Ibid
XU INTRODUCTION.
à regretter ou quelque chose à craindre ; il devient esclave, d'esclave qu'il était. » Puis la société se forme.... « les faits déjà existants sont constatés, régularisés, sanctionnés ; les mœurs se font lois, les coutumes s'écrivent : l'esclave reste encore esclave; il n'y a rien dans tous ces changements qui doive le blesser et le révolter. La société n'est pour lui que la continuation de la famille, et les lois n'ajoutent pas une maille au fouet du père! »Et peu après il ajoute : « C'est en suivant le fil de ces idées que nous arrivons à faire comprendre comment dans l'histoire de tous les peuples il y a toujours deux races ennemies en présence l'une de l'autre* » : la race des pères, sans doute, et la race des fils !
L'esclavage, nous le reconnaissons ici, et la preuve en sera dans notre ouvrage, existait à presque tous les âges et chez presque tous les peuples de l'antiquité. C'est donc un fait à peu près général parmi les hommes; mais est-ce pour cela un fait nécessaire ; est-ce une loi de la nature des hommes, uiie phase que la Providence ait inévitablement marquée au développement de l'humanité? Il n'y a entre ce principe et cette conclusion aucun lien réel. Ce serait singulièrement compromettre les idées morales que de les faire dépendre de l'état de la famille à telle époque donnée; ce serait fausser la philosophie de l'histoire que de voir une loi nécessaire dans toute
1. H. Grenier de Cassagnac, Des classes ouvrières et des classes bourgeoises^ p. 91 et suiv.
L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES (1847). XIIl
chose générale ; car alors les ordres de faits lès plus divers se trouveraient confondus, et Ton risquerait de rapporter aux principes constitutifs de la nature de Thomme les actes libres de sa volonté.
Non, l'esclavage n*est pas une loi de Thumanité, une condition fatale de son développement. Rien dans le domaine de h raison, ni dans les traditions reli* gieuses, n'autorise à en rejeter le principe de rhomme à la Providence, qui, pour le tolérer, ne Tapprouve pas nécessairement. L'esclavage est un fait ancien, un fait général, mais pas plus ancien que le mal, pas plus général que les vices répandus par tout le monde, de celte source altérée du genre humain. Pour en expliquer l'ancienneté, la généra^lité parmi les hommes, il suffit donc de cette dégradation du libre arbitre, et vous chercheriez en vain parmi les traditions sacrées une autre source à l'esclavage. Quand Dieu prononce le châtiment de notre premier père, il le condamne à travailler, non à servir. La liberté, telle est donc notre nature; le travail, telle est notre condition dans cette vie, désormais mélangée de bien et de mal, de joies et de misères; et le souvenir de celte double destinée est resté parmi les rêves de l'âge d'or, dans toutes les traditions des peuples. Prométhée, qui ravit au ciel le feu sacré dont il anima l'homme, avait humecté de ses larmes le limon dont il le forma * I
o{rx ifùpaatv y^otxi o^là ^oxpvoiç. (Ésope, cité par Thëmistius, ap. Stobée, Florilegium, lit. I, n» 87.)
XI? IHTRODUCTION.
Hais rhomme condamné au travail se révolta contre la peine, et n'en pouvant décliner le fardeau, il le rejeta sur ses semblables. Dès loi*s Tégalité primitive fut confondue, et il y eut deux classes parmi les hommes : les uns vivant, dans le loisir, des fruits du travail auquel ils vouaient les autres ; et cette distinction se transmettant comme un héritage à leur postérité, il y eut des maîtres et des esclaves. A-t-on le droit d'en rapporter à Dieu rétablissement? Loin delà. Dieu ayant imposé à rhomme la loi du travail, l'homme seul en fit une loi de servitude par un partage qui réservait aux uns toutes les jouissances, laissant aux autres, à perpétuité, toutes les rigueurs de cette condition.
L'esclavage est donc, en principe, une œuvre de violence, et quand on remonte aux origines des sociétés antiques, c'est le même fond qu'on retrouve sous toutes les formes qu'il a pu revêtir. Ainsi il a pu sortir de la famille, mais gardons-nous de croire qu'il s'appuie sur les bases sacrées où repose le foyer. La soumission de la femme, la dépendance de Tenfant forment, il est vrai, les premiers rapports de l'association domestique. L'enfant obéit par l'obligation même de sa naissance; la femme, par la nécessité de sa position : en s'unissantà l'homme, elle contracte une société où l'un doit avoir sur l'autre la prééminence et le commandement; une influence plus douce a été son partage. Mais, quelle que soit la rigueur que les temps de barbarie aient pu donner à ces rapports, ils ne constitueront jamais l'esclavage.