Diog. Laêrce, Vï, ii
SOUS la dépouille du lion, le modèle de la secle cynique^), Uerculef qui, préposé, pendant son esclavage, à la garde d'un troupeau, immolait à Jupiter le plus gras d'entre ses bœufs, en faisait un festin, et invitait à y prendre pari, avec le ton de Tautorité et de la menace, son maître assex justement irrité de telles licences ; ou bien encore ce jeune Spartiate, digne rejeton de la race d*Hercule : esclave, il accomplissait sans répugnance toutes les fonctions de l'homme libre; et lorsqu'on lui demanda quelque acle vraiment servile, il se brisa la tête en criant : Je ne servirai pas *.
Le premier exemple appartient aux cyniques ; Tautre est des stoïciens, qui, sortis du cynisme, et dépouillant, pour quelque temps du moins, cette bestiale enveloppe, avaient retenu, quant à l'esclavage, à peu près les mêmes sentiments. Le sage suivait sa route, libre ou esclave* mais toujours avec le droit de s'arrêter; et si quelque force majeure ne lui permettait pas d'aller plus loin sans déviation, ce n'était plus seulement un droit, c'était un devoir d'en finir. En dehors même du stoïcisme, cette opinion élail fort répandue dans la société grecque. En livrant à la fatalité l'empire du monde, le Grec n'avait point abdiqué tous ses droits ; et, dans cette dépendance universelle, il restait à l'homme une part de liberté : c'était la liberté de faire ou de ne pas faire, et à la dernière extrémité, la liberté de la mort. Aussi, vainement la guerre frappait-elle ses coups en aveugle; vainement les hommes les plus illustres pouvaient-ils être précipités dans l'esclavage : ils n'aidaient pas à le relever dans l'opinion.
1. Diog. Laêrce, ibid, §71.-2. Philon le Juif, Que tout homme vertueux est libre, p. 880-882. Cf. Plut. Apophth. Lacon. i5.)
Au milieu des vicissitudes de la fortune, l'esclavage pouvait être comme une pierre de touche qui manifestait les natures vraiment serviles : « car fort inutilement, comme disait Philon après les exemples cités plus haut, l'acheteur se serait-il fait dresser un contrat de vente pour Tesclavequi ne voudrait pas servir^ ; » et il n'en fallait pas davantage à la foule des hommes libres pour faire considérer les malheureux tombés et vivant dans les humiliations de l'esclavage comme dignes de leur sort. C'est la nature qui avait repris ses droits ; et la guerre avait tout simplement accompli cette mission providentielle que lui attribuait, à ce titre, Aristote. On méprisait donc» en toute sûreté de conscience, celui qui restait soumis à l'esclavage ; et le mépris le suivait quelquefois jusqu'au delà du tombeau. A Marseille, il y avait deux chars pour porter séparément au lieu de sépulture les hommes de condition libre ou servile* ; et Caron lui-même, dans Aristophane, refusait à l'esclave sa barque pour passer au rivage des ombres ' .
Résumons. L'esclavage se maintenait chez les Grecs sous la triple sanction du fait, de la loi et de l'opinion. Il était nécessaire, au jugement de tous ; il était naturel, de l'avis de plusieurs. Quelques voix s'élevaient bien en faveur de ces hommes en qui on voulait méconnaître les traits ineffaçables de l'humanité ; mais d'autres pouvaient aussi constater, en général, l'infériorité de leur caractère : infériorité qui justifiait le dédain et autorisait bien des choses dans la manière de les traiter; et, il Taul le dire, les adoucisse-
i . Philon le Juif, Que tout homme vertueux est libre^ p. 881 , a . Ct. Plut. Apopht. Lacon. 19, p. 255.
2. Valère Maxime, 11, vi, 7. — 5. Aristopb. Grenouilles^ 490.
ments introduits dans la pratique n'avaient souv^t pas d autre raison qu'un intërôt bien entendu.
L'esclavage était-il réellement nécessaire? Oui, sans doute, il Tétait dans les républiques constituées comme Sparte ou dans celles que méditaient, sur un plan analogue, quoique plus élevé, Platon et Arislofe. Mais il aurait fallu examiner si cette condition de société était nécessaire, si même elle était naturelle, si Tesclavage qu'elle réclamait pour base ne pouvait pas y être assimilé à ces autres crimes publics, autorisés par la loi, et dont les deux philosophes avouaient et recommandaient la pratique. Les esclaves étaient-ils réellement inférieurs? Oui, encore, ils Tétaient souvent; mais il aurait fallu mesurer ce que, même au dernier degré de la servitude, ils devaient nécessairement retenir des droits de Thomme, en raison de leur nature ; il aurait fallu voir, surtout, si Tcsclavage n'était pas pour quelque chose dans celte dégradation des races servîtes. Alors le raisonnement, dégagé de toute préoccupation étrangère, de tout préjugé, aurait embrassé la question tout entière ; il en aurait sondé hardiment e( sûrement les détours, dissipé les obscurités, et la conclusion eût été aussi nette contre l'esclavage que semblaient Tannoncerles prémisses. Malheureusement rien n'est plus difficile que d'échapper à cette sorte d'influence, surtout quand le préjugé a ses racines dans une vieille habitude ou dans un grand intérêt; et peut-on reprocher à Tancienne philosophie d'avoir laissé à Tesclavage une place dans ses systèmes, quand, parmi nous, et sous Tempire des principes chrétiens plus généralement appliqués dans notre législation, on a vu encore les colonies à esclaves maintenir le droit naturel de l'esclavage et s'obstiner sur ce terrain détestable, jusqu'au moment où la décision bien
arrêtée de l'État sur le fond ne leur laissa plus que le champ de l'application, avec tous les moyens dilatoires qu'il pouvait offrir? Sur tous ces points, la question est la même, dans l'antiquité comme de nos jours ; et les conclusions auxquelles on arrive, avec les textes qu'elle nous a laissés, sont applicables à notre ancien régime colonial. En réfutant Aristote, nous avons réfuté tous les sopliismes qui se répètent depuis son livre, et avec moins d'aulorilé, sur le droit naturel de l'esclavage; et de même, en montrant, par l'exemple de la Grèce, quelle pernicieuse influence le fait seul de cette condition eut sur les classes libres et sur les classes asservies, nous aurons répondu à ces étranges théories qui exaltent l'esclavage comme le bienfaiteur de Fhumanitô. C'est par là que nous terminerons ce premier livre.
niPLUEZice DE l'esclavage sur les classes sertoes
ET SDR LES CIJkSSES LIBRES
L'esclavage même avant qu'il fût supprimé dans nos colonies, était à peu près universellement réprouvé dans son principe. Mais on le défendait comme nécessaire pour les pays où il existait encore, et on le vantait comme ayant exercé la plus utile influence dans ceux où il régnait autrefois. Si Ton en croit ses apologistes, Tcsclavagc a fait l'éducation du genre humain. C'est lui qui a tiré de la dégradation les peuples sauvages; c'est lui qui a élevé les races libres à un point de civilisation plus avancé. Tout, hommes et choses, dérive de cotte institution ; et, en nous dégageant de ses entraves salutaires, flis d'esclaves ou de libres, nous devons bénir la servitude comme une autre nature, comme la mère qui nous a portés et nourris.
Ces panégyriques et ces témoignages d'une reconnaissance toute filiale, auxquels les ennemis mêmes de l'esclavage moderne ont trop souvent paru disposés à condescendre, cachaient des regrets et ne se renfermaient point tant dans le passé qu'ils n'eussent trait au présent. Car pourquoi ce qui a été bon autrefois ne le serait-il pas encore dans des circonstances analogues? Si l'esclavage a pu tourner au bien de l'humanité, ce n'est donc plus une de
ces inslitulions contre nature qui peuvent se produire, par la volonté de rhomme, sous l'empire de la Providence qu'elles outragent; c'est une institution bénie par Dieu lui-môme, pour aider au progrès du genre humain, c'est un fait providentiel ; et voilà en effet le caractère qu'on eût voulu lui reconnaître. Chassé du droit naturel par les lumières dé la philosophie, on se retranchait dans une sphère plus élevée d'où l'on repoussait les arguments de la raison, au nom du droit divin. Mais, pour s'y établir, il faut passer par l'histoire ; et, si le plus simple examen des principes suffit pour faire crouler le système de la servitude naturelle, Texamen des faits dissipe les théories qui veulent y montrer l'action bienfaisante de l'esclavage pour y trouver la main de Dieu. Ces théories en effet n'ont qu'un tort, c'est de supposer précisément ce qui est en question. Le monde ancien a généralement pratiqué l'esclavage, et la civilisation y a porté des fruits que les temps modernes ont recueillis comme l'héritage le plus précieux. Mais quel rapport y a-t-il entre ces deux faits? L'esclavage a-t-il aidé au développement de la civilisation ou, au contraire, n'a-t-il pas pu en gêner la marche et en compromettre les résultats? Voilà ce qu'il faut établir, avant de savoir si l'on doit en rapporter l'honneur à la Providence ou le crime à l'humanité. Quelles étaient les conséquences naturelles du principe de l'esclavage, quel rapport trouve-t-on dans l'histoire entre ces conséquences théoriques et les faits : telle est la question tout entière, et, sans sortir de la Grèce, nous pourrons justifier les conclusions que nous avons prises dès notre introduction.
IW LITEE I. CfliPITEE III
L'esclave était une chose possédée (xtfiiis), un inslniment animé {lçr<xKr» I^jl^^sv), un corps (m^lx) ayec ses mouvements naturels, mais sans raison propre, une existence entièrement absorbée dans une aufre^ Le propriétaire de cette chose, le moteur de cet instrument, rame et la raison de ce corps, le principe de cette vie, c'était le maître. Le maître était tout pour lui : sa patrie et son dieu'; c'est dire sa loi et son devoir : c II est pour moi, disait Ménandre, la cité, l'asile, la loi, l'arbitre absolu du juste et de l'injuste; c'est pour lui seul qu'il me faut vivre' ». Ainsi, dieu, patrie, famille, existence, tout se confondait pour l'esclave dans un même être ; il n*avait rien de ce qui fait Thomme social, rien de ce qui fait l'homme moral, pas même sa personnalité, pas même son
individualité (lcjkz<; à::pCîG«:i? Isri*).
Il pouvait donc, il devait même resler étranger à ces notions de bien et de mal qui font la règle de la vie des hommes; car toute règle se résumait pour son usage en un seul point, obéir : a Esclave, suis les ordres du maître,
1. Kxî 6 ^cô>.'.; xTxpa n ^(|/uxcvy mm Moirtd ôp^avcv irpo i^antù^t ira; é ûmspirr.;. (Âristote, PoL I, II, 4) : Ô -^àp ^cûXo; Ijpnj^^x^^ op-yant, tô ^î i- -yxvcv ««Jruxo; ^cûXoç. (Aristote, Morale à Nicomaque, YHI, xi, 6.)
2. AoOXtt» làp cipiat irarpî^o; tffrtpYjaîvu Xpr.OTo; -^^c'ar^o; £<m ^toiroTij; irarpiç.
[Antiphane, ap, Stob. FloriL LIH, 9.)
Cf. Aristide, xlv (Sur la rhétor.), 52, t. O, p. 40 (Dindorf).
5. Stobée, Floril. LXII, 34. — 4. Grégoire de Corinlhe, c. 21 ap, Wal2, t. VII, p. 1285.
justes OU injustes^; » et il ne fallait pas que les inspii*a^ tions de la conscience vinssent contrarier en lui la volonté du maître. Aussi les philosophes cherchaient-ils surtout à régler cette volonté qui faisait, pour tant d'êtres dépendants, le droit et la justice. Pour les esclaves, la morale était bornée à ces préceptes, mis en harmonie avec la loi suprême de leur condition, et dont l'influence pouvait les rendre plus dociles au commandement du maître, plus actifs dans son service, plus fidèles à ses intérêts. C'est dans cette pensée que Xénophon recommandait au maître de leur communiquer, par ses exemples, l'habitude de bien faire; c'est, à ce qu'il parait, dans ces limites qu'il renfermait pour eux l'enseignement de la justice, en leur faisant l'application de plusieurs des lois royales et des lois plus sévères de Dracon et de Solon*. Arislole posait la question plus nettement encore. Il se demande si l'on peut exiger d'eux quelque chose au delà de leur vertu d'instrument (%ciLpà tàç bpya^iimz xai Staxovtxdç), comine la sagesse, le courage, l'équité, etc.'. Il hésite ici et recule devant une réponse catégorique ; mais plus loin il les exclut de toute association a comme incapables de bonheur et de libre arbitre^ », et, quand il définit la science de l'esclave, il n'y comprend pas autre chose que l'art de lesTormer, dès l'en-
(Parœmiographi gracia éd. Gaisford; e eodiee Goislin, 114.)
3. Xén. Êcon, xi-xt, et particulièrement xit, 4-7. -* 3. Arist. Pol, 1, y, 3.
4. • L'association politique a pour objet non pas seulement Texistence des associés, mais leur bonheur ; autrement elle pourrait s*établir entre Us esclaves ou les attires êtres vivants, qui ne la forment point cependant, étant incapables de bonheur et de libre arbitre. • Klx ^àp fllv ^oOXwv xat tûv àXXwv Ccômv {v iroXic* vûv ^* eux Irrt, ^tà To'pvi {xiT^x*^"*^ su^flU{AGiftoiç {iTi^î tgû C?v xfliTà irpofliipiotv. (Ibid, ill, V, il.)
410 LIVRE 1 CHAI^ITRE Xîî.
fanco, à tous les détails du service^ apprentissage dont jadis, à Syracuse, on avait fait une spéculation.
Voilà ce qu'on demandait à Tesclave : des talents et de l'habileté selon les devoirs de son état. On pouvait bien aussi lui prescrire quelques vertus particulières dans la mesure de l'utile ; car à quoi bon un serviteur habile, si le bien du maître n'est pas sacré pour lui*? A quoi bon un surveillant attentif, s'il divulgue les secrets de la maison? 11 faut qu'il soit doué de fidélité et de mutisme : fiie et tadtumitate^ . Mais, quant à la vertu en elle-même, on lui en refusait le principe : « Le maître, dit Aristole, doit donc être pour l'esclave l'origine de la vertu* ; n et on ne désirait pas qu'il en portât la pratique bien loin : « Il n'est pas bon, disait un personnage d'Euripide, que les esclaves soient meilleurs que les maîtres. — Je n'aime pas un esclave supérieur à son maître en prudence. — 11 ne faut pas qu'un esclave ait des idées supérieures à sa condilion' ».
Que devait-il arriver?
Les esclaves demeurèrent généralement étrangers aux verlus qu'on réservait aux hommes libres, et n'eurent pas
1. Àrist. I, II, 22, • Ils pourraient, ajou(e-t-iI, acquérir aussi fort bien certains talents, comme celui de préparer les mets ou tout autre du même genre, puisque tels services sont plus nécessaires ou plus estimés que tels autres, et que, selon le proverbe, i7 y a esclave et esclave. «
2. Xénoph. Écon. xiv, 2. — 3. Térence, Andr, I, i, 8. — 4. Arist. Polit, l, V, 11.