‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 331 sur 366 · PoUL I, I · texte numérisé non relu

PoUL I, I

Xsùvttai, l^t»f,Qi viTiVioiv itcuutat, etc.

(Wade, XVnr, 417-424.)

OPINIONS ET SYSTÈMES SUf\ L'ESCLAVAGE. 379

part de raison ^ » On le voit, il hésite : mais ce doute seul ébranle sa théorie. S'il n'est pas certain que les esclaves soient ainsi, l'esclavage naturel n'a plus un fondement assuié. Un fuil même s'élève au-dessus du doute : « ils sont hommes et ont leur part de raison. » Qu'il applique à ce fait seul la force de sa logique.... — Mais « où sera leur différence avec les hommes libres ? » 11 s'arrête, et, au lieu de suivre la trace de vérité qu'il a entrevue, il revient par des délours à sa théorie pure : a L'homme libre commande à resclave tout autrement que répoux à la femme, et le pure à renfnnl ; les éléments essentiels de Tâme préexistent dans tous ces êtres, mais ils y sont à des degrés bien divers. V esclave est absolument privé de volonté; la femme eu a une, mais en sousordre; l'enfant n'en a qu'une incomplète*. » L'esclave n'aura donc pas de volonté propre : il n'a que la volonté de son maitre ; il n'aura pas non plus de raison propre. Cette part de raibon que le philosophe lui accordait quelquefois comme homme, il Tentend d'une sorte de raison communiquée, d'une intelligence d'emprunt qui va jusqu'à comprendre la raison, quand elle lui est montrée : en cela, il l'élève d'un degré au-dessus des animaux'; mais il le range dans la même catégorie, quant au service du maître, et il trouve encore la légilimité de cette assimilation comme la justification de la servitude, non pas seulement dans la nalure de l'âme des esclaves, mais jusque

\, Aristole, Polit, I, v, 3. — 2. Ihid. 6.

3. • Les autres animaux ne peuvent pas même comprendre la raison, Is obéissent à leurs sensations. Au reste, Tutilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu prés les mêmes : les uns comme les autres nous aident, par le secours de leurs forces corporelles, à satisfaire les besoins de Tcxistence. » (Ibid, I, u, 15.)

dans la constitution de leurs corps : « La nature même le veut, puisqu'elle fait les corps des hommes libres diiïérents de ceux des esclaves, donnant à ceux-ci la vigueur nécessaire dans les gros ouvrages de la société, rendant, au contraire, ceux-là incapables de courber leur droite stature à ces rudes labeui^, et les destinant seulement aux fonctions de la vie civile, qui se partage pour eux entre les occupations de la guerre et celle de la paix ^ »

Toutefois, il hésite encore dans cette étrange affirmation. Tout à rheure le sens moral se révoltait en loi devant celte rigoureuse nécessité d*abrutir Tdmc de l'esclave pour l'asservir naturellement; et ici, il a contre lui Tévidence même des choses et le sens commun. Il est bien forcé de le reconnaître : « Souvent il arrive, j*en conviens, que les uns n'ont d'hommes libres que le corps, comme les autres nen ont que Tàme »; mais il s'échappe en substituant au fait l'hypothèse : « Il est certain que si les hommes étaient toujours entre eux aussi différents par leur apparence corporelle qu'ils le sont des images des dieux, on conviendrait unanimement que les moins beaux doivent élre les esclaves dos autres; et si cela est vrai en parlant du corps, à plus forte raison le serait-ce en parlant de Vùmc ; mais la beauté de l'âme est moins facile à reconnaître que la beauté corporeUe. » Que s'ensuit-il? qu'on ne peut rien conclure. Au contraire, il conclut brusquement : a Quoi qu'il en puisse être, il est évident que les uns sont naturellement libres, et les autres naturellement esclaves, et que pour ces derniers, l'esclavage est aussi

1. Polit. I, II, 14. C'est ce qu'avait dit déjà le poète Thêognis :

AXX' àcî axoXir,, xauy^ivx XoÇov ixii, (Siub. Florii. LXII, 30. Indiqué dans la note de M- B. Saint-Hilairc.^

Utile qu'il est juslc^ i» Et ainsi celte question, qui est nécessairement une question de fait, qui a, de son aveu, les faits contre elle, c'est en dehors du monde réel qu'il la résout pour venir imposer ensuite à la réalité sa facile conclusion!

Mais en admettant qu'il y ait un esclavage naturel, de quel appui serait-il à l'esclavage comme il est constitué dans la société? Pour que le système d'Aristote pût être la justification du présent, il aurait fallu que l'homme inl'érieur fût toujours asservi et que le mode usité pour recruter l'esclavage eût le privilège d'effectuer cette distinction marquée par la nature. Or l'esclavage se recrutait surtout, en fait, soit par la naissance, soit par la guerre ; et Aristote admettait l'un et l'autre moyen. La naissance, en effet, semble être la voie même de la nature pour continuer les œuvres qu'elle a une fois achevées ; et la guerre est, aux yeux du philosophe, le moyen qu'elle a donné aux hommes pour ramener à ses lois éternelles ceux qui s'en seraient affrancliis. a La guerre, dit-il, est en quelque sorte un moyen naturel d'acquéiir, puisqu'elle comprend cette chasse que l'on doit donner aux bêtes fauves et aux hommes, qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre. C'est une guerre que la nature elle-même a faite légitime'. x> L'infâme usage de la traite converti en droit, érigé en devoir!

La guerre ne frappe-t-elle donc que les hommes nés pour servir, et la naissance peut-elle toujours perpétuer, avec le droit de commander et l'obligation d'obéir, les conditions naturelles de l'homme libre et de l'esclave? Arislote ne se prononce pas trop affirmativement

i. Polit. I, II, 15. — 2. Ibid. I, m, 8.

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sur ce dernier point : « D est Trai, dit-il, que le plv souvent la nature le Veut sans le pouvoir ' a ; et qmat à Taufre point, comment l'eùl-il osé en présence de es vivantes traditions du passé et de ces perpétnels témoignages du temps présent? Ces filles des rois, ces noUes femmes captives, dont les douleurs exprimées par Eachyle, par Sophocle, par Euripide, savaient toujours émouvoir 1rs âmes et réveiller dans les coeurs libres les sympathies les plus vraies, Andromaque, Philoxène, Cassandre et h vieille mère de tant d'infortunées, Hécubct quelle justification du droit naturel de Tesclavage et de Tapplicatioi qu^on en faisait par la guerre ! « Jusque dans l'esclavage le soufDc divin inspire son âme » disait, Eschyle de Ga»sandre*; et la voix du peuple répétait avec Sophocle: « Si le corps est esclave, rdinc est libre* a ; ou avec Eori* pide : « Bien des esclaves portent un nom flétrissant ; mais leur âme est plus libre que celle des hommes libres\ » Et comment le philosophe aurait-il pu ne point protester, au nom môme de sa théorie, en faveur de ces nobles intelligences, victimes de la force brutale? Ce n'étaient point en effet ici des malheurs purement imaginaires et des douleurs idéales. Elles n'étaient si vivement senties, ces grandes infortunes, que parce que Texemple s*en renouvelait tous les jours; et les âmes les mieux faites pour la liberté ou le commandement étaient souvent plus

i.PolU.l, II, 19.

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