‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 14 sur 196 · De clément, I · texte numérisé non relu

De clément, I

5. « Servi suntî imo homines; servi sunt? imocontubernales; servi 0 sunt? imo humiles amici; servi sunt? imo conservl : si cogitaveris « tantumdem in utrosque licere fortunae. » (Ep. xlvh, 1.) Macrobe s'est approprié ce passage et il s*inspire de la morale du philosophe dans ses Saturnales, I, 11. — Sénéque rapporte ailleurs ce mot de Chrysippe, , que Tesclave est un mercenaire à vie, perpeluui mercenarius. (De henef, 111, 32.)

début, il flélrit ces excès de pouvoir qui faisaient des esclayes le jouet de la brutalité du maître dans les emportements de sa colère ou dans Tivresse de ses passions^ et il revient avec plus de force à lattaque de la doctrine qui ravalait leur nature, du préjugé qui flétrissait au moins leur état. Ce ne sont pas seulement des êtres de même sang, de même race, ce sont des êtres de même destinée ; entre eux et nous, ce n^est pas seulement une égalité de nature : c'est, au milieu des vicissiludes de la vie, presque une égalité de condition*. Un instant on peut croire qu'il abordera la question non plus du droit, mais de l'emploi même de l'esclavage.... Il s'abstient ; mais il résume son opinion dans cette maxime de charité : « Vis ayec ton inférieur comme tu désires que ton supérieur vive avec toi ; et, quand tu te représentes ce qui t'est permis contre ton esclave, rappelle-toi que ton maître a la même licence sur ta personne'. » A ceux qui s'indignent d'une familiarité si humiliante, il oppose la servilité dont eux-mêmes,

i , « Deinde ejusdem arrogantiae proYcrbium jaclatur, toiidem eue hoêtee, quoi servos. Non habemus illos hostes, sed facimus. Âlia inte- « rim cnidelia et inhumana praetereo, quod ne tanquam hominibus i quidem, sed lanquam jumentis abulimur ... » et les détails. (Ep, XLTU, 3 et suiv.)

2. « Vis tu cogitare istum, quem servum tuum vocas, ex iiadem sec minibus ortum, eodem frai cœlo, aeque spirare, neque mori ? Tarn c tu illum videre ingennum potes , quam ille te senum. Yariana clade « muUos splendidissîme natos, senatorium per roilitiam auspicantes « gradum, fortuna depressit : alium ex illis pastorem, alium custodem « cass fecil. Gontemne nunc ejus forlunae hominem, in quam transire, i dum contemnis, potes. » {Ep, xlvu, 8; cf. xlit, 3.)

3. i Nolo in ingentem me locum immittere, et de usu servorum dis- « putare ... ; k«c tamen prscepli mei summa est : sic cum inferiore « vÎTas, quemadmodum tecum superiorem Telles vivere. Quoties in « mentem venit quantum tibi in servum liceat, veniat in mentem tan- « tumdem in te domino tuo licere. » (Ep. xltii, 9-iO.)

S8 LITRE III. CHAPITRB I.

souvent, ne rougissent pas auprès des esclaves d'aulrui^; il cite l'exemple de ces anciens Romains dont le respect vivait encorCt quand on avait laissé périr leurs coutumes, et, avec une exagération qui, du moins, trouve dans Tintcnlion son excuse, il rappelle le soin qu'ils pi*enaicnt d'adoucir, jusque dans les noms, les rapports du maitre avec les esclaves, et ces fûtes qu'ils instituèrent, pour élever leur âme jusqu'à l'intelligence des devoirs et des droits de la republique, dont chaque maison devait offrir l'image en raccourci'. Ces usages, il voudrait qu'on les remit en pratique, non dans la confusion de ces fêtes communes où l'esclave se consolait du'n excès par un autre, regagnant en licence ce que le despotisme lui ôtait de liberté, mais par une sage et intelligente association de tel ou tel d'entre eux au commerce amical de son maitre : « Et ne crois pas, » dit Sénèque, « que j'en rejetterai aucun pour son état, ce muletier par exemple ou ce bouvier ; j'estimerai en eux non les fonctions, mais le caractère. On se fait son caractère, on tient ses fonctions du hasard. Admets tes serviteurs à ta table, les uns parce qu'ils en sont dignes, les autres pour qu'ils le soient'. »

i. « . . .Hos egoeosdem deprendam, alienorum servonim osculantes « manum. t (Ibid, 11.)

2. « Dominum patrem familiœ appellaTerunt ; servos (quod eliam in c mimis adhuc durât) familiares. Instiluerunt diem festum, non quo « solo cum servis domini vescerentur, sed quo ulique honores illis in « domo gerere, jus dicere penniserunt, et domum pusiUam rempubli- « cam esse judicaverunt. » (Ibid. 12.)

5. « Non ministeriis iilos sestlmabo, sed moribus. Sibi quisque dat c mores ; ministeria casus assignat. Quidam cœnent tecum quia digni u sunt; quidam, ut sint. » Et un peu plus loin : « Non est, mi Lucili, « quod amicum tantum in foro et in curia quseras ; si diligenter at- « tenderis, et domi invenies. . . Servus est, sed fortasse liber animo. i Servus est : hoc ilii nocebit? Ostende quis non sit . . . Nulla servitus « turpior est quam voluntaria ...» (Ep. xltii, 15-15.)

Il a défini la conduile du mailrc par la ligne qu'il doit suivre ; il en signale l'esprit par les effets qu'elle doit produire sur les esclaves : a Qu'ils l'honorent plutôt qu'ils ne te craignent, d Mais, dira-t-on, vous les appelez à la liberté et vous ôtez au maître le prestige du pouvoir par une semblable maxime : honorer le maître plutôt que de le craindre, c'est-à-dire, sans doute, honorer le maître comme des clients et des familiers ! — Eh quoi ! serait-ce donc si peu de chose pour le maître que d'obtenir de l'esclave ce qui suffit à Dieu : du respect el de l'amour ^ ? »

C'est pour ces belles pensées que Sénèque a été jugé digne d'avoir connu l'apôtre dont le martyre précéda de peu sa mort; et ceUe lettre, qui se rapporte à la dernière période de sa vie, est irréprochable d'un bout à l'autre pour la doctrine. Mais, quand on prend l'ensemble de ses ouvrages, on y trouve, en plus d'un lieu, le fond de ces opinions stoïciennes qui relevaient les esclaves en théorie et les méprisaient souvent en réalité ; car cet esclavage extérieur, qui n'esta çien, voilait souvent chez eux la servitude de Tâme qui dégrade, et c'est alors que Ton en pouvait dire : a Peu sont tenus par l'esclavage, beaucoup y tiennent*. » Quelle estime faisait- il, d'ailleurs, de ceux mômes qui y restaient tenus par les seuls liens du corps, lorsque, après avoir cité l'exemple de ce jeune Spartiate captif, qui se brisa la tète plutôt que d'accomplir un acie servilc, il s'écrie : a La liberté est si proche et il y a des

i. « Id dominis parum non esse, quod Deo satis est, qui colitur et tf amator; i et il ajoute, à l'adresse ceux qui ne savent qu'un seul mode de châtiment pour les esclaves : « Non potest amor cum timoré « misceri. Rectissime ergo te facere judico, quod timeri a servis tuis « non vis, quod verborum castigatione uteris. Verheribus muta admo^ « nentvr. > (Ibid. 16-17.)

2. « Ita est, Lucili ; paucos servitas, plures servitutem tenent. » (Ep. un, 9.)

esclaves M » La liberté dans la mort, raffranchissement par le suicide, yoilà le dernier mot des stoïciens*.

Cela n*ôte point, du reste* à la philosophie de Sënëque cccaractère général d'humanité qui Flionore ; et, d'ailleurs, il ne se contente point de théorie, il veut que la pensée se traduise en action : a La philosophie, dit-il, apprend à agir et non à parler; prouve les mots par les choses'. » Beaucoup, en effet, qui élaboraient les plus belles théories, qui sait même? ceux qui, peut-être, parlaient le plus de philosophie pratique, pratiquaient fort mal, si l'on en croit Juvénal, contemporain de Sénèque : « Avait-on besoin d'enseigner la cruauté pour se plaire au dur retentissement des coups et préférer le sifflement du fouet au plus doux chant des siiénes^? » Ce trait de la satire prouve, sans doute, que les déclamations philanthropiques n'étaient pas si

1. « Tarn prope libertas, et servit aliquis. » (Ep. luvii, 12.)

2. « Quid autem melius potes velle, quam eripere te huic senituU, a qusB omnes premit, quam mancipia quoque conditionis estremae, et (( in his sordibus nata, omni modo eruere conantur?. . . etc. t (Ep, Lxix, 4.) Le mépris de la condition des esclaves s'associe au mépris de la vie, dans cette pensée d'un stoïcien, fort goûté de Sénéque (homo egregim)^ et cité par lui : « Non est res magna vivere : omnes servi f vivunt, omnia animalia! • (Ep, Lxxvn, 6.)

3. « Verba rébus proba . . . Facere docet philosophia. non dicere ... » Ep. XI, 1.) On trouve dans le Satyricon de Tépicurien Pétrone, un mot qui résume toute cette théorie de Tégalité des hommes et le résultat où elle aurait dû aboutir : « Âniici, et servi homines sunt, et œqueunum « lactem biberunt, etiam si illos malus fatus oppressent : tamen, me « salvo, dto aquam liberam gustabunt. t (G. 7i, p. 550-351.)

4. Mitem animum et mores modicis erroribus lequos Prsecipit, alque animas servorum et corpora nostra Vateria constare putat, paribnsque elementis.

An ssevire docet Rutilus, qui gaudet acerbo Plagarum strepitu et nuUam sirena flageilis Comparât, Anti{thates trepidi laris, ac PolyphemoSi Tum felix, quotiea ah'quis, tortorc vocato, Uritur ardenti, duo proptcr lintea, ferro ?

[Juvén. iiY, 15i)

rares en ce temps-là. Du reste, ce n*esl pas, en général, le caractère des philosophes du jour; il leur est plus facile de se retrancher dans cette théorie superbe où les souffrances du monde ne viennent point troubler le calme de leur raisonnement. Ils tranchent tout par une définition :

Vadavage n*est pas ce qu*un vain peuple pense.

C'est la thèse de Philon le Juif S et, de même, Dion Chrysostome emploie deux fort longs discours à le prouver. L'homme libre, selon lui, est le sage qui sait distinguer et choisir ce qu'il est bon de faire; Tesclave, celui qui est incapable d'un tel discernement. Et il rejette dans le domaine de l'opinion ce qu*on appelle vulgairement esclavage ou liberté, sans plus se soucier de bisser parmi les hommes des maîtres et des esclaves*. N'oublions point, pourtant, que, tout en niant la réalité de Tesclavage, il ne néglige point de donner aux maîtres des leçons d'humanité : a II faut commander avec clémence, disait-il ailleurs, et accorder quelque relâche aux justes désirs des esclaves ; les loisirs préparent au travail; Tare, la lyre et aussi l'homme se fortifient dans le repos', d Sachons-lui gré aussi d'avoir réfuté, quoique timidement, avec la doctrine de Tesclavage naturel, tous ces sophismes qui prétendent encore prouver la légitimité des voies par lesquelles se perpétue l'esclavage : a Si la nature n'a point ^constitué un

1. Philon le Juif, Que tout homme vertueux eei lihrey p. 873. Voyez au tome I*'.

3. Dion Chrys. UV, p. 233. 11 montre ensuite qu'un roi peut être esclaTo, et un esclave libre, quand il aurait été plusieurs fois vendu, quand il porterait les plus lourdes chaînes. U cite différentes coutumes conférant, comme un signe d'honneur, des marques appliquées ailleurs à Fesclavage, ou faisant de fonctions vraiment serviles Tapa* nage de la royauté, etc.

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