le verrons plus loin, de ramener, de fixer le citoyen au travail, dans les champs copime dans la ville : c'était le seul moyen de lutter contre les progès de la décadence, et d'assurer l'Etat en maintenant cette double base de la milice et de l'impôt. Mais tous s'attachèrent , en outre , à se gagner au moins le peuple par des largesses ; et plusieurs , re-

' Suét. Aug. 46. Dans les provinces il fallait déjà recourir à Tintroduction des barbares. Auguste, selon Suétone (Tib, 9) et Eutrope (VII, 9), établit 4o,ooo Germains sur ia rive gauche du Rhin.

' César avait admis 1 17,000 prenant-part; Auguste dut aller jusqu'à 200,000. (Dion Cass. LV, 10, p. 781.)

nonçant même à le réformer, travaillèrent à le corrompre davantage, afin que, dans cette dégradation, il ne pût même éprouver encore le sentiment de la liberté. On étendit les distributions de pain, on multiplia les célébrations de jeux, et tout fut dit du peuple romain de l'empire : panem et circenses (ào).

Le vrai peuple romain, cette race plébéienne et libre, qui avait posé les bases de la grandeur de Rome, n^existait plus, il faut le dire, depuis longtemps; et Tesdavage ne Tavait point seulement amoindri et dégradé : il Favait en quelque sorte transformé. Quand Scipion Ëmilien tenait tête aux murmures de la foule, disant : « vous ne ferez pas que je craigne, déchaînés, ceux que j'ai amenés à Rome chaînés de fers^ »; il pouvait provoquer bien des ressentiments, mais pas un démenti^. Déjà donc, au temps des Gracques, il s'agissait moins de conserver que de régénérer la population libre ; le mal était accompli à Rome , il gagnait l'Italie et allait se répandre dans les provinces : latifandia perdidere Itaïiam, moxque provincias. Les grands domaines! c'est la forme, en effet, sous laquelle cette action destructive se produisait ; mais le principe du mal était l'esclavage. C'est l'esclavage qui , prenant possession des campagnes, chassait la classe libre vers la ville, c'est l'esclavage qui, dans ce séjour, lui disputait encore le tra-

' « Taceant quibus Italia noverca est. Non efficietis ut soiutos verear, « quos aliigatos addoxi.» (Val. Max. VI, ii, 3. Cf. Aur. Vict. De vir. illustr, 58.) Le même mot se retrouve , quoique dans une phrase un peu différente, dans VeH. Paterc. IF, iv, h , et Plut. Apophth. Scip. Min. 22, p. 201.

* Voyez encore cequ'Appicn dit du peuple de Bonic. (/>. civ. Il, i -jo.)

vail: si bien qu'exclue de toutes les voies honnêtes, elle dépérissait dans la corruption, et laissait vide, dans la cité, cette place que les esclaves venaient encore y prendre , par raffranchissement ( ^ i j .

Mais le régime de Tesclavage, qui fit tant de mal à Rome, n'apportait-il point avec lui son remède par cet usage réparateur ? L'esprit de Rome ne pouvait-il se continuer qu'avec son sangPet, si la race patricienne a passé avec ses privilèges, le peuple ne reste-t-il pas, renouvelé par toutes les races du monde, comim^ pour ouvrir les portes de la cité à toutes les nations ? N'est-ce point là un des effets de l'affiranchissement ? N'est-ce point, par conséquent, un des titres de l'esclavage? — De tous les faits qui dérivent de l'esclavage, il n'en est pas, sans doute, de plus utile, de plus recommandable , que l'émancipation. Mais les effets de l'émancipation sont-ils de telle nature, qu'il faille, pour les perpétuer, maintenir parallèlement la servitude ? C'est demander si l'esclavage , dans ce nouvel ordre de faits, est pour les peuples une source de corruption ou de vie; si l'émancipation est bonne, en ce qu'elle y puise ou en ce qu'elle le tarit. Faisons donc cette dernière épreuve ; reprenons la question de l'affranchissement à Rome, examinons ce qu'il était dans sou principe , dans ses formes , dans ses conséquences , el nous verrons quelle part il faut laisser , en effet , à l'escla vagc dans cette œuvre de liberté.

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