EN ATTIQUE
La valeur des esclaves est une question curieuse, mais loute spéciale dans riiisloiredeleurcondition. Elle n'ajoute rien ni à leur état, ni a leur caraclère; elle les classe seulement à leur degré d'estime parmi les choses au rang desquelles ils étaient placés. La détermination du nombre des esclaves est de beaucoup plus importante. C'est un fait général qui touche à tous les points delà queslion de l'esclavage. Tant que ce nombre n'est pas fixé, du moins approximativement , il est bien difficile de voir dans quelle mesure les sources qui alimentaient Tesclavage devaient contribuer régulièrement à le répandre, quelle part lui élait faite dans le travail, et quelle place dans la loi. Il serait plus difficile encore d'apprécier, comme nous l'essayerons plus tard, Tinflucnce que cette condition devait exercer sur les classes libres et sur les classes asservies : pourquoi, souvent, cette conirainte du maiire dans la plénitude d'un pouvoir absolu; pourquoi cette patience de Tesclave, et, dans les éternelles misères d'une vie déshéritée, cetle résignation de tous les jours, jusqu'à ces jours de fermentation et de trouble où les bases mêmes de la société antique sont ébranlées. Pour tout résumer dans une
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observation, cette société se composant d'hommes libres et d'esclaves, tous les problèmes qui se peuvent agiter sur sa constitution, son caractère et son esprit, demandent que Ton établisse d'abord dans quel rapport ce double élément concourait à la former. Ainsi une simple question de chiffres s'élève à toute la hauteur d'une question so* ciale. Elle domine, en particulier, l'histoire de l'esclavage tout entière ; et cette importance justifiera sans doute les discussions où nous introduisons le lecteur.
Ce que nous avons vu de l'emploi de l'esclavage et des profits qu'on en pouvait retirer nous dispose à penser qu'il était fort nombi^ux à Athènes, et dans les villes livrées comme elle à l'industrie et au commerce. Si l'on en croit les convives du banquet d'Athénée, le recensement de Démétrius de Phalère donna pour Athènes 20,000 citoyens, 10,000 métèques et 400,000 esclaves. Corinthe aurait eu 460,000 de ces derniers, et Égine 470,000 ^ Ces nombres, généralement acceptés par les écrivains modernes, ont été soumis, par Letronne, à un nouvel examen. 11 a fait remarquer d'abord l'inexactitude habituelle du compilateur, et l'exagération particulièi^ du morceau, où chacun renchérit à plaisir sur les nombres avancés par son voisin de table. Un seul exemple lui suffit : celui d'Égine, roche stérile de 4 lieues carrées, avec ses 470,000 esclaves ! La véracité de l'auteur ainsi mise en doute, Letronne a repris, en particulier, Texamen de la
i. Athénée, VI, p. 27-2, c.
populalion de TAttique. Dans une discussion lumineuse, où les notions de la statistique moderne viennent expliquer et contrôler les textes des anciens, il a montré que le nombre des citoyens d*Athènes, depuis Tâge civique ou vingt ans, s'était assez régulièrement maintenu dans les limites de 19 à 21,000, pour la double période qui s'étend de la guerre du Péloponnèse à la bataille de Chéronée, et de la bataille de Chéronée aux premiers successeurs d'Alexandre. Prenons 20,000 pour ces deux temps réunis ; d'après la loi de la population, ce nombre suppose le chiffre de 53,454 pour la population mâle tout entière, et, en le doublant pour les femmes, un nombre total de 66,868 habitants athéniens *. Les 10,000 métèques compris ensuite au recensement doivent être les hommes capables de porter les armes, de vingt à soixante ans, ce qui donne, pour leur population mâle, 19,629, et, pour la population tout entière, de 39 à 40,000 (21). Les deux premiers chiffres d'Athénée sont donc acceptables pour les citoyens et les métèques ; reste celui des esclaves, qui ne se comptaient ni par sexe, ni par âge, mais par tête et comme du bétail, sans distinction d'âge, de sexe ou d'état. C'est le nombre qui nous intéresse particulièrement, et c'est celui dontLetronne a voulu surtout montrer l'invraisemblance. Au passage d'Athénée qui relègue dans les mines de Laurium ces myriades d'esclaves (ce qui en supposerait, dit-il, plus de 720,000 en tout), il oppose un pas
l. Letronne prouve que le nombre des citoyens, dans la première période, était d'environ 19,500, et, sur cette base, il porte la populalion mâle à 52,600; dans la seconde, il porte le nombre officiel à 21,000, et la population mâle tout entière à 55,000. En suivant sa méthode, nous nous sommes servi de la loi de la population telle qu'elle est calculée dans V Annuaire du bureau des longiludeê de 1842.
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sage de Xénophon sur Texploitation de ces mines. Selon Xénophon, l'État devrait acheter, pour y travailler, des esclaves, jusqu'à ce qu'il en eût trois, pour chaque Athénien. En admettant qu'il n^ost question que des Alh£nicns proprement dils, et des Athéniens inscrits sur les registres civiques au nombre d'environ SOiOOO, il ne s'agirait donc que de60,000esclaves, et, l'auteur conseillant un peu plus bas d'en acheter 10,000, il semblerait qu*il eût voulu par là réaliser sa théorie et compléter le nombre qu'il s'était proposé. Il y en aurait donc eu 50,000 on réalité: 50,000 hommesdepeine,les femmes et les enfants ne devant pas être compris danscctte évalualion.Mais, comme cela résulte de plusieurs passages, on comptait beaucoup moins de femmes que d'hommes parmi les esclaves ; moins de familles encore et peu d'enfants. Aussi Letronne croit-il leur faire une part assez large en doublant, pour celle classe de faibles ou d'infirmes, le nombre qu'il a trouvé pour les hommes capables de travail, en tout 100,000 \
Quand une question u passé par de si habiles mains, quand les textes ont été déjà en assez grand nombre recueillis, rapprochés, il est plus aisé d'en refaire la critique. Aussi nous permettrons-nous de revenir sur quelques parties du savant mémoire dont nous avons exposé les résultats, et c'est aux deux points fondamentaux que nous nous attacherons d'abord. 11 ne nous semble pas qu'on doive, d'après Athénée, élever à 720,000 âmes la population servilc de TAtlique, ni qu'on puisse, d'après Xénophon, réduire à 50,000 le nombre des esclaves mâles en âge de travailler. Il y a deux choses dans Athénée : il y a le
i . Letronne, Mémoire 9ur la population de VAltique^ Académie des inscriptions, nouvelle série, t. VI, p. i65 et suiT.
nombre de 400,000 esclaves emprunté au recensement de Démétrius de Phalère, sous l'autorité de Ctcsiclès ; et, plus loin, Topinion que ces myriades d'esclaves travaillaient aux mines, opinion prêtée à un autre convive sous la seule garantie deTauteur. Qu'il dise toutes ou la plupart (et il ne dit précisément ni Tune ni l'autre de ces deux choses)* , l'assertion sera toujours exagérée ; et l'exagération s'explique, dans la forme du discours, dans le rôle du personnage, qui, Romain, veut élever Rome audessus de la Grèce : Rome, où tant de milliers d'esclaves sont consacrés uniquement à la magnificence, tandis que ce Crésus de la Grèce, Nicias, les emploie mercantilement à de misérables travaux '. Ainsi, quelle que soit au fond Topinion d'Athénée, le rapprochement des deux passages présente évidemment non la suite et le complément de ' sa pensée, mais deux affirmations difiérenfes, contradictoires ' ; il faut choisir entre le commentaire de l'auteur et un texte qui, donné comme le résultat du recensement, implique de toute nécessité un nombre général, comprenant toute la population servile, les femmes et les hommes de tout âge et de toute profession. Nous n'en examinons
1 . Kl iroXXal Sï aZzoa Àmxal fAupiâ^c; rûv oixf rûv ^t^ux^vat tip^aCovro t& jxsTftUa. (Alhén. VI, p. 272, e.)
2. Comparez à i*exposé de Masurius, qui a cité Ctésiclés et d^autres autorités pour la Grèce, la réplique du Romain Larensius : Àxxà Pty
{Aatddv IxaaTc;... TrXctarou; 5aou; AtxnQpi.tvo; ctxiTo;. Kai '^àp p.upiou; koX ^it- ^upt&'j; KoiX In TrXcîou; ik irgipi.iroXXct xtxmvTai * oùx ItsX Trpoao^oi; ^c uaircp à Tbiv ËXXiivcav ^airXcuToç Nixta; * àXX' gi irXetou; tûv ^cûpt,aiuv aupi.7rpotov7a( iyoMtti Toù; «XiîaTcu;. Kai ai TroXXat, etc. (Athén. VI, p. 272, d. e.)
3. Cette manière habituelle d'Athénée a été remarquée par Letronne : « Ass^ ordinairement, dit-il, un de ses interlocuteurs avance une proposition paradoxale, qu'il soutient à tort ou à raison ; un autre Tattaque et renchérit encore au moyen d'assertions les moins croyables.» {Mémoire cité, p. 177.) Ces paroles sont tout à fait applicables au cas dont il s'agit.
ici ni raulhenlicité, ni la vérité, nous n*en cherchons que le sens, et il ne saurait être douteux.
Le texte principal d'Athénée se rapporte donc à tous les esclaves et non pas seulement aux ouvriers des mines. Dans Xénophon, au contraire, il n'est question que des esclaves à employer dans les mines, au profit de TÉtat ; et Tensemble du chapitre exphquc clairement sa pensée. Il parle des revenus de l'Attique et principalement des ressources enfouies dans les mines de Laurium, ressources telles, qu'elles semblent s'accroître au lieu de se réduire ^ que les bras manquent pour les exploiter ', et qu'elles suffisent à toutes les exploitations, sans que la concurrence leur cause de dommage', sans que l'abondance de la matière en fasse baisser la valeur *. Ces principes posés (et nous n'entreprendrons pas de les défendre), voici les conclusions, que nous ne soutenons pas davantage. L'État concédait aux particuliers quelque portion des mines, au prix d'une certaine redevance ; et, d'autre part, des citoyens riches, sans exploiter aucune concession par eux-mêmes, élevaient des esclaves qu'ils louaient aux entrepreneurs à de certaines conditions. Philonide, Hipponieus, Nicias, nous l'avons vu, avaient trois cents, six cents
1. Où<îà u.r,v i i^yj^(â^t,i roirc; tî; aiîc'v ri (ri<m)Aoa«vo;, àXX* ott î«i itXiîov ÎKTeivo'pLevo; iariv. (Xénopli. Des Revenus y iv, 5.)
2 . Kai vOv ^à cl xtxTxaEv&i èv Tcî; u.i7xk\o\.; iv^pâiro^a cù^tlç tcO irXiodcu; oicpaipcr, a>X àei irpcajcTiTai cïïo'aa îv irXeîara ^ûvr^rai. (Ihid, 4.)
3. Kaî'yàp cùj^ w<T»ip ôrav 'ttoXXc.I ci yaXxoTUTWi -YivcdVTai, àÇîcov ^cvcfiivMv tcôv )^aXxeuTi)côiV «"p^wv xaraX-jcvrai oîy^a)jccTÛ::a... àp-ppin; ^à ca» 5v frXciMv (paivTirai x%\ àpyjpicv TrXe'fov •^lytt'OLXf TcacÛTû) irXîîovi; im rô ^f^ov tôtc SyctTT.i. (Ibid. 6.)
4. Taùra aèv cuv è^,X(i»jx toutou evi/ca, ozw; ôapa&Dvn; [xàv 5ti icXiîarou; àvOpcdTrcu; *irl Ta àpppiîa à^wu-sv, ôapocOvTi; 5*8 xaTacnccua^upucOx »v «ÙTCtç, û; cuT* Î7TiXEi<}^o6<rYj; roTè àpyjpiTi^o; , cuti tcù àp^upiou «rtfAcu iroTt IffO* t«.tvcu. (Ibid. il.)
et mille esclaves,^ qui leur rapportaient chacun 1 obole par jour^ tous frais déduits ; et le temps de Xénophon en fournissait beaucoup d'autres exemples. Ainsi les mines, tout en assurani à l'entrepreneur un certain bénéfice, devenaient une nouvelle source de revenus : pour 1 État, qui concédait le fonds, pour le riche, qui louait l'esclave. Que rÉlat ait aussi l'esclave, qu'il soit en mesure de louer rinstrument à celui qui déjà reçoit à ferme la matière, et il aura ainsi doublé ses profits*. Rien de plus simple que ce plan ; rien de plus facile à réaliser. L'État est mieux que personne en mesure d'acheter des esclaves : il en reprendra à ious ceux qui voudront lui en vendre ; et c'était justice envers quiconque redoutait une pareille concurrence. Mieux que personne il peut aussi les louer, puisque les exploitants sont déjà engagés envers lui par la nature de leur entreprise *. Qu'il en achète donc jusqu'à ce qu'il y en ait trois pour un Athénien, soit environ 60,000 '. C'est net 60,000 oboles par jour, tous frais déduits, tous risques couverls ; c'est, pour l'année de trois cent soixante jours, 600 talents par an :1e revenu qu'Athènes tirait des alliés aux jours de Périclès ! On ne peut trouver, sans doute, un meilleur placement delà fortune publique : ajoutez qu'il n'en est pas de plus sûr. Car, enfin, dit Xénophon, l'argent de l'État ne différant pas de l'argent des particuliers, qui peut empêcher les fermiers des impôts de les détourner en fraude ? On ne pourra ainsi