‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 253 sur 366 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le rapide aperçu que nous venons de présenter des fonctions diverses de Tesclavage nous permet d'aborder deux questions nouvelles : le prix des esclaves et leur nombre tant dans la Grèce en général que dans Athènes en particulier. Deux hommes placés à la tête de la science en Allemagne et en France, Bœckh et Letronne, ont traité ce double sujet, le premier dans son Économie politique des Athéniens, le second dans son Mémoire sur la population de TAtlique. C'est dire assez qu'il reste peu de chose à faire après eux, et il semble qu'on doive se borner au simple exposé de leurs résultats. Néanmoins un examen plus parliculier de leuis travaux ne sera pas inutile. Soutenue par leur érudition et guidée par cette méthode qu'ils ont enseignée avec tant d'éclat en l'appliquant à leurs recherches, une analyse nouvelle pourra modifier en certains points leurs moyens de preuve et môme leurs conclusions. Nous parlerons d'abord du prix des esclaves, renvoyant aux dernières pages de ce chapitre le lecteur qui voudrait en connaître les résultats sans passer par la route un peu aride de la démonstration*,

1. Rappelons, en commençant, pour l'appréciation de ce qui va

nu PRIX DES ESCLAVES. 190

Dans un de ses dialogues, Lucien, pour exprimer Testime qu'il fait des différentes écoles philosophiques, établit un marché, et met à prix les philosophes. C'est une vente d'esclaves. Jupiter (le marchand) a soin de les faire paraître sous les dehors les plus propres à séduire la vue, et Mercure (le héraut) convoque le public, range son monde, et ouvre les enchères *. Le pythagoricien se vend 10 mines, mais à toute une société de Grecs d'outre- mer, à des adeptes de Crotone et de Tarente. Socrate est acheté, sans marchander, 2 talents ; le stoïcien Chrysippe, grâce aux prodigieuses ressources de ses subtilités , se paye 12 mines. On en demande 20 du péripaléticien ; c'est qu'il y a deux hommes en lui, l'homme ésotérique et Thomme exotérique, et puis Mercure fail entendre qu'il pourrait bien avoir un peu d'or avec ses merveilleux secrets : aussi ne réduit-on que de 4 mines le prix offert. Philon le sceptique, paresseux et ignorant, est vendu une mine; l'épicurien, 2 mines, homme de bonne compagnie, mais coûteux et peu utile. Le Cyrénécn, qui se dit propre à s'enivrer

suivre» que le talenl valait 60 mines, la mine 100 drachmes, et la drachme 6 oboles. D'après les tables de Dur eau de la Halle (Économie politique des Romaine), dont nous avons fait usage, le talent vaut :»21C fr. 66 c, la mine 86 fr. 94 c, la drachme 0,87 c, et Tobole de U à 15 c. Nous n'avons pas besoin de rappeler que c'est la valeur intrinsèque de la monnaie, et que la même somme est bien loin de représenter la même chose dans les temps anciens et aujourd'hui.

2. 2ù ^t ar«<jcv i^ra Trapaïa-ywv tob; Piou; • àXXà )c&<7uiiaa( «çoTipcv 6»ç

ou-ptâiii à-yaô^ Tj/^Tj Toù; àvriràç tj^yi irapeîvai icpb; tô ircoXYiniptoy. Lucieu« Vicx aux. enchères, I.

avec son maître, ne trouve pas d'acheteur, non plus que ce fameux couple, inséparable par le contraste, Démocrile et Heraclite, la misanthropie sous sa double face. J'oubliais Diogène le cynique, cette vie mâle^ ce citoyen du monde^ qui partout se trouve libre et chez lui, et qui» dans sa malpropreté, parait à peine bon à creuser la terre. Mercure le vante pourtant comme fort convenable aux fonctions de portier (on ne les confiait pas toujours à des hommes) ; mais l'acheteur craint pour lui-môme une pareille sentinelle : il en ferait plutôt un matelot ou un jardinier, et en offre 2 oboles. On le prend au mot*.

Dans ce jeu d'esprit, où Lucien a si bien observé le^ usages et les formes des ventes, il semble qu'il ait dû y emprunter les éléments divers de son tarif. A part Socrate, qui est placé hors ligne, et Diogène, qui est payé à peine le prix d'un ciiien fort laid*, les autres appréciations se renferment généralement dans les limites de la réalité : nous le verrons par des exemples; mais nous ne pensons pas qu'on en puisse tirer aucune induction précise sur la

1. Le pi/thagoricien (Vies aux enchères, G); Socrate (18); Chry^^ «ippe (21-55) ; le péripaléticien (26); Philon (27); V épicurien (\^) ; le Cijrénéen (12); Démocrite et Heraclite (15) ; Diogène (7-li). Le prix moyen des esclaves, à ^es prendre en niasse dans nos différentes colonies, était évalué à 1,200 francs. (Duc de Broglie, Rapport, etc.,

2. Je n'ai pas trouvé précisément ce qu'un chien peut valoir, à part le chien d'Alcibiade, qui était, comme Diogène, une exception; mais voici quelques autres évaluations données par Bœckh : un chevreau d'une grosseur moyenne, 1 obole; un lièvre, autant; un agneau, 3 ou A oboles; un cochon grns, du poids décent mines, ;> drachmes; une brebis, 2; un bœuf de trait, 10, et un veau, 5. Au temps de Selon, continuePauteur, un bœuf ne valait que 5 drachmes, et une brebis i drachme, de même qu'un médimne de blé ; mais peu à peu les prix montèrent au quintuple, et plusieurs objets coûtèrent dix et vingt fois plus cher, {f^coti. polit,, 1, 10, t. I, p. 102 de la traduction.)

DU PRIX DES ESCLAVES. 20t

valeur de tel ou tel genre d'esclaves. Bœckh nous parait se tromper quand il croit trouver dans l'estimation de Philon (1 mine) celle des hommes destinés au moulin. Autant vaudrait, par l'exemple de Diogène, fixera 2 oboles le prix d'un matelot ou d'un jardinier ; encore ici la conclusion résulterait-elle plus directement du texte. Dans l'autre cas, au contraire, l'acheteur, pour faire marcher Philon, et prouver au sceptique ses droits de maître, le menace bien de l'envoyer à la meule, mais il ne l'a pas pris pour cet usage, et ne l'avait payé 1 mine que comme un esclave paresseux et qui n'est propre à rien*.

Un passage de Xénophon cité aussi par Bœckh nous donne quelques évaluations plus sérieuses, et qui, en outre, conviennent mieux à l'époque où nos textes nous reportent généralement.

Socrate, voulant ftiontrer qu'il y a plusieurs degrés d'estime dans l'amitié, emprunte une comparaison à la vente des esclaves : « Parmi eux », dit-il, « l'un coûte 2 mines, Tautre 1/2 à peine, celui-ci 5 mines, celui-là 1(1. Bien plus, on dit que Nicias paya 1 talent l'intendant de ses minières*. » Ce dernier prix est tout exceptionnel et la modique somme d'une demi-mine ne se donnait guère non plus pour un esclave valide. Mais un esclave difforme ou inutile pouvait encore tomber au-dessous, comme Esope' que la tradition faisait vendre 60 oboles (10 drachmes, environ 8 fr. 70 cent.). Les autres prix avancés par Socrate devaient être plus ordinaires. Cherchons-en

rh'i {u»x«i>v« 7rit9tt> elvai ^KTiç'.'Tnç xati tôv x**P** ^'O'-yov. (Lucien, Vies au.t enchères, 27.)

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