Voyez Polit. I, ii, 8 el
un individu, c'est une race. Sous les raille variétés des formes individuelles, il n*y a donc qu'une seule nature de rtiomme ; et, par suite, les rapports accidentels pourront être fort différents, mais les droits généraux de l'espcce doivent être identiques et communs à tous. Ce principe, qui, grâce aux pures lumières du christianisme et malgré l'éclatante abjuration des temps modernes, est devenu et reste un axiome, prouve l'illégitimité de l'asservissement de l'homme dans la famille et de la famille dans l'État, et ruine ainsi par la base la théorie d'Aristote sur ce double sujet.
Sa famille est contre nature : car, si peu quUl reste du caractère de l'humanité dans l'esclave, il lui reste le droit de la famille ; c'est le fond môme de l'homme, c'est, dit Aristote, le complément de son être. Or, dans celte triple association de l'homme, de la femme, de l'esclave, qui, selon lui, en compose l'unité, je vois les éléments de deux familles : Tune complète, l'autre mutilée dans ses membres ou dans ses droits. De môme son Etal est contre nature : qu'on en juge tout d'abord par un fait. Les citoyens, s'occupant tous exclusivement des affaires publiques, doivent être peu nombreux et servis : raulorilé et la force du gouvernement sont à celle double condition. Pour les servir, le philosophe accepte l'esclavage ; pour les maintenir dans cette limite de nombre, nécessaire à l'ordre intérieur, il établit ravorlcment des femmes et l'exposition des enfants * ! La monstruosité de ce dernier moyen recommande mal le premier. Mais examinons la chose en elle-même.
La nature, qui a posé les bases de la famille, n'a point
\. Polit. IV, XIV, 10.
spécialement délcnTiiné les formes de la société. Les hommes, qui apportent en naissant un égal droit à la première, parce qu'elle n'est que le légitime développement de leur organisation, paraissent ici avec ces inégalités de force et d'intelligence qui font l'individu. Distribuer à chacun, selon ses moyens, les charges de TÉtat, établir entre tous Tordre et l'harmonie, telles sont les deux conditions que réunirait une constitution idéale, pour obtenir l'action la mieux entendue et la mieux réglée, par conséquent la plus puissante et la plus capable d'atteindre au but de l'association. Négligc-l-on de les accorder, alors, selon qu'on se préoccupe de répartir les charges selon le mérite individuel ou d'assurer l'ordre général avant tout, on arrive à un remaniement sans fin de l'État, on établit la révolution en permanence dans l'exercice des fonctions sociales; ou bien on immobilise les classes et on perpétue en chacune d'elles la part d'action qu'il avait paru d'abord juste et utile de lui attribuer. Plusieurs des peuples de Tanliquilé suivirent ce dernier parti; des sectaires modernes s'attachèrent à l'autre, et Ton sait avec quelle fortune. Aristote, dans la question de l'esclavage, prouve la légitimité du premier, et conclut au second 1 Ce n'est pas prendre un milieu entre ces deux extrëmesi et pourtant la vérité était la. L'homme ne peut pas suivre la nature dans ses perpétuelles évolutions, ni prétendre la fixer dans les formes d'une organisation immuable. La société doit donc présenter un mélange de fixité et de mobilité : fixité dans la constitution de la famille et dans les droits de propriété et de succession, considéri's comme annexes de ce droit ; mobilité dans la hiérarchie sociale, laissant à chacun, pour point de départ, le lieu où la naissance l'a placé, avec possibilité de monter ou de des-
cendre, selon son mérite. Pour qu'il y ait une serviludc naturelle dans la société, il faudrait qu'il y eût des races où les conditions d'infériorité, sur lesquelles se fonde PescTavage, se maintinssent et se transmissent par leur propre nature et à perpétuité. Or Aristote s'est élevé luimême contre cette prétendue difTérence de nature parmi les hommes, en attaquant Toligarchie : « Si quelques hommes différaient des autres mortels autant qu'en peuvent différer les dieux et les héros, à l'égard du corps comme à l'égard de Tâme, et que la supériorité des chefs fût aussi incontestable et aussi évidente pour les sujets, nul doute qu'il ne falliH préférer la perpétuité de l'obéissance d'une part et du pouvoir de l'autre. Mais ces dissemblances sont fort difficiles à constater, et il est bien rare de trouver des supériorités semblables à celles que Scylax attribue aux rois indiens sur leurs sujets. Ainsi, par bien des motifs, l'alternative de l'autorité et de la soumission doit être commune à tous les citoyens. L'égalité est l'identité d'attributions entre des êtres semblables, et l'État ne saurait vivre contre les lois de l'équité*. » Substituez le maître au souverain, et au sujet, l'esclave, et vous aurez une conclusion conforme aux vrais principes. Ce qui est vrai de l'homme à l'état libre ne l'esl-il plus dans la servitude ; ou le philosophe n'a-l-il sa raison que pour les citoyens? Au moins scmble-t-il l'avoir en quelque sorte voilée toutes les fois qu'il s'est placé en face de l'esclavage; et c'est ainsi que, tout en attaquant la hiérarchie des castes, il n'arrive qu'à une simplification de ce système.
1. Polit. IV (7), XIII, 1 et 2. « La seule constitution stable, dit-il encore plus bas, est celle qui accorde Tôgalilé en proportion du mêr\U\ et sait garantir les droits de tous les iîitoyens. » (Ibid. Mil (5), vi, 5.1
Son État, c'est une caste d'hommes libres fondée sur une caste d'esclaves, contre les principes mômes qu'il a trouvés dans la nature, en faveur des libertés politiques de la cité.
Le vice radical du système d'Aristote, c*ebt donc, comme nous l'avons indiqué plus haut, qu'il confond perpétuellement l'hypolhèse et la réalité dans les prémisses d'où il déduit sa théorie. L'esclave, en réalité, est soumis aux plus durs travaux; il lui faut un corps plus fortement constitué; l'esclave travaille pour le compte du maître : il ne doit avoir qu'une intelligence en sousordre ; l'esclave agit par la volonté d'un autre : il n'a pas besoin de volonté. Aristote le suppose en fait comme il doit être en théorie ; et de ce triple fantôme créé par son imagination pour répondre aux conditions de l'esclavage, il fait un être réel, une création de la nature, qui dès lors légitime un état dont l'homme seul est l'auteur. C'est à cette chimère qu'il rapporte ses observations ; c'est de cette chimère qu'il tire ses maximes : dissipez-la et tout s'écroule ; et, dan s cette dissolution du système, il ne restera plus que des conclusions sans prémisses et des observations sans résultats. Je me trompe : les investigations d'Aristote laissent nécessairement après elles une longue trace de lumière ; et une théorie qui a tant occupé son génie emporte, même dans les erreurs dont elle est pleine, un profond enseignement. En effet, Aristote a cru à la légitimité de la servitude, mais il a établi à quelles conditions seulement elle pouvait exister : a Tout despotisme est illégitime, excepté quand le maître et le sujet le sont l'un et l'autre de droit naturel; et, si ce principe est vrai, il ne faut vouloir régner en maître que sur les êtres destinés au joug d'un maître et non pas sur tous les êtres indis
linctcmcnt*. » Mais que faul-il pour que resclavagc soit de droit naturel parmi les hommes? 11 faut qu'il y ait aussi parmi eux, non-seulement deux natures de corps et deux natures d'intelligence, mais encore deux natures morales. Or de pareilles conditions sont la condamnation même du fait de Tesclavage. En vain le philosophe s'cffoi'cc-t-il d'en trouver la preuve dans la réalité. Le fond lui manque, il faut qu'il se retranche dans l'hypothèse, et c'est de là qu'il prétend coordonner les faits réels, même aux dépens de la logique, argumentant dans un ordre d'idées et concluant dans un a'utre. De môme que Platon, cette âme si noble et si pure, tout en poursuivant la création d'une race privilégiée au sein des races humaines, est lombé dans les inexpiables souillures de la communauté des femmes, de l'avortemenl el de Texposilion des enfanfs ; de même Arislole, ce grand observateur, ce ferme logicien, pour avoir voulu Irouver Tesclavage dans la nalure, s'est laissé aller au plus complet oubli des faits donnés par l'observation, aux plus étranges violations des règles mômes qu'il avait tracées au raisonnement : double exemple qui prouve, dans les deux plus grands génies de l'antiquilé, qu'on n'a jamais fait outrage à la nafure de l'homme, sans qu'elle se venge en dénalurant en quelque sorte la raison coupable de l'avoir méconnue.
L'esclavage ne gagna rien de plus aux écoles plus exclusivement morales. Devant ces misères, les écoles d'Épicurc el do Zenon s'enfermaient l'une dans son égoïsmc, Taulic dans son indilfércnce : impitoyables également, la première par amour, la seconde par mépris pour le bien-èlre et le plaisir. Cet esclavage que Platon et Aristole deman-