Nicoi. Calliachius, De suppL $ervorum
point encore pour les esclaves le jour de raffranchissement, mais l'influence d'une révolution si grave dut se marquer dans leur condition. Disons plus : pour agir par les idées el par la loi sur la condition des esclaves, TÉglise n'attendit pas le moment où elle régna dans l'opinion publique, et prit place aux conseils de l'État. La charité chrétienne qui, en notre temps, laisse des traces encore dans les Ames d'où la foi s'est retirée, semble de même l'avoir devancée parmi les ténèbres du paganisme, comme cette douce lumière qui précède cl qui suit l'éclat du jour. On croit en retrouver l'influence dans la philosophie, dans la jurisprudence de l'empire. On a dit que Sénèque avait communiqué avec saint PauP, et les moyens qu'on a pris pour l'établir, ces prétendues letlrcs de l'un à Tautre, sont bien propres à en faire douter*. Muis qui oserait affirmer d'un ton aussi absolu que Sénèque n'a pu avoir aucune communication avec le christianisme ? Pourquoi cet esprit curieux n aurait-il pas eu l'envie de s'enquérir d'une doctrine qui, sous Néron, eul déjà, dans Rome, assez de partisans pour être ouverlement persécutée? Et, si le doute est cependant fort légitime, quant à Sénèque, comment pourrait-il être permis à l'égard des empereurs et des jurisconsultes du siècle suivant? Quadratus, ëvéque d'Athènes, et Aristide, avaient présenté, dès l'an 126, à Adrien, uneapo-
i. « Seneca saepe noster, • dit TertuUien, De animai 30. Saint Jérôme (De tcripior, eccUê.) va beaucoup plus loin. — Cette thèse est développée avec une grande chaleur de conviction , dans le mémoire de M. Troplong, sur Tinfluence du christianisme dans le droit romain, p. 7i-79..
3. 11 en est question dans les lettres de saint Augustin : « Seneca < (qui temporibus apostolorum fuil, cujus etiam quaedam ad Paulum fl apostolum leguntur epistolae) ...» (Âug. Ep, cuu, ii, t. H, p. 791, b.) Ne serait'Ce point, pourtant, une glose introduite dans le texte? M. Troplong qui croit aux rapports, rejette aussi les leUres.
12 LIVRE m. CHAPITRE I.
logie du chrislianismc, et c'est Adrien qui adopte, au moins à Tégard des esclaves, un système nouveau d'humanité. Justin le Martyr soumit une semblable exposition de la foi chrétienne à Anlonin, et une seconde à Marc*Aurèle.
Quant aux jurisconsultes, tous formés par la pratique à la connaissance du droit, comme préteurs et gouverneurs de provinces, comment n'auraient-ils point connu le christianisme qu'ils devaient surveiller, contenir et si souvent juger? Dès le règne de Trajan, Pline, chargé du gouvernement de la Bithynie, déclarait combien il était déjà répandu : « Un très-grand nombi*e de personnes, dit-il, de tout âge, de tout ordi*e, de tout sexe, sont et seront tous les jours en péril. Cette superstition contagieuse n'a pas seulement gagné les villes, elle court les villages et les campagnes ' ; » et il prouve que, si l'on condamnait la nouvelle Eglise, on n'en méconnaissait cependant pas toujours le caractère. Le tableau qu'il faisait des chrétiens est leur première apologie*.
Cette longue persécution, qui cherchait des crimes, et ne trouvait que des vertus, fut donc, dès le premier siècle, une éclatante révélation du christianisme; et, si ses dogmes étaient encore repoussés, calomniés, sa grandeur morale se manifestait tout entière'. Comment ses juges
i. Pline le Jeune, Ep. 1, 97; cf. S. Justin, ApoL II, p. 95, et DiaL cum Tryph. ex vu, p. 210-211.
2. « Us assuraient que toute leur erreur ou leur faute avait été renfermée dans ces points : Qu'à un jour marqué, ils s'assemblaient avant le lever du soleil et chantaient tour h tour des vers à la louange du Christ, comme s'il eût été Dieu; qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commeUre de vol et d'adultéré, à ne point manquer à leurs promesses, à ne point nier un dépôt. > (Pline, Ep, X, 97.)
3. On connaît les belles p.iges où M. Villemain a montré l'influence du christianisme sur la société païenne. (Phihiophie êiùîque et chré-
ÉVANGILE ET PIIILOSOPUIE. 13
n'en cusscnl-ils pas clé frappés? Comment auraient-ils pu ne pas envier à leurs victimes ce sentiment du devoir, cet amour du prochain, qui rend Tapplication des lois si faciles? Plus ils s'attachaient à les combattre, plus ils devaient chercher à les égaler dans ces rapports ; plus ils devaient élever par l'équité^ épurer par la clémence, ce droit, jadis si rigoureux, dont ils étaient l'3s interprètes ^ Et ainsi il se faisait une touchante communication d'humanité du martyr au bourreau ; et le christianisme, comme son divin auteur, accomplissait son œuvre dans les souffrances et dans la mort.
Nous ne prétendons point affirmer pourtant que la philosophie et le droit de l'empire n'aient pu recevoir ces sentiments plus doux envers les esclaves que de cette religion persécutée. Sans doute il n'y a rien là qui réclame nécessairement une inspiration divine : c'est la voix de l'humanité ; et l'humanité n'est point une vertu nouvelle, que le christianisme ait apportée au monde. Dieu I*a mise au fond du cœur de l'homme, et elle s'est produite par le seul élan de sa nalurc, toutes les fois qu'elle a pu se dégager des passions mauvaises qui l'obsèdent. Combien la philosophie grecque n'en a-t-elle point laissé de belles et pures révélations? Mais il ne faut pas oublier avec quel art le sophisme sut pénétrer jusque dans la philosophie. Comme on mettait l'étranger hors du droit civil, on laissait volontiers l'esclave hors du droit de l'humanité; ou, si on Ty accueillait, on lui marquait sa place èi un degré si bas, qu'il lui en revenait bien peu de chose ; et nous avons vu
Uenne, Mélanges, t. II, p. 127 et suit.) Ajoutes les preuves nouTelles qu*en donne M. Troplong, mémoire cité, p. 85-89.
i. Dlpien, qui signalait le christianisme comme Tinnovation la plus menaçante pour Fempire, se distingue, entre les jurisconsultes, par son esprit libéral et humain. Yoy. M. Troplong, ibid., p. 79.
avec quelle réserve ce sentiment se faisait jour, non pas seulement dans Aristote, mais dans Platon lui-même et dans Xénophon. Nous retrouvons ces mêmes réserves dans leurs premiers imitateurs à Rome ; et, si l'époque suivante nous offre, jusque dans des esprits moins heureusement doués, quelque frappant contraste, il sera permis sans doute de demander s'il n'y faut pas voir l'effet d'une influence nouvelle, à laquelle les philosophes romains auraient obéi comme à leur insu, et sans en faire l'aveu.
Toutes les doctrines de la philosophie grecque eurent leui^ interprètes à Rome ; on doit donc s'attendre à retrouver parmi les Romains cette opinion sur la nature el la condition des esclaves, mélangée de clémence et de mépris. Varron reproduit Aristotepour montrer que l'esclave n'est qu'un instrumenta Cicéron, tout en n'acceptant point sans restriction le droit de l'esclavage, incline vers des opinions d'où Arislote faisait sorlir la théorie de lesclavage naturel et une justification trop facile de la réalité '. Disciple de l'Académie, il exalte les droits de Thumanité et parle dans un noble langage des choses qui peuvent étendre le patrimoine commun des hommes'; mais il retient la dignité