‹ Histoire de l'esclavage dan l'antiquitéChapitre 8 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

peuple et partager ces sanglantes libations : Diane et Mars, ces deux divinité^ toujours armées, Jupiter infernal, et Mercure qui lui amène les ombres, et Saturtie surtout^. Les combats de gladiateurs se célébraient de préférence aux fêtes de ce dieu, fêtes des esclaves; et il était du spectacle : sa bouche béante buvait le sang qui ruisselait dans Tarène par les fentes dé l'égout^.

Ils se continuèrent donc comme jeux funèbres^ par la volonté du mort^, par la piété des familles^, ou par la reconnaissance publique ^. Ils s'établirent comme jeux publics et prirent même rang parmi les charges de TÉtat

^ Tertuilien, Glaudien, Ausone, cités par Juste-Lipse dans son traité si complet sur les gladiateurs. (Lips. Satum. dans Grœvius, t. TX, p. irVi.)

* Saint Cyrill. Alex. c. Julian. iv, t. VI, p. 128, d,

^ L'usage des repas funèbres était antérieur (voy. Tite-Live, VIII, 32); ii se continuait avec celui des gladiateurs. (Cf. XXXIX, 46 et XLI, 28.)

* Athén. IV, p. i54 ; Sén. De hrev. vit. xx, 4; Cic. In VaUn, i5.

^ Ainsi, aux fufiérailles de Lépidas, en 216 (Tite-Iâve, XXIII, 3o), de M. Valerius L^evinus, en 200 (XXXI, 5o), de Liciniiu,«n i83 (XXXIX, 46) , du père de Flamininus, en 174 (XLI, 28). Le jeune Scipion, à Garthagène, en avait célébré à la mémoire de son père et de son aïeul. (Val. Max. IX, xi , i.) Il renouvela ces mêmes hommages en Afrique; mais, cette fois, les jeux eurent un autre caractère : des hommes libres et les plus nobles vinrent seuls y faire briller leur valeur. (Tite-Live, XXVIII, 21.)

'^ En récompense du dévouement de Sulpicius, mort pour le service de rÉtat, Gicéron propose quon lui élève une statue: tGircnmque « eam statuam iocum gladiatoribus ludisque , liberos posterosqùe ejus a quoque versus pedes quinque habere quod is ob rempublicam morCem «obierit.» (Cic. PhiL IX, 7.)

(munus) : ce fut un des attributs de la magistrature qui s^occupait de la police intérieure, de Tédilité. La célébration en devint ainsi périodique et constante; mais ces jeux officiels n'étaient point les seuls -de Tannée^. Les généraux , avant de se mettre en campagne , en donnaient eux-mêmes, soit pour sacrifier aux dieux infernaux et détourner sur Tennemi leur colère , soit pour endurcir le soldat par la vue des blessures et du sang^; et, parmi les particuliers, aul raisons de piété domestique s'ajoutaient, pour en étendre Tusage, des motifs d'ambition. Ceux qui aspiraient aux dignités publiques briguaient la faveur du peuple , en s'adressant à sa passion pour ces spectacles ; aussi les voyait-on se multiplier, et, dans cbaque fête, s'accroitre aussi le nonçibre des combattants^. César, dans son édilité , au début de sa carrière politique , allait en produire une telle masse , que le sénat , effrayé , y mit obstacle; il dut se réduire à trois cent vingt couples*.

1 « Manera giadîatorum eo anno aliquot parva dia data. » (T. Live , XLI,28.)

' J. Gapitoiîntis Max, et Balb. 8. Il rajiporte cet usage et les raisons de cet usage à Fantiquité.

^ Aux funérailles d'iËm. Lepidus, vingt-deux couples avaient combattu pendant trois jours; à celles de Lasvinus, vingt-cinq pendant quatre jours; à celles de Licinius, soixante, et à cdles de Flaminius, soixante-quatorze pendant trois jours. (Voyez le texte ci-dessus, et Pline, XXXV, xxxiii , i, et XI, liv, 3.)

* • Aliquanto paucioribus quam destinaverat paribus. » ( Suét. J. Cœs. lo.) I^utarque (J. Cœs. 5] donne le nombre de Sao. Par sa magnificence , César avait eflacé comj^étement son collègue dans Tédilité , conmie , plus tard , .il effaça son collègue dans le consulat. On disait les jeux de César et non pas des édiles, Êomme on dit les actes de Caius et de Julius César.

Mais, quand rien ne larrélait plus, à son dernier triomphe, ce n'étaient plus seulement les combats d*usage, c*était une complète image de la guerre, une naumachie et une bataille, une mêlée d'hommes, de chevaux et d'éléphants ^.

Ces jeux passèrent de Rome aux voisins de Rome^. D'abord on en eut horreur, puis on s'y habitua , et le plaisir vint avec l'habitude. 11$ s'établirent surtoqt dans les provinces: on en a pour témoignage les historiens, les inscriptions, les monuments eux-mêmes^. Partout s'élevèrent

* « Magnificentissimis gladiatorii muoeris, nauraachiae, et equitum « peditumque , simul eiephantorum certaminis spectaculis. »(Vell. Paterc. II,Lvi ,1.)

* En Macédoine, par Tinfluence de Persée ; en Judée , par Hérode et par Agrippa, qui fit combattre sept cents couples en un jour. (T. Live, XLI, 21, et Jos. HisL Jud, XV, vm, i ; XIX, vii, 5, cités par Juste- Lipse, Saturiu I, c. lo.) Le peuple de Pollentia en Ligurie arrêta les restes mortels d'un centurion jusqu*àce que les héritiers eussent consenti à donner une somme d'argent pour un combat de gladiateurs. Tibère, il est vrai, en fit justice. (Suét. Tib, Sy.) Les combats dont Cassandre honora les funérailles d'Aridée et d'Eurydice venaient du même principe , sans avoir le même caractère. ( Voy. Diylle ap. Athén. IV, p. 155,0,)

^ Une inscription de Thasos contient les noms d^essedarii et de mirnùUons, affranchis après un certain nombre de victoires; ce qui prouve que ces jeux romains s'établirent en Grèce avec leurs formes et leurs noms mêmes. (Voye^ Orelli, Inscr. n° 2564, avec le commentaire.) Ce ne fut pas cependant partout sans protestation. Les Athéniens délibéraient un jour pour établir chez eux un spectacle de gladiateurs, à l'exemple des Corinthiens ; Démonax ( ii* siècle ap. J. C. ) se présente à l'assemblée, et dit: t N'allez point aux suffrages, Athéniens, qu'auparavant vous n ayez renversé l'autel de la compassion. • ( Lucien, Demonax, S'j ; trad. t. III , p. 52 3. )

ies amphithéâtres, et leurs ruines dominent encore, d*un bout à i'autrede la Gaule romaine, de Nîmes àTrèves, les souvenirs de la civilisation que Rome y avait portée. L'usage en devint donc général; il fut, là, comme à Rome, constant, régulier^. Toutefois, à Rome, comme dans les provinces, on sentit le besoin de mettre des bornes à-ces profusions sanguinaires^, moins par humanité, sans doute, que par une juste défiance du but où elles tendaient. Une loi restrictive de Cicéron était conçue dans cette pensée '. Auguste, après avoir imité les extravagances de César, quand il avait le pouvoir à conquérir ^, revint à de meilleurs principes quand il eut à Fexercer. Il mit diverses entraves à la célébration des jeux^, et Tibère suivit en ce point, comme en plusieurs autres, la politique d*Auguste (9).

' Qcéron (Ad Att.W^ 3) parle duo fait qui se passait à Laodicée àTëpoque des gladiateurs [gladiatorihus),

' « Prodigi qui epuiis et viscerationibus, et giadiatorum muneribus, «ludorum venatiooumque apparatu pecunias profundunt. » (Cic. De 0^.11, i6.)

' Elle défendait de donner des combats dans les deux ans qui précéderaient une candidature , à moins qu ils n^eussent été prescrits par testament (Cic. In Vatin, 1 5. Cf. Pro Pisone, 64) ; mais le peuple pouvait-il accepter une défense dont il eût été la première victime ? Elle fut méconnue; et, quand Cicéron en accusait Vatinius, il semblait plaider plutôt en faveur de la mesure que contre le coupable.

* Vell.Paterc. II,c, a.

'" Il défendit aux magistrats de faire combattre plus de soixante couples en un spectacle, et d'en donner plus de deux par an; un peu après il en permit trois. (D. Cass. LIV, 2, p. 73 1, 1. 5o (21 av. J. C.) Le monument d'Ancyre constate qu'il fit combattre en son nom et au nom de ses enfants dix mille hommes. (Colon. IV, 33.)

U y eut encore quelques empêchements apportés à cet usage, malgré Tentrainement populaire. Une loi des commencements de Néron en dispensa les questeurs avant leur entrée en charge ; une autre Tinterdit aux gouverneurs à leur arrivée en province: plaisirs qui, tout en amusant la populace, servaient à couvrir les licences de Tadministration ^ ; et Ton signale quelques mesures ana« iogues d'Antonin le Pieux, de Marc-Aurèle^. Mais gépéralement elles furent impuissantes; et, bien loin de maintenir ces entraves, la plupart des empereurs agirent dans un tout autre sens. Caligula et Claude supprimèrent à Tenvi les défenses^; Néron aussi, malgré ces deux lois qui se rapportent, sans aucun doute, à une influence étrangère, se plut à multiplier les jeux^, et Domitien les sur-

' « Nam ante non minus tali iargitione quam corripiendis pecuniis, «subjectosaffligebant, dum que iibidine delicpierant àmbiia propug- « nant. » ( Tacite , XIII , 5 et 3 1 .)

^ «Soimptuin muneribus gladiatoriis instituit. • (J. Capitol. Anton. Plus, 12.) fGladiatorii muneris sumptus modum fecit.» (J. Gap. M, Aurel, 27; cf. 11.] On entend ces deux passages dans ie même sens.

^ Suét. Calig, 18, Claud. 21 et 34. Claude avait une passion extrême pour ces sortes de jeux ; il y condamna tous les esclaves qui » sous Galiguia et sous Tibère, avaient accusé leurs maîtres; et ie noinbre en était si grand , qu^il dut faire transporter ailleurs la statue d'Auguste , pour qu'elle ne f&t pas sans cesse ou témoin de ces massacres , ou couverte d'un voile. On trouvait étrange qu'il craignit de souiller cette image morte par un spectacle dont lui-même , majesté vivante, se sentait si peu profané. (Dion, LX, i3, p. 9S1.)

^ Si les gladiateurs n'eurent point la prééminence , ce fut peut-être jalousie de métier : i'empereur-artiste qui se donnait en spectacle à l'Italie et aux provinces, craignait peut-être leur concurrence, tout en gardant son public sous les verroux. (Suét. Ner» 1 1 et 12 *, cf. a3.)

passa tous. Les jours ne suffisaient plus, on combattait la nuit, aux flambeaux ^;et ce ne (ni pas seulement le plaisir de ces empereurs détestables : Trajan , dont la mémoire est si chère à Thumanité, jetait dans Tarène, en une seule occasion, dix mille captifs^.

On entrait pleinement alors dans la politique dp Tempire. Le peuple abandonnait volontiers son ancien pouvoir pour les jeux, et les empereurs ne se refusaient point à réchange. Mais îes particuliers n'y avaient plus le même intérêt ; et ce mouvement, contre lequel on luttait en vain quand il menaçait la sûreté de TÉtat ou du prince, se ralentissait de lui-même et semblait devoir cesser, alors qu'il entrait dans les vues du pouvoir. Toutefois, s'il n'y avait plus de peuple à gagner, il y eut toujours un maître à satisfaire , et l'empereur n'était point disposé à laisser prescrire cette forme de contribution; il la maintint donc en la rendant légale. L'usage en diminuait parmi lés candidats aux charges : il l'étendit et le rattacha aux magistratures, et par là il retenait pour le pouvoir suprême la fa-

' Suét. Domit 4 : « Spectacula assidue magnifica et samptuosa edidit. «Yenationes gladiatoresque et noctibus ad lycnos; nec ▼irorum modo «pognas sed et feminaram, etc. »

^ Ce fut au retour de la guerre des Daces : ces jeux durèrent cent vhigt-trois jours. (Dion, LXVIII, i5, p. ii3i.) Adrien se borna à six jours de spectacles. (Spart. Adr.'j,) Commode donna plus de mille combats de gladiateurs. (J. Capitol. M. AureL 19.) Le vieux Gordien, avant d'être empereur, donnait douze spectacles par an , un par mois, de cinq cents, et jamais de moins de cent cinquante couples ( J. Capit. Gord. 3.) : il avait bien mérité l'empire! On compte encore douze cents gladiateurs aux fêtes de Gallien (Trebeil. Poil. GalL 8), et trois cents au triomphe deProbus. (Vopisc. Proh, 19.)

veur dont le peuple payait ces actes de munificence privée. Autrefois i'édilité seule avait mission de célébrer ces jeux ; mais pourtant les autres magistrats, qui n avaient pas moins besoin de s'assurer du peuple pour l'avenir comme pour le présent, ne négligeaient pas ce moyen de succès : témoin Pompée dans le consulat et Brutus dans la préture ^ Ce qui leur était permis alors leur fut imposé. La préture, dès le règne d'Auguste, fut investie de ce devoir^; sous Claude on en fit la condition, ou, comme le dit Tacite, le prix de la questure^, et cette parole put s'appliquer bientôt à toutes les dignités politiques ou religieuses^, surtout à celle que nous avions nommée d'abord, et qui, par son caractère, aurait dû s'élever le plus au-dessus de ces conditions de vénalité. Le soin de célébrer les jeux s'y rattacha si étroitement, qu'il finit par l'absorber et lui donner son nom. Les préteurs continuaient toujours de présider aux tribunaux comme aux spectacles publics,

' « Magnificentissiina vero nostri Pompeii munera secundo codsu- « lalu. » (Cic. De off. II , 1 6) et Plut. Bratas, i a. Cf. Cic. Pro Sextio, 58.

* Plon.LIV, 2, p.73i,i. 46.

^ « P. DolabeUa ceusuit spectacidum giadiatorum per omnes annos « ceiebrandum , pecunia eorum qui quaesturamadipiscerentar. . . Apud «majores virtutis id praernium fuerat,. cunctisque civiam, si bonis ar- «tibus fiderent, iicitum petere magistratus. . . Quaestura ex dignitate « candidatorum aut faciiitate tribuentium gratuito concedebatur, donec M sententia Dolabellae velut venundaretur. » (Ànn. XI, 2a.] C'est la loi qui, abrogée dans les premières années de Néron, fat rétablie par Domitien. (Suét. Domiu d.)

^ « Transiit hoc genus editionis ab honoribus mortuorum ad honores tviventium : quaesturas dico et magistratus et flaminia et sacerdoiia. » (TertuH. De specL 1.2.)

mais on ne les nommait plus que « donneurs de jeux , » editores.

Cette double influence de l'ambition sous la république et du pouvoir sous Tempire , ces exigences constantes d'un peuple c[ui, maître ou esclave , voulait être amusé de ces fêtes homicides, concoururent à entretenir toujours nombreuse la classe des gladiateurs. On les choisissait parmi les plus robustes, prisonniers ou esclaves de traite, Thraces et Gaulois, Blemmyes, Germains et Sarmates^ On les tenait dans des écoles (Jiuii) ^ sous un régime grossier mais fort {gladiatoria sagina)^, dans les dimats réputés les plus sains, à Ravenne ou en Campanie^; et on les dressait, sous des maîtres spéciaux, aux fonctions diverses de leur état: car cet art s'était multiplié pour varier le plaisir du peuple. Aux anciens bastaaires, qui se battaient corps à corps autour du bûcher, avaient succédé plusieurs couples dont les évolutions pouvaient remplir toute Tarène : le rétiaire, qui fuyait devant le sécuteur armé de toutes pièces, n'ayant lui-même à son usage (ju'un fiiet pour le saisir et un trident pour le tuer ; le mirmillon, armé à la gauloise, et le tkrex à la thrace , Tépée courte contre le glaive recourbé^; et, avec ces combats classiques, diverses luttes de fantaisie, qui ne prenaient et ne tuaient

' Plut. Crassas,S\ Vopidcus,^ Prob. 19.

* Ces écoles (ludi) paraisseoi avoir été fort nombreuses. On nominait le ludus mamertinas, ludus gallicus, dacicus, ludus matatinas, iodus magnas. ( Juste- Lipse, Sot, I , id. )

* Tacite, Hist, II , 88. — * Slrabon, V, p. 21 3, et Plut. Ciwsas, 8. ^ Voyez, pour ces divers détails, les citations de Juste-Lipse. Les

'^^m$ de ces gladiateurs se retrouvent dans les inscriptions , et aussi ^^Uxdcs maîtres qui les formaient, dogtor tiirag. — doctor mirmillon.

138 PARTIE II, CHAPITRE lll.

pas moins d'hommes : les Samnites revêtus d'armes brillantes, les meridiani, qui, au sortir des combats de bétes, venaient, à midi, dans Tarène, combattre pus et sans art, les laquearii, armés d'un nœud coulant, les dimachmri, frappant des deux mains; les andabatm, dont Iq calque recouvrait les yeux, les pegmaUs sur des machines mobiles {pegmata); les équestres à cheval, les essedarii sut des chars, les catervarii, soldats dans ces mêlées sanglantes que Ton donnait, depuis César, pour présenter au peuple rimage d'un vrai combat^.

La réunion de tant d'esclaves, qui ne servaient qu'à se détruire, qui, vaincus, périssaient, et, vainqueurs , échappaient parfois aux maîtres , constituait une énorme dépense t et pourtjsmt beaucoup en possédaient en propre : au temps de César on fit une loi pour défendre d'en avoir k Rome au delà d'un nombre fixé , loi renouvelée eqcore par Tibère^. Les moins riches trouvaient à les louer chez des spéculateurs qui en faisaient leur métier (on les appelait

(Orelii, n" 2679 et 2680), doctor SECDTORUM(Fabretti,p. 234, p.6i3 et 616).

^ Just&Lipse , SatamaJes, Cf. M. Dezobry, Rome ou sikcle iÂagwsU, lettre xcv, où ces détails sont mis en action. (T. IlI, p. 5o2 et suiv.) Parmi les inscriptions d'Orelli, voir les n" 2677, 2687. Un Romain avait ordonné, par testament, de faire combattre deux à deux des femmes qu'il laissait dans son héritage. Le peuple cassa le testament (Âthén. IV, p. i54); mais les femmes reparaîtront, à d'autres titres, dans Tarène.

' Suét. J. Cœs. 10. Cf. Tib. 34. Les inscriptions parlent de ces familles de gladiateurs; ils y sont quelquefois aussi comptés par flécuries. (Orelli, n~ 2569 et 2566.) Il n est pas besoin de dire que l'empereur avait les plus considérables. Il est quelquefois question des gladiateurs du fisc (fiscales), (J. Capitol. Gord. 33.)

d'un nom qui voulait dire « vendeurs de chair, » lanistm de lanim) ^ Mais, plus tard, il fut moins nécessaire d'acheter ou de louer des esclaves à cet usage : la fureur du combat avait gagné les spectateurs. Des hommes libres, des chevaliers, des empereurs, descendirent dans Tarène; entraînement fatal , qui marque le degré d'abaissement où les mœurs publiques étaient tombées.

Tel est le tableau général de l'esclavage à Rome, telle est la distribution des esclaves mis au service des besoins que le luxe a fait naître dans les palais des grands. Mais ce tableau, que nous avons formé de traits divers, empruntés auK livres didactiques , aux moralistes et à la poésie encore {dus qu'à l'histoire , peut-on l'accepter comme un cadre réel, comme une sorte de table de recensement? N'aurait-on pas à craindre de prendre des noms pour des hommes, et de compter, comme autant de sections, parmi les esclaves, ce qui n'était qu'une distinction toute naturelle de leurs attributions multipliées? Oui, sans doute, et aous avons hâte de joindre à notre description cette reinarque pécess^re pour corriger l'impression qu'on en pourrait garder, comme il arrive à la simple lecture des traités de Pignori ou de Popma. De même que, dans le travail rustique , le laboureur qui creusait la terre {fossor) pouvait bien , le temps venu , sarcler les blés {sartor) , faire la moisson {messor), ou le vigneron tailler la vigne (put-

' Ce qui n*enipêche pas Cicéron , félicitant son ami sur Texcellente t">upe [Xé^ov^) quil a achetée, de lui dire : f Si tu avais voulu les '®^€r, en deux spectacles tu serais rentré dans tes fopds.» (Cic. Ad ^'*' IV, 4) Sur les hnistes, plusieurs inscriptions. (Orelli, n° 255 1

tator)y et faire la vendange (vindemiator) , ainsi, dans la famille urbaine, plusieurade ces devoirs, qui semblent constituer des charges distinctes, devaient se cumuler par un même serviteur. Cornélius Népos, dit que, chez Atticos, les valets de pied étaient capables de remplir à merveille Toffice de lecteur ou de copiste ^. Il ne parle ici que de leur capacité; mais souvent, il dut en être ainsi de leur emploi, sinon là, du moins ailleurs, sinon dans ces fonctions, du moins à tel autre degré du travail ou du service : Tesclave a metella, Tesclave chasse-mouches, avaient probablement aussi quelque autre besogne. Dans la villa de Faustus, dont Martial vante Tordre parfait et la sage économie, ]es esclaves qui avaient des fonctions paiiicujières, conmie Taubei^te (caupo) qui vendait à boire aux voyageurs , le garçon de salie {palœstrita) qui frottait d^huile son maitre quand il s'exerçait à la lutte , et toute la troupe des esclaves de la ville , étaient, dans les moments de loisir, employés à d autres soins : les jeunes enfants aux cheveux bouclés passaient du pédagogue au viïlicus, et Teunuque, aussi, trouvait quelque ouvrage à la portée de sa faiblesse ^. Ce cumul , si naturel à supposer dans les

^ « Namque in ea erani pueri litteratissimi , aoagnostaB optimi et plu- «trimi librarii, ut ne pedisequus quîsquam esset, qui non utrumque «horuni pulchre facere posset.» (C. Nep. Pomp, Ait. i3.)

* Non segnis albo pallet otio caupo^

Nec perdit oleum iubricus palœstrita...

Ëxercet hilares facilis hortus urbanos , Et paedagogo non jubente , lascivi Parère gaudent viUico capillati ; Et delicatus opère fruitur eunuchus.

(M art. Ep. III, lviii , 3 4. )

familles moins considérables^ , estd*ailleurs attesté par les lois qui réglaient Texécution des testaments : • Si un esclave, dit Marcien, sait plusieurs métibrs, et quon lègue à l'un les cuisiniers, à Tautre les tisserands, à un troisième les porteurs, l'esclave appartiendra à celui dans le lot duquel se trouvent les honmies du métier qu'il pratiquait le plus ordinairement ^. » Mais il n'en est pas moins vrai que les soins, les plus accessoires en apparence, faisaient aussi des fonctions spéciales ; le mot ad pedes ne désigne pas pour l'esclave un service accidentel , mais une occupation ordinaire : c'était son titre, et il lui restait, même dans les circonstances étrangères à cet emploi, même dans des inscriptions. Il y avait des esclaves spéciaux pour tous les détails du service intérieur ou extérieur : un d'entre eux , qui avait jadis pour fonction d'aller au-devant du maître (aduorsitor) , se plaint, dans la Casina de Plante, d'être devenu portier^; et Sénèque proclame infortuné celui dont toute la vie est consacrée à découper proprement une volaille^! Non-seulement les fonctions les moins conti-

' On le voit dans beaucoup d'inscriptions: «sex. pompeio volesio

«SEX.POM I PEI SER. TRICLINIAR(chae) ITEM ATRI GnRAN(di) GN. POBIPEIUS

•PBiLODESPO I TDS LANius CL. II.» (OrclH, n" 2884. Cf. 2880, etc.)

' • Si unus servus plura artificta sciât; et alii, coci iegati fîierint ; alii, * (extores ;àiii, lecticarii:ei cedere servum dicendum est, cui iegati sunt, *in quo(runi] artificio plerumque versabatur. * (L. 65, S 2 D., XXXÏÏ, ï. De legaiis etfideic.)

* Idem me pridem, quom ei advorsum veneram ,

Facere atriensem voluerat sub janua.

(Plaute, Ca»in. II, Tiii, 355.]

' cinfelix qui huic rei vivit,. ut altilia secet decenter. » (Sén. Ep.

nues avaient leur ministère distinct , tnais elles y pouvaient compter un certain nombre de seWiteurs, nousTavonsTU pour tout le service d'apparat ; et , quand les maîtres a vaied t plusieurs résidences, il arrivait souvent que chacune gardât au complet son domestique, comme le mobilier dont elle était pourvue. Dans le legs d'une maison garnie (inttructa)i on comptait les portiers [ostiarii], les jardiniers {topiarii) , les valets de table (diœtarii)^ et les fontainiers (aquarii), aussi bien que les artisans attachés exclusivement à ce lieu ^ , et de même cette troupe de jeunes esclaves (pesdagogia) que le maître aurait po y réunir, pour les trouver sous la main quand il venait y passer qudques jours 2.

De pareils usages ont permis d'exagérer le nombre des esclaves employés au service des palais. On a exagéré d'abord dans les descriptions; et, de là, on est vite arrivé à exagérer dans les nombres. C'est ainsi que Pétrone, ou l'auteur quel qu'il soit de ce tableau des mœurs aux premiers temps de l'empire {Satyricon), nous décrit le palais de Trimalcion, vil esclave élevé au comble de la fortune, comme tant d'autres de son époque; et, dans ce palais, il •compte des légions de serviteurs. Selon une coutume que nous avons trouvée déjà dans les travaux de la campagne , ils y étaient partagés en décuries : le service des bains, à lui seul , en comptait plusieurs , qui se succédaient l'une à l'autre ; pour la cuisine , elle en avait au moins dix , et

* L. 1 2 , S 4 1 ( Papinien cité par Uipien) , D. » XXXIII , vu , De ins- ■iracto et instram. leg.

^ «Ea paedagogia quae ibihabcbat, ut, quam eo venisset, praesto es- «sent in triciinio, legato continentur. » (L. 1 2 , S 32 eod.)

tout Je reste en proportion*. Il semble que Tautear ait voulu mettre en action , et dans le plus large cadre , ce tableau de lesclavage intérieur dont nous avons essayé de réunir les traits divers. Quant à la famille rustique, les esclaves ne s'y comptaient que par les naissances t un secrétaire lisait au maître , dans le journal de sa maison {tanqnam urbis acta), que tel jour, dans un seul de ses domaines , il lui était né trente garçons et quarante filles^. . . calculez, sur cette base, la population de cette province! Et Trimalcioil n'était pas le seul : dans le même ouvrage, un autre se vantait d'avoir, dans ses champs de Numidie , une famille assez nombreuse pour assiéger et prendre Carthage^ 1 Après de tels exemples, le Romain Larensius, dans le Banquet des sophistes, n'était-il pas en droit de se moquer d'Athènes, où le plus riche des Grecs, Nicias, avait réuni liiille esclaves et encore pour les louer aux mines ? Aussi affirmait-îl qu'à Rome un très-grand nombre de citoyens («àfAiroXXoi) avaient des esdaves par dix mille et par vingt mille, et non point, comme en Attique, dans

' Le maître dit à l'un des cuisiniers : « Ex quota decuria es ? Quum <>ile ex quadragesima respondisset, Emptitius, an, inquit, demi natus I es? — Neutrum , inquit cocus ; sed testamento Pansae tibi reiictus sum. *Vide ergo, ait, ut diligenter ponas: si non, te jubebo in decuriam *vîatoruiii dejici.» (Pétrone, A 7, p. a 46.)

* c Sextiles in praedio Cumano, qood est Triàialcionis, nati sunt paen 'XXX, puellae XL. . . Eodem die Mithridates servus in crucem actu» ■est,» etc. (Ibid, 53, p. 257.)

^ c Nam famiiiam quideni tam » magnam per agros Numidias esse «sparsam, ut possit vel Garthaginem capere.» (Ihid, 117, p. 5d3.) ^f- Sénèque, De henef. Vil, 10 : «Familia beilicosis nationibus ■^^ajor. »

des vues de spéculation , mais pour en faire cortège ^ ! Ces exagérations évidentes, qui ont été prises par plusieurs au sérieux, ont amené, par une réaction naturelle, des doutes plus graves et plus justes sur cette immense population qu'elles supposaient. Toutefois, il ne faudrait pas pousser trop loin le scepticisme, et rejeter, avec les évaluations générales ou fictives, les nombres précis donnés pour des exemples particuliers. Nul doute, à mon avis, que certaines maisons n'aient réuni un nombre très-considérable d'esclaves. C'est la réalité du mal qui soulève , peut-être outre mesure, la verve du moraliste; ce sont les excès présents que la satire exagère, et il y a toujours dans cette exagération une p*art de vérité. Pourquoi Démétrius, cet affranchi de Pompée, devenu plus riche que son maître, n'aurait-il pas pu se donner le plaisir de passer en revue, tous les jours, les rôles de ses esclaves, comme l'eût fait un général de ses soldats^? Pourquoi Caecilius n'aurait-il point laissé par testament 4, 1 1 6 esclaves, comme le dît Pline ^, si , dans ce nombre, sont compris les esclaves de ses domaines rustiques, et si ces domaines étaient de ces latifundia qui couvraient lé territoire de tout un peuple de l'ancienne Italie? S'il laissait en même temps 3,6oo jougs de bœufs et 267,000 têtes de menu bétail, ces nombres, à calculer les hommes de service qu'ils supposent, d'après les bases de Varron (bases qu'il faudrait sans doute

* Athéo. Vf , p. 272 , e.

^ « Numerus ilH quotidie servorum velut imperatori exercitus refe- « rebatur, cui jamdndum divitiae esse debuerant duo vicarii et cella «]axior. » (Sén. De tranq, anim. ix, v.)

'^ Pline, XXXni, xlvii, ?.

réduire, comme il le dit lui-même, en les appliquant à de grandes masses) , feraient près de 3,ooo esclaves pour le menu bétail, et au moins 36o autres pour les bœufs, • à n'en compter qu'un seul pour lo jougs.

Il existe d'ailleurs des monuments qui, par leur destination et leurs dimensions, prouvent le vaste développement qu avait pris l'esclavage dans les grandes familles de Rome : ce sont les coîumbaria (colombiers.) On appelait ainsi de hautes et larges salles mortuaires, où se rangeaient, à plusieurs étages, en de petites travées distinctes, les urnes funèbres {ollœ) des esclaves ou des afiranchis de la maison. Au commencement du xviii* siècle, des vignerons découvrirent , sous une colline factice , le columbarium de Livie, femme d'Auguste; et c'est là, dans ce sanctuaire de la mort, que l'on retrouve encore, grâce aux inscriptions tumulaires, la plus fidèle image du palais impériale

Il y a des esclaves pour les principales divisions du service : service de chambre et d'antichambre^, — soins du corps et de la santé ^, — éducation des enfants*, — toi-

^ Gori, Columbarium Liviœ Auguêtœ. Les nombres qui suivront les <^^tails tirés des inscriptions indiquent leur ordre dans ce recueil; "'oiis aurons soin de ne prendre ici que les noms qui ne sont pas donnés ^mme noms d afiranchis.

* osTiARii (Gori, n** 3o); ROGATOR, celui qui, en annonçant la visite , prenait les ordres de la maîtresse (n** 33) ; ab offigiis admissionum (*** 34);ccBiCDLARii (n" 26, etc.).

^ Pour les bains : secdndio liv. aquarius (Gori, n" 81 et 82) ; ul. ^nctrix (n* 78) ; — médecin (n* 73); chirurgien (n" 77).

* HTMNOS I P/EDA6O6US I JULIJB 6ERMANICI | PILIiE (n" 36), — ^AI^CHIO DRDSl I PiKDAGOGUS DEC. (n*35.)

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