II
lette, et ce que les La lins appelaient, après les Grecs, le monde des femmes, mandas maliebm : conservation des vêtements, entretien des bijoux, ajustement des perles, avec la mission délicate de choisir, parmi ces parures, ce qui peut composer Tensemble le plus complet , et faire de la maîtresse une œuvre d'art ^ ; une tombe indiscrète nous a même révélé le coloratear de Livie^. — Mille autres petits soins intimes : lire ou tenir les tablettes ; suivre ou s'asseoir aux pieds ^, fonctions par lesquelles débutait cette troupe de jeunes enfants plus divertissants qu'utiles*; — le service d'apparat où, devenus plus grands, ils jouaient le principal rôle^; — le service des objets sacrés, images
^ SARciNATRix, liDgèrc (Gori, n" 86 ) ; pentjlarids (n* i oi) , qui faisait te vêtement de femme appelé penah, : follo ( n** 45 ) ; a purpura (n"* 96 et 97 ) ; CAP5ARIUS (q** 80) qui gardait les vêtements; capsarius aurif. (n" 1 2^] ;Li¥iiE margaritarius (u** 102) -fAB ORNAMENTis (n°* io3 etio4) ; LiviiE ORNATRix ( n" 67 et 85). Cf. Reinesius, Inscr, cl. ix, n" 78 :
JDLIAM JUCDNDAM AUGUSTiE LIBERTAM A MUNDO MOLIEBRI.
* ANTEROS Livi^ COLORATOR (Gori, n° 84). Lc dictionnaire traduit, il est vrai , par : peintre en bâtiments.
* LECTURES (n* 27); LIBRARIA ( U* lOO); PEDISEQUA OU PEDISEQUD9,
(n°* 38-42) ; A PEDIBUS ( n° 5 ). Suétone {Aag. 78 ) parle du fréquent usage qu^Auguste faisait des lecteurs du palais dans ses insomnies. « Si in- « terruptum somnum recuperare, ut evenit, non posset , lectoribus aut «fahttlatorihus accersitis resumebat , producebatque ultra primam saspe « lucem. »
^ BPHEBOS (Gori n"* 3; cf. Fabretti, p. 72, n** 5), deligios, nom donné à un enfant de trois ans et trois mois (<jori, n" 4). Suétone parle aussi , on Ta vu > des amusements qu Auguste clierchait parmi les petits enfants. (Aug, 83.)
^ iNviTATOR AU6UST1 (Gori, n* 202; cf. Grutcr, p. 598, n" 6); STRUCTOR (Gori , n° 20 1 ; cf Gruter , p. 583 , n" 2 ) ; ad argentom (Gori , n" 199 ); A cYATiio (n° 2G8); livide saltator ou saltatrix (n" aSa).
ou statues des ancêtres et des dieux ^ ; — enfin le service général et le service des affaires 2.
Toutes les fonctions ne figurent cependant pas dans les cases du aolumharium ; on n'y trouve point les rangs inférieurs de l'esclavage : de tout le personnel nécessairement si nombreux de la cuisine, il ny a qu'un fistor (peut-être quelque haute spécialité de la pâtisserie] , qui avait passé de Licinius à Auguste^. C'est donc une assemblée de choix; ce sont les favoris, les chefs de service, les princes, les décorions: car le service réel et complet réunissait, comme dans la peinture fictive de Trimalcion , des décuries d'esclaves. Il y a le prince, les décurions de l'escorte, les décurions des gardes de l'entrée, des chambdians , des pédagogues; les décurions de l'approvisionnement, du secrétariat; les décurions des lecteurs, des médecins*: ce
^ Ao IMAGINES (Gori, n° 1 27 ] ', ATRiENSis (n** 138). On gardait dans ^'alrium beaucoup de ces images et de ces monuments. iEDiTDns( n° 1 08) ; THORARi us, chargé de brûler deTencens (n" 2o5] ; a statuis (n" 126] ; AMiANTHOS LiYL£ AD VENEREM (n** io6) '. c'était encorc, pour la maison de César, un culte domestique; mais, dès les premiers règnes, les "liages impériales devinrent elles-mêmes lobjet d un culte.
* DispENSATOR (Gori, u" 29 et 1 76; cf. Fabretti, I, p. 87, n° 182) ; '■A61STR1, chargés de la conduite d'une partie des esclaves (Gori,
*** 38 ) ; CUSTOS RATIONCII PATRIMONII (n** 1 3 1) ; AD POSSBSSIORES (u"* 1 32
^ 195); iMsuLARius, gardien d'une maison ou d'un îlot de maisons \^^ 191) ; NDHULARiDs , chargé, selon Gori , de vérifier si l'argent était ^ii(n»i34).
' ADG. LiciNiAN. PiSTOR (Gori, n" 177). V. ianote lo à la fin du vol.
* PRINGEPS PEDISEQ. (n" 4 1-42)*, PEWS. DECURIO (u" lo5)', OSTIA-
"^'Orom (n° 29). On trouve encore a jano primo falatino, a jano me- *^*0, dans Gruter, p. 877, n" 1 et 2 , et p. 676, n" 9; gubiculariorum \^^ 21); supra cubigular. (Gori, n** 22, 23, 2^); mbnsorum dec.
titre est même donné à des femmes qui devaient en avoir d'autres sous leurs ordres ^ On voit par là combien y était considérable le nombre total des serviteurs. Ce columbarium, élevé à deux étages , comptait déjà plus de cinq cents travées à deux urnes, c'est-à-dire la place de plus de i ,100 esclaves ou affranchis; et il y avait plus de morts que de tombeaux: souvent des amis, des parents, voulaient que Ton confondit leurs cendres dans la même urne, pour reposer à jamais ensemble dans le sommeil de la mort^. Plusieurs, il est vrai, appartiennent à des r^nes postérieurs^ ; mais il y avait, pour les esclaves du palais de Livie, d'autres tombeaux encore: tombeaux particuliers (les inscriptions s'en retrouvent dans les divers recueils) ; tombeaux communs : on a découvert le long de cette même voie Appienne , sur la voie Cassia et sur la voie Prœnestina, plusieurs monuments analogues , rapportés par leurs ins: criptions à la maison d'Auguste ; celui que décrit Fabretti avait trois étages de travées à quatre urnes par travée*.
Cette maison est celle de l'empereur; toutefois il ne faudrait pas en repousser l'exemple pour ce seul motif. Auguste, qui voulait dissimuler son autorité sous les formes de la république, ne pouvait point avoir la pensée d'effa-
(n" 28); A TABDLis {a° 45); legtorum (n" 27); dec. medicorum (n° 75). On retrouve ailleurs des décurions de porteurs (lecticariordm), de baigneurs (unctordm), de scribes (scribardm), de portiers (ostiariorum). (Gori, p. 87, et Spon, Miscell, p. 21 3, 2i4 et 223.)
» Gori, n°' 56-58. — * Ihid, n** io3. — ^ Ihid. n" 190, etc.
^ Fabretti, Inscr, ant I, p. 9-12 et 5o ; Reinesius, Inscr. cl. ix, p. 575-583. Une inscription donnée par Gruter, p. 934 > n** 12, se rapportait à un de ces tombeaux communs : ex domo | CiESARUM et | LiviiE I LiBEKTORUM ET SERVORUM. (Voyez Tinlroduction^dc Gori.)
cer rancienne aristocratie par un luxe insolite ^. Sa maison tenait le premier rang, sans doute, mais elie ne tenait point un rang à part; plusieurs la suivaient à des distances inégales ; plusieurs avaient aussi leurs mausolées d'affranchis et d'esclaves: témoin les maisons de Mécène, de Licinic^, de Sylvanus et de Scribonia^; et les esclaves s'y groupaient de même en décurie^. On vantait la modération de Caton le censeur, de Scipion , de Carbon , de M. Antonius, de Caton d'Utique , parce qu'ils se bornaient à prendre dans leurs expéditions trois, cinq, sept, huit et douze esclaves ; et, du reste, on n'en doit rien préjuger touchant le nombre de leurs domestiques, car ce pouvait être une habitude de campagne : César, qui avait tant d'esclaves, en emmena trois quand il passa dans File des Bretons^. Mais, à Rome, on ne pouvait se produire sans une suite fastueuse. Lucien nous montre , en mille endroits, ces usages, ces nécessités délia société où il vit 5;
^ Tibère , qui suivit cTabord une politique analogue à celle d'Auguste, poussa même, dans les commencements, la réserve beaucoup plus loin : t Rari per Italiam Cssaris agri ; modesta servitia; întra paucos clibertos domus.» (Tacite, Ànn. IV, 7.)
' Gruter, p. 945, n' 10, el p. 1096, n° 7; Fabretti, I, p. 42 et 43 , cités par Gori, ibid. Cf. Orelli , n" 3o33.
^ ÙEIS MANIBUS M. FULYII M. L. LEITI | ARAM PECUNIA SUA DECDRIO |
NES DOMUUS PATRONi EJDS. (Grutcf, p. 1 i5i, u* 4, « schedis Pigkianis). Cicéron , parlant à Àttîcus des esclaves que Védius traînait à sa suite, ajoutait : « Si Curion fait passer sa loi , Védius en sera certainement pour eux à 1 00,000 sesterces. » {Ad Au. VI, 1, ad fin,)
* Polybe et Posidooius ap. Athén. VI, p. 273, h ; Val. Max. IV, m , 1 1 et 12; Apulée, Apolog. p. 23 (Deux-Ponts).
^ c Qu'une foule nombreuse de serviteurs marche à votre suite, et tenez toujours un livre à la main,^ voilà ce qui vous fera réussir.»
et les poètes, même quand ils ne songent point à la satire, quand ils ne cherchent pas Tamplification , se servent également de nombres assez élevés. Si Pline, dans sa diatribe contre les mœurs de son temps, exagère en se récriant contre les légions d'esclaves ^ , Juvénal parle au moins de cohortes^ ; Martial fait allusion à la foule qui servait d'escorte au riche, à propos de cet ambitieux de bas étage et de son unique Valet
Qui solus inopi praestat et facit turbam ^;
et Horace, voulant montrer l'excentricité deTigellinus, le représente ayant pour escorte tantôt deux cents esclaves et tantôt dix*.
Ces limites sont bien loin d'être exagérées. Chi a même lieu de les croire communes pour les maisons un peu riches^, et les données de ces poètes ont leur justification dans les lois et dans l'histoire. Dans les lois, je n'en citerai que deux du règne d'Auguste : l'une, qui défendait aux exilés d'emmener plus de 20 esclaves; l'autre, la loi Fusia Caninia, qui avait pour but de restreindre les affranchissements: elle réduisait les manumissions testamentaires
(Lucien, Rhct prœcep, 55.) Cf. Aêin, 4 et 22; Imagin. 2, SaUim. 1; Epist Satarn, 35 ; et Juvénal , VII, 1 4 1 .
» Pline, XXXIII. VI, 9-10. - «Juvénal, XIV, 3o5. — » W. III,
ai.
** Habebat saepc ducentos
Ssepe decem servos. Modo reges atque tetrarclias, Onmia magna loquen5 ; modo, etc.
(&u. I,III, 11.)
^ Nos colonies, toute proportion gardée, nous donnent une image de celte multitude d'esclaves dans le service intérieur.
à une proportion qui variait selon le nombre des esclaves, à la moitié pour les moindres familles ; au tiers, au quart, au cinquième pour les autres , et même ici elle posait un maximum, et défendait d'affranchir, en aucun cas, plus de loo esclaves^, ce qui suppose que le nombre de 5oo n'était pas si rare. Dans Tbistoire, nous voyx)ns Vettius, chevalier romain fort endetté, armant 4oo des siens pour se jeter dans cette révolte qui fut le prélude de la seconde guerre servile ^ ; puis , vers les premiers temps de Tempire, Lepida condamnée, entre autres prétextes, parce que ses bandes d'esclaves, mal disciplinées, troublaient la sécurité de la Calabre^; et ces /loo hommes de Pedanius Secundus, mis à mort parce qu'ils se trouvaient sous le même toit que leur maître assassiné (ce n'était donc, sans doute, qu'une partie de son domestique). Dans ce dernier exemple, nous pouvons même invoquer la loi comme l'histoire. Qu'est-ce, en effet, que cette loi, sinon une de ces mesures extrêmes inspirées à Taristocratie de Rome , comme jadis à Sparte , par la pensée de protéger le petit nombre des maîtres contre la masse de leurs esclaves } C'est avec ce caractère au moins que la vieille coutume avait été renouvelée, loin d'être abolie , sous le règne de Néron , alors que les familles s'é-
» Gai. Instit. I, 42-46 ; Ulp. Fragm, i , 24-
^ Diod. Fr. XXXVI, ii, 3 (coll. Didot). Un autre chevalier romain cai massacré dans une révolte de quatre-vingts de ses esclaves. Athénion , qui joua dans cette guerre un rôle si fameux, dirigeait auparavant deux cents esclaves dans le domaine de ses maîtres. ( Ibid. iv . i , et V, 1.)
' « Quod parum coercitis pcr Gaiabriam sen^oram agminibus pacem « Italias turbaret. » (Tacite, Ann. XÎI,65.)
taient si considérablement étendues ^ ; c'est par les mêmes motifs qu'en cette rencontre Cassius entraina le sénat , quand il semblait reculer devant l'horreur de l'exécution ^. Telle était donc la proportion des esdaves aux midtres dans la classe supérieure; et ces nombres, remarquons-le bien, ne nous sont pas donnés comme des singularités ou des exceptions ;, ils n'ont pas même été conservés par les anciens dans la même pensée qui nous les fait recueillir, conmie les exemples de Pline, conmie ceux d'Athénée: ce sont des nombres rattachés par hasard au fait principal que l'histoire mentionne. Pour beaucoup, c'était une riche fantaisie, une satisfaction de vanité; car le grand nonaJ)re des esclaves , comme l'étendue des domaines , était une démonstration de fortune sur laquelle se mesurait l'estime du vulgaire :
quot pascitservos, quot possidet agri
Jugera'.
Pour plusieurs, c'était aussi une affaire d'ambition. On trouvait moyen de séduire le peuple par des plaisirs (nous l'avons vu pour les gladiateurs * ) , ou par des services : Ru-' fus Egnatius avait gagné la faveur de la multitude, pendant son édilité, en employant ses propres esclaves à éteindre les incendies 5. Chez quelques autres , ce fut aussi
' «Factum est. S. Consul tum ultioui juxta et securitati.» (Tacit. Ann, XIII, 32.) Il indique clairement que c'était un ancien usage, vefere ex more, {Ibid, XIV, 43 , et, dans la suite du discours, 43-45. )
» Ibid, 43-45. — - « Martial, XII, lxxxviii, 3.
^ C'est à quoi faisait allusion lauteur des déclamations attribuées à Quintilien. (GCXL,t. VI, p. 73, Lcmaire.)
5 Vell.Paterc.il, Cl, 3.
un objet de spéculation. Ainsi Gi;assus avait 5oo esclaves, non pour éteindre les incendies, mais pour en exploiter les suites. Il achetait les terrains mis à nu, et,. avec leur aide, y rebâtissait des maisons nouvelles, d'où il arriva, dit Flutarque, que la plus grande partie de Rome finit par lui appartenir. Ce n'était pas le seul genre de spéculation qu'il pratiquât : indépendamment de ses mines et de leurs ouvriers, de ses terres et de leurs colons, il avait encore beaucoup d'esclaves habiles; et tout le reste, ajoute Fauteur, n'était rien auprès des revenus qu'il retirait de leur nombre et de leurs talents. « lis étaient lecteurs, écrivains, travaillant ou escomptant l'argent, hommes d'affaires, maîtres d'hôtel ou cuisiniers; et nonseulement Crassus était présent quand ils apprenaient, mais il se donnait la peine de les former et de les enseigner lui-ménie, très-persuadé que le principal soin du maître c'est de dresser ses esclaves, conmie les organes vivants de l'économique ^ » L'exemple de Crassus était imité dans de moindres proportions par une foule d'autres mai- Ires 2. D'ailleurs, en dehors même de ces vanités, de ces brigues, de ces spéculations de toute sorte, l'esclavage était encore fort répandu ; et il n'était point de si bas de-
' Hat. Crassus, 2 (trad. de Dacier). Cornélius Népos van^e aussi Atticus d*avoir pris soin de former lui-même ses esclaves : « Pari modo « artifices cseteri, quos cuitus domesticus desiderat, apprime boni. Neque « tamenhorum quemquam, nisi donii natum domiqne factum. Quodet «signum non solum continentîas, sed diiigentis. > (Pompon, Ait. i3.) Mais il ne dit pas qu^l les ait mis en louage au dehors.
' Par exemple encore ce Maiieoius, questeur de Dolabella, dont Verres accapara les esclaves : «Famiiiam magnam, multos artifices > « multos formosos. » (Cic. II» in Verr. i , 36.)
gré où Ton ne trouvât un maître : le soldat avait son valet dans le lixa ou calo; la courtisane, ses serviteurs dans les aquarioli; Fesclave lui-même avait parfois son esclave (vicarius) (ii). Mais après cela combien de pauvres plébéiens se servaient eux-mêmes P C'était le dernier signe de l'indigence :
Isti quoi neque servus est neque arca * !
et toutefois le nombre en était grand. Aussi ne nous paraît-il pas possible de proposer, avec quelque vraisemblance, un chiffre pour cette seconde section de l'esclavage : car rien ici , comme dans la famille rustique, n'est propre à nous servir de borne. Ce n'étaient pas des besoins certains, mais une nécessité factice, une satisfaction de l'orgueil. Les uns en avaient des populations entières, les autres un nombre plus ou moins étendu, quoique dans des limites raisonnables, d'autres enfin pas un seul : entre de pareils extrêmes, quel moyen terme hasarder? Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que, de Caton le Censeur à Caton d'Utique, le nombre des esclaves domestiques, au moins dans l'aristocratie, avait plus que quadruplé; témoin Vdère Maxime, qui, après avoir rapproché des trois esclaves du premier les douze emmenés par le second dans une circonstance analogue, ajoute: «C'est plus par le nombre , et moins , eu égard à la diversité des mœurs de leur temps^. » Ce qui résulte aussi, je pense, de l'impression des témoignages que nous avons réunis, c'est que l'emploi
^ Catuil. XXIV, 5, 8 et 10. Cf. xxiii , i.
- «Numéro plures quam siiperior; lcm|>orum diversis inoribus apauciorcs. » (Val. Max. ÏV, m, i i cl 12.) Plularquc (Cat.,Maj. 10)
de ces esclaves était beaucoup plus répandu chez les Romains que chez les Grecs , dans la classe aisée. Mais dans quel rapport étaient entre elles, les différentes classes dliommes libres à Rome et en Italie? Voilà ce qu'il n*est pas beaucoup plus facile de déterminer avec la précision nécessaire, et ainsi, on le voit, il manquerait plus d'un élément essentiel au calcul général de la population domestique. Nous nous bornerons donc à ces notions particulières sur les différentes catégories de l'esclavage, et sur l'emploi qu'on en faisait aux degrés divers de la société, sans chercher à les réunir et à donner à leur somme les apparences d'une exactitude qu'elle ne peut pas avoir (1*2).
Avec ces incertitudes sur les esclaves publics et sur la famille urbaine, avec ces simples probabilités sur la famille rustique, probabilités qui vont s'efFaçant à mesure que Ton approche des temps de l'empire, il ne faut pas prétendre arriver au nombre total des esclaves du monde romain, ni même de l'Italie. La méthode que nous avons employée, à l'exemple de M. Dureau de la Malle, pour calculer la population générale du pays, au temps de la guerre punique, ne s'applique plus avec la même simplicité aux temps voisins de l'empire. Déjà, en eflFet, l'Italie ne fournit plus seule à sa consommation. Les importations, dont le besoin commença probablement à se faire sentir depuis l'époque des grandes conquêtes et du progrès du luxe, se seraient élevées, sous Auguste, selon deux textes combinés de Josèphe et d'Aurélius Victor, à une somme de
atlribuc à Caton l'Ancien 5 esclaves; mais le fait importe peu; nous nous en tenons au rapport que Valèrc Maxime a <^tab]i.
60 millious de modii par an (5,202,46o hectolitres) ^ C'est le sixième de ce que lltalie en deçà du Rubicon produisait, selon nos calculs^ aux temps de sa plus grande fécondité ; plus du cinquième de ce qu elle laissait, après le prélèvement de la semence, pour la consommation. Ces nombres marquent - ils un grand progrès dans la population ? Ils témoignent plutôt d'un rapide déclin dans la culture. Tous les agronomes, tous les historiens gémissent de cette décadence, et tous parlent dans les mêmes termes du dépérissement de la race des indigènes.
D'ailleurs, à défaut de ces témoignages, les nombres officiels sont là pour le prouver. Avant la seconde guerre punique, Tltalie, telle qu'elle était portée sur les rôles du recensement, pouvait armer 760,000 hommes, nombre auquel correspond un total de 2,665,8oo habitants de tout âge et de tout sexe. Vers le temps du premier consulat de Pompée , quand tous les alliés italiens ont été admis à se faire inscrire dans la cité, le recensement donne /l5o,ooo citoyens 2, représentant 1,600,000 habitants. Si tous les
^ Josèphe (Bell, Jad. II, 16) avance que TAfricpie fournissait à l'annone de Rome du blé pour huit mois, et TÉgypte pour quatre mois, Aurélius Victor (Ep. I, p. 1 56) (Deux-Ponts) dit que l'Egypte fournit, sous Auguste , vingt millions det modii. M. Bureau de la Malle, rapprochant ces données , en conclut que le total des importations devait être de soixante millions. Un texte de Gicéron prouve que, de son temps, la Sicile fournissait quelquefois 6,800,000 modii : 800,000 de blé acheté par réquisition [frumentum imperatum) , au prix de 4 sesterces le mjodius; 3,ooo,ooo de la seconde dime (qui furent payés, à raison de 3 sesterces le mjodius, 9,000,000 de sesterces) ; et la première dlme, fournie gratuitement, étant égale à la seconde, le total est bien de 6,800,000 mjodiiy ou environ 690,000 hectolitres. (Cic. II, in Verr. m, 70.) — *Liv. EpH. XCVIII.
V^tiples inscrits , à la première époque , en qualité d'alliés , ^^mptaient, à la seconde, comme citoyens, ce serait une différence de près de moitié. Sans doute ni l'un ni l'autre de ces nombres ne nous donne toute la population libre de lltalie aux deux époques. De même que le dénombrement dont parle Polybe n'a pu envelopper toute la masse des tribus italiennes, de même ici, et à plus forte raison , faut-il leur faire une large place en dehors de la cité ; car ce droit, comme Niebuhr l'avait déjà remarqué, ofiFert à l'Italie en masse, n'était donné qu'individuellement à ses membres, et beaucoup, loin de le demander, le repoussèrent d'abord: témoin les populations samnites et lucaniennes, qui continuèrent la guerre sociale jusque dans la guerre civile, dédaignant les délais qu'on leur lotissait pour se réunira II y a donc dans ce cas, aussi bien que dans l'autre, des causes d'omission, plus fortes même peutêtre ; mais pourtant elles ne doivent point aller jusqu'à compenser la difiérence des deux chiffres du dénombrement, et il faut bien reconnaître que, d'une époque à l'autre, la population libre a considérablement diminué. Elle a diminué dans le cercle des anciens alliés devenus citoyens, elle a diminué parmi ces autres peuples indigènes, demeurés étrangers à la cité, mais soumis aux mêmes influences. Que si, grâce à l'importance que l'Italie a prise dans le monde, et au développement en tout genre de la ville souveraine, la masse totale de la population pouvait être considérée comme à peu près égale à ce qu'elle était
* Voyez une très-bonne note de M. Duruy, Histoire romaine, t. II, p. 31 3. Il nous parait, du reste, par un excès contraire, réduire beaucoup trop le nombre des Italiens admis à la cite.
autrefois, le vide que nous venons d'y signaler n'aurait pu se remplir que par les étrangers , les afiranchis et les esclaves. Mais les affranchis arrivaient assez ordinairement et assez vite au rang de citoyens ; ils se classent donc en partie dans le nombre donné par le recensement. Quant aux esclaves, la famille rustique doit être elle-même en décadence. La réduction attestée dans les produits agricoles suppose une réduction andogue dans le nombre des hommes employés à la culture; et Taccroissement des pâtres n y fait point compensation. Resteraient donc, pour rétablir l'équilibre, les étrangers attirés en plus grand nombre, par les affaires ou par les plaisirs, vers la capitale du monde romain, et les esclaves accumulés dans les services divers de la famille urbaine, sous Tinfluence de la richesse et du luxe.
Ces évaluations sont trop hypothétiques pour que nous cherchions à leur donner, par le calcul, un faux air de précision ; mais il nous semble qu'au milieu de tant d'incertitudes, on peut s'arrêter à ces conclusions, savoir: qu'à la diminution du nombre des hommes libres a correspondu, généralement, une augmentation des esclaves, et que ce dernier nombre, plus faible que l'autre au commencement de la seconde guerre punique, l'a maintenant au moins égalé. Sans méconnaître d'ailleurs le mal qui en résulta, Pline compte le grand nombre des esclaves parmi les richesses de Tltalie^; Tacite, parmi ses dangers, quand il oppose à leur accroissement la diminution progressive de la race ingénue. Rome , sous Tibère , il le constate lui-
' Pline. XXXVn,LXxvn, i.
nuême , commençait à s'en effrayer * , et Sénèque témoigne ^Ue ces craintes préoccupaient vivement l'assemblée des uobles. Un jour on avait proposé ou résolu même, dans le sénat , de donner un vêtement distinct aux esclaves. « On y renonça , dit-il , parce qu'on regarda comme un danger grave que les esclaves pussent nous compter 2.» Mais n'oublions pas que, dans ces rapprochements, le parallèle se pose surtout entre les esdaves et lés maîtres. La classe plébéienne qui, dans les calculs dont nous nous occupons ici, suffit peut-être à peu près encore pour maintenir la balance ^ale entre les deux races, faisait, nous le verrons plus tard, dans les crises de l'Etat, une masse flottante que le sentiment de la misère, la haine des distinctions sociales et une sorte de communauté de position , d'origine même , rapprochaient davantage des classes serviles , au grand péril de la classe supérieure.
' «In urbem jain trepidam ob muititudmem familiarum quaî glis- « cebat immensum , minore in dies plèbe ingenua. » (Tacit. Ânn. IV, 27.)
' « Indicta est aiiquando a senatu sententia, ut servosa liberîs cultus « distingaeret : deinde apparuit quantam periculum inimineret, si «servi nosiri numerare nos cœpissent. » (Sén. De clem. I, 24.)