‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 11 sur 196 · Tu mihi qui imperitas, aliis servis miser, atque · texte numérisé non relu

Tu mihi qui imperitas, aliis servis miser, atque

Duceris, ut nervis alienis mobile lignum. Quisnam igitur liber T sapiens.

^Horace, SaL YII, 75 et suiv.)

Sénèque [Ep. vni, 6), en exposant cette doctrine, en indique la source- « Philosophiae servias oporlet, ut tibi contingat vera liberlas. .. Non « differtur in diem qui se illi subjecit et tradidit, statim circumagitur^

ÉVANGILE ET PUILOSOPllIE. 19

des stoïciens. Us niaient l'esclavage : à quel titre dès lors en murmurer? L'esclave est libre s'il supporte les (ers; il ne cesse de Tètre que s'il veut en secouer le poids : « Servir malgré soi, disait un affranchi célèbre, c'est se faire malheureux et servir encore; servir volontiers, c'est s'affranchir au moins de la contrainte ; bien servir, c'est presque participer au commandements »

Voilà quelle trace laissait à Rome, dans cetle transition de la république à l'empire, l'opinion de la philosophie grecque sur l'esclavage. Des quatre grandes écoles qui la représentent, il en est deux qui, plus pratiques, convenaient mieux à l'esprit romain : Tépicurisme, dont la corruption romaine ne sut prendre et développer que les abus ; et le stoïcisme auquel s'attacha ce qui resta de grave et de digne dans l'empire. Les circonstances nouvelles, où plaçait Rome la révolution accomplie dans l'État, devaient plus particulièrement mettre en honneur le point de la doctrine stoïcienne qui nous occupe ici. Sous la république, en effet, l'homme libre était maître chez soi; la loi, qui régnait dans l'État, s'arrêtait devant les droits de son autorité domestique. Sous l'empire, l'État eut un chef, et son autorité, d'autant plus envahissante qu'elle était moins définie,

« Hoc enim ipsum philosophiae servira libertas est. Potest Geri ut me

• interroges quare ab Epicuro tam multa bene dicta referam potius

• qnam nostronim. Quid est tamen quare tu istas Epicuri voces putes « esse non pubiicasT »

i. Publius Synis le Mime, dans ses sentences (t. 431, 456 et 586):

Qui invitus senrit, fit miser, servit tamen. > . . Si pares Invitus, senrus es; minister, si volens.... Qui docte servit» parlem dominatus teneti

usurpa, Tune après Vautre, toutes les libertés. Ce chel devint un maître, dominus^; justes représailles de ce despotisme dont usaient les chefs de famille envers les leurs : « Tu t'emportes, disait Sénèquo, si ton esclave, si ton affranchi, ta femme et ton client osent te répondre; et puis, tu te plains que la liberté soit bannie de la république, quand tu la chasses de ta maison*! » Dans Tune comme dans l'autre, il fallut bien accepter le fait. La résignation que le stoïcisme prêchait aux esclaves convint dès lors aux citoyens asservis ; et celte doctrine devint la consolation de ceux qui, n'ayant point assez d'énergie pour être des Brutus, avaient trop d'élévation pour aller suivre le troupeau d'Èpicure. La liberté n'étant plus qu'un vain nom dans l'État, on la chercha ailleurs, et Ton dut, en conséquence, placer aussi ailleurs la véritable servitude. Ainsi l'asservissement de l'homme libre réagissait en faveur de l'esclavage; et ce mouvement, si marqué dans l'opinion, ne devait point tarder à se produire aussi dans les faits.

Ces doctrines stoïciennes sont largement développées par Sénèque, le premier moraliste de l'empire ; et quelles que soient les causes extérieures qui aident à les répandre, elles prennent pour base une idée de la nature de l'homme qui peut se résumer ainsi. Dans l'homme, partout égal et identique à lui-même, il y a une double force : l'âme, principe de liberté, et le corps, principe d'asservissement ;

i . Ce nom, qu'Auguste et que Tibère, encore , repoussaient comme une malédiction et une injure : « ut maledictum et opprobrium semper • exhorruit > (Suét. Aug. 13, cf. Tiber, 27), fut pris par Gab'gula, et reçu dans la suite par Trajan, sans aucune difficulté.

2. < Respondisse libi servum indignaris libertumque et uxorem et « clientem ; deinde de republica libertatem sublatam quereris, quam « domi sustulisti, etc. » (Sén. De ira, m, 35.)

aussi la vie, qui est l'union de Tàme au 'corps, est-elle une véritable servitude, si l'on ne conserve le pouvoir de s'en affranchir quand on veut*. L'homme vraiment esclave est donc celui qui s'abandonne à l'empire du corps, aux impressions mobiles de la joie ou de la douleur, à l'entraînement des passions mauvaises' ; l'homme vraiment libre, celui qui s'élève au-dessus de leur atteinte, qui sait subir les injures et trouver partout contenfcment, ne craignant rien des hommes ni de Dieu, digne et contenu dans ses désirs, maitre absolu de sa volonlé'. Par là, les distinctions sociales s'effacent; et, de même que Thomme libre devient esclave, s'il accepte le joug des choses du monde ^, de même l'esclave est libre, si son âme ne connaît point de maitre : a Le libre esprit, dit Sénèquc, peut se trouver dans le chevalier romain, dans l'affranchi ou dans l'esclave. Qu'est-ce que chevalier romain, affranchi, esclave? Des noms créés par l'ambition ou par la violence '• » Voilà

1. i Omnis vita iervitium est. t (Sén. De tranq. an. x, 3.) c Vila, si « moriendi virtus abest, serviiuê est d (Ep. lxivii, 15); et il s*écrie, d*un homme qui regrettait lâchement la vie : a 0 hominem dignum a qui vitae dedereiurf t (Ep. hxiiii, t2; cf. lxx, passim.)

3. De vila beata^ v, tu, thi, ixvi. c Sibi servire gravissima servitus c est. » (Nat. quœst. lU, prœf. 15.)

3. i Liberlas est animum supponere injuriis, et eum facere se, ex « quo solo sibi gaudenda veniant. (De con$t, sapienl. xix, 2.) « Quseris « quae sit isia? — Non homines timere, non deos; nec turpia velle, « n.xnimia ; in se ipsum habere maximam poteslatem. » (Ep. lxxv, 14.)

4. c Périt libertas, nisi ea contemnimus, quae nobis imponunt ju- « gum. » (Ep, Lxxxv, 24.)

5. Sén. Ep. XXXI, 10. Et ce qu'il dit encore (Dehenef. HI, 20) : cC est bien se tromper que de croire que la servitude tombe sur Thomme tout entier : la meilleure partie de lui-même en est exempte. Le corps est soumis et assigné au maitre; mais Tâme ne relève que d*elle seule : si libre et si mobile, que cette prison, où elle est renfermée, ne peut pas même Tempécher de prendre son essor, d'agrandir son action ei de se jeter dans TinGni, sur trace des célestes essences. Le corps

bien le sloîcieti, sa doctrine tranchante, ses consolations stériles! Il a prononcé le néant des distinctions humaines el se repose dans sa théorie, plein de mépris pour ce noble qui se croit plus grand par son rang, et pour cet esclave qui gémit de rinfériorité de sa condition ; comme il dédaigne l'envie, il défend la pitié. Mais Sénëque nen reste pas là. Cette identité des hommes que saint Paul établissait en Jésu&€hrist, il la proclame au nom de la nature : « Cet univers que tu vois, où sont compris les dieux cl les hommes, est une même chose. Nous sommes les membres d'un grand corps ; d et de ce principe, purement physique chez les stoïciens, il lire des conséquences morales : « La nature nous a créés parents, puisqu'elle nous a formés des mêmes éléments et pour les mêmes destinées ; elle a mis en nous un mutuel amour et nous a faits sociables... Que ce vers soit dans tous les cœurs, comme dans toules les bouches :

Homo 8um, humani nibil a me alienum puto ^ »

Ainsi cette fraternité du genre humain n'est point pour lui un vain mot : a Tant que nous sommes parmi les hommes, pratiquons Thumanité, » dit-il '. Il leur applique à tous les devoirs qu'imposait la cité, la patrie : car «c tous sont citoyens dans une patrie plus vaste'. » Or il n*en excluait point les esclaves : a Qui oserait borner la libé-

donc est ce que la fortune a livré au maître : c'est ce qu'elle achète et ce qu'elle vend. Mais cette partie intérieure de l'homme brave les effets de la mancipation : tout ce qui vient de là est libre. » i . Sén. Ep, xcv, 53.

2. « Dum inter homines sumus, colamus humanitatem. » (De ira y m, fin.)

3. < Nefas est nocere patriae : ergo civi quoque, nam hic pars patriae « est. ..; ergo et homini, nam hic in majore tibi urbe civis est. » (De ira. II, 51.)

ralitë à ceux qui portent la toge ? La nature nous commande d*être utiles aux hommes; qu'ils soient esclaves ou libres, ingénus ou affranchis, libérés devant le magistrat ou devant des amis, qu'imporle? Partout où est Thomme, il y a lieu de faire du bien^ « Même en l'agrandissant, en la faisant vraiment humaine, il ne veut point borner là sa doctrine ; mais, prenant Tesclavagc lel qu'il est réellement, comme un état plein de misères, il cherche à l'adoucir : il prêche la modéralion dans l'emploi des esclaves et dans la conduite des maîtres à leur égard. Plus sévère que les antiques magisfrals de la république, il censure les esclaves de luxe ' et surtout ces esclaves voués aux sanglants plaisirs de la foule, qu'elle aimait à voir combatire, qui devaient savoir mourir sans trop marchander leur vie à l'amusement public. Cicéron en parle comme de chose légitime, ou, du moins, s'en appuie-t-il pour légitimer une induction' : avec presque les mêmes paroles, comme Sénèque tient un autre langage! « Pourquoi, » dit-il, ce celte colère du peuple contre les gladiateurs, colère aveugle qui tient pour une injure leur répugnance à mourir! On se croit insulté par là, et

i. De vita beaia, xxit, 2; et, avec plas de développements, dans le traité De beneficiU^ UI, 28 : « It y a, en tous, les mêmes principes et la même origine. Nul n'est plus noble qu'un autre, hors celui qui a Tesprit plus droit et mieux fait aux arts honnéles ... Le monde est le père commun de tous. Suivez les marches les plus éclatantes ou les degrés les plus bas, c'est à lui que vous ramènent, tous, vos premières origines Que vous comptiez parmi vo5 ancêtres des affranchis, des esclaves ou des étrangers, élevez hardiment vos âmes, et laissez là ce qui se rencontre de vil à vos pieds; vous trouverez là-haut une grande noblesse. »

Page 1