Les noirs ont la pioche à la main depuis quatre heures
L'ESCLAYAGE DANS LES COLONIES (1847). LllVII
dit que, quand il sera libre, il ne travaillera plus. On connaît le proverbe du nègre : travail pas bon; celte paresse est, dit-on, le fond même de sa nature, et tient à l'action fatale du climat où il vit. Mais pourtant, s'il en est ainsi, c'est un étrange moyen d'amener au travail cette race naturellement rebelle, que de la transporter sous un climat qui la convie nécessairement au sommet/, à V imprévoyance y à la paresse^' à moins que la contrainte ne soit indispensable, et qu'on ne puisse arriver à la civilisation, si l'on n'y marche à coups de fouet. Allons plus loin. Si la haine du travail est tellement dans la nature du nègre, il semble difficile que l'esclavage l'en corrige ; et l'on peut craindre, au contraire, qu'il ne fortifie en lui cet instinct. Que lui apprend, en effet, le régime de nos colonies? Il lui apprend, par le double exemple de la vie scrvile et de la vie libre, que le travail est lié à la servitude et que le loisir est le propre de la liberté. Devenu libre, il se repose, à moins que la nécessité ne le presse; et peu lui suffit. Mais on ne veut pas qu'il se contente de si peu : c'est pour cela qu'on en appelle à l'esclavage ; et les bonnes raisons ne manquent pas : « C'est peut-être par ce motif, se dit-on, et parce qu'alors cette grande obligation imposée à l'humanité n'eût pas été générale,
du matin jusqu*au coucher du soleil ; mais les maîtres, en revenant d'examiner leur ouvrage, répèlent tous les soirs : Ces gueux'là ne travaillent pas. » (Lettres de Parny à Bertin, 1775, ap.M. Schœlcher, Colonies françaises, p. 276.) 1. M. Petit de Baroncourt, Lettres, etc., p. 19.
LXXVra INTRODUCTION.
que Tesclavage est aussi ancien que le monde. La Providence l'a toléré jusqu'à ce jour, sans doute dans cette pensée que le travail est la condition de la vie, et que, de gré ou de force, on ne peut manger son pain qu'à la sueur de son front*. »
On peut fort commodément se faire de pareils systèmes dans ces loisirs que donne l'esclavage aux maîtres; il est moins aisé de les faire accepter, et M. de Rémusat les avait déjà ruinés dans leurs fondements. Cette résistance au travail qui est un fait, il montre qu'il ne faut l'attribuer ni à la nature du climat, ni à la nature du nègre, mais bien à la nature de l'esclavage; et il en donne deux ordres de preuves : les serfs se refusant aux soins de l'agriculture sous le froid climat de la Gallicie, et ces hommes libres, blancs ou noirs, se pliant à toutes les nécessités qu'elle impose, à Porto-Rico et ailleurs. C'est l'esclavage qui dégrade le travail et en inspire le dégoût; et la preuve encore, c'est que le travail le plus méprisé est précisément celui qui est le plus généralement dévolu aux esclaves : le travail de la terre*. On a contredit cette assertion dans le rapport fait au Conseil colonial de la Guadeloupe; mais on l'a corroborée, dans la discussion, par les aveux les plus explicites : € Le travail, y dit-on, est pour les anciens esclaves le signe et le symbole de la servitude ; et, si
1. Rapport fait au Conseil colonial de la Martinique, 51 octobre 1838. AviSy etc., p. 65.
2. Rapport de M. de Rémusat, p. 39 ; Cf. M. Schœlcher, Cotonies françaises, p. 267-280 ; M. l'abbé Caslelli, p. 104, etc.
L'ESGLAYÂGE DANS LES COLONIES (1847). LXIIX
quelques affranchis en ont pourtant retenu Thabîtude, on n'en connaît aucun qui cultive la terre, et c*est là qu'est la difficulté*. » Cette difficulté que Ton oppose à rétablissement de la liberté, il faut donc la reporter à l'esclavage qui Ta faite; et le grand exemple de Saint-Domingue, si souvent allégué en faveur de ce régime, doit tourner aussi à l'appui de Taccusation. Saint-Domingue, c'est la race nègre, non comme elle peut être naturellement en liberté, mais comme l'a faite l'esclavage, avec ces habitudes d'imprévoyance et de corruption que le maître se garde bien de combattre : ce sont les vrais fondements et les seules garanties de son pouvoir. Saint- Domingue est le résultat le plus vrai de cette éducation tant vantée, après plus de cent ans; et si longtemps qu'elle se fût prolongée, il n'en serait point sorti autre chose. Car l'esclavage peut bien imposer le travail, il ne l'apprend pas; non seulement il ne l'apprend pas, mais il en détourne en y laissant cette sorte de flétrissure qu'il imprime à tout ce qu'il touche; et ce mépris est étendu par les esclaves eux-mêmes jusqu'aux blancs qui, libres d'origine, descendent au milieu d'eux à la condition d'ou-
vriers*,
Ainsi l'esclavage n'a donné aux nègres ni l'habitude du travail, ni la pratique des bonnes mœurs.
i. Avis^ etc., p. 171-172, — 11 faut dire pourtant que la difficulté n'est pas insurmontable» et qu'elle a été exagérée. Voyez H. Rouvellat de Cussac, p. 163.