L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES (1847). XXIII
ce qu'elle a élevé, de dissoudre ce qu'elle a réuni ; et si chaque fois il n'a point fait table rase, c'est qu'il y avait au fond de la civilisation des vaincus un principe qui, tout affaibli qu'il était, avait encore la force de se relever et de refleurir.
De la Grèce passons à Rome, et sur un théâtre plus grand, cette vérité apparaîtra avec plus d'éclat. Rome vainquit, presque barbare encore, les peuples florissants de l'Étrurie et de la Campanie, de la Grande Grèce et de la Sicile; Carthage, qu'elle asservit après eux, l'avait aussi devancée par l'étendue de son commerce, les recherches de son luxe, et, au témoignage d'Aristote et de Polybe, par la science, sinon par la force de son organisation politique. La Grèce enfin, conquise par Rome, lui imposa cette civilisation que Rome alla porter aux peuples de l'Occident. Ainsi, même dans cette initiation des races occidentales à la vie romaine, les idées qui seront dominantes viennent pour la meilleure partie d'une race soumise. De telle sorte que, pour donner à l'esclavage un semblable rôle entre les vainqueurs et les vaincus, il faudrait dire qu'il servit à l'éducation non pas des esclaves, mais des maîtres :
Graecia capta ferum victorem cepit.
Voilà la seule conclusion qui puisse sortir de l'histoire, et l'on se demande pourquoi la nouvelle philosophie du progrès social a pris l'habitude d'affirmer précisément le contraire de cette thèse. Il est vrai qu'elle serait peu goûtée aux colonies.
XXIY INTRODUCTION.
Et pourtant, si, pour la contre-épreuve, vous examinez non plus seulement les races barbares dans leurs rapports avec les races plus civilisées qu'elles ont soumises, ce qui est le cas général, mais les barbares dans leurs rapports avec les peuples civilisés qui, par l'esclavage, les ont attirés dans leur sein ; si vous passez de l'asservissement des peuples à la servitude individuelle, vous acquerrez une nouvelle démonstration de cette vérité : que l'esclavage ne fit jamais l'éducation d'une race, et que son influence fut toujours fatale et aux esclaves et aux maîtres. Sans empiéter ici sur le développement que cette proposition doit recevoir dans notre livre, en son lieu, nous indiquerons cependant en passant les raisons et les faits sur lesquels elle repose.
Comment l'esclavage eût-il fait l'éducation des races barbares, dans quel sens aurait-il eu la force de perfectionner l'individu? l'homme ne se forme point comme se façonne la cire sous la main du modeleur ; l'éducation n'est pas une chose purement active d'une part et passive de l'autre, mais active des deux côtés. L'enfant qu'on élève ne doit point seulement recevoir des idées, mais réagir, en quelque sorte, sur elles pour se les approprier ; et si l'on veut en faire un homme, il faut développer en lui, en les réglant dans leur mouvement, les facultés dont il est doué; il faut surtout en affermir et fortifier dans son âme le principe, c'est-à-dire la conscience, le sentiment de la personnalité. Or, que fait l'esclavage? il commence par détruire ce principe de toutes les