‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 141 sur 366 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'esclavage EN OltlEIST

L'esclavage était le fondement de la société antique, et, ^' haut qu'on remonte vers Torigine des peuples, on '^trouve quelque forme de servitude parmi les éléments de leurs constitutions. Ce n'est pas que cette loi si dure ait été placée par Dieu lui-même dans les conditions de la vie ^^nimune à laquelle il destina la race humaine ; il y a mis l'obligation du travail : mais de bonne heure Thomme P^tendit s'en affranchir pour l'imposer à quiconque se lï^uvait sous sa main. La femme, les fils de famille, purent, à ce litre, servir les premiers dans la vie domcs- *^9ue ; puis les plus faibles, fils ou pères de famille, torai>èrent dans la dépendance du plus fort, soit qu'il les y eut

réélis par le rapt ou par la guerre, soil qu'il les y eût • * * : reçus de bon gré et gardés malgré eux. Ainsi, qu'il résulte

de la puissance palernellc ou d'une puissance étrangère, / qu'il soit accepté ou subi, toujours l'esclavage est un abus de la force ; et, s'il a pu dominer, comme un fait accompli, les institutions des législateurs et les théories des philosophes, jamais il ne dut s'établir en droit au tribunal de la raison.

Cette condition suivit, dans ses vicissitudes, toutes les variations des sociétés ; chose remarquable, pour s'aggraver d'abord à mesure que les formes sociales devenaient plus parfaites. Ile droit, en se rédigeant, fixa la coutume et autorisa toute la rigueur des conséquences qu'elle pouvait ignorer. On en vint à confondre avec les principes qu'il tient de la nature ces règlements de pure convention, cl l'on finit par ne plus reconnaître le caractèi^ de l'homme là où manquait la liberté :

.... Insensé I Tesclave est donc un homme! 0 démens ! ita servus homo est I

Tant l'esclavage est contre sa nature, tant est profonde en nos âmes la croyance à l'égalité du genre humain!

Dans le tableau que nous retrace la Genèse des premiers âges du monde, on trouve tout à la fois l'asservissement de la famille et l'esclavage de l'étranger. La dépendance de la femme est écrite aux premières pages du livre : « Tu seras sous la puissance de l'homme : Sub viri potestate eris, » C'est la suite du péché et la peine de sa faute. Compagne de l'homme et créée son égale, elle tomba plus bas que lui dans la chute commune. En ce nouvel état où ne régnait plus l'innocence, l'harmonie ne pouvant point durer à l'unisson des deux natures, l'accord dut s'établir

entre elles par la subordination de Tune ù l'autre : la femme, première cause de la déchéance, en subit les conséquences les plus dures. Elle fut soumise, mais elle ne dut pas être pour cela esclave ; et, dans les conditions ordinaires de l'association domestique, elle est encore, malgré celle infériorité de posilion, la compagne de l'homme : elle ne sert que quand elle est achetée. Rébecca, donnée à Isaac, est presque le modèle de l'épouse chrétienne, libre et soumise, tandis que Lia et Rachel, vendues par Laban à Jacob, sentent elles-mêmes qu'elles sont déchues de leurs droits ^ Ainsi Tabus de la puissance paternelle dénatura le mariage, faisant un maître du mari, comme l'abus de la force fit un mari du maître; et, par ces deux causes, la servitude s'établit au foyer et jusqu'aux sources mêmes do la famille. De même le fils obéit et partage, dans la maison paternelle, les travaux des serviteurs ; mais il est libre, et il sera maître un jour. L'esclave, au contraire, est comme frappé d'une seconde déchéance dans sa personne et dans sa postérité.

On en trouve, dans l'histoire des patriarches, des exemples nombreux ; et l'esclavage s'y montre avec son double caractère de perpétuité et de mobilité : perpétuité et hérédité dans Tobligation de servir ; mobilité dans la position du serviteur, qui passe d'un maître à un autre, par vente, donation ou succession. Ainsi Abraham compte dans sa famille des esclaves par naissance et des esclaves

i . • Nonne quasi aliénas reputavit nos et vendidit, conieditque pre*

• tiuin nostrum? i» (Genèse, xxxi, 15.) Laban, dans le trailé qu'il jure ensuite avec Jacob, a soin d'en atténuer les conséquences : « Si

• afilixeris filias meas, et si introduxeris alias uxores super eas. » ilbid.^ 50.) Nous nous bornons à citer la Bible. On peut voir dans la Bibliogr. aniiquaria de Fabricius, t. II, p. 700, les dissertations nom-* breuses qui, dès avant lui, avaient été faites sur ce si\jet.

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achetés^ ; ils composent, avec ses troupeaux, Théritage qu'il transmet à son fils Isaac '. Joseph est vendu pour vingt pièces d'argent à des marchands ismaélites, qui le revendent en Egypte'. De jeunes filles sont données à Rébecca, lorsqu'elle passe de la maison de son père en celle d'Isaac. D'autres forment aussi la dot ou plutôt le pécule de la femme, alors que la femme est achetée par du travail ou des présents. Ainsi Lia et Rachel reçoivent Tune et l'autre, de Laban, une esclave en épousant Jacob^.

Non seulement le travail, mais les enfants des serviteurs appartenaient au maître ; et, chez les pères du peuple juif, une coutume particulière donnait même à ce droit général un caractère nouveau. La femme cédait à son esclave son droit d'épouse, pour acquérir d'elle les droits de mère; et elle se consolait d'être stérile par cette fécondité d'emprunt, dont elle recueillait les fruits'. C'est pour Sarah que rÉgypIienne Agar conçut d'Abraham et mit au monde Ismaêl. C'est pour Rachel que Dalam devint mëi^, avant que Rachel enfantât Joseph et Denjamin ; et quand Lia n'espérait plus d'enfants, elle s'enorgueillit encore de compter parmi les siens les deux fils qu'elle eut de Jacob par Zelpha, son esclave*. Pour avoir donné un héritier à son maître, la véritable mère n'en était pas moins esclave, et forcée d'humilier sa fierté sous la main de sa

1. Gen, XVII, 23. — 2. Ibid, xxiv, 61. — 5. Ibid, xxxtii, 28, et XXXIX, 1. — 4. Ibid. XXIX, 24 et 29.

5. « Ut pariât super genua mea et habeain ex illa filios. » (Gen, XXX, 3.)

6. « Sentiens Lia quod parère desiisset, Zelpham ancillam suam f marito tradidit. Qua post conceptum edente iiliam, dixit : « Feli- 0 citer! » • Et idcirco vocavit nomen ejus Gad. Peperit quoqiie Zelpha « allerum, dixitque Lia : « Hoc pro beatitudine mea. » Propterea « appellavit eum Aser. • (Gen. xxx, 9-14.)

maîtresse*. Mais les fils étaient tous égaux : le droit d'al nesse faisait seul une distinction entre eux.

L'esclavage est donc complet, mais il est loin d'être aussi rigoureux qu'il est absolu. Sous l'empire de ces mœurs patriarcales, également éloignées de l'abrutissement de la vie sauvage et des délicatesses de la civilisation, le serviteur est souvent rapproché du maître. Jacob servit vingt ans dans cette maison de Laban, d'où il emmena, maître à son tour, de si nombreux esclaves*. Dans cette communauté de travaux et de vie, le contraste des conditions s'efTace. Point de mépris d un côté, point de haine ni de vengeance de l'autre. Abraham peut armer, sans danger, plus de trois cents jeunes et robustes serviteurs nés sous ses tentes • Ces familles, car ce sont aussi des familles, croissent et se multiplient sans songer à sortir d'une dépendance où elles trouvent protection et parfois même davantage : un esclave exerçait l'autorité de maître dans la maison d'Abraham*; un esclave aurait même pu lui succéder un jour*^.

Ce que nous voyons chez les patriarches existait aussi, nous le pouvons supposer, chez les peuples qui, dans ces temps reculés, partagèrent le même genre de vie. Nous retrouvons les mêmes coutumes à tous les âges de la vie nomade, sous des formes plus ou moins dures, selon le caractèi'e des peuples : chez les anciens Scythes, qui cre* valent les yeux à tous leurs esclaves, dit Hérodote, afin de les employer à traire le lait dont ils font leur boisson : peut-être aussi pour les retenir esclaves dans cette liberté

1. • Âncilla tua in manu tua est, utere ea nt libet.... Dixitque ei « (Agar) angélus Domini : Revertere ad dominam tuam et humiliare • sub manu illius. • (Gen, xvi, 6 et 9.)

2. Gen, xixi, 41 ; xxx, 43; xui, 18. — 3. Ibid, xi?, 14. — 4. Ibid. unr, 2.

5. f Et ecce vernaculus meus, hseres meus erit. • (Gen, x?, 3.)

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naturelle du désert * ; chez les Mongols, chez tous c^^ peuples qui, selon l'expression d*Hërodote, n'ont j^^ d'autre maison que leurs chariots; et de même que l'&tâf nomade, la vie agiûcole eul, de bonne heure, ses former ^^ servitude. Ainsi Job possédait, avec sept mille brebis ^i cinq cents jougs de bœufs, une multitude d'esclaves*; ^^ cette raison de nombre, qui devait rendre leurs rapports moins familiers avec le matlre, ne faisait point chez i^j leur condition plus dure. Le serviteur avait le droit de goûter aux produits de son travail : « L'impie seul, dit Toi], teur sacré, peut le laisser souffrir de la soif, quancl il presse les olives sous son toit ou foule le vin dans ses cuves'. » El Job ne refusait pas d'entrer en jugement avec son serviteur ou sa servante, craignant le jugement de Dieu : « Car celui qui m'a créé d'une femme, dit-il, ne les a-t-il pas créés aussi ? N'est-ce pas Dieu qui nous a tous formés dans les entrailles maternelles^? »

L'esclavage était donc un fait ancien déjà et sanctionné par la coutume, quand les hommes, formant des sociétés plus considérables, en réglèrent les conditions par des lois ; et partout, sur les rives de TEuphrate comme chei les peuples de l'Iran, en Egypte, dans l'Inde, en Chine, les législateurs ont reconnu l'esclavage. Moïse lui-même n'en a point parlé seulement dans son histoire, il l'a maintenu

1. Hérod. IV, 46. La dureté des Scythes envers leurs esclaves était proverbiale. Voy. Athénée, Deipnosophistes, XII, p. 524, c et e,

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