Plut., Apophth. Lacon
(Slrab., Vm, p. 365.)
1*20 LIVIIE I. CHAPITRE III.
Pour assurer la durée de ses lois, Lycurgue eût voulu les soustraire au changement, même au progrès : immuables elles devenaient éternelles. Mais, pour les rendre immuables, il eût fallu fixer aussi l'élément si variable de la population; car sa constitution était comme une «nrmure faite pour le peuple dans les conditions de son temps : s'il faiblit» elle l'écrase; s'il grandit, elle est brisée. Maintenir le cadre des neuf mille familles, tel était donc le but que devait se proposer le législateur, et plusieurs mesures étaient combinées pour l'empêcher de s'élargir ou de se restreindre. Ainsi les lots, inaltérables de leur nature, devaient se transmettre aux aînés, à Tcxclusion des femmes ; et ces divisions toujours distinctes, l'État comptait les retenir toujours remplies en établissant dans les parts sans héritiers des enfants sans héritage*. Par là il croyait éloigner toute chance de réduction ; par une autre mesure, il avait prévenu toute tendance contraire. En effet, pour faire partie de la cité, il ne suffisait pas d'être Dorien, il fallait avoir place aux repas publics ; et le législateur, en partageant aux familles les terres et les hilotes, leur avait laissé l'obligation d'y contribuer par elles-mêmes. Or le travail étant proscrit de Sparte, la possession d'un lot devenait la seule source légale de revenus et la condition presque indispensable pour faire partie de la cité en faisant les frais dos repas communs. Le père y menait ses
1. Plut., Lyc, iC. (Voyez, sur ce sujet, rexcellent chapitre d'Otfr. MûUer, Dor., m, x, 3 et 4.)
fils. Le fils héritier y pouvait à peine retenir ses frères*, et, si l'Etat ne trouvait moyen de pourvoir d'un lot vacant les branches collatérales , elles perdaient leur place au banquet, leurs droits dans l'État; elles étaient déchues d'un degré, elles devenaient inférieures (uicofAsioveç)». Conserver dans les bornes du nécessaire, exclut e au delà, telle était la pensée de Lycurgue, et cette combinaison semblait devoir infailliblement l'accomplir; mais voici ce qui arriva.
D'une part on éluda, puis on enfreignit ouvertement la loi qui déterminait la transmission de héritages ; et les lots s'accumulèrent entre les mains de quelques hommes et surtout des femmes admises à succéder*. D'autre part, on maintint la loi des repas publics, dont le niveau s'était élevé peut-être sous l'influence de la richesse*; et, comme le travail était toujours une flétrissure, les familles dépouillées d'héritage tombèrent dans la misère : elles tombèrent hors de la cité. Les mesures de conservation ainsi méconnues, et la force d'exclusion agissant toujours, elle agit au
1. Le chef de la maison s'appelait ijTtcirajxuv, maître du logU, et ceux pour qui il contribuait : ôpioxairci, mangeant ensemble; cjxoot- Tçuoi, vivant du même pain (Arist., PoL^ II, i, 6), ou encore irawrai, convives y ort-^mlç, ouiîci, de la même maison, comme dit Uésycliius dans son Lexique.
2. MfiTsxiiv jxîv 'Yap où pa^iov roî; Xtav irtvvioiv* 2pG; ^f TÎi; 7ro>aTttx; cuTc; 6 Trârpio;, tov p.Yi ^uvaatv&v tgûto to téXo; (ptpeiv [jltj {itTÎ^siv aÙT^;. (Arist., Polit,, II, vi, 21.) Il y revient (II, vu, A) : Êv [xèviàp AaxtJa{|Acvi xarà xf9ai>.iqv £xao7o; lîo^gpit tô TtTaijjLSvcv* £i ^s (ay}, [xiTt^eiv v%p.o; xuXuii Tx; TToXiTEÎa; xaôâirtp iipriTow xai wpoTtpov. (Cf. IV (7), IX, 6.)
r». Plut., Agis., 5. Cf. Arist., Po/., VUI (5), vi, 7.
4. Voyez le détail qu*en font Dicéarque et Sphérus ap. Âthén., IV, p. 141, c, e. C'est d*abord une certaine quantité de pain, devin, de fromage et de figues, puis 10 oboles d'Egine, par personne, pour le menu du repas (st; c^'uvîav), puis le produit de la chasse, et ce que fournit la campagne, selon la saison.
122 LIVRE I. CUAPITaS III.
dedans même des limites où Lycurgue eût voulu se maintenir, décimant la population, dénaturant son œuvre. Sans aucune modification expresse, et par la force même du fait, la démocratie de Sparle se tournait donc en oligarchie, le peuple devenant le petit nombre, et Tégalitè des citoyens (Spiotct), un privilège relativement à la mas^ des habitants déchus (uicoiuicvêç). Cette altération dans les rapports des Licédémoniens en entraina une autre dans le cadre môme de la constitution. Entre les classes asservies et la classe dominante venaient se placer, à des dogrés nouveaux, les hommes affranchis de Tesclavage (néodamodes) et les hommes repoussés de la domination (hypoméioncs). Les propriétaires s'alarmaient peu d*un résultat qui concentrait en leurs mains les droits publics, ne voyant pas qu'ils perdaient en force réelle ce qu'ils croyaient gagner en pouvoir, et qu'en ajoutant aux classes inférieures ils augmentaient le nombre de leurs ennemis \ En effet, les affranchis se souvenaient moins de la condition d'où ils étaient tirés que les inférieurs des droits dont ils étaient exclus. Séparés par leur origine ou par leur position, les inférieurs, les néodamodes, les périèques, les hilotes, étaient réunis par un même sentiment (le jalousie et do haine, sentiment que mit au jour le complot de Cinadon. « C'était, dit Xénophon, un jeune homme aux membres vigoureux , à l'âme forte, mais qui n'était point du nombre des égaux (où (jtivTo: t(ov i[jLo((i)v). Celui qui le dénonçait, interrogé par les éphores sur les moyens dont les conjurés devaient se servir, dit que Cinadon, le menant à Texlrémité de la place publique,
1. Des privilèges encourageaient bien raccroissement de la population, mais, dans ces conditions, dit Âristote (PoL, U, vi, 15), ils ne pouvaient qu'accroître le nombre des malheureux.
lui commanda de compter combien il y avait là de Spartiates : le roi, les éphores et les sénateurs compris, ils étaient environ quarante. « Ces quarante, dit Cinadon, regarde- les comme ennemis, tous les autres (et il y eu avait plus de quatre mille en ce lieu) sont des alliés. » Il ajouta que, dans les rues, il pourrait lui montrer ici un, là deux ennemis, et tout le reste alliés ; et pour les campagnes même proportion : un ennemi, le maître; et dans chaque domaine beaucoup d*alliés. Les éphores demandant combien le projet pouvait réunir de complices : « Pour Torganisation du complot , répliqua-l-il, Cinadon dit en avoir un petit nombre, et des plus éprouvés; mais pour Faction, ils s'entendent avec tous les hiloles, les néodamodes, les inférieurs (utcg|ji.s{ovsç] et les périèqucs. Partout où parmi eux on vient à parler des Spartiates, aucun ne peut dissimuler le plaisir qu'il aurait à les manger tout
vifs, « cJSeva Bûvaiôai xp67:i:£iv ih pit; oi^' "îjîéwç âv xa'i ùi[Lm
isOtctv ajTb>v. » La conspiration échoua, et Cinadon arrêté dut avouer son crime et révéler ses complices ; et, comme on lui demandait quelle en était la raison, il répon lil : A^^ pds être inférieure
L'oligarchie triompha, mais à la condition de subir jusqu'à la fin cette loi de réduction progressive qui l'avait faite ce qu'elle était, et qui un jour devait l'éteindre ; et Ton peut en suivre la marche avec une effrayante rapidité. A l'origine, il y avait environ dix mille familles"^; au temps de Lycurgue, il en restait neuf mille', diminution
1. Xénoph., Hellén.y Ul, m, 4 et suiv., et les paroles graves d'Aristote, Po/., Vm(5), VI, 1.
2. Rai ^Aotv stvxi ttcti tgî; STrapTiârat; xat (xupiou;. (Arist., PoL, II, VI, 12.)
5 Nombre clairement marqué par celui des lots distribués aux Doriens. (Voyez Théopompe, Plutarque, etc., ci-dessus.)
iU LIVRE I. GIIAPITBE III.
d'un dixième pour trois ou quatre cents ans environ ; au temps d'Hérodote, huit mille \ diminution d*un neuvième dans une période à peu près égale; un siècle après, au temps d'Aristote, le nombre descend à mille', diminution de sept huitièmes pour cent ans ; et un siècle encore à peino, au temps d'Agis, on ne comptera plus que cent propriétaires, diminution de neuf dixièmes*. En vain Agis voulut-il trancher dans le vif pour extirper ce mal rongeur: Tassocialion qu'il voulut faire de familles nouvelles à la cité, et la nouvelle distribution des lots, ces deux mesures par lesquelles il eût, sinon assuré l'avenir du pays, au moins permis à Sparte de tenter un renouvellement de son passé, toutes ces pensées de réorganisation furent étouffées dans leur germe ; et la rêforme que Cléomène accomplit à son exemple ne dura pas plus que lui. Les anciennes lois furent rétablies, c'est-à-dire les abus qui ruinaient la cité. Dés ce moment, le terme était prévu ; on pouvait compter les jours. Sparte descendait vers la tombe où Arisiote avait, depuis longtemps, tracé pour elle ces mots : « Elle périt faute d'hommes, dXX' i-wXeTo Si' iXiYavôpw-
TTiav *. »
l.llérod , VII, 254.
2. Tof^apoûv ^uvaaîvYiî rîi; x^P^? y.iXiooç Iwwiîç Tpîcptiv xta TtEvrotjtcaîc'j: xxl ÔJiXîra; rpiautupicoç, où^i xîXioi to ffXijdc; riQvt. (Arisl., Polit,, II, M, 12.)
3. Plutarque, Agis^ 5. Ce nombre doit indiquer les seuls citoyens Jes éuLoîci. Quant aux hommes capables de porter les armes, ils étaient sept cents selon Plutarque au même passage, et selon Macrobe, en un endroit où il parie de Cléomène, quinze cents : « Mille et quingenti Lacedœmonii qui arma ferre possenl. • [Saiurn,, I, ii, p. 260, éd. Zeun.)
i. Arisl., Polit,, II, vi, 12. Ce dépérissement progressif de Taristocratie de Sparte montre assez que les égaux (6u.oÎGt) ne se recrutaient point par élection, comme on Ta conclu à tort d*un passage de Détr.osthène (C. Leptine, c. 107, p. 489).C*estau sénat, et non dans raristocratie Spartiate, que l'on entrait par élection.
Nous avons dit pourquoi les hommes avaient manqué.
A cette race éteinte succéda une cité nouvelle, formée
des périèques et des hilotes affranchis sous le lyran Nabis.
De tous les pays doriens, In Crète est après Sparte celui où les institutions nationales se maintinrent le plus longtemps entières ; car les lois attribuées à Minos, que Minos soit ou non Dorien, n'en sont pas moins des lois doriennes.
Dans les villes de Crète, comme à Sparte, la pratique des devoirs publics fait rejeter le travail sur les étrangers, l'État repose sur Tasservisscment des vaincue* ; et le même principe recevant, par le concours des circonstances de la conquête, une application analogue, cet asservissement compte aussi deux degrés : au premier, des périèques, au second des serfs. Ces derniers, correspondant aux hilotes de Sparte, accomplissaient les mêmes devoirs, mais dans des limites plus nettement tracées. Ils formaient deux classes distinctes : les uns demeurant esclaves de l'État, sous le nom de mnoïtes ; les autres, sous celui à!aphamiotes ou de clarotes, devenus esclaves des particuliers*.
1. Àristote remarque que les diverses cités de la Crète releuaieiit en leur puissance des populations asservies, qu'il appelle, sans distinction, périèques. {PoliLj II, vi, 3. Cf. 10.)
2. Ttjv ixèv xoivTiv ^ouXitav ci Kp-^TE; xaXouai p.v&i*v, Trjv^^e ièictt àîpaitiwTa;,
Tcù; Si TTtpioixo'j; oTnjxou;. (Sosicrale, Cre/ic, H, ap. Âllién., VI, p. 265.) Ilermon, dans un passage d'Alhénée, rectifié par une leçon d'Euslalhe, dit que les mnotta étaient indigènes (i^f^mî; au lieu de eù'Yfiviî;. Voyez Athén., VI, p. 267 el les notes) ; Callistrate disait que les apha^ mioles avaient été asservis par la guerre. (Ibid., p. 263.) C'est la même origine.
I?G LIVRE î. CHAPITRE III.
Les mnoïfes, que leur nom vienne de Minos ou qu'il dérive d'un mot indiquant la conqu(}te', se partageaient eux-mêmes entre le service public et les travaux agrestes: car chaque ville avait des terres et des troupeaux qui, entretenus ainsi par des mnoîtes, faisaient le fonds principal du revenu public*; et, d'autre part, le régime de communauté où vivaient les Doricns les réclamait parmi eux, soit pour les servir dans les lieux de réunion, par exemple, aux repas publics', soit pour remplir quelque office où leur société était intéressée tout enlière : pcut-ôlrc le soin des funérailles leur élait-il imposé*.
La classe des mnoïfes réunit donc deux sortes d'esclaves sous le même nom ; les deux noms des esclaves privés, aphamiotes et clarotes, ne désignaient, au contraire, que la môme nature de services. Ces esclaves cultivaient les terres des particuliers ; ils étaient dits aphamiotes d'un mol Cretois qui signifiait terre et culture', et clarotes^ probablement du mot clèrosy désignant le lot de chaque citoyen*.
1. On trouve la forme %''(Ta;, qui les rapprocherait des ^p.»t; d'iloiiière, dans Etienne de Byzance (v. xîo;); mais la première forme est plus générale.
2. Alto ffavTwv -^àp Twv '^noy.ttta't xxpi;ûv ti xai poojcmfxarcitv, (x tûv ^t^ugoîwv xai çc'fcûv, cO; cps'pcudiv cl Tripî&ocoi, etc. (Aristote, Pol.f II, VII, 4.)
Voyez aussi Etienne de Byzance, qui, au passage cité précédemment, rapproche les mnoîtes des hilotes, des pénestes, etc.
TTfcaiiXy.çoîa wpôç rà; OTnnpsdiaç. (Dosiade, Cret,, IV, ap. Âthén., IV, p. 142.)
A. Les ip'jfâTwvi;, qui, dans la Crète, selon Ilé^ychius, étaient chargés d'ensevelir les morts, ne peuvent être que des esclaves publics.